HAL Id: halshs-01820548
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01820548
Submitted on 4 Jul 2018HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci-entific research documents, whether they are pub-lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.
Comment la sémantique se fit un nom
Gabriel Bergounioux
To cite this version:
Gabriel Bergounioux. Comment la sémantique se fit un nom : A propos de la Vie des mots d’Arsène Darmesteter. Ornicar ? Digital, 1987. �halshs-01820548�
Comment la sémantique se fit un nom
(à propos de la Vie des mots d’Arsène Darmesteter)
Gabriel Bergounioux
" Choses qui émeuvent profondément. Un enfant plein de piété filiale. La voix du cerf "
Sei Shonagon, Notes de chevet.
Serait-il symptomatique qu’une recherche qui ressortit aussi à la découverte freudienne soit mieux accueillie sur le champ analytique que sur le champ linguistique, dont elle se revendique pourtant prioritairement ? C’est un peu le destin de la présente communication, reçue avec bienveillance à une séance de juin 1986 du séminaire de M. Jacques-Alain Miller, sur son invitation, et dont il semblait auparavant qu’on aurait pu en dire: « Le philologue n’avoue pas (d’ailleurs il n’en sait rien) que son goût de l’étymologie vient de la poésie (croit-il, ou pourrait-il croire, car c’est une puissance charnelle qui l’incite) contenue dans le mot esclave, où se retrouvent, s’il veut, le mot clé et le mot genou. »1
Cette part d’ombre que décèle Jean Genet dans l’intention obscure du linguiste, il l’assigne aux origines : moins celle, scientifique ou sociale, que l’historien affronte, que celle, plus subtile, qui accorde l’interrogation sur le sens à une vie. Et déjà, dans sa polysémie, origine pointe vers notre interrogation : d’être immanente à la prolifération du sens dans les unités linguistiques, la sémantique2, emporte en elle la présence d’un sujet qui décide à chaque instant la signification. Et ce sujet ne saurait être quelque représentant interchangeable de cette impossible « communauté linguistique homogène » que postule Chomsky, somme idéale d’une compétence universelle dont la déshumanisation équivaut à l’efficience du dictionnaire.
Comment s’est constituée la sémantique si ce n’est en renonçant a priori à ce panorama fantastique, total, de la liste ou de la nomenclature ?3 Comme Bréal en avait posé l’exigence en 18844, il fallait que soit déterminé un lieu pour
l’exercice d’un principe de sélection, ou de choix.
Tout en poursuivant, ailleurs, une œuvre lexicographique, Arsène Darmesteter (1846-1888) en cherche une formulation linguistique dans la Vie des mots étudiée dans leurs significations (Delagrave, 1886), le premier traité de sémantique paru en France, le premier qui cherche à ouvrir un accès neuf au langage en procédant par le sens, au rebours des séquelles de l’école néo-grammairienne allemande5. Intervenant dans les enjeux scientifiques de son temps, et partant, dans l’univers de référence philosophique et littéraire contemporain, Darmesteter situe son avancée sur un marché dont la constitution n’a pas vingt ans : celui de la linguistique6.
1
Notre-Dame des Fleurs, p. 121 dans le tome II des Œuvres complètes publiées chez Gallimard.
2
La sémantique dont Lacan disait : « Nous empruntons ces termes au regretté Édouard Pichon qui, tant dans les indications qu’il donna pour la venue au jour de notre discipline que pour celles qui le guidèrent dans les ténèbres des personnes, montra une divination que nous ne pouvons rapporter qu’à son exercice de la sémantique », Écrits p. 258, n. 2.
3
Bakhtine, dans Marxisme et philosophie du langage (Minuit, I977), en fait le principe et la limite d’une linguistique vouée au « philologisme ».
4
Dans la Revue bleue, tome II p. 552.
5
Toutes les références sans précision sont données dans l’édition parue en I979 chez Champ libre, les paginations variant suivant l’année de l’édition.
6
De 1865 à 1872, fondation de la section des Sciences historiques et philologiques de l’École pratique des Hautes Études, de la Société de Linguistique de Paris, des revues Romania (1872) et Revue des Langues Romanes (1870). Cf.
Pourtant, au moment même où il promeut, dans un domaine coextensif au sujet, une nouvelle forme d’objectivation, il semble qu’il ne puisse entièrement se soustraire de son sujet et qu’il laisse, autour de la place qu’il pense déserter, les repères de son point d’essor, ou de retrait. C’est en tout cas l’hypothèse que nous faisons, la gageure que nous prétendons soutenir.
Après avoir indiqué l’enjeu spécifique de la sémantique dans une polémique savante où la genèse de la psychanalyse est déjà impliquée, nous tâcherons de préciser en quoi la Vie des mots a une valeur proprement biographique, avant d’accompagner l’ouvrage dans sa démarche, du titre à la conclusion, notamment dans sa théorie de la métaphore (et de la catachrèse). Nous n’entendons pas résumer le livre, tout au plus en retrouver la logique qui, soutenue et constante, échappe parfois, pour des raisons qui ne sont pas seulement de présentation, à la linéarité de l’exposition. Au-delà, c’est du caractère problématique du désamarrage du langage face au monde, que nous prendrons motif pour rechercher quel point d’ancrage s’impose à Darmesteter afin de redonner consistance à une sémantique ; ancrage dont l’aveu est tout de réticence, comme l’avait prédit Genet, mais qui situe le sujet dans la science, et le statut de la science pour le sujet, en les inscrivant dans le fonctionnement même du langage.
Sémantique ou psychologie ?
Lorsqu’en 1887, Delagrave, I’éditeur scolaire parisien, publie la Vie des mots, on note que ce mince traité — environ cent quarante pages sans les annexes ni l’index — tranche, par sa facture et son alacrité, sur la componction ordinaire des travaux savants de l’époque. L’auteur annonce pourtant, dans les premières lignes de sa préface : « Ce petit livre sort de cinq leçons faites en Sorbonne, à la fin du second semestre de l’année 1885 » (p. 9).
En escamotant la première version, prononcée devant un parterre féminin à Londres — où l’ouvrage paraît en anglais quelques mois avant l’édition française —, Darmesteter vise à inclure, dans le champ universitaire, pour la crédibiliser, une science, la sémantique, dont il constate aussitôt, dans une aposiopèse qui vaut dénégation : « On a dit de cette science qu’on n’en a guère jusqu’ici créé que le nom » (p. 79).
Pour avoir stigmatisé le terme « sémantique », Darmesteter renonce à l’employer, fût-ce dans son titre. A s’en tenir à ses intentions, il serait possible de subtiliser encore, en marquant que le propos se restreint à une dimension onomasiologique (et non sémasiologique), bref ne recouvre qu’à moitié l’empan sémantique. Ce qui seul importe, c’est la prétention d’approprier à la science un domaine neuf et, dans un geste de réserve, par une dernière réticence, le refus d’en marquer la singularité d’un nom pourtant déjà accordé7. Alors que Michel Bréal (1832-1915) prend date, en 1897, comme fondateur d’une discipline en publiant son Essai de sémantique, le titre strictement descriptif de Darmesteter tend à échapper à la mémoire épistémologique. Pourquoi ce refus ? — sinon par conviction qu’il ferait double emploi : la question du sens est déjà en partage sur les champs philosophique, logique, linguistique, historique et psychologique, sa place est marquée : « La science de la signification des mots fait donc partie de l’histoire de la psychologie » (p. 79). Ce qui signifie, en prolongeant les préceptes du comparatisme, qu’il y a une histoire du sens — de même qu’au XIXe
siècle, la linguistique est d’abord une histoire des langues —, qui est une histoire de l’esprit (et non du son, du mot ou de la syntaxe), « psychologie » étant employé pour « psyché », l’esprit, et non au sens de « science des processus mentaux » (comme on dit « technologique » pour « technique » ou « sociologique » pour « social »). Pour Darmesteter, la science de la signification serait une des étapes de la Science vers la vérité, correspondant, dans le domaine de l’esprit, à ce que l’histoire naturelle représentait pour le domaine du vivant, l’irruption d’une dimension spécifiquement temporelle dans les connaissances positives, la possibilité de récuser le substantialisme sans abandonner le G. Bergounioux : « La science du langage en France de 1870 à 1885 : du marché civil au marché étatique », Langue
française no
63, septembre 1984.
matérialisme. Si l’urgence d’un modèle, d’un étai psychologique est constamment réaffirmée (p. 14 sq., 30, etc.), relayant les acquis de la linguistique diachronique et de l’heuristique darwinienne, aucune référence ne permet de préciser à quel courant de la psychologie Darmesteter se rapporte, sauf négativement : d’une part en se détachant des considérants en partage dans le champ linguistique, ceux qui suturaient les concepts de « nation » ou de « race » à la formulation linguistique ; d’autre part en s’opposant à une interprétation philosophique de la psychologie, dont la réfutation est lisible en un autre lieu des avancées scientifiques du temps : la Salpêtrière.
