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LIBRARY
ACC. No. V\o' aec DATEPÀUL-ETIILE RE11AUD
B.A., B*C«L«
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/Membre du Barreau de Montréal
D U
T R k V A IL
E N L A
NOUVELLE-FRANCE
THESE D
fECONOMIE POLIT iqîTE
MOilTREàL
XTIVSRSITE
H C G L L LLU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-FRANCE
A V A N T - P R O P O S
Contemporain de tous les âges et de tous les peuples, le Trava.il ne dévoile pas ses origi-nes • Sa genèse dans le Vieux-Monde est
nébuleu-se» Les phases mêmes de son évolution millénaire échappent au compas du savant. Au moment où le philosophe se flatte d'immobiliser dans ses cor-nues ou ses formules la. dynamique de l'industrie humaine, le hasard et des fouilles renflouent des
épaves durasse qui démolissent ses hypothèses» E-pris de certitude, il ne s'en remet pas moins à
é-chaffauder des théories qui cristallisent les don-nées récentes de la tradition» Lewis Morgan (An-ci ent So(An-ciety} expliquera que l'Orient et l'Europe ont successivement adopté les modes de production de la pêche et de la chasse, de l'agriculture, des
DU TRAVAIL EN LA NOTJVELLS-ERANCE
métiers et des fabriques» Gustav Schmoller (le Sys-tème mercantile) dégagera les types, familiers
aux économistes, de l'industrie domestique, où la famille se suffit à elle-même, ne produisant que
ce qu'elle consomme; de l'organisation urbaine, où 1*artisans peine non plus pour lui-même ni pour les
siens, mais pour le marché de la ville où il habite; et enfin de l'économie nationale, où les capitalis-tes recrutent leurs clients sur toute la surface du pays et même du globe* liais si le sceptique s'avi-se de s'enquérir jusqu'à quel point ces catégories savantes correspondent à la réalité et ne reposent pas, comme tant d'autres constructions, sur la légen-de, trouvera-t-il, pour se convaincre, un
labora-toire où il puisse au cours d'expériences surprendre sur le fait la gestation du Travail ?
Je n'hésite pas à répondre que oui» L'é-migration d'un pays populeux en une cort rée vierge a oour effet ordinaire de replacer le colon dans les conditions primitives de l'humanité, au bas de l'échelle sociale» La pénurie du capital contraint le nouveau-vanu d'adopter un genre de vie et des for-mes de labeur que ses ancêtres ont délaissés» Le
LU TRAVAIL EN LA. NOUVELLE-FRANCE
la première heure» Et si la chronique a soin, com-me elle l'a eu au Canada, d'enregistrer les épisodes
de sa nouvelle révolution au cadran de l'histoire, des doutes auront beau s'élever sur des points de détail, l'idée directrice ressortira avec clarté» Aussi les fastes du Travail en la Nouvelle-Erance
déroulent et illustrent-elles, avec la rapidité du cinéma, les phases que la science enseigne être la série des transformations par lesquelles a pa.ssé, comme la larve, lentement, dans le mystère, le Tra-vail universel»
La résultante des forces sociales qui s'ap-pliquèrent à l'exploitation de l'Amérique du Nord dépassait toutefois en grandeur et en intensité la puissance qui adapta au besoin de l'homme la nature libre de l'ancien continent» Et c'est précisément parce qu'il y eut déséquilibre entre les deux his-toires, que la cadette a pu, par ses j®. s de "sept lieues," comme disent les conteurs, rejoindre sa soeur aînée et lui faire GD ncurrence» Un élé-ment intellectuel modifia la donnée du théorème» Les pionniers descendaient d'une race qui était sortie de l'enfarc e et de la barbarie, et qui pratiquait déjà la propriété individuelle, l'échange comraercial
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE- FRANCE
et les métiers et manufactures» Les immigrants apportant dans leur baga,ge les méthodes et les arts productifs de la mère-patrie, la marche des insti-tutions .industrielles de la Nouvelle-France ne
pouvait coincider exactement avec le cours de l'évo-lution antique : elle prit un ca.ractère national»
Au curieux qui s'inquiéterait de savoir la nature, générale ou individuelle, que revêtent les
origines et le développement du Trava.il au Canada, il n'est pas de botiquin, à ma connaissance, qui four-nisse une réponse synthétique, pas de recueil qui rende accessible les archives et les publications spéciales oui ont trait à l'objet de son enquête»
L'histoire économique du pays ne le cSde pourtant pas en intérêt aux éphémérides des révolu-tions politiques, puisqu'elle est essentielle à la compréhension de ces dernières, puisqu'elle est même indispensable à l'intelligence des temps
pré-sents, "the whole economy of every nation (being) the resuit of a long évolution in which there has been both continuity and change" (Cliffe Leslie)»
Et puis il est faux que la patrie soit fai-te seulement du génie de ses hommes d'épée et de ses
-LU TRAVAIL EN LA NOUVEL LE-PRÀNCE
hommes d'Etat, de ses penseurs et de ses savants; elle est aussi l'oeuvre du dévouement infatigable, du travail silencieux, de l'abnégation héroique de la foule obscure de ses plus modestes serviteurs» C'est avec incroyable peine et incroyable risque que les précurseurs dans le dmaine pratique de notre existence nationale ont, avec des mobiles ou des buts différents, mais avec une égale obstination, se-mer la vie et le mouvement dans les solitudes où
ne régnaient que le silence et l'abandon» Tena-ces et la.borieux, répétant mille fois lamême be-sogne ignorée, ne se rebutant jamais, ils sont
arrivé peu à peu à réunir les trésors anonymes qu'ils nous ont transmis et qui nous font relativement ri-ches et 3i bres» Créateurs du "milieu" et créateurs du "moment", ilsméritent, inconnus ou méconnus,
d'apparaître comme les tisserands authentiques de l'épopée canadienne»
J'ai lieu de croire que ce furent ces rai-sons qui dictèrent à monsieur Edmond-Z» Massicotte, bien qu'il ne s'en explique pas, les lignes
sui-vantes (La Presse, Montréal, 27 -mai 1921, p. 5) 5 "On devrait s'occuper de rassembler les matériaux qui serviront à écrire l'histoire du commerce et de
-DU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
l'industrie en la Nouvelle-Erance» La tâche n*en est pas facile, il est vrai, parce que les docu-ments qui touchent le sujet sont pa,rsemés dans di-vers dépôts d'archives» Néanmoins, elle n'est pas
impossible et dès que cette histoire sera consti-tuée, elle formera un chapitre qui ne sera pas le moins intéressant de nos annales»"
Pour combler cette lacune et en hommage aux travailleurs disparus, je présente aujourd'hui la thèse "Du Travail en la. Nouvelle-Erance»" J'a-nalyse chaque branche de l'industrie dans l'ordre de son apparition dans le décor du Saint-La.urent» J'évoque les conditions au milieu desquelles elle a vécu et grandit» Je signale la réaction qu'elle
exerça sur l'économie nationale, et j'indique, en-fin, comment son expansion fraya la voie à des mo-des de production nouveaux» Q,ue,nd ma plume s'ar-rête, à la date fatidique de la capitulation, j'ai devant moi, non un groupe isolé de chasseurs, ou de pêcheurs, de traitants, de colons ou de fabricants, mais le spectacle d'un Peuple, complet en son orga-nisation économique, et capable en vertu des
ressour-ces et des a/ptitudes acquises, de survivre à son sou-verain»
TABLE DES MATIERES
Avant-propos»
Le travail indigène •••••••••••••• p» 11
L'industrie pêchere «o»»»»»»» »'»••• 33
La traite des pelleteries •••••••• 56
La colonisation ••••ao»oo«»oooo©oo 92
Les arts et métiers, mines et
ma-nufacutiares •••• <>•••• «••o»»»»» 156
CHAPITRE PREMIER
LE TRAVAIL INDIGENE
1» SON ROIS HISTORIQUE»- Aujourd'hui, nous ne rencontrons l'Indien que dans les romans d'a-ventures; tout au plus, voyons-nous les derniers
survivants de sa race mourir à nos portes» Mais, il n^j Pa s trois siècles, alors que les moeurs et
les coutumes de l'Europe étaient relativement avan-cées, l'Indien faisait fleurir dans notre vallée, vierge comme aux premiers âges du monde, la civi-lisation primitive ; de sorte que l'analyse de sa vie économique fournit une admirable démonstration
sur place, des lois qui présidèrent à l'évolution des sociétés préhistoriques, et nous introduit à l'histoire industrielle de l'humanité, telle que Earl Marx et Karl Bûcher l'ont conçue»
