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Promouvoir d'autres modèles dès la maternelle

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Texte intégral

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1 Gaël Pasquier

Doctorant en Sciences de l’éducation sous la direction de Nicole MOSCONI Paris X – Paris Ouest Nanterre La Défense

Centre de Recherche en éducation et en formation (CREF) Savoirs, rapport au savoir et rapports sociaux de sexes [email protected]

De quelques résistances à parler d’homosexualité à l’école maternelle et élémentaire Pasquier Gaël (2011). Promouvoir d'autres modèles dès la maternelle, Cahiers pédagogiques n°487, février 2011, 17-18

Depuis plusieurs années, la lutte contre l’homophobie figure explicitement parmi les missions de l’Education Nationale. Si elle concerne officiellement tous les niveaux d’enseignement, les instructions qui lui sont consacrées la limite tacitement à l’enseignement secondaire sans qu’aucune justification ne soit donnée à cette restriction. La récente polémique autour du Baiser de Lune, court métrage d’animation de Sébastien Watel destiné « à apporter une meilleure représentation des relations amoureuses entre personnes du même sexe »1 à des élèves d’école élémentaire, a été l’occasion pour l’actuel ministre de l’Education Nationale, visiblement mal préparé sur ce sujet, d’éclaircir cette ambiguïté : « je dis oui à la lutte contre l’homophobie, oui à la lutte contre les discriminations, oui à la sensibilisation de nos lycéens et de nos collégiens, (…) [mais] je pense que traiter ces sujets en primaire, ça me semble prématuré »2. Bien qu’il soit depuis revenu sur ses propos en rappelant la liberté

pédagogique des enseignant-e-s, cette déclaration semble assez représentative des craintes qu’inspirent un tel projet. En effet, lorsqu’ils ne dénonçaient pas l’immoralité supposée de l’homosexualité, les arguments hostiles à la diffusion de ce film que personne n’avait alors vu, étaient en général de trois ordres :

-parler d’homosexualité à des élèves d’école maternelle et élémentaire serait prématuré et risquerait de compromettre leur équilibre psychique ;

-l’école devrait apprendre à lire, écrire et compter tout en laissant les parents libres des valeurs qu’ils-elles souhaitent transmettre à leurs enfants ;

-l’école serait victime d’un nouveau totalitarisme qui imposerait à la majorité les priorités éducatives de groupes minoritaires.

Ces critiques reposaient largement sur un consensus que certains considéraient comme frappé au coin du bon sens : la sexualité est une question complexe, en parler avec des enfants en bas-âge ne saurait se faire sans une infinie prudence au risque de commettre des dommages irréparables. Bien que la « reproduction de l’Homme » et « l’éducation à la sexualité » figurent au programme de cycle 33, Nadine Morano, alors secrétaire d’état à la famille pouvait donc déclarer : « au CM2, on n'en est qu'à la découverte de l'anatomie. Il faut procéder par étapes»4. Afin d’échapper à l’accusation d’homophobie, il importait en effet d’affirmer que si l’homosexualité n’avait pas sa place à l’école primaire, il en allait de même pour l’hétérosexualité. Alors que Le Baiser de la lune entendait raconter la possibilité d’une histoire d’amour entre deux garçons, représentés sous la forme de poissons, ces discours reposaient sur la réduction de l’homosexualité à sa dimension sexuelle. L’occultation de ses aspects sentimentaux permettait d’éviter tout rapprochement avec d’autres histoires racontées aux enfants dès leur plus jeune âge et mettant en scène des amours ouvertement

1 http://www.le-baiser-de-la-lune.fr/intentions/ , consulté le 28/11/2010 2 Déclaration de Luc Châtel sur RMC et BFM TV, le 03/02/2010 à 8h55 3 BO Hors Série n°3, 19/06/2008, p. 24

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2 hétérosexuelles comme les contes de fées. Manifestement, il n’y avait pas d’équivalence possible.

Pourtant les textes officiels de l’Education Nationale ne limitent pas la lutte contre l’homophobie au refus des discriminations et des violences verbales et physiques envers les homosexuel-le-s. Considérant qu’elle vise autant les homosexuel-le-s que celles et ceux qui sont suspecté-e-s de l’être, parce que leur comportement et leur manière d’être ne correspond pas à ce qui est habituellement accepté pour un homme ou une femme, elles l’étendent au questionnement des stéréotypes de sexe qui s’inscrit quant-à-lui dans le cadre de l’éducation à l’égalité des filles et des garçons5. Interroger l’injonction à l’hétérosexualité qu’impliquent