Selon le témoignage de Paul Blocq, chef des travaux anatomo-pathologiques à la Salpetrière, Charcot aurait suspendu le cours normal de son enseignement sur l’aphasie et les interférences du langage dans les maladies nerveuses au printemps 1883, pour se lancer dans une longue digression concernant le langage intérieur. On en retrouve la trace aussi bien dans l’article écrit par un de ses élèves les plus proches, Marie, dans la Revue de médecine, que dans la transcription des cours publics par Miliotti. Cet écart semble moins lié aux exigences d’une théorie en construction qu’à l’intervention du clinicien sur un champ disputé : la connaissance de la pensée. Charcot en revendique, au nom de la médecine, le monopole, auquel attentait un philosophe : Victor Egger. Victor-Émile Egger (1848-1909) est maître de conférences à la Faculté des lettres de Bordeaux ; sa thèse doit lui ouvrir la chaire de philosophie de Nancy8. S’il a réduit son prénom à Victor, c’est crainte d’être confondu avec Émile Egger, son père, philologue, archéologue et linguiste, auteur de la première grammaire comparée des langues classiques parue en français, campé depuis longtemps au sommet de la gloire universitaire. Intitulée la Parole intérieure, essai de psychologie descriptive, la thèse de Victor Egger, soutenue en 1881, remporte un succès immédiat. Elle s’inscrit dans la plus florissante tradition spiritualiste, celle qui inspire le grand roman français, Paul Bourget dans sa lutte contre le naturalisme, la « soûlographie » de Zola9.
Sans se rapprocher pour autant de Charcot, Darmesteter réfute V. Egger dans la Vie des mots en récusant, par principe, la méthode qu’il a suivie : « La recherche philosophique jusqu’ici n’a guère porté que sur l’individu, et, en général, ce sont des philosophes qui ont expérimenté sur eux-mêmes, c’est-à-dire sur des natures d’élite » (p. 98). Ainsi, ce n’est pas tant sur la démarche introspective qu’il émet une réserve, que sur le sujet de l’introspection qui, trop avisé, trop prévenu, ne saurait voir ce qui précisément suppose l’inconscience, la suspension de la volonté ou, comme Darmesteter en poursuit la critique : « Mais la philosophie doit étudier aussi la foule dans la marche aveugle de ses instincts. Or, des diverses manifestations naturelles où se reflète le génie d’un peuple, la religion, la littérature, l’art, les institutions, etc., la langue est la plus directe et la plus immédiate, parce qu’elle ne subit pas à un même degré que les autres l’action toute-puissante des hommes supérieurs qui les marquent de leur empreinte, et que, d’un autre côté, elle est l’expression même du tour d’esprit, le moule même de la pensée du peuple » (p. 98- 99). Ce qui pourrait apparaître comme un topos de l’intellectuel, le mépris qualifiant de l’instinct et du peuple, inverse ses effets puisque, à l’opposé même d’une recherche consciente, Darmesteter signale la présence de la vérité au lieu même où il était convenu qu’elle ne saurait être : dans les impulsions aveugles de la foule. Contrastant avec une réflexion si originale, la solidarité apparemment reconduite par égard aux contenus les mieux établis de la psychologie traditionnelle dépare. Si la théorie de l’engramme n’est jamais reprise, il en subsiste le corrélat : la loi d’associationl10. « C’est dire que le mot, sensation sonore que l’esprit emploie comme substitut des pensées, est soumis, comme tous les autres éléments sensationnels, aux lois de l’association des idées » (p. 42). Cette loi est justifiée par l’analogie : « Cette cause est l’analogie. Ici paraît une force nouvelle de nature psychologique [...] » (p. 18).
En se référant à la psychologie, Darmesteter rencontre un palier de butée, une limite au-delà de laquelle il s’interdit de formaliser. Malencontre des avancées scientifiques, que le compartimentage social des champs savants sépare : la critique linguistique de la thèse d’Egger par Darmesteter, sommant l’ensemble des propositions fondatrices d’une
8
Ce qui est doublement un symbole : représenter la philosophie française contre la philosophie allemande maîtresse de Strasbourg ; faire pièce à l’École de Nancy, où Freud ira approfondir son savoir sur l’hypnose.
9
C’est en le stigmatisant ainsi que les jurés du doctorat de Darmesteter exigèrent de voir les exemples extraits de Zola dissimulés sous des « cartons » pour la soutenance. On sait que Zola, pour justifier le style de l’Assommoir, avait déclaré vouloir faire « un travail purement philologique».
sémantique, ne peut rejoindre la critique neuro-psychiatrique de Charcot. Théorie du langage et théorie du moi s’édifient simultanément et séparément11. Ce relais de circonstances établi, il reste à comprendre quelle est la position sociale de Darmesteter lorsqu’il s’attaque à Egger.
L’homme et l’œuvre
Lorsqu’il publie la Vie des mots, Arsène Darmesteter a, dès ce temps, acquis une réputation certaine en France et à l’étranger. Issu d’une famille assez modeste de juifs lorrains venus à Paris après la mort d’un fils — Achille, l’aîné —, il poursuit des études conformes aux exigences de son père : être en France le premier rabbin docteur ès-lettres12. S’il renonce presque immédiatement au rabbinat en s’affranchissant de toute croyance religieuse, il attire l’attention du maître de la romanistique, Gaston Paris (né en 1839), par sa connaissance de l’hébreu et du judéo-provençal. Il en devient le plus proche collaborateur, à la quatrième section de l’Ecole Pratique des Hautes Études — sciences historiques et philologiques — (fondée en 1868), où il écarte, au prix d’une impitoyable critique scientifique, son rival Auguste Brachet, premier détenteur du poste de répétiteur. Sollicité par Adolphe Hatzfeld, et afin d’obtenir un revenu régulier et suffisant, il collabore au Dictionnaire général, dont il ne verra pas, en 1890, la parution. Ce travail le ralentira d’autant pour soutenir sa thèse, qu’il ne présentera qu’en juin 1877, pressé par Gaston Paris, qui a obtenu pour lui la création d’une maîtrise de conférences à la Sorbonne (transformée en chaire magistrale en 1883). La mort interrompra prématurément une carrière remarquable par l’ambition de son projet théorique, tant en phonétique qu’en sémantique, et le cosmopolitisme de son déroulement (missions en Grande-Bretagne et en Italie, relations avec l’Allemagne et l’Autriche). Son frère, James Darmesteter, est un orientaliste de valeur, élève de Michel Bréal, spécialiste de la civilisation iranienne13. Signalons enfin que Darmesteter ne rompit jamais avec les milieux juifs français ; proche de Zadoc Kahn14, il fut le véritable animateur scientifique de la Revue des Études Juives, dont il fut un des fondateurs.