A l'intérêt cosmopolite qu'offre l'étude du travail indigène, il s'ajoute pour nais, Cana-diens, l'intérêt national» Pour expliquer quelques-uns de nos traits les plus pittoresques, il faut
re-DU TRAVAIL EN LA NOUVSLLE-ERAI^CB
jusqu'à rtfIndien» Nous ne nous sommes pas seule-ment substitués à sa personne; nous avons, pour
des raisons de milieu, absorbé une bonne part de
sa culture» Jugez, par exemple, du vide que creuse-rait dans notre géographie, dans notre histoire et dans notre littérautre, l'élimination des emprunts faifes à ses peuplades1 Quel ravage infligerait à notre sculpture et à nos arts plastiques l'icono-claste qui l'en expulserait» Et pourtant ces per-tes incalculables n'égaleraient pas le néant qui proviendrait de la relégation dans l'oubli du mais, de lapomme de terre et du tabac, ou, pour ne mention-ner que quelques-uns des apports les plus originaux
et les plus persistants, du canot et du toboggan , des mocassins et des raquettes et de la crosse» Les phases successives par lesquelles, le labeur des Blancs a passe en la NouvellErance demeure une e-nigme, si l'on ignore lapresence de l'Indien et les caractéristiques de son esprit.» "A la file indien-ne," l'oreille alerte et 1 oeil perçant, les pionniers
s'aventurèrent dans les sentiers sous bois; à l'in-dienne, ils semèrent le premier grain parmi les ar-bres morts, enguirlandés de feuillages fanés, qu'ils ne prenaient pas le temps d'abattre ; à l'indienne
-DU TRAVAIL EN LA NOUVELLE- ERANCE
ils chaussèrent leur pied et ramenèrent la couver-ture sur leurs épaules; à l'indienne, ils firent la guérilla» Tant il est vrai que, pour vaincre la nature rebelle et son premier occupant, nos pères eu -rent la sagesse d'allier l'expérience locale a u s a «
voir d'outre-mer»
2. BESOINS DES INDIENS» Contents de la na -ture et de leur destinée, les enfants de la forêt n'éprouvaient pas de besoins artificiels» Le sen-timent de sa propre faiblesse; cette lassitude de t m t et de soi-même qu'on appelle ennui; le désir de fuir la solitude et de goûter au milieu des raffinements
des villes la délicatesse :es arts, ne troublaient
pas leur quiétude» Seule lanécessité brutale de se nourrir, de même que de se protéger contre les intem-péries des saisons et lamalice de l'ennemi, consti-tuait lemoteur de leur activité économique.
Certains ont pensé que la recherche de la subsistance absorbait les énergies de l'indien au -ooint de ne pas donner de place aux préoccupations étrangères» "Il manquait aux Américains, écrit, par
exemple, l'abbé Raynal, d'aimer passionnément les
femmes : la faim ne leur permettait pas d'écouter l'a-znour»" C'est oublier que d'entre les causes
-DU TRAVAIL EU LA NOUVELLE-ERâNCE
rieures qui déterminent l'effort, telles que le châtiment, les récompenses, l'appât du gain et des honneurs, la nécessité de vivre est la dernière à
faire sentir sa pression sur l'homme»
Gagner sa vie était pour le sauvage, comme il l'est pour nous, une considération secondaire» L'assiduité au labeur quotidien, même du meilleur rendement, l'eut avili» Seules les entreprises où l'esprit de combat et d'aventure participe, mé-ritaient d'attirer son attention» La chasse, à laquelle l'aristocratie mondiale se livre pour son plaisir, le séduisait particulièrement, à cause que les engins qu'elle requiert, les manoeuvres qu'elle
impose et l'imprévu qui l'accompagne, rappellent en tous points la guerre»
o. AGENTS DE LA PRODUCTION INDIENNE.
-a) L'Homme.- Plus agile que vigoureux, quoique d'une stature taillée en général dans les plus belles proportions, il éta/il, à la vérité, plus «propre à suppor
-ter les fatigues de la course à travers le désert îmmea e de verdure que les peines du travail séden-taire» Ses sens l'y prédisposaient» La vue, l'ouie et l'odorat participaient en lui de l'acuité de
-DU TRAVAIL EN LA NOIJVELNJC-ERANCE
tire t» Eenimore Cooper en a donné de vives images» Le sa.uvage discernait la trace des pas sur le jeune
gazon; il distinguait, à l!a,nalyse, quelle tribu
l'a-vait imprimée» Sans hésiter, il se dirigeait, par la voie la. plus courte, vers des lieux situés à des centaires de milles, ne lui fussent-ils connus que par oui-dire. Les fines modal ités que revêtent les arbres et les buissons, suivant qu'ils exposent au nord ou au midi, la position du soleil dans les nuages, lui tenaient lieu de boussole»
b) La Nature»- La, nature elle-même favori-sait son humeur vagaboni e» Sur le sol fertile s'é-levaient, majestueuses, des forêts mouvantes, dont la hauteur seule attestait l'ancienneté, et dont."1
les rameaux, ployant sousle poids des ramiers, om-brageaient des fauves innombrables, à la fourrure
é-oaisse et soyeuse, à la. chair succulente. Partout couraient allegretto des rivières, partout
s'éta-laient des lacs, voire des mers d'ea.u douce dont mil-le espèces de poissons sillonnaient mil-les flots» L'ex-ploitation de ces richesses immédiatement utilisables, du moins avant d'être modifiées essentiellement, suf-fisaient à satisfaire ses besoins rudimentaires»
-DU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
c) Le Capital»- Le manque de capital, dont
il ignorait le nom comme la chose, l'y contraignait d'ailleurs» Accumuler des vivres en vue d'une pro -duction ultérieure eut été taxé de folie par cet être
imprévoyant» "Il n'avait, dit le P?re Sagard, aucu-ne passion pour les biens terrestres, qu'il
possé-dait comme ne les possédant point»" Le produit d'u-ne chasse de six mois était souvent distribué en un jour. Nul souci du lendemain : à défaut de gibier,
il vivrait de glands, à défa.ut de glt nds, il se nour-rirait de la sève ou de la pellicule qui naît entre le bois et la grosse écorce du tremble et du bouleau»
Il festoyait avec gloutonnerie les jours d'abondance, et jeûnaient stoiquement les jours de famine»
La pénurie des approvisionnements ne le cé-dait qu'à la rareté des instruments dé travail» L'in-dien n'avait point trouvé la charrue ou la roue, ni fait la conquête des ruminants, premier objet de la
civilisation : le chien était le seul animal qu'il s'associât» Il disposait bien de quelques outils, mais frustes et peu efficaces, confectionnés qu'ils
étaient d'écorce d'arbre, de peaux de bêtes ou de pier-re polie» Les métaux gisaient autour de lui, mais il n'avait pas le génie de les utiliser» Par
DU TRAVAIL EN LA NOUVELLE -ERANCE
te, la plus simple opération prena.it l'envergure d'une entreprise gigantesque» "Souvent, dit La-fitau, la vie d'un sauvage n'est pas assez longue pour l'achèvement d'une hache»" Abattre un avec un coin réclamait une "lune." Dans un pays cou-vert d'érables et de pins, les bras réunis de la
tribu, pendant nombre de "soleils," n'éta.ient pas de trop pour-» ouvrir une éclaircie ou semer le blé d'inde. Dans de telles conditions, le sauvage ne regagnait d'ordinaire son antre, à la lumière des étoiles, qu'après avoir dépensé des efforts qui, pour n'être pas toujours continus, devaient avoir à certains moments une extrême intensité»
4. ORGANISATION DU TRAVAIL INDIEN.-a) U-niversalité.- Aussi tout individu, homme ou fem-me, devait-il assumer sa. part dans la production
des richesses. Aucun des modes d'activité en cours, chasse, pêche, ni même l'agriculture, tel->e qu'exercée, ne souffrait qu'un particulier ou un groupe social accapare les moyens de production, au détriment de la multitude en mesure et
désireu-se de travailler» Le commerce étant, par ailleurs, pratiquement nul, personne ne pouvait s'attendre à
-DU TRAVAIL EN LA NOWELLE-ERANCE
vivre des sueurs du prochain, et devait se mettre résolument à l'oeuvre»
b) Division»- L'usage voulait, toutefois, que les tâches se répartissent entre les sexes. L'hom-me, conscient de sa sa supériorité, s'attribuait les
travaux nobles, c'est-à-dire la guerre, et la chasse"} la femme, plus humble, se consacrait aux travaux vils, non seulement du ménage, maàs aussi du transport, et même à la culture des champs. La coutume était
scrupuleusement observée : "les maîtres ne voulaien t s'entremettre d'aucun ouvrage qui fut du domaine des "squav/s," sans grande nécessité."