ces stéréotypes s’inscrit donc pleinement dans les missions des professeur-e-s des écoles. En même temps qu’elle nécessite de réagir aux insultes et aux moqueries, la lutte contre l’homophobie doit donc prendre appui sur une diversification des modèles proposés aux enfants, notamment dans le domaine amoureux. Certains livres comme L’heure des parents de Christian Bruel ou Nicole Claveloux, dans lequel un-e petit-e lion-ne au prénom ouvertement mixte, Camille, s’imagine dans des familles diversifiées peuvent légitimement intégrer la bibliothèque de la classe dès la petite section ; tout comme Jean a deux mamans d’Ophélie Texier qui présente néanmoins le désavantage de mettre en scène un couple de femmes dont les rôles sont particulièrement définis : l’une d’elle fait la cuisine et coud, alors que l’autre bricole et part à la pêche. Marius de Latifa Alaoui et Stéphane Poulin, Camélia et Capucine d’Adela Turin, Je me marierai avec Anna de Thierry Lenain et Aurélie Guilleray, Jérôme par cœur de Thomas Scotto et Olivier Tallec, Les Lettres de mon petit frère de Chris Donner, ou Je ne suis pas une fille à papa et Tout contre Léo de Christophe Honoré sont autant d’ouvrages, souvent riches et complexes, susceptibles d’être lus et étudiés en classe. Ils ne sauraient d’ailleurs se limiter à la thématique de l’homosexualité, à l’instar d’Otto de Tomy Ungerer, régulièrement utilisés par les enseignant-e-s d’élémentaire pour parler de la seconde guerre mondiale, mais dont les héros à la fin du livre semblent former, dans l’implicite du texte et de l’image, un couple qui ne dit pas son nom. Ces livres constituent donc des supports d’identification et de projection proposés aux élèves afin de leur permettre d’envisager d’autres agencements familiaux et sentimentaux possibles pour eux-elles-même ou leurs proches. Ils s’inscrivent aussi pleinement dans les objectifs des programmes officiels qui préconisent de « donner à chaque élève un répertoire de références appropriées à son âge, puisées dans le patrimoine et dans la littérature de jeunesse d’hier et d’aujourd’hui » et d’inclure dans l’analyse des textes proposés « les sentiments exprimés » par les personnages, le narrateur ou la narratrice.

Bien que parler d’homosexualité à l’école ne fasse pas consensus aujourd’hui, les instructions officielles, malgré leurs insuffisances, incitent donc les enseignant-e-s à le faire. Elles leur demandent aussi par l’intermédiaire des circulaires de rentrée depuis 2008, de ne pas ignorer les petits événements quotidiens qui pourraient laisser supposer de la part de l’institution une acceptation des discriminations homophobes. Si certain-e-s sont enclins à supposer que l’Education Nationale outrepasse son rôle et affirment comme Christine Boutin qu’un tel projet éducatif « bafoue le principe de la neutralité de l’enseignement public en s’immisçant dans la conscience et l’intimité des enfants sans égard à la responsabilité éducative des parents »6, un bref regard sur l’histoire de l’école laïque suffit à invalider cette critique. Certes, la transmission imposée de valeurs ne va pas de soi dans le cadre de l’école républicaine : Jules Ferry lui-même recommandait dans sa Lettres aux instituteurs, une grande prudence dans le choix des préceptes et des maximes que ceux-ci proposaient à leurs élèves.

5 A l’école au collège et au lycée : de la mixité à l’égalité, BO Hors-série n°10, 02/11/2010, 27

6BOUTIN Christine, « « Sensibilisation » à l’homosexualité dans les écoles primaires : lettre ouverte à Luc

Chatel (29/01/2010), http://www.partichretiendemocrate.fr/index.php/toutes-les-actualites/13/100-qsensibilisationq-a-lhomosexualite-a-lecole-primaire-lettre-ouverte-a-luc-chatel, consulté le 28/11/2010

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3 Pourtant, comme l’a montré Jean Baubérot dans son analyse des cahiers d’écoliers de la Troisième République, les instituteurs n’hésitaient pas parfois à s’opposer à certains choix parentaux7. Par ailleurs, lors des débats qui ont précédé l’instauration de la laïcité scolaire, Jules Ferry répondait à ceux qui lui reprochaient d’instaurer « une loi d’oppression de la majorité par la minorité », car, « pour un enfant à exempter de l’instruction religieuse, quatre-vingt-dix-neuf [allait] en être privés »8, que « les questions de liberté de conscience ne sont pas des questions de quantité mais des questions de principe » : « la liberté de conscience, dût-elle n’être offensée que dans une seule conscience, mérite qu’on fasse une loi pour empêcher cette offense »9. Certain-e-s tireront argument d’une telle déclaration pour demander que l’on s’abstienne de parler d’homosexualité en classe. Mais la conscience qui risque ici d’être menacée si on ne le fait pas est avant tout celle de l’élève qui est élevé-e par un couple d’homosexuel-le-s ou qui aimera, un jour peut-être, de manière définitive ou occasionnelle, quelqu’un de son sexe. Les travaux de Michel Dorais10, Eric Verdier et Jean-Marie Firdion11 ont montré une prévalence des tentatives de suicide plus élevée chez adolescent-e-s qui se découvrent homo ou bisexuel-le-s. Présenter aux élèves dès le plus jeunes âge l’homosexualité comme une réalité acceptable et un avenir possible, leur apprendre la tolérance et le respect, fait donc pleinement partie des missions de l’école républicaine, contribue à éviter les risques d’isolement et de marginalisation. Il ne s’agit pas de promouvoir en classe une vision officielle de la sexualité mais bien plutôt d’éduquer de futur-e-s citoyen-e-s éclairé-citoyen-e-s et responsables.

7BAUBEROT Jean, La morale laïque contre l’ordre moral, Paris, Seuil, 1997, p. 195 8 Ibid. p. 67

9 Ibid. p. 69

10 DORAIS Michel, Mort ou Fif. La face cachée du suicide chez les garçons, Montréal : VLB Editeur, 2001. 11 VERDIER Eric et FIRDION Jean-Marie, Homosexualités et suicides. Etudes, témoignages et analyse,

Références

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