Bref, en publiant la Vie des mots, c’est toute l’autorité d’un professeur de la Sorbonne que Darmesteter accorde à la sémantique, avec toute la prudence qui sied à quelqu’un dont nous savons qu’il vise l’Institut, c’est-à-dire non seulement l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres mais, avec le Dictionnaire général, selon l’exemple de Littré, l’Académie française. Projet imaginairement achevé de la fusion de la culture française et du peuple juif, la Vie des
mots peut en constituer une étape, portant dans sa structure et son style les marques du compromis social qui l’inspire
comme moment de la vie d’un homme à la croisée du moment d’une science. Le projet sémantique
Le choix du titre marque la dernière réticence à se déclarer d’une science neuve dont l’ouvrage jette pourtant les fondations : sa formulation descriptive reste en deçà de l’ambition théorique, explicative, en œuvre. La Vie des mots
11 Nous omettons le travail de l’École de Broca, et notamment les travaux d’anthropologie linguistique d’Abel
Hovelacque, dont la référence darwinienne est très différente de celle que promeut Darmesteter.
12
Nous rappelons ce qu’on trouvera plus en détail dans Histoire, Épistémologie, Langage, tome 8, fascicule I, I986, aux pages 107 à 123, sous ma plume.
13
James Darmesteter a laissé sur son frère un témoignage irremplaçable, en écrivant sa biographie en tête des deux volumes de Reliques scientifiques (Paris, Léopold Cerf éditeur, 1890).
14
Avant d’être Grand Rabbin, Zadoc Kahn fut le professeur de Darmesteter au Séminaire israélite. De tendance libérale et assimilationniste il prononça sur la tombe de Darmesteter une oraison où il élevait son ancien élève à la hauteur d’un modèle du Français israélite. L’affaire Dreyfus allait éclater.
s’oppose à la Vie du langage de Whitney, comme l’analyse à la synthèse15. Ce déplacement appelle immédiatement la précision du sous-titre : « étudiée dans leurs significations ». Il ne sera pas question de phonétique, bien que Darmesteter s’y soit illustré en établissant la loi d’évolution de la « protonique non initiale, non en position »16. Seule le retient la distorsion entre l’unité du mot, c’est-à-dire de la forme sonore, et la diversité des sens, posée d’emblée : « Il semblerait que le langage dût posséder autant de termes que d’idées simples, et créer un mot pour chacune d’elles. Mais les ressources dont il dispose sont souvent insuffisantes pour rendre ainsi les nouvelles idées, et d’ailleurs la mémoire serait écrasée sous le poids des mots. L’esprit recourt à un procédé plus simple ; il donne à un même mot plusieurs significations. » (p. 40). De même, à la page 36 : « Quand la langue crée des sens nouveaux, elle donne à des mots déjà existants des fonctions qu’ils ignoraient jusqu’alors. […] Le néologisme de signification prête à l’étude logique et psychologique que nous entreprenons ici une matière beaucoup plus riche […] » Notons que « sens » et « signification » sont traités comme des synonymes interchangeables.
Ce qui ressort immédiatement, dès le titre, à l’encontre de la linguistique française de cette époque, c’est la référence darwinienne qui soutient l’usage de la métaphore « vie », déclaration de principe anti-spiritualiste et représentation axiale de la figuration théorique. Recourant à une argumentation en « comme si » — comme si les mots étaient des
êtres vivants —, Darmesteter semble contrevenir aux exigences de l’objectivation, qualifiant les mots de vivants et de
propriétaires leurs » est au sens plein un possessif, et cette saisie du mot sur les sens ressemble plus que de raison à une (personnification). Ce serait une trace encore du détour, de la régression nécessaire au progrès de la sémantique, et ce que Darmesteter y gagne, après les références d’usage à ses prédécesseurs (L. Havet, Goelzer, Lehman, Weil, Littré et surtout Whitney, Muller et Bréal cités deux ou trois fois), et par rapport à eux, c’est la transposition, le transfert du sujet qui reste l’objet électif de la psychologie, aux mots, où le linguiste s’accorde autorité, des alternatives de l’inconscience et de la volonté, des problèmes de l’adéquation et de l’ineffable. En somme, Darmesteter réussit à mettre à distance, à distance focale, ce qui était consubstantiellement lié au sujet et, de se confondre avec l’observateur, échappait à son analyse. Il abolit le vice inhérent au particularisme, à la pensée d’un seul, qui caractérise le travail de V. Egger. Engageant sa recherche sur le langage, et spécialement sur la langue maternelle (p. 9), il peut à chaque fois justifier sa démonstration du témoignage d’une communauté linguistique dans son entier.
Reste un problème : quelle est la nature du mot ? Darmesteter l’esquive plus qu’il ne l’esquisse (cf. p. 39 à 46), bien qu’il ait déjà travaillé le sujet, ne fût-ce qu’à titre de lexicographe. Il s’en rapporte à la métaphore pour illustrer ses hypothèses : « Le mot est le serviteur de l’idée […] Il existe dans les organismes inférieurs un procédé de reproduction en vertu duquel un être bourgeonne […] il en est de même dans le langage » (p. 40). L’organisation du plan même de l’ouvrage en trois parties : « Comment naissent les mots » ; « Comment les mots vivent entre eux » ; « Comment meurent les mots », suffirait à donner cohérence à l’image. Seuls interrompent le processus analytique les termes qui ne peuvent se résoudre en un équivalent linguistique ou biologique ; ce sont esprit : « Il suit de là que la vie des mots n’est autre chose que la valeur constante que l’esprit, par la force de l’habitude, leur donne régulièrement. » (p. 39) et son synonyme pensée : « La vie des mots vient donc de l’activité de la pensée. » (p. 40) — auxquels il faut joindre l’adjectif intellectuel : « Le mot est un son ou un groupe de sons articulés auquel ceux qui parlent attachent une valeur intellectuelle. » (p. 40)17.
15
Cf. Simone Delesalle, Les débuts de la sémantique: norme et esthétique à la fin du XIXe siècle, Histoire de la langue
française 1880-1914, Paris, CNRS, 1985. 16
La protonique non initiale, non en position est la syllabe latine non entravée qui précède la syllabe portant l’accent tonique (e.g. dans dignitatem la seconde syllabe). Dans l’évolution du latin au français, Brachet avait donné un corps de règles qui expliquait sa disparition ou son maintien ; Darmesteter démontra que Brachet s’était trompé, et formula à la place la loi qui porte son nom, la « loi de Darmesteter ».
17
Valeur n’est pas particulièrement une référence à l’économie — encore que la métaphore mallarméenne du tessère soit familière à Darmesteter, qui y recourt dans la préface du Dictionnaire général ; — c’est aussi un terme reçu de la tradition grammaticale, comme l’a noté Sylvain Auroux.
Darmesteter est confronté là à des hypothèques épistémologiques qu’il était réservé à Freud de lever. Néanmoins, en centrant sur le langage ce que la philosophie avait accoutumé de livrer au narcissisme d’une pseudo auto-observation, il esquissait un espace neuf où valider, en référence au langage, un corps de propositions.
En quels termes Darmesteter annonce-t-il son projet ? Après s’être mis sous l’égide universitaire, il déclare : « L’auteur s’est proposé d’étudier les caractères de cette vie que notre esprit prête aux mots, en les chargeant d’exprimer les idées » (p. 9). Truchement du for intérieur au monde qui l’entoure, le mot est dans un rapport dissymétrique à l’idée. Sans idée, point de mot ; sans mot, pas de communication : « [...] sans idée, point de mot ; ce n’est qu’un vain assemblage de sons » (p. 40)18. Pourtant, de cette affirmation s’ensuit que toute suite de sons peut être reconnue comme mot, soit que le locuteur y attache un sens, soit que l’auditeur y associe une interprétation. C’est l’autre qui fait la part essentielle du sens, comme l’auteur le rappelle, d’une certaine manière, en dédicaçant son livre à ses « auditeurs de la Faculté des lettres ». A l’inverse, l’idée peut exister sans mot ; selon Darmesteter, elle reste alors dans l’esprit, « à l’état subjectif », et ne fait point partie du langage. Ce décalage entre l’architecture langagière de la pensée et ces marges, ces limbes où le sujet se voue à la solitude, ne sera pas plus développé, seul en étant excepté le rôle joué par cette imperfection dans la création littéraire.