Karl Bûcher avance que, chez les peuples pri-mitifs, non seulement l'homme pourvoit à l'élément
animal, et la femme à l'élément végétal, de la
nourriture, mais encore que chacun d'eux confection-ne lui-même les outils dont il use dans sa sphère» Cette assertion manque d'exactitude, en ce qui re-garde nos Peaux-Rouges du moins» La fabrication des instruments parr.*t tout au contraire avoir été l'oeuvre de l'homme. "L'homme, observe La Potherie, fait les istruments de labourage qui sont de bois."
Il lui incombe également "de marquer les champs, et
-DU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-FRANCE
à1 en aba-ttre les gros arbres." La. charge de
cons-truire la cabane retombe sur lui. Ceci dit, il faut admettre, qu'une fpis le terrain déblayé, ce
sont les femmes qui mettent la semence en terre, qui cultivent la plante et enlèvent la récolte* El-les façonnent aussi laplupart des ustensiEl-les et des meubles de ménage» La poterie, lemortier sur lequel on broie le blé, l'industrie des nattes, des paniers et du vêtement leur échoient en partage»
c) Coopération»- A l'occasion, sans doute, le travail prera it un caractère individuel et do-mestique» liais, en général, le clan, c'est-à-dire la communauté des individus de l'un ou de l'autre
sexe considérés en dehors des cadres de lafamille, était l'unité industrielle» L'homme n'aime pas le travail ni le jeu solitaire, proclamait si bien Eourier» Les mâles recherchaient instinctivement la société et l'entretien de leurs semblables, et
ils marchaient ensemble "dans len sentiers de la chasse et de la guerre." Les femelles, de leur cô-té, se rapprochaient des personnes de leur sexe, pour le même motif» En un mot, les forces individuelles
se concentraient chaque fois qu'elles tendaient à
-DU TRAVAIL EN LA NOuVELLE-ERANCE
une fin commune»
En leur qualité d'agricultrices, les fem-mes constituaient une corporation distincte. Au printemps, elles se choisissaient pour chef d'équipe
de l'année courante, une squaw d'un certain âge. L'époque des semailles venue, et le sol étant préala -blement défoncé, elles se rassemblaient, un matin, aux abords de la bourgade, puis gagnaient en troupe la campagne où chacune plantait son rang» Elles ne procédaient pas differeroraent au temps de la moisson»
Mais les activités du corps féminin, comme tel, ne se bornaient pas à l'agriculture» Le char-roi du bois dé chauffage reposait sur lui» Les fem-mes faisaient donc deconcert la provision de
bran-chages et transportaient ensemble les fagots, sous l'oeil de la contremaîtresse» Elles exerçaient ainsi en commun plutôt qu'isolément toutes les tâ-ches qui s'y prêtaient.
Les hommes imitaient ces méthodes de coo-pération» Les chasses et les pêches poursuivient par des "partis" nombreux rapportaient plus de fruits» De même les guerriers sortaient en bande» S'il im-portait d'ériger une cabane de quelque dimension, les jeunes gens de la bourgade étaient convoqués,
-DU TRAVAIL EN LA N0UVELLE-2BÂITCE
un festin leur était servi pour leur donner du cou-rage, puis, en moins d'une couple de jours, ils me-naient à bout la construction» Les Canadiens, plus
tard, ne*lèveront* pas autrement leurs granges» d) Subordination»- Lorsque les deux clans
concouraient au même but, et que lfun devenait
soli-daire de l'autre, le clan qui assumait le rôle prin-cipal exerçait aussi le contrôle suprême» Ainsi dans les grandes chasses d'hiver, la corporation fé-minine se désagrégeait, et chaque femme se mettait
au service de l'un ou de l'autre des chasseurs» In-versement, dans la bourgade, les femmes dirigeant la production, les guerriers jouaient, séparément ou en corps, la fonction subalterne de garde mili-taire»
e) Tribu et Ligue»- Les dangers de la guer-re donnèguer-rent lieu à une organisation plus centrali-satrice que celle des clans et qui se superposa à eux» Dans l'étendue d'un mène territoire,' aux fron-tières d'ailleurs assez mal définies, l'ensemble des clans constitua une "tribu»" En temps de trouble et d'alarme, un unique village était supposé exister et embrasser dans son sein tous les corps distincts»
-DU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
Une entente de même nature finit par préva-loir entre les tribus dont le pays constituait une unité géographique, qui parlaient la même langue,
et qui vivaient sous l'empire des mêmes us et cotumes» C'est ainsi que les Iroquois formèrent u-ne puissante "Confédération de Cinq Nations»" Ils devinrent la terreur de leurs ennemis» Ceux-ci, pour résister avec avantage à leurs coups, durent les imiter» Les Hurons, par exemple, organisè-rent une Ligue, qui retarda leur déchéance»
f) Servitude»- Sous la loi des sauvages libres, répartis, comme nous l'avons vu, en clans,
en tribus et en ligues, vivait une seconde catégo-rie de producteurs» Cette classe comprenait des esclaves et des hommes efféminés» Les esclaves étaient sous la dépendance de l'un ou de l'autre clan. Captifs épargnés à la .mort précisément en vue d'être ééduits en servitude, ils faisaient ce qu'il y a de plus dur et de plus vil dans tous les genres d'industrie» On rapporte le cas d'u-ne maîtresse de vingt esclaves qui "d'u-ne savaient pas ce que c'était que d'aller quSrir du bois ou de charroyer de l'eau»" Les captifs de confiance
DU TRAVAIL EN LA NOuVELLE-ERANCE
finissaient souvent par être adoptés comme memûres de la tribu»
L'autre élément de la classe servile se re-crutait parmm les sauvages de la tribu que la peur des fatigues et des privations de la chasse ou de laguerre avait induit à déserter le camp des hommes pour se vouer aux travaux des champs et aux autres
occupations féminines» Ils en étaient punis par le dédain et le mépris de leurs congénères. "Quand un homme, autre qu'un infirme, un vieillard, ou un
invalide de la guerre, s'abassait à cultiver le sol, il était banni de la société des hommes, classé
comme femme, et exclu des conseils de sa nation»" 5. BRANCHES DU TRAVAIL E1DIEN.- A ) La
Chasse»- La vie et la gloire des Indiens, avons-nous signalé, c'était la chasse» Pour la rendre plus fructueuse et plus passionnate, toute la nation y allait,comme à la guerre; hormis les vieillards arrêtés par la décrépitude, tous se mettaient en
campagne, les hommes pour tuer le gibier, les fem-mes pour le porter le sécher» On se rendait les
dieux propices par des jeûnes austères et des invo-cations» Puis, on rivalisait de courage et
-DU TRAVAIL EN LA NOU^/ELLE-ERA^UE
ce» Tantôt, les bêtes étaient investies dans un grand cercle, qui se resserrait sans cesse, et au centre duquel, percées de coups, finalement elles tombaient; tantôt, elles étaient réduites à cher-cher refuge sur la plage d'un lac ou d'une riviè-re, et comme elles tentaient d'échapper à la nage, des canotiers leur coupaient la retraite; d'autres fois, affolées par la clameur des hommes et l'a-boiement des chiens, e u e s se précipitaient par la porte étroite d'un enclos de pieux, dressé en
embûcne sur leur passage, et 3e constituaient, par le fait même,captives» Au gré des aborigènes, l'hiver était la belle saison de l'année : l'ours, le chevreuil, JLe c e n et l'orignal, ne pouvaient fuir alors avec touue leur vitesse, à travers qua-tre ou cinq pieds de neige» tfes sauvages que n'ar-rêtaient ni les haliers, les ravines, ni les
é-tangs, ni les ruisseaux, et qui passaient à la course la plupart des animaux légers, faisaient rarement une chasse malheureuse»
B) La Pêche»- Mi même temps que les qua-arupèaes, ils capturaient au poisson, mais il y avait aussi ctos partis exclusivement de pèche» On y voyait trois cents, qua.tre cents hommes,
-Du TRAVAIL EN LA NOUVELLE-FRANCE
promener une seine» L'emploi de nasses et de claies exigeait aussi une étroite collobaration» Loskiel nous décrit un événement de cette
espè-ce» "Les gens, dit-il, marchaient
parallèle-ment sur les rives, en tenant les extrémités d'un immense treillis de ceps de vigne dont ils balayait le cours d'eau, tandis que des compagnons, munis de foiîches de bois, en-soutenaient le milieu;
d'au-tres dirigeaient les poissons avec de longues perches vers une boîte percée d'une ouverture et disposée à cet effet, d'où Ses canotiers les re-tiraient facilement•" En procédant de la sorte, ils pouvaient attraper quelquefois plus d'un mil-lier de truites ou de sa,umons en une demi-journée»
C) L'Agriculture»- Au retour de ces lon-gues expéditions, les sauvages plantaient le nais, non ,:ans originalité. Pour faire mourir les ar-bres et déblayer un lopin de terre, ils flanquaient les troncs d'une ceinture de haches, puis quand
ils étaient secs, ils y mettaient le feu» Entre les souches calcinées, ils creusaient, avec des
houes de bois, de trois en trois pieds, non pas
des sillons (la. caractéristique de la culture indien-ne est la"butte " ) , mais des fosses peu profondes»
-LU TRAVAIL EN LA NOïP/SLLE-ERANCE
Dans chacune de celles-ci, ils déposaient la grai-ne et, en guise d'engrais, de la chair de poisson. A mesure que le blé croissait, ils le chaussaient»
Entre les tiges, ils plantaient des citrouilles, des £ois et des melons» L'automne venu, ils
transportaient les épis au village, dans de grands paniers» Là, ils se réunissaient un jour, et ils procédaient en commun et gaiement à'^'épluchette»" Quiconque avait la chance de tomber sur un épi dont les grains fussent rouges, en recevait deux aux grains blancs de la part de chacun des éplucheurs» Cet art de semer, de fertiliser, de cueillir et
d'éplu-cher le blé d'inde est passé dans les moeurs des colons canadiens»
D) L'Industrie»- Lorsqu'ils furent connus des Européens, les indigènes possédaient peu d'arts» Leurs courses incessantes les en distraient» Si l'on net à part le travail des os et de la corne
pour des objets de parure, de la paille et de l'o-sier pour la confection des paniers et des nattes, et du bois pour les rondaches (boucliers), les to-boggans e£ les ustensiles de cuisine, on constate que l'âge industriel des Indiens était par excel-lence l'âge du cuir, l'âge de 1'écorce et de la
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
pierre»
aa) Le Cuir»- Les Peaux-Rouges réussissaient admirablement dans l'art de tanner les peaux» Et c'est fort heureux, car leur accoutrement était tout de cuir, depuis le mocassin qui, épousant la foinme du pied, le protège, sans l'alourdir, contre les cailloux et épânes traîtresses, depuis les guêtres à franche et le manteau bigarré de figures grotes-ques, jusqu'aux raquettes qui portent le chasseur sur les neiges friables, et le carquois où se pres-sent, impatientes de bondir, les flèches enpennées de plumes, de queues et d'ailes» Sagard avoue qu'il "prenait plaisir à voir les feromes matachier et peinturer leurs robes, et faires plusieurs au-tres petites jolivetés avec des pointes de porc-é-pics, teintes en rouge cramoisi»" Tous les sau-vages se "tatouaient" le corps de rouge, de jaune,
de noir, de vermillon et de bleu.
bb) L'Ecorce»- Ils détachaient 1'écorce avec une adresse consommée, découpant parfois un arbre entier en une seujbe pièce» Cet enduit,
je-té sur une charperi e de perches fichées en terre, murait la demeure» Les contours rappelaient, au
gré du propriétaire, la forme d'un tonneau ou d'un
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE- ERANCE
cône» La lumière et la chaleur n^y pénétraient que par une unique ouverture pratiquée au sommet, issue
de la fumée»
Le 1'écorce ils fabriquaient aussi les ca-nots, la voiture primitive de l'Amérique du Nord» Une nembrttiffe de bois résistant renforçait la
piro-gue» Les bouts, relevés en bec d'aigle ne cou-paient pas l'eau, et par là demeuraient parfaite-ment étanches» Le3 Européens, qui ne pouvaient s'imaginer qu'on se risquât dans de telles coquil-les même par un temps calme, ne furent pas peu é-bahis de voir les aborigènes y affronter les tem-pêtes. La légèreté de la nacelle l'empêchait de
sombrer» Son poids minime facilitait aussi les "portages." Un homme ne pliait pas sous la char-ge d'une embarcation capable de contenir douze navigateurs.
ch) ^a Pierre»- Les villageois d'Hoche-laga, dédare Cartier dans le compte rendu de sa visite, avaient empiler des cailloux afin de se défendre en cas d'attaque» Leurs moulins à fari-ne n'étaient guère plus compliqués que leurs bou-lets, si l'on en croit le Père Sagard» "Les sauva-ges, dit-il, écrasaient et réduisaient en poudre le
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
blé d'inde, au moyen de deux pierres plates»" Ces pierres ou d'autres semblables rougies au feu et je-tées dans la bouilloire à "sagamite" y faisaient fonction de piles électriques»
liais les indiens ne se contentaient pas d'user de pierres brutes» Ils en vinrent à les fragmenter et à les polir, de manière à leur don-ner la fournie inoffensive des "calumets, ancêtres des pipes modernes, ou encore le tranchant de la hache et du ciseau, la masse du marteau et du"to-mahawk»" Les muses conservent une quantité de pointes de flèches triangulaires de même matériel datant des jours antiques où l'arc était la seule arme à lancer des projectiles»
6» REPARTITION.- A l'équalité dans le travail, correspondait, chez les indiens, l'équa-lité dans la répartition des produits. La terre appartenant à tous et les outils à chacun, nul capitaliste malencontreux existait qui prélevât la rente, l'intérêt ou des profits; le producteur autonome ou le clan, selon le cas, restait maître absolu des fruits de son labeur» En vertu de
la règle "à chacun le sien, cuique suum," le chas-seur isolé gardait intégralement le gibier qu'il
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avait abattu, le pêcheur solitaire qui avait eu la bonne fortune de découvrir une pêcherie abondante,
en prenait possession et personne ne lui en contes-tait lajouissance» La chasse ou la pêche avait-elle, au contraire, était conduite par le clan, celui-ci
était considéré COmme le propriétaire collectif,
et la consigne voulait qu'on attende que le chef de l'expédition partage lui-même les dépouilles entre
ses collaborateurs.