Sous la modestie de l’intention qui, comme l’emploi systématique de la troisième personne, est à référer avant tout au fonctionnement stylistique du discours universitaire, Darmesteter accomplit néanmoins une avancée décisive : il ménage un accès à l’esprit en en retrouvant l’empreinte, le « caractère » (p. 9, 30 et passim) dans le fonctionnement du langage, synchroniquement et diachroniquement. C’est précisément ce qu’il appelle la vie des mots. Prenant le contre-pied de la démarche sensualiste, qui prétendait suivre la filiation du monde à la pensée, il se propose d’accéder à la pensée par les traces qu’en garde le langage, imprimées au long de son histoire dans sa polysémie et son fonctionnement. Selon nous, cet abord serait comme l’adret d’une étude dont l’accès freudien, par son plus long détour et son point de départ dans la médecine, serait l’ubac, 1’ « opaque » comme l’étymologie en convient, et pourtant, en regard du résultat, la seule à même de frayer un aveu à l’inconscient.
Structure de l’ouvrage
La démarche de Darmesteter est annoncée d’emblée : « Ce n’est pas une étude historique des variations que les mots peuvent éprouver dans leurs significations qu’on a voulu tenter ; c’est une étude philosophique des procédés logiques et des causes psychologiques ou linguistiques qui se cachent derrière l’évolution des sens. L’histoire des mots est ici un point de départ et un moyen pour s’élever à une étude plus haute » (p. 9). La dernière phrase pose une pierre d’attente, un peu énigmatique, où nous serions enclins à voir un plus vaste projet, visant la psychologie dans son entier, mais dont, pour des raisons liées au hasard biographique, la mort tôt venue, à quarante-deux ans, le dernier mot n’aura pas été dit.
Ce que récuse Darmesteter, c’est la dimension restrictive de l’historicisme, se démarquant du groupe des romanistes dont il est solidaire stratégiquement ; il rompt l’alliance privilégiée avec le champ des sciences historiques et se tourne vers la philosophie, quitte à s’en revendiquer un instant contre la linguistique même afin de trancher ces affinités électives que le champ scientifique induit19. Le plan suivra rigoureusement l’ordre annoncé : « des procédés logiques » — (p. 39 à 78) soit 40 p. environ ; — « des causes psychologiques » (p. 79 à 99) soit 20 p. environ ;— « ou linguistiques » (p. 100 à 104) soit 5 p. environ. Le déséquilibre est patent ; il est du même ordre entre la première partie : « Comment naissent les mots » et les deux autres. Probablement, le projet, explicite, de dévoiler les « causes qui se cachent » induit cette distorsion ; la causalité ne peut se lire qu’au moment de l’évolution — l’instant de la genèse
18
Dans l’édition de référence, on lit : « [...] assemblage de sens ». C’est une coquille.
19
Sur la construction sociale du champ scientifique, nous renvoyons à la conceptualisation élaborée par Pierre Bourdieu, dans toute son œuvre.
demeurant inatteignable — et Darmesteter, en y signalant la transparence de la vérité, s’inscrit en faux contre les présupposés puristes ou, à l’inverse, contre des linguistes comme Max Muller (p. 22). Mais, dans ce projet « prométhéen », se lit aussi la dimension imaginaire de l’entreprise que Darmesteter avait déjà emblématisée dans son article sur « Gabriel da Costa »20. Ce qu’il prétend sommer ressortit à la logique, la psychologie et la linguistique (qu’il dénomme aussi « philologie »).
La logique est caractérisée en deux temps : par la reprise à la rhétorique des tropes qui sont posées comme équivalant à un changement du sens ; Darmesteter en sélectionne quatre, qu’il redéfinit : la synecdoque qui procède par « restriction » et « extension » ; la métonymie : « applique à un objet le nom d’un autre objet qui se trouve uni au premier par un rapport constant » ; la métaphore est une métonymie qui « saisit des rapports d’analogie ou de ressemblance » ; la catachrèse qui est déjà comprise dans les trois tropes précédents et dont Darmesteter fait un synonyme d’« oubli » ; — par une topologie illustrée de deux schèmes : celui du rayonnement et celui de l’enchaînement21.
La psychologie reçoit une acception qui ne nous est plus tellement familière, celle qui se survit dans l’expression « psychologie des peuples » par exemple. Il faut noter que Darmesteter signale des « procédés » logiques ou linguistiques mais des « actions » psychologiques. Dès les premières lignes de ce chapitre, de s’attacher à une psychologie collective, il peut dissiper les illusions du libre-arbitre de la conscience : « Nous avons reconnu les modes des changements de sens. Quelles en sont les causes ? Ici nous touchons aux problèmes les plus obscurs et les plus difficiles de la sémantique » (p. 79). Après avoir récusé le caractère individuel du néologisme, qui ne peut durer qu’en s’accordant à « une complicité dans la manière de sentir et de penser de la foule qui les accepte » (p. 80), il distingue deux types de changements :
« Changements historiques » (p. 81 à 88) : Darmesteter relève d’abord les néologismes de sens qui transfigurent des pans entiers du lexique, de l’invention de la terminologie chrétienne à la désignation des professions, avant de noter : « A ce point de vue, deux sortes de mots sont particulièrement intéressants à étudier, les noms propres devenus noms communs et les métaphores » (p. 84). Du premier groupe, il retient surtout « esclave » — venu de slave — et « vandalisme » ; du second, les termes agricoles en usage dans la vie romaine, et surtout le rôle du vocabulaire de la chasse, sur deux pleines pages.
« Modifications psychologiques » (p. 88 à 99) : il s’agit d’une suite de rapprochements entre les langues du groupe indo-européen et du groupe sémitique, des langues indo-européennes entre elles, du français et de l’anglais, des variantes populaire et savante du français enfin. C’est une première illustration des propos tenus auparavant : « D’un autre côté, la psychologie comparée des peuples trouve une matière féconde dans l’étude qui rapproche entre eux les procédés de formation des mots de langue à langue » (p. 30), — même si la visée reste programmatique : « Il y a là tout un domaine dont la science doit prendre possession » (p. 98). Une dernière réticence se marque dans l’impossible vision d’un dictionnaire, historique et interlinguistique, des sens et des métaphores, dont il est attendu qu’« il apporte des éléments nouveaux à la psychologie de l’inconscient » (p. 98).
La linguistique — ou philologie —, loin d’être privilégiée, esquisse la dérive sociale du néologisme, prolongeant à l’intérieur d’une langue les éléments de linguistique comparée du chapitre précédent. La brièveté du chapitre se justifie d’être presque en entier un extrait de la thèse de Darmesteter, avec citations latines et référence à Villemain, auquel on feint d’emprunter une métaphore sur la vie du langage (p. 101). Darmesteter conclut sur le rôle éminent de la langue littéraire dans la conservation de l’idiome, en regrettant le « triomphe effréné du néologisme » (p. 104), selon l’ordinaire topique puriste.
La première partie, « Comment naissent les mots », est construite sur une impossibilité, celle de déterminer l’origine première : « Cette étude du mot le prend non pas à sa première origine, mais au sens immédiatement précédent d’où est dérivé celui qui est examiné. Déterminer la vie d’une signification, c’est remonter non à l’origine première du mot,
20
Dans le numéro 25 de la Revue israélite, en 1870 ; article signé A. D. Brandeis.
21
mais au sens antérieur qui l’explique, comme en histoire naturelle remonter à l’origine d’un individu, c’est non remonter à l’origine de l’espèce mais aux individus, mâle et femelle, dont il dérive. »
La deuxième partie, « Comment les mots vivent entre eux », se subdivise en quatre chapitres, consacrés à la contagion, la réaction, la concurrence vitale et la synonymie.