A la suite d'une expédition heureuse ou d'un héritage, un particulier pouvait se trouver tout à coup relativement riche. Mais le déséqui-libre ne durait pas» Une institution bienfai-sante, dont nombre de mes contemporains applau-diraient le retour, rétablissait, automatiquement, la balance des forces économiques» J'ai en vue les banquets auxquels les gens ou les tribus- fa-vorisés du "grand Manitou" convoquaient tout le monde indistinctement, et qui procuraient non moins
de prestige aux amphitfcions que de délices aux con-vives» Les festins opéraient comme une rédistri-bution de la fortune^ à la manière de nos taxes proportionnelles sur les successions, avec cet avantage, toutefois, que chaque individu avait
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conscience de toucher la part qui lui revenait» 7. PROCLAMATION D'UN AGE NOUVEAU.- Telles apparaissaient les conditions du travail indigène à la fin du quinzième siècle, lorsque parurent en mer les goélettes de l'étranger» La préhistoire
était close, l'è're moderne commençait» Lésormais, le travail se basera sur la propriété individuelle,
et il usera du fer comme instrument» L'arc es-sayera bien de lutter contre le mousquet, mais la civilisation qui a pu asservir à ses fins les for-ces mystérieuses de la nature, finira par asservir aussi le peuple qui n'a su que les craindre et les adorer» Et c'est par une inspiration prophétique que, s'adressant aux indigènes, Nicolas Perrot, un -oionnier. leur dira : "Je suis l'aurore de cette lumière qui commence à paraître dans vos régions»" Et, pour définir cette lumière, il ajoutera : "Le véritable Esprit créateur de l'univers a fait con-naître aux Erançais le fer, et il leur a donné la capacité de le manier comme de la pâte, et par pi-tié pour vous, ses créatures, ce grand Esprit a •oermis à la nation Française de s'établir dans vo-tre pays» A vous jeunes gens, je laisse mon fu-sil (une pause) : voyez-y un gage de l'estime que
-LU TRAVAIL EN LA NOOTELLE-ERANCE
m'inspire votre valeur» Vous devrez vous en servir si vous êtes attavques, et le préférer également aux arcs dont vous faisiez usage contre les animaus» A vous, les vieillards, j'abandonne ma marmite (une pause)» Je l'emportais partout, sans crainte de la casser, car elle est faite de cuivre et de fer,
et non de terre glaise» Vous pourrez y faire cuire la viande rapportée de la chasse par vos jeunes
gens et les aliments que vous offrirez aux Erançais lorsou'ils viendront vous visiter»"
CHAPITRE LEUXIEKE
L « INLUSTRIE PECHERE
8.-S0N ROIE HISTORIQUE.- L'Europe et l'A-mérique septentrionale furent mises en relation par
d'obsucrs capitaines d'industrie qui vinrent, au seizième siècle, à l'insu des rois et des chroni-queurs, jeter la sonde et l'hameçon dans le Golfe Saint-Laurent» Inaugurée dans le mystère, la pê-che ne tarda pas, vu sa fécondité inouie, à provo-quer les convoitises des nations occidentales, et conduisit à la découverte et à l'occupation de la Nouvelle-Erance» Sans la pêche, le peuplement de l'hémisphère boréal du Nouveau-Monde aurait indubi-tablement été remis à une date indéterminée et lointaine, car les premiers établissements furent
tentés plutôt afin de protéger et d'étendre le do-maine productif des eaux que de mettre en culture le sol. Tant y est que la civilisation française
s'est plu, à l'origine, à suivre les cours d'eau par lesquels elle restait en <s> ntact avec l'Océan,
LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
et que le vocabulaire canadien conserve l'odeur et la musique de la mer»
9» LIARCKE LU POISSON.-a) Européen.- La dé-couverte des pêcheries nouvelles fut une auba,ine pour l'Europe de la Renaissance» En ces temps, où l'on ignorait la pomme de terre, où les roturiers, c'est-à-dire lamasse du peuple, pouvait, à peine u-ne fois la semaiu-ne, "mettre la poulie au pot," où les barons eux-mêmes étaient impuissants à se pro-curer, l'hiver, deB quartiers de irenaison, où la population entière enfin, subissait et observait ri-goureusement les multiples jours maigres et le ca-rême, -en ces temps, le poisson jouait un rôle éco-nomique de premiers oràre : "son débit se faisait par toute l'Europe»"
b) Canadien•- Pour les défricheurs canadiens, aussi, le poisson fut une manne dans le désert, "man-ne inconcevable, pour nous servir de l'expression d'un ancien missionnaire, qui se trouvait à toutes 1 les portes, qui ne coûtait qu'à prendre et qui appor-tait avec soi tout son assaissonnement»" L'huile de loup-marin éclairait les veilles; l'anguille,assez dédaignée aujourd'hui, comptait pour le principal a-liment du colon, elle faisait les délices des gouver-neurs, des conseillers, des nobles et des négociants»
LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ER/iNCE
Le gouverneur d'Argenson raconte comment une partie de son maigre salaire provenait d'une pêcherie d'an-guilles, dont lesgens de sac s'appropriaient une bon-ne part» On disait des conseillers au Conseil Sou-verain que le plus clair de leurs revenus consistait dans les pêcheries» Lans la plupart des marhhés de l'époque, il est bien rare de ne pas trouver l'an-guille au rang d'une monnaie courante, et quelque-fois pour des montants considérables»
10. LES PECHERIES.- Jusqu'à la fin du quin-zième siècle, l'Islande alimenta les débouchés eu-ropéens. Mais, en 1497, Jean Cabot revint de "ter-res-neuves," où la morue, rapportait-il, "se prenait au panierf" Sébastien, son frère, homme
d'imagi-nation vive, renchérissait : les morues, jura-t-il, pullulaient au point "d'interrompre la course des voiliers»" Aussitôt d'intrépides mariniers
appa-reillèrent pour les parages fabuleux» Une multitu-de multitu-deHloups de mer" les suivit» En 1661, Nicolas
Be-nys était en mesure de déclarer : "la pêche se fait toute aux cdtes de la Nouvelle-Erance, ce qu'on prend ailleurs n'est pas considérable»"
Les "terres-neuves" révélées par Cabot ne comprenaient pas uniquement l'île aujourd'hui ainsi
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
dénommée; elles embrassaient également la Nouvelle-Ecosse actuelle, le Nouveau—Brunswick, le Cap Breton, l'île du Prince-Edouard, bref les îles et le 1
l'île du Prince-Edouard, bref les îles et le littoral du Saint-Laurent, depuis l'Etat du Maine jusqu'au ha-vre de Tadoussac» Les Espagnols désignaient cet
en-semble sous le nom générique de "Baccalaos" lequel signifie "terres des morues»"
La retraite préférée des morues se trouvait être des bas-fonds situés à 25 lieues au large de l'Ile de Terre-Neuve, et connus sousle nom de "Banc"» Le Banc est un plateau sous-marin, s'étendant, à 25
ou 50 brasses de la surface, sur une longueur de 150 lieues et une profondeur maxima de cinquante» Les poissons y nageaient aussi nombreux que les insectes fourmillent au-dessus des marais voislins»
Quand des colons se furent implantés an Ca-nada, les riverains•eurent chacun une pêcherie, et plusieurs en possédèrent qu'ils donnaient à bail» En 1671, un nommé Cadoret loua à Zacharie Lisse une
pê-cherie garnie de ses agrès pour le prix de huit cents anguilles par an» La Potherie raconte que la pêche d'anguilles que l'on faisait à Lotbinière était si considérable qu'il n'y avait pas d'endroit dans le •pays où elle fut plus fructuese : "un habitant en
ma-LU TRAVAIL EN LA NOllVELLE-ERiprCE
rée»" Le centre des opérations pour le harponnage des baleines était un petit port à quelque distance en aval de Tadoussac, tandis que la chasse aux loups-marins se faisait surtout sur les côtes du Labrador» Le loup-marin et le marsouin ont lelong de ces rives
des endroits de prédilection où ils se chauffent pa -resseusement au soleil»
11. EVOLUTION DE L'INDUSTRIE POISSOOTIERE.-a) Erançais»- Les pêcheurs qui s'aventurèrent les pre-miers dans le sillage de Cabot, semblent avoir mis à la voile de Lieppe, de St-îlalo et de la Rochelle» Le Cap Breton leur doit, évidemment, son
appella-tion» Lorsque la reine Jeanne d'Espagne s'enquit, en 1511, de pilotes pour Baccalaos, c'est en Breta-gne qu'elle les recruta» Et Jacques-Cartier, fran-chissant, en 1534, le détroit de Belle-Isle, accos-ta une barque rochelloise qui avait rais le cap sur "Brest"; or 3refct, qui par son nom, rappelle un port dé Bretagne, était un lieu de rendeZ-TO U S établi non loin de la rivière aux Esquimaux»
b) Basques»- Presque en même temps que les Erançais, vinrent les Basques de la Baie de Biscaye» "Port-aux-Basques" témoigne de leur présence» Le 1525 à 1700 près, ils fréquentèrent en grand nombre
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le nord-ouest du golfe» Ils n'avaient pas été lents à remarquer que les baleines, auxquelles ils excel-laient à donner la chasse, descendaient le courant froid du Labrador, et entraient en troupes dans le golfe par le goulet de Bonavista» Ils établirent leur quartier-gênérai aux îles de la Hadeleine et s'y fortifièrent»
c) Portugais et Espagnols»- Les Portugais marchèrent sur les traces de leurs explorateurs, les Corte-Real; et le voyage d'Estevan Gomez intro-duisit les Espagnols» L'histoire conserve les noms de la Baie-des-Espagnols, et de la Baie-des-Portu-gais»
d) Anglais»- Les Anglais ne réalisèrent pas du premier coup quelle source inépuisable de
reve-nus Cabot leur avait ouverte» Peu à peu, cependant, ils dissillèrent les yeux; ils entrèrent en concur-rence avec la Erance et s'approprièrent unjé large secteur des pêcheries»
e) Canadiens»- Le peuple nouveau-né du Ca-nada s'inscrivit, à son tour, au pied de la liste» l'industrie locale prit le nom de "pêche sédentaire^ par opposition au va-et-vient annuel des bateliers dêaît*delà l'océan»
LU TRAVAIL EN LA NOuVELLE-ERANCE
Le premier à l'entreprendre fut un nommé Ri-vedou du Cap Sable» Lui, et ses mimitateurs, les
sieurs de la Giraudiere et Loublet, en furebt quittes pour leurs frais» "Pour cause, explique Lenys, que pendant la morte-saison de l'hiver, ils ne trouvaient pas l'emploi à leurs hommes, faute d'industrie com-plémentaire dans le voisinage, et consommaient en pu-re perte les gains de l'été»"
Le 25 février 1661, François 3issot, de la seigneurie de Lauzon, obtint de la compagnie des In-des, le droit d'établir sur l'Ile-aux Oeufs et dans la baie de Hingan (Labrador), des pêches
sédentai-res aux loups-marins, aux baleines, et aux marsouins» Lans les creux granitiques, il installa des huttes;
de grands fourneaux bâtis de pierres servirent de bouilloires» Les frères Charest, ses héritiers,
continuèrent l'exploitation avec succès jusque lors de la conquête du pays par le général Wolfe»
En 1721, il y ava.it sept pêches 4£ à mar-souins établies à la Baie St-Paul, et six à la cête sud, dans les paroisses de Ste-Anne de la urande-An-se, de la Rivière Ouelle et de Kamouraska» Cette même année, on y captura cent-soixante marsouins qui produisirent douze cents barriques d'huile» La
-LU TRAVAIL EN LA NOIJVELLE-ERANCE
rique rapportait cent livres»
Vers 1726, une société se forma aux mêmes fins, à Québec, sous la raison sociale de Lesauniers à Brouague» La mise de fonds s'élevait à 128,000 livres» La compagnie possédait, en outre, le bri-gantin St-Charles, le seneau Marguerite, sans comp-ter plusieurs goélettes et barquettes jaugeant cha-cune de quinze à trente tonneaux» Le magasin et le siège social étaient fixés à Québec» Cette socié-té fleurit pendant vingt-ans, à savoir jusqu'en 1746»
En 1733, Hilaire Brideau, navigateur et cons-tructeur de navires essaya de faire la pêche à la ba-leine dans le golfe» Il se construisit une chajoupe
en forme de biscaienne, qu'il arma d'un canon» H se munit de harpons, de cables et cordages de toutes sortes et engagea un équipage de huit hommes» Comme il avait fait des dépenses/ assez fortes, afin de ne pas ée faire enlever le fruit de son esprit d'initia-tive et de ao n travail par ses concurrents, il deman-da à l'intendeman-dant Hocuuart de lui octroyer le privilè-ge exclusif pour les quatre années consécutives» L'in-tendant le lui accorda de bonne grâce» Brideau ne fit pas fortune avec son privilège» Je crois même qu'il le délaissa avant la résolution du terme»
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En 1747, M» de Lafontaine de Belcour,
con-seiller au Conseil Supérieur, homme de grande entre-prise, mais qui manquait d'esprit de suite pour les bien conduire, faisait part au ministre Pontchartrain d'un projet assez étrange» Il s'agissait de faire la pêche ou la chasse à la baleine avec des rets» Ce projet de pêche à la baleine avec des rets frappa l'esprit curieux de M» de Pontchartrain» En 1749
il promit des encouragements, et, le 19 octobre 1750, il lui concéda, pour le temps et espace de 15 ans, u-ne étendue de terre, sur la côte du Labrador, pour y faire un ou plusieurs établissements de pêche à la baleine à l'exclusion de tout autfe» Cette
entrepri-se n'eut pas de succès» M» de Xafontaine de Belcour menait tant d'affaires à la fois qu'il les manqua toutes et se ruina complètement»
Outre celles déjà mentionnées, il y eut, de 1700 à 1760, des concessions pour finô de pêche aux sieurs Riverin, de la Chesnaye, Constantin, de la Valtrie, de Leine, Boucault et Eoucault, de
Lanouil-le, de Beaujeu et d'autres encore» En 1744, plusieurs milliers de barils d'huile Eurent exportés du
La-brador en Erance»
Louis XIV s'intéressait vivement au progrè s
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
de ces pêches sédentaires, et en 1689 il signs, des instructions au Comte de Erontenac qui lui rappe-laient la grande importance qu'elles avaient tant pour le commerce que pour l'industrie de son peu-ple du Canada» Des instructions spéciales furent également adressées par la cour de Versailles au gouverneur de Callières, dans lesquelles il est dit que "l'établissement des pêches sédentaires
est un des meilleurs moyens d'employer les sujets canadiens du roi et de développer les richesses immenses de la colonie, et qu'il importe au gou-verneur de leur accorder l'appui de son autorité
et de leur fournir tout le secours possible»" Le fait, le gouverneur octroya à diverses reprises des gratifications» Le 1705 à 1720, il versa
au sieur Hazeur de Québec un subside de cinq cents livres l'an» Cette subvention fut continuée en faveur des sieurs Boishébert et Peyre à partir de 1721.
12. ORGANISATION DES EXPEDITIONS DE PECKE.-a) Les Excursions»- Les vents de Pâques poussaient les flottes dans les parages poissoneux» Les Erançais et des Portugais hantaient les bancs, d'où ils expor-taient directement au pays le poisson vert; mais la
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plupart relâchaient à Saint-Jean de Terre-Neuve, pour de là se disperser sur les grèvesdu nord et du midi, chaque nation étant répartie en petits groupes de quatre à six bâtelets. A l'automne, ils se
ra-liaient à Saint-Jean, s'y formaient en OD nvois, dra-peaux par dradra-peaux, et cinglaient ainsi vers l'Eu-rope»
Et pendant plusieurs années de suite, ils ne jouissaient pas des splendeurs estivales de leurs
climats» L'un d'entre eux, le capitaine Savalet, de Saint-Jean de Luz, s'embarquait, quand Lescarbot lui rendit visite, "pour la quarante-deuxième fois vers un pays où l'on ne fait qu'une traversée par an."