La dernière partie, « Comment meurent les mots », englobe quatre études : les mots historiques ; les termes généraux incluant quatre cas de figure dont la « pathologie du langage » ; les actions destructives ; les archaïsmes, identifiés avec les processus de fossilisation, par un nouveau rapprochement avec les sciences naturelles (p. 150).
La Vie des mots se clôt sur l’analogie même qui était dans son titre, ouvrant à la linguistique, par son rapprochement avec les sciences naturelles, une possibilité pour échapper au modèle logique, en y fondant une ambition de refonte unitaire de la science : « Cette coïncidence est frappante entre les lois de la matière organisée et les lois inconscientes que suit l’esprit dans le développement naturel qu’il donne au langage » (p. 151).
Deux annexes — Darmesteter les intitule appendices — complètent la Vie des mots : l’une est un commentaire savant d’un texte de La Bruyère, l’autre est une liste de mots dont la métamorphose phonétique depuis le latin n’a pas empêché, en français, la perpétuation du sens. C’est une façon de rappeler que le traité disserte des mots en particulier, et non du langage ; que le latin, inerte, méconnaissable, survit dans le français. Deux images s’imposent : la théorie du « germen » élaborée par la biologie du XIXe et la confusion de la mort et de la vie. La langue morte est dans la langue vivante comme, et c’est l’objet du chapitre consacré aux « archaïsmes », la vie des mots porte en nombre de ses parties la mort.
Fonction de la métaphore et désamarrage du monde
La métaphore est au principe même de l’ouvrage. Image didactique et référence savante, elle est dans le titre, dans les premières lignes de l’introduction : « S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d’ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal » (p. 13)22 I1 faut rendre à cette déclaration liminaire son acuité. Assimilant sémantique et zoologie, Darmesteter se disculpe en se revendiquant d’une « vérité » si peu « banale » que tous ses critiques, même bienveillants, récuseront brutalement la comparaison ; mais il s’approprie par prétérition l’interprétation darwinienne, contre les courants racistes dérivés de Gobineau23. La revendication est
explicite : « Des recherches poursuivies pendant de longues années sur l’histoire des langues romanes et en particulier du français, l’ont depuis longtemps conduit à cette conclusion (à laquelle d’autres linguistes étaient pour leur compte déjà arrivés) que le transformisme est la loi de l’évolution du langage. Ses connaissances en histoire naturelle ne lui permettent pas d’affirmer que les théories de Darwin soient la vérité. Mais, dussent-elles céder la place à des théories nouvelles, le transformisme dans le langage reste un fait. » (p. 31). La fin vers laquelle tend cette comparaison, c’est l’équivalence entre le mot et l’être vivant, mais la réciproque reste en suspens : l’être vivant est-il plus, moins ou autre chose qu’un mot ? L’image qui traverse le texte en diffère la réponse : « Les mots s’éteignent entièrement. Qu’on jette un coup d’œil sur les textes du XVIe siècle, quelle quantité de termes sont décidément morts ! Que l’on interroge maintenant le vieux français, c’est une langue entière que l’on exhumera de son ossuaire. » (p. 139). Ainsi, le mot est l’affectation à un sens d’une durée ; la métaphore est la trace linguistique la plus repérable du travail de la pensée qui en crée la dynamique entre les formes. Darmesteter en reprend la définition à trois reprises : en tant que telle (p. 51) ; par opposition à la synecdoque et à la métonymie (p. 53) ; dans son fonctionnement chronologique et sociologique (p. 60 à 63). Il s’en déduit que la métaphore ne procède pas à l’intérieur d’un espace de signification donné, comme la
22
Demeure de cette phase darwinienne de la linguistique un vocabulaire où la métaphore s’efface : langues vivantes et
mortes, parentés ou filiation linguistique, langue mère. 23
De même, Hovelacque s’inscrit en faux contre les thèses dites du « darwinisme social » qui tentaient de renouveler le mythe de la supériorité aryenne.
synecdoque ; elle raccorde au contraire deux espaces disjoints. Mais, à la différence de la métonymie, ce raccord ne suit pas un rapport préétabli, lié à la logique du monde, c’est-à-dire à la permanence d’une proximité.
La métaphore crée un rapport neuf, original, entre deux espaces : elle est induite par un rapport prélogique, celui de 1’analogie (ou de la « ressemblance », comme le désigne Darmesteter une fois), rapport élaboré par l’esprit et non par la contiguïté de l’espace et du temps. D’où la démarche inverse de la métaphore et de la métonymie, telles que les pose Darmesteter, dans la jonction des espaces abstrait et concret (cf. note 1, p. 53). Parce qu’elle est invention de l’esprit, la métaphore dessine dans le concret les éléments d’un rapport dont le répondant se trouve caractériser l’esprit.
Puisque l’« esprit » reste le point aveugle de cette théorie, quel est le modus operandi de la métaphore ? A se fier à l’étymologie (p. 51), rien n’en sourd, et la description fournie (p. 51 et 60) n’est guère plus éclairante : « L’esprit applique le nom d’un objet à un autre grâce à un caractère commun qui les fait rapprocher et comparer. » (p. 51). La volonté n’y a point part, comme le marque le factitif, le monde non plus, qui n’est pas maître des noms. L’esprit intervient seulement pour extraire une qualité commune qui permette la métaphorisation, Darmesteter le ramenant au cas de figure de la création du substantif (p. 42 à 46), comme pour la catachrèse : « C’est la catachrèse qui en a fait des substantifs, comme c’est la catachrèse qui, à la longue, efface dans toute figure le premier terme du rapprochement et avec lui tout rapprochement. » (p. 64) Identité de la substantivation et de la métaphorisation, comme le souligne cette formule du chapitre « Formation du substantif » : « Tout substantif désigne à l’origine un objet par une qualité particulière qui le détermine » (p. 42). Puisqu’il faut remonter du nom de l’objet au nom de la qualité, c’est un chapitre sur la formation de l’adjectif qui est attendu. Il n’y en a pas, et Darmesteter s’en défend : « Au point de vue qui nous occupe, la nature grammaticale du mot importe peu ; la marche de l’esprit, partout, reste au fond la même [...]. C’est donc l’analyse du substantif qui servira de point de départ à notre recherche. » (p. 42). Point de départ et point d’arrivée. L’origine première du mot reste cachée, tout comme l’origine du langage, dont Darmesteter a posé dès le départ : « Cette question si captivante, et qui sollicite invinciblement notre curiosité, n’a pu encore quitter le domaine de la pure hypothèse. La science n’est pas mûre sur ce point. » (p. 14). La seule conclusion qui se puisse tirer de l’apprentissage de la langue par l’enfant est celle-ci : « Un accroissement d’idées plus prompt que l’acquisition du langage correspondant, voilà le principe auquel il faut demander la clef de la plupart des faits dans la psychologie du langage enfantin » (p. 15).
Pour Darmesteter, il existe un constant débord du sens sur les unités lexicales, inadéquation consubstantielle à leur relation. Quant au premier rapport lui-même, il est écarté de l’investigation, dont l’objet est un segment de l’histoire du mot, non sa source première, comme nous l’avons vu : « Cette étude du mot le prend non pas à sa première origine, mais au sens immédiatement précédent d’où est dérivé celui qui est examiné. » (p. 31). C’est l’ensemble du lexique d’une langue, en l’occurrence le français, qui est désamarré par rapport au temps, à son tour posé entre les deux infinis, avec la mort en perspective.