Quand le beffroi du village s'était effilé sur l'horizon, au point de ne plus paraître qu'une ligne, qu'un point, on s'abandonnait "à la grâce de Lieu»" Les cartes, s'il y en avait, étaient la propriété exclusive de ceux qui les avaient dressées, à la suite de leurs propres excursions» L'expérien-de L'expérien-des navigateurs suppléait aux renseignements é-crits ou publiés» On disait : "le secret des ter-res-neuves» "
b) La Harine.- aa) Tonnage.- Les Bretons et
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les Normands, qui péchaient en eau profonde, bra-vaient les périls de l'Atlantique dans des exquifs auxquels on ne songerait pas, de nos $oursj à con-fier sa vie. Le même, les Anglais employèrent tout d'abord de fragiles corvettes d'une cinquan-taine de tonnes au plus; ils portèrent plus tard ce tonnage à près de quatre-vingt. Ils se fai-saient accompagner de no?o*4gffitte-^ réocrvéca au transport dos produits» Les carènes Basques et Portugaises étaient plus grosses, quelques-unes jaugeaient quatre cents tonnes et un équipage de
quarante marins était affecté à leur manoeuvre» Selon sa capacité, une caravelle portait dans ses flancs trente, cinquante, voire cent mille/ moruew vertes et deux cent mille quand elles
é-taient sèches»
bb) Nombre»- Les terre-neuviers réunis auraient formé, dit-on, en 1517, une escadre de
quarante unités» La flottille aurait décuplé vers 1578, et en l'an 1621 les colons de Québec, dans un
exposé de leurs griefs au roi de Erance, firent re-marquer qu'un pays étranger maître du Canada
pour-rait "tenir en bride plus de mille vaisseaux de Sa Majesté qui viennent annuellement aux pêches»" Le
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
Père Le Clercq écrivait de la Baie des Chaleurs, en 1675, que Percé avait reçu à lui seul, cette même
année, la. visite de quatre à cinq cents mats fran-çais» A partir de 1533, les Basques et les Portu-gais décrurent rapidemnnt; bientôt même ils aban-donnèrent la partie à la Erance et à l'Angleterre»
ce) Affrètement»- Une barqueroile en par-tance devait s'avitailler pour l'espace de six mois» Les provions de bouche consistaient, d'ordinaire,
en quatre cents quintaux de biscuits et en deux ba-fcils de vin, outre le à rd, les pois, les fèves, le beurre, l'huile, le vinaigre et autres condi-ments» On embarquait, de plus, une dizaine de li-gnes pour chaque mathurin, une quantité suffisante de couteuz pour apprêter le poisson, et, pour la «aiea?^-êH-f3— saumure, du sel qui coûtait dix à
douze livres les vingt-huit minots»
c) L'Equipage»- A la date du traité d'Aix-la-Chapelle, la flotte poissonnière donnait de l'em-ploi à vingt-sept mille hommes. Pourtant, l'équipa-ge d'un bateau de cent tonnes, ne se composait, d'or-dinaire,-capitaine, pilote et chirurgien-perruquier
compris,- que de quinze ou dix-huit hommes» Quatre, cinq, six ou dix mousses, selon les dimensions du
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
bâtiment, complétaient le nombre des compagnons de mer»
Ces navigateurs s'affublaient d'un ajuste-ment caractéristique» Ils se fourraient les pieds dans une paire de bottes, fortes et àrges; leur torse disparaissait sous les plis d'un justaucorps de peau, do nt la laine était tournée en dedans, et le cuir en derhors et huilé de façon à rester imper-méable à l'eau. Ce justaucorps comporto.it un ca-puchon; un grand tablier de même matériel le recou-vrait du col jusqu'à mi-jambe» Bon nombre de mate-lots possédaient un équipement de rechange, mais pas tous, car on s'habillait sur sa propre casset-te, et on n'était pas riche. Les Basques accom-plissaient leur paisible tâche armés jusques aux dents. Les armes reposaient à leur côté, pendant qu'ils carguaient les voiles ou qu'ils déroulaient laligne au milieu des embruns» Ils n'entendaient pas abandonner leur butin aux pirates et forfaans qui infestaient même ces mers' lointaines»
13. L'ART LE PECHER.- a) La Morue Verte.-On distingue la morue blanche ou verte, de la morue sèche ou merluche» La morue blanche se capture sur les bancs. Lès qu'ils s'y sont mis en panne, en
-LU TRAVAIL EU LA NOUVELLE-ERANCE
avril, les bateliers retroussent les voiles sur leurs vergues, et construisent hâtivement le long des
bastingages un échaffaud qui surplombe la nappe li-quide» Lessus ils fixent debouts des barils sans fond hauts d'un mètre et demi» Le ces tourelles que les mouettes du large survolent, le pêcheur^ tend ses lignes qu'un plomb de trois livres entraînent dans l'infini désolation des eaux froides, tan -dis que le navire se î>alance lentement sur place, en rendant toujours sa même plainte, monotone comme une chanson d'homme ivre» Il ne prend en une fois qu'une seule morue vive, d un gris luisant d'acier. et pour en garder mémoire, il lu:. coupe la langue
et la pique à une pointe de fer qu'il tient à por-tée de son bras» Il contrôle deux hameçons; quand il retire l'un, il lâche l'autre» L'une gloutonne-rie proverbiale, la morue se précipite sur l'appât dès qu'elle l'aperçoit» Hissée à bord, on la flan-que sur un établi; d'un coup de couperet, un homme lui tranche la tête, qu'il lance par-dessus bord; un autre l'eventre et lui arrache les entrailles; un der-nier enfin la saupoudre de sel et 1'empile dans la cale, tête contre queue» Un pêcheur d'expérience attrapera, de trois à quatre cents morues par jour, non sans ressentir, il est vrai, une extrême
-LU TRAVAIL EN LA NOuVELLE-ERANCE
tude : la morue est pesante, elle résiste, et des brumes, opaques à ne pas se voir du gaillard d'ar-rière à la proue,glace le sang du travailleur. A la vérité, certains jours il ne mordre pas un fretin.
Sm des bâtiments sont assez heureux pour parfaire leur cargaison en moins de six semaines, d'autres, par contre, s'attarderont quatre ou cinq mois, mê-me davantage : tout dépend de la fortune bonne ou mauvaise»
b) La Morue Sèche.- Les pêcheurs qui ont l'habitude de faire sécher la morue, procèdent un peu différemment. U s mouillent pendant trois mois environ dans une rade; chaque jour, à
l'auro-re, ils arment des chaloupes et s'avancent en mer; ils y récoltent jusqu'à ce que le soleil ait atteint son zénith, heure à laquelle ils mettent la barre au rivage. U s liaient les embarcations, puis trans-bordent leur prise sur des étaux disposés en î^lein air. Toutcomme les banquiers, ils décapitent la morue, l'ouvrent, mais, avant de l'emmaganiser, ils l'exposent au soleil et au vent, sur la falaise ou les galets, ayant soin de la retourner de six en six heures, jusqu'à ce qu'elle soit brunie. La mise en baril achève l'opération»
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c) La Baleine.- La pêche à la baleine fut
lontemps spéciale aux Basques qui avaient acquis leur expérience dans la Baie de Biscaye, sur les côtes d'Espagne. Après avoir jeté l'ancre, ils détachent des baleinières sous la conduite chacune d'un har-ponneur habile. Une baleine vient-elle en vue, les barquettes s'en approchent prudemment pour ne pas donner l'éveil, et l'happonneur décoche avec force son arme» Blessé, l'animal coule à fond. I^ais gare que la queue redoutable ne chavire la barque, ou que les nageoires puissantes ne l'entraînent en-tre deux glaciers qui en se rapprochant la fracas-seront. Pour parer à ce péril, la corde est dé-roulée aussi vite que possible^ on la coupe même lestement, d'un coup de hache, si le danger presse trop» Quand le cétacé revient en surface, on l'at-taque avec tant de violence que de nouveau il se réfugie sous les couches aquatiques, et ne remonte qu'épuisé par la perte de sang. On n'a qu'à l'a-chever. On lé remorque au rivage, on le dépèce en quartiers énormes que l'on fond dans une marmite géante. Une baleine de moyenne taille fournit ÂÂ trois à quatre cents barils d'huile»
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d)-Lew Huîtres»- Lu temps des Indiens, on faisait déjà la pêche aux huîtres et les tribus de la Nouvelle-Angleterre et de l'Acadie en séchaient de grandes quantités pour leur provision hivernale» Nicolas Lenys, en parlant de ces délicieux molusques, écrivait en 1672, qu'on en trouvait d'excellents
quasi tout ronds, les uns montrueux, grands comme un soulier et à peu près de même figure et de bon gôât» "C'est d'un grand secours, ajoute-t-il, pour l'hiver quand le temps ne permet pas d'aller à la pêche»
Elles sont da,ns les anses ou à la côte proche de la terre; pour les avoir on casse la glace, on fait une grande ouverture, puis on a de petites perches assez longues pour toucher le fond» On en lie deux
en-semble par la moitié, puis on ouvre et ferme cela comme des tenailles, on les tire de l'eau et on les jette sur la glace» On ne va point à cette
pê-che que l'on ne soit plusieurs; les uns pèpê-chent, un autre fait le feu, l'autre écalle pour faire fri
-casser, d'autres les mettent sur des charbons, deux ou trois ont une grande coquille, avec leur eau, de la mie de pain, un peu de poivre et de muscade, on les fait cuire comme cela et c'est un bon manger, et
LU TRAVAIL EN LA NOTAéELLE-ERANCE
et les chiens en traînent chacun une sachee^ avec un petit traîneau, qu'on leur fait fort légère."