Or, le processus lui-même, le changement opérant à l’intérieur du mot, est tout aussi démotivé. Le rapport entre la qualité choisie et le substantif ainsi formé est tout de contingence24 : « Chose curieuse, cette qualité n’a nullement besoin d’être essentielle et vraiment dénominative. » (p. 43). « Curiosité » que Darmesteter s’emploie à résoudre, et dont il conclut, au terme d’une trentaine d’exemples : « Cette faiblesse de la caractéristique dans le déterminant s’explique très facilement du reste. Le langage n’a pas besoin de tout dire (nous verrons même plus loin qu’il ne peut pas tout dire) » (p. 45). C’est dans ce supplément du sens, présent dès l’enfance, que la littérature, ou plutôt le travail de l’écrivain, prend sa source : « En retour, cette imperfection du langage permet à l’écrivain de se faire jour. C’est parce que le langage n’exprime et ne fait paraître aux yeux qu’une faible partie de ce monde subjectif que l’art d’écrire est possible. [...] Felix culpa, dirons-nous, puisque c’est à elle que les peuples doivent leurs littératures [...] » (p. 67). La seule consistance que puisse prendre la métaphore serait dans la constitution de registres dont Darmesteter enchaîne les déplacements successifs : les machines prennent des noms d’animaux, « des animaux reçoivent leurs noms, par une
24
Darmesteter prend l’exemple du navire qui est, étymologiquement, « celui qui nage » (navire), « celui qui ressemble à un vase » (vaisseau), « celui qui est construit » (bâtiment) etc.
qualification plaisante, de noms d’hommes [...]» (p. 96) ; et les noms d’hommes eux-mêmes peuvent qualifier « des sots [...] ou des femmes peu estimables » (p. 96). On voit que l’anthroponyme est au principe d’un « rayonnement » tel que l’a défini Darmesteter. Ainsi une correspondance peut s’établir de champ lexical à champ lexical, en suivant les nervures d’une analogie qui se dédouble25, sans pour autant se naturaliser.
Bref, non seulement il n’est aucun point où le langage puisse s’accorder au monde — la pensée de Darmesteter est anti-référentialiste —, mais les mots eux-mêmes ne s’accordent point entre eux, ni par homologie de registre, ni par « famille » : « La parenté qui peut unir entre eux des groupes de mots n’a rien à voir avec les groupes d’idées qu’ils sont chargés d’exprimer » (p. 115). La démonstration en est fournie par une étude des doublets et des composés ; la réciproque, par l’exemple des synonymes. Cette discordance entre ordre étymologico-lexicologique et ordre sémantique récuse la prétention puriste, hantée par l’étymologie d’étymologie, et réitère la problématique historique sans y trouver de solution puisqu’elle marque par son désordre la disparité de ses origines : « Les causes de ces changements sont aussi multiples que les actions infinies qui modifient les civilisations » (p. 37). Darmesteter en signale quelques-unes : évolution des sociétés et des techniques (p. 132), solidarité syntagmatique (p. 108) et paradigmatique (p. 116), homonymie ou paronymie (p. 141), érosion phonétique (p. 141)... Il note deux effets particulièrement spectaculaires de cette disjonction du sens — dont la dérive n’est jamais raccordée à un centre opératoire dont on mesurerait les effets :
- d’une part, lorsqu’un mot aboutit à un sens contraire ou symétrique de son sens étymologique : ainsi la négation française dont les termes signifient « quelque chose » (rien, mie, pas, miette, goutte) ou des mots comme « hôte » ou « intéressé » (p. 113). Sur cette question que la découverte freudienne aura ranimée, Darmesteter a déjà proposé une interprétation dans la Revue philosophique26. Dans la Vie des mots, il se contente de souligner en note « le rôle de
l’ironie dans la langue » (p. 94)27.
D’autre part, les cas de « pathologie du langage » (p. 137). Au terme de son analyse, Darmesteter ne peut que conclure : « Le plus souvent nous ignorons la raison de ces transformations. [...] Les documents de la langue passée ne nous apprendront que le fait d’une concurrence entre les deux termes synonymes et la disparition de l’un d’eux devant l’autre. Quant aux raisons secrètes qui ont fait la faiblesse de l’un et la force de l’autre, ils ne peuvent nous les donner. C’est à peine si pour la langue contemporaine que nous sentons vivre en nous nous pouvons saisir dans leur jeu ces causes intimes » (p. 146).
De ce langage de part en part désaccordé, il reste au linguiste à relever la stratification chronologique : « Notre langue moderne est pleine de débris des formations antérieures, débris dont elle est impuissante à rendre compte » (p. 148-149)
Quelle place assigner au sujet parlant dans cette vie des mots où le sens prolifère par métaphore, multipliant les confusions jusqu’à accorder les contraires, rapprocher, par synonymie, des unités que tout distingue et effacer la trace de toutes ces opérations par l’oubli collectif ? Même si le linguiste peut pointer les sautes du sens, il n’en explique rien et Gaston Paris en fera la remarque à Darmesteter : « Cela est fort clair ; mais pourquoi a-t-on désigné la table couverte d’un bureau par cette particularité plutôt que par tout autre ? » Puisque « la catachrèse est fille de l’usage et du temps » (p. 64), que 1’amnésie est générale, il faut s’attarder à cette restriction sur laquelle Darmesteter joue son destin : « La pensée, dans l’hébreu, par exemple, ne peut se dégager de l’image matérielle qui la recouvre. [...] Ici l’esprit, plus tenace, garde fidèlement, comme dans un miroir inaltérable, l’image et l’empreinte de la sensation matérielle : là (il s’agit des langues « aryennes »), la pensée, plus mobile, se dégage avec aisance de l’impression matérielle, et s’élève
25
Pour Darmesteter, il existe deux types d’analogie, toutes deux fonctionnant par association : la première déplace des morphèmes, des « bouts de mots », d’une unité lexicale à l’autre en s’autorisant de l’identité des fonctions, c’est-à-dire des rapports internes à l’ordre linguistique et au discours (p. 16) - la seconde procède par métaphore, même si le signi-fiant peut y jouer un rôle comme dans l’étymologie populaire (p. 114).
26
« Sur quelques bizarres transformations de sens de certains mots », Revue philosophique, tome II, I876, p. 519 à 522.
sans effort à la conception de l’idée » (p. 89)28. Gens de la lettre et gens de l’esprit, dans cette opposition pascalienne renouvelée, Darmesteter pointe la ressource de son entreprise.
Ainsi le langage, dissipant son rapport au temps, son rapport au monde, et à sa propre structure, ne procède que par métaphores, récentes ou anciennes, transparentes ou effacées, « en-registrées » ou autonomes. Et, comme pour en produire l’illustration, l’auteur inscrit son propre travail dans cette théorie, en recourant à l’analogie darwinienne qui supplée la défaillance de la linguistique en matière de sémantique.
Dans cette mise en abyme de l’objet, du sujet et du projet, puisque la "pensée" est un point aveugle, c’est au penseur de prendre la relève : « Cette puissance de la pensée humaine à prendre corps dans des formes tellement variées n’est pas un des moindres traits qui s’imposent à l’attention du penseur. » (p. 26-27). Darmesteter en tire la conclusion qu’il est temps de fixer un vocabulaire à la psychologie de la sensibilité, qui équivaille à celui de la psychologie de l’intelligence29. Dans cette perspective, que la mort interrompra, il a déjà posé une thèse essentielle, la labilité de l’adhésion du sujet au sens : « Ainsi, dans toute langue, il y a des mots qui n’expriment pas exactement pour tous la même idée, n’éveillent pas en tous la même image, fait notable qui explique bien des « mésintelligences » et bien des erreurs. [...] De là tout un monde d’impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. » (p. 65).
Quelle intercompréhension demeure ? Après avoir atomisé l’étude linguistique dans les mots, Darmesteter tient l’avènement du sens pour possible, dès lors qu’il se supporte de la concaténation, de la synchronie et du syntagme. Communiquer c’est s’ouvrir à ce que Darmesteter nomme, avec bonheur, la « conspiration ». « C’est grâce à cette conspiration de la phrase prise dans son ensemble, qui dégage de la disposition et de la combinaison des termes un sens non exprimé [...] » (p. 109). La chaîne linguistique, suppléant au désamarrage du langage, à la défaillance du temps et à l’insuffisance des sujets en réaccordant le mot et l’"esprit", ne serait-ce point là une linguistique cartésienne, qui ne se soutient qu’à l’instant de son expression, se nommant ainsi elle-même, d’être d’un sujet sans qu’il soit nécessaire qu’il s’y désigne ?
La critique
Avec la Vie des mots, Darmesteter rencontre un succès ambigu : s’il fait réagir les plus autorisés des linguistes, et d’abord Gaston Paris et Michel Bréal, il n’obtient guère d’écho dans le champ philosophique, moins encore dans le champ médical. En revanche, ses espérances didactiques se réalisent : « Les questions qui sont abordées dans la Vie des
mots sont de celles qui ont toujours offert un singulier attrait aux esprits curieux des choses du langage » (p. 11 et 12).
L’ouvrage connaît une réussite certaine auprès du « grand public » : dés 1889, Delagrave en est à la troisième édition. Dans une de ses critiques journalistiques, Anatole France rend un hommage appuyé à l’auteur, qu’il contribue à lancer au prix d’un total contresens30.
28
Darmesteter conclut à l’impossibilité d’une philosophie sémite (p. 89) : quel plus clair aveu de la nécessité d’une hybridation entre la mémoire juive et la pensée latine et germanique pour générer une sémantique où Bréal à son tour peut trouver place ?
29
C’est un projet qui hante une fraction des linguistes : Victor Henry d’un point de vue kantien, Couturat d’un point de vue leibnizien.
30
Cet article, « Propos de rentrée : la terre et la langue » est repris dans la première série de la Vie littéraire (p. 291 à 300) ; A. France s’y emploie à travestir le travail de Darmesteter en y lisant une visée référentialiste : « Il existe une relation intime entre la terre nourricière et le langage humain. Le langage des hommes est né du sillon : il est d’origine rustique, et, si les villes ont ajouté quelque chose à sa grâce, il tire toute sa force des campagnes où il est né [...] Oui, notre langage sort des blés, comme le chant de l’alouette » (p. 292-293). On reconnaît les préoccupations du champ
La réponse de Bréal, parue dans la Revue des Deux-Mondes31 est très générale : Bréal prend date, avec quelque irritation, d’avoir été doublé en dépit de lancers préalables, mentionnés par Darmesteter. Le dépit est particulièrement sensible lorsque, pour diminuer le mérite de l’auteur, Bréal annonce que la sémantique est déjà fondée... en Allemagne grâce à l’œuvre d’Hermann Paul. Immédiatement après avoir réfuté la métaphore darwinienne, Bréal développe ses propres conceptions, la référence à la Vie des mots n’étant plus qu’un prétexte, sauf à pointer de loin en loin quelque déficience. S’il s’accorde à son rival sur le rôle de la métaphore ou de certaines actions intrinsèques — effets de la fréquence, du paradigme —, il refuse d’appliquer à la substantivation un processus métaphorique, préférant souligner le rôle de l’ellipse32,. D’autre part, il récuse le caractère inconscient de l’évolution linguistique, dans laquelle il retrouve l’œuvre d’une conscience dont la transparence à elle-même ne perd rien d’être collective et non individuelle. Parmi les points de discorde explicites, la « pathologie du langage » fait l’objet d’une mention particulière : « Le seul cas où il puisse être légitimement parlé de pathologie, c’est le cas où un mot est employé par erreur pour un autre, soit à cause d’une ressemblance de son, soit par suite de quelque autre accident. » Comme chez Darmesteter, c’est le caractère parasite des rapprochements fondés sur le signifiant qui est souligné, l’« étymologie populaire » en étant l’archétype.
L’article de Gaston Paris — qui est, nous l’avons vu, le maître de Darmesteter — est publié dans le Journal des
Savants33. Il ne s’agit plus de disputer un préciput, quitte à produire une théorie en alternative, mais de discuter terme à terme ; l’interférence n’a plus pour enjeu la maîtrise d’une discipline — la sémantique — mais la capacité à intervenir sur I’histoire du lexique français, domaine d’élection du professeur d’ancien français au Collège de France. G. Paris formule deux critiques : la première au début de l’article sur la référence darwinienne, dont l’usage métaphorique aurait entraîné Darmesteter trop loin : « On croirait vraiment, pour faire aussi de la mythologie, que les mots ont exercé une sorte d’enchantement, comme celui qu’on attribuait aux runes, sur le savant qui prétendait les analyser, et qu’ils se sont amusés à lui faire dire d’eux ce qui n’était pas dans sa pensée ». La seconde apparaît en fin d’article : après avoir discuté les fondements de la sémantique, en se référant à Bréal et H. Paul, et avoir résumé le travail de Darmesteter chapitre après chapitre, Paris relève quinze mots dont il conteste l’usage démonstratif, et cinq dont il réserve l’étymologie (« habiller », « biche », « gîte », « liège » et « pucelle »).
Si l’on se reporte au Dictionnaire général de Hatzfeld et Darmesteter, on peut considérer quel compte Darmesteter tint de ces remarques. Ainsi de biche, qui est donné sans étymologie alors que la Vie des mots le dérivait d’une forme dialectalisée du latin bestia, étymon aujourd’hui avéré ; quant aux quinze mots notés par Paris, trois seulement font l’objet d’une rectification : affût, daintiers et mousquet. Pour être exhaustif, il faut reconnaître que de légères modifications infléchissent parfois la présentation, dans le Dictionnaire général, des mots analysés dans la Vie des
mots. Nous ne savons pas d’où Gaston Paris tient son information quant à mousquet, peut-être d’Ascoli ; affût reprend
une définition de Brachet, l’éternel rival de Darmesteter ; quant à daintiers, c’est, à l’étymologie près, la définition qui se pouvait extraire du dictionnaire de Littré34. Seul point commun entre ces termes : ils entretiennent un rapport assez lâche au vocabulaire de la chasse, le registre le plus approfondi par Darmesteter dans son traité. Daintiers nous retiendra.
littéraire, que Barrès cristallisera autour de la notion de « déraciné ». On ne prend pas impunément France pour
pseudonyme.
31
Article repris avec d’infimes modifications en annexe dans l’Essai de sémantique.
32
S’il fallait d’un mot trancher entre les deux projets sémantiques, on dirait que Darmesteter privilégie l’oubli et Bréal l’absence, celui-ci accordant à l’ellipse la fonction que celui-là reconnaît à la catachrèse. Une phrase de la critique de Bréal illustre cette divergence: « Un idiome tire son caractère de ce qu’il sous-entend aussi bien que de ce qu’il exprime. »
33
En février, mars et avril &887 ; l’article est repris dans les Mélanges linguistiques de Gaston Paris (p. 281 sq.).