e) L'Anguille»- La pêche à l'anguille était des plus fructueuses. Dans les mois de septembre et octobre, dans une pêcherie, on pouvait en prendre quarante, cinquante, soixante et dix mille. Le baron de La Eonton a consigné dans ses mémoires la façon dont on s'y prenait» "Les colons, dit-il, étendent des clayes à marée basse jusqu'à l'endroit du fleuve où la marée s'est retirée» Cet espace demeurant alors à sec, ces clayes barrent te tra-versent tout le terrain desséché par la retraite de l'eau» Ils mettent entre les clayes, de distance à autre, des ruches, paniers, bouteux et bouts de genièvres, qui demeurent en cet état là trois mois de printemps et deux d'automne sans qu'on soit o-bligé d'y toucher» Toutes les fois que la marée monte, les anguilles cherchant les bords du fleu-ve et les fonds plats, se traînent en foule fleu-vers
ces lieux là, et lorsque la marée se retire et qu'el-les veulent garder le rivage, elqu'el-les trouvent qu'el-les clayes qui les empêchent de suivre le courant, les obligent à s'enfermer dans ces engins qui en sont quelquefois si remplis qu'ils en rompent»"
-LU TRAVAIL EN LA NOUVELLE-ERANCE
f) Les llarsouins»- C'est au fond de
certai-nes anses où ils peuvent entrer avec la marée qu'on rencontre plus souvent qu'ailleurs les marsouins» On ferme l'entrée de ces anses avec des filets et
des pierres et on n%y laisse libre qu'un petit
ori-fice par où les loups-marins se glissent» Les que la marée est étale on bouche les ouvertures et la mer se retirant laisse ces amphibies à sec» On n'a plus alors que la peine de les assommer» Un coup de bât ;n sur le nez suffit pour cela» On n^y arri-ve pas toujours facilement toutefois» Si les
mar-souins se trouvent plusieurs, on les voit se rappro-cher les uns des autres, quand l'eau diminue, par un instinct de conservation, afin de se protéger mu-tuellement» Ce qui indique qu'ils ne se réunissent pas ainsi uniquement pour mourir ensemble, mais pour bien pour se protéger, c'est que les marsouins étant absolument inoffensifs avec leurs têtes, et ne pou-vant S B défendre que par le moyen des coups que por-te leur forpor-te queue, ils se placent nez-à-nez, et
quand il y en a un grand nombre, ils forment un grand rond avec leurs queues» Alors il n'est pas facile de les tuer, parce qu'il y a un danger réel pour al-ler les frapper près de la tête, le seul endroit de
-LU TRAVAIL EN LA NOï H/ELLE-ERANCE
leur corps qui soit vulnérable* Un coup de leur queue peut tuer tui homme, ou du moins le priver de connaissance ou lui casser les membres»
L'autres fois encore, le pêcheur suit en canot les troupeaux à la nage» Comme ces cétacés sortent la tête hors de l'eau pour respirer, on pro-fite de ce moment pour leur tirer dessus» Quand ils sont blessés, on peut les prendre sans peine, vu qu'ils SD nt très doux, mais quand ils sont tués,
ils coulent à pic» On avait stylé les gros chiens du Labrador à les repêcher à sept ou huit brasses de profondeur.
14» REPARTITION.- Un règlement de la ville de Ronfleur, Erance, en date du 22 juillet 1527, nous apprend "npie morue salée s'aquitte par le cent
... chacun cent huit deniers tournois»" Les prix de vente se mai ntenaient à peu près au mène niveau d'un point à l'autre de l'Europe occidentale» Le profit variait de trente à cinquante pour cent» Le
clergé touchait la dîme, la balance était distri-buée de façon différente,selon les nationalités»
L'Organisation fianciere des marins anglais reposait sur le principe des actions, les armateurs recevant les deux-tiers de la cargaia n et l'équipage l'autre
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tiers» Les Bretons et les Normands se partageaien t aussi les bénéfices. liais non pas les Erançais, ni les Basqie s d'Espagne ni les Portugais» Ceux-ci payaient gages aux hommes à leur emploi. Gages bien modiques. Un pêcheur qui touchait pour ses services annuels 18, 20 ou 24 dollars, s'estimait heureux. Et pourtant, il ne trouvait pas toujours d'appoints pen-dant la morte-saison; il devait alors chômer jusqu'au renouveau. Les garçons-apprentis ou m usses étaient rétribués en proportion» Leur gain/ ne dépassait pas une piastre et demie, deux piastres, tout au plus trois. Le perruquier imposait vingt sols d'honorai-re pour chaque barbe qu'il traitait. Les marins québequois en service aux pêches sédentaires, touchaient vingtcinq à trente livres par mois, les ap -pointernents du capitaine étant de soixante»
En présence Ae tels chiffres, il n'est pas téméro,ire de penser que ces humbles travailleurs n'amassèrent pas de fortunes; mais, en introduisant les "visages pâles" dans les ea_ux douces de la Nou-velle-Erance, en les véhiculant des plaines liquides au large tapis de feuillage, de l'agitation de la mer au recueillement de la forêt, ils provoquèrent, et
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CHAPITRE TROiaiBTOS LA TRAITE LES PELLETERIES
15» TRANSITION LE LA PECHE A LA TRAITE.-Soit qu'ils eussent à renouveler leur approvision-nement d'eau potable, soit qu'ils eussent l'habitu-de l'habitu-de sécher la merluche, les pêcheurs l'habitu-de morues durent fréquenter le littoral maritime de la Nou-velle-Erance. Les qu'ils mirent pied à terre, ac-coururent, curieux ou couroucés, les indigènes du voisinage. Pour chater la paix, les parties
é-changèrent des présents. Les Blancs offrirent des verroteries, les Peaux-Rouges présentèrent des fourrures. Les uns et les autres agréèrent la prestation. U s la renouvelèrent et multiplièrent parce qu'avantageuse, lui faisant perdre son sens amical primitif pour lui imprimer le caractère du troc» Le ce jour, la traite était née. Lescar-bot, un contemporain de cette époque, écrit : "Les sauvages, voire seulement ceux des premières terres viennent troc, ver les pêcheurs vers 3accalaos, et là,
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par manière d'acquit, troquent ce qu'ils ont presque pour néant.£
À l'origine, la traite a dû se faire au pe-tit bonheur. À l'occasion, des maîtres ou matelots arrondissaient, de ce chef, leurs retenus; des
explo-rateurs emportaient des fourï-ures pour attester leurs découvertes» Gomez, qui visita le Golfe vers 1523,
en rapporta une cargaison au Portugal, et Jacques Cartier, de passage en 1534 à la Baie des Chaleurs, dévêtit de leurs nippes de poil les sauvages montés à bord et les congédia nus.
Les hauts prix que les premières fourrures commandèrent en Europe, induisirent leurs vendeurs à se spécialiser dans un commerce qui promettait d'être lucratif. Les négociants baillèrent les fonds, et le troc, d'intermittent qu'il avait été jusqu'ici, devint une institution régulière et per-manente. Lès 1570, nous trouvons trace, à Rouen,
d'une société établie à ces fins. Sous
l'impul-sion nouvd le, la traite prit du volume» Hakluyt affirme avoir vu, à Paris, en 1583, chez un parti-culier, des fourrures laurentiennes, dont la valeur dépassait cinq mille couronnes»
La ré/ussite excita la concurrence. On se
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disputa la confiance des Algonquins, les principaux fournisseurs. On s'offrit à lea aider dans leurs guerres contre leurs ennemis implacables, les Iro-quois. Pour leur accommodemnt, on organisa, cha-que été, aux carrefours des routes fluviales, à Ta-doussac, aux Trois-Rivières, à Lachine, des foires, qui devinrent un des événements pittoresques de la vie coloniale» Afin d'être sur les lieux à l'ou-verture de la navigation avant tout autre, les
so-ciétaires de Monts, ouvrirent, en 1608, à Québec, un comptoir permanent, qui devait s'élever au rang de capitale. On fit plus. "Pour le ma" ntien de l'ami-tié et inciter à venir en traite," on laissa, pen-dant l'hiver, chez les tribus éloignées, des commis •qui apprissent leur langue et leurs usages.
Ces premiers "hivernants" de la Nouvelle-Erance arrivaient ici vers l'âge de vinat-ans,
quel-ques-u#s à quinze ans» Ils possédaient, au dire de Benjamin Suite, une instruction plus qu'ordinaire, parlant le latin, l'anglais et le hollandais. Ils
sortaient de cette école d'interprètes de Normandie qui s'était formée au Brésil avant le seizième siè-cle. Leur bravoure commandait l'admiration aux In-diens, qui les aimaient aussi pourleur adresse, pour