34
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Gallimard/Hachette. Sur Littré, nous renvoyons à Alain Rey,
Les textes
Commençons par une définition qui a le mérite de la brièveté, celle du Dictionnaire général de Hatzfeld et Darmesteter :
« * DAINTIER (din-tyé) s. m. (Étym. Orthogr. fautive pour daintié, mot de l’anc. franç. écrit auparavant deintié, du lat. dignitatem, §§ 342, 396, 336, 297, 402 et 291. Du sens abstrait de « honneur » daintié a passé au sens concret de « morceau d’honneur, de choix », puis a désigné spécialement les testicules. (Cf. animelle) La confusion entre l’anc. terminaison et le suffixe ier a amené le changement de genre, §§ 62 et 551. // XIVe s. La mule en ostent Et avec les
daintiers l’emportent, La Chace dou cerf, dans GODEF. Admis ACAD. 1762 ; suppr. 1798.) // (Vènerie) Testicules du
cerf. (Ne s’emploie guère qu’au plur.) »35
Littré, en raison de son exigence dans l’exemplification36, a rédigé un article plus long dont nous ne retenons que la part proprement lexicographique :
« DAINT1ERS: (din-tié), s. m. plur.: terme de vénerie. Les testicules du cerf. —H. XIIIe s. [...] "Les deytiés, ce sont les couillons", Ménagier, II, 5. E. Angl. dainty: du celtique : Pays de Galles, dantaeth, morceau de choix : chose délicate à manger, est en effet le principal sens de ce mot dans nos textes français. »37
Darmesteter et Littré s’accordent sur le sens et diffèrent sur l’étymologie. Si leurs exemples (ce ne sont pas les mêmes) s’appliquent à la même occurrence, il y a entre eux un détour imaginé par Darmesteter, une affabulation sémantique soutenue dans la Vie des mots et abandonnée dans le Dictionnaire général. « N’y a-t-il pas pathologie du langage dans les pertes de sens qui réduisent les mots : [...] daintié, du sens général de: dignité, au sens restreint de : testicule du cerf. » Et une note précise : « Un des exemples les plus étranges de pathologie verbale. Daintié est le latin
dignitatem et signifie dignité, honneur ; il vaut mieux, dit Blanchandrin au conseil du roi Marsille, laisser périr les
otages que de nous voir perdre l’honneur et la daintié : Que nos perdum l’honor ne la deintiet (Chanson de Roland). Le sens se restreint ensuite aux choses qui marquent l’honneur : spécialement à la chasse, c’est le morceau délicat par excellence, qu’on offrait à la personne qu’on voulait honorer, les testicules du cerf abattu. Le mot, aujourd’hui, s’écrit barbarement daintier » (p. 138).
Trois points nous retiennent dans cette présentation. D’abord, le regain normatif qui se défie du désordre des mots en trouvant « étrange » ce qui est un cas emblématique des procédés décrits dans la Vie des mots, de même qu’il est étrange de voir un partisan de la réforme orthographique comme Darmesteter s’étonner d’une graphie et la stigmatiser de la plus traditionnelle des façons : « Le mot, aujourd’hui, s’écrit barbarement daintier», ce qui est doublement faux : d’une part car les attestations sont toujours au pluriel — il faudrait au moins rajouter un s —, d’autre part parce qu’« aujourd’hui », et ce dès 1880, ce mot, en fait, ne s’écrit plus. Le mot est « mort ».
Ensuite, le « roman » qui est imaginé autour de ce mot, sans exemple ni justification, est souligné par l’adverbe « spécialement » : « spécialement à la chasse, c’est le morceau délicat par excellence, qu’on offrait à la personne qu’on voulait honorer, les testicules du cerf abattu. » Où Darmesteter a-t-il pris son inspiration ? Aucun traité de vénerie ne semble en faire mention. Il existe, dans la chasse à courre, un acte d’hommage à une dame qui a participé à la poursuite
35
Dictionnaire général de la langue française, Delagrave, 1890. L’astérisque qui précède l’article indique que le mot ne figure pas (ou plus) dans le Dictionnaire de l’Académie française. Les numéros de paragraphe indiquent l’ensemble des règles phonétiques, exposées en introduction du dictionnaire dans des paragraphes numérotés, qu’il faut appliquer, dans l’ordre où elles sont appelées par l’indice, pour passer phonétiquement de dignitatem à daintier. GODEF. est une référence au dictionnaire de Godefroy cité par Darmesteter p. 139.
et qui s’appelle les « honneurs du pied », pendant que les chiens vont à la curée et que les cors jouent une fanfare, mais Darmesteter semble quelque peu raccourcir la métaphore36.
Enfin, le terme « pathologie » fait quelque peu problème. L’origine en est connue : c’est le titre du premier article recueilli dans les Études et Glanures d’Émile Littré, qui en donne cette définition, dès après le titre : « Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage » : « Sous ce titre, je comprends les malformations (la cour au lieu de la court, épellation au lieu de épelation), les confusions (éconduire et l’ancien verbe escondire), les abrogations de signification, les pertes de rang (par exemple, quand un mot attaché aux usages nobles tombe aux usages vulgaires ou vils), enfin les mutations de signification. »37 A s’en tenir à cette définition, I’application qu’en fait
Darmesteter serait conforme, à ceci près qu’elle frapperait d’inanité son travail, ne fût-ce que par la subjectivation réaffirmée à travers la nostalgie puriste. Darmesteter ne pouvait pas tenir d’autre conception de la « pathologie du langage » que celle partagée par Michel Bréal ou Gaston Paris qui, après avoir cité la note jointe à la Vie des mots, émet les plus vives réserves :
« L’histoire du mot est-elle bien celle-là ? J’en doute. Il est vrai que les daintiers du cerf paraissent avoir été offerts comme morceaux d’honneur. Mais avant de prendre ce sens si singulièrement restreint, deintié en ancien français signifiait en général « morceau délicat, friandise », par une évolution analogue à celle qui nous fait dire « un morceau de roi ». Seigneurie avait pris le même sens : on voit, dans Audigier, un héros burlesque manger, aux grandes fêtes, de la chèvre à la lie de vin :
Por ce qu’il fut norriz en Lombardie Ou l’on en fait daintiez et seignorie.
Le sens de « bon morceau », conservé dans 1’anglais dainty, a fini par ne plus subsister que dans la langue de la chasse, avec une acception très spéciale. En tout cas, je m’étonne que M. Darmesteter, qui en général se borne à constater les faits, voie ici de la « pathologie » : l’oubli de l’étymologie est, d’après lui-même, une des conditions nécessaires de l’évolution sémantique, et la restriction du sens est un des phénomènes normaux qu’il a étudiés. Il n’y a pathologie que quand il y a erreur ou confusion sur le sens du mot, ce qui n’est pas le cas ici. »38
La pathologie verbale, donc, c’est l’étymologie populaire (cf. dans la Vie des mots à éconduire, mignardise et
souffreteux), la confusion paronymique, les instants où le son précède le sens, en contradiction avec ce que Darmesteter
a supposé être le processus linguistique. C’est la seule fois, dans ce long article, que Gaston Paris marque un désaccord sur le fond avec une sécheresse perceptible, inattendue chez un maître qui se déclare un ami, sécheresse d’autant plus sensible qu’elle s’appuie sur Darmesteter contre Darmesteter, d’autant plus soulignée qu’après l’ordinaire recours à l’euphémisation universitaire : « J’en doute », la conclusion ne laisse nulle alternative au désaveu : « En tout cas je m’étonne que M. Darmesteter, qui en général se borne à constater les faits, voie ici de la « pathologie » [...] »
Ne serait-ce point l’aberrante figuration dans la Vie des mots de « daintiers » qui serait pathologique ? N’y aurait-il pas là quelque symptôme inscrit dans la maïeutique sémantique ? Quel rapport entre ces couillons grand veneur et la théorie du sens ? Trois indices, par leur insistance, forlancent l’interprétation : la chasse, le cerf, le sexe39.
La chasse
36
L’Ancien Testament métaphorise (et euphémise) le sexe en parlant de « pied ». Au demeurant, même si un traité de vénerie signalait une cérémonie qui ressemble à cette ingestion symbolique de la force de la bête par le chasseur, cela ne remettrait pas en cause le fait que Darmesteter ait accepté la rectification proposée par G. Paris.
37
Études et Glanures, « pour faire suite à l’Histoire de la langue française », Didier, Paris, 1880.
38 On retrouve, dans 1’« acception très spéciale » de G. Paris, l’écho du « spécialement » de Darmesteter qui ouvre
l’interprétation délirante de l’évolution sémantique.
39
Il en est un quatrième, que nous ne mentionnerions pas s’il n’avait été le premier à nous avoir guidé : une certaine ressemblance formelle entre les lettres de Daintiers et celles de Darmesteter, dont la conjonction s’assurerait en
recourant à l’appendice consacré à La Bruyère — où ains est présenté comme l’anagramme de mais —, et au traitement de « E = A » au principe du nom Darmstädter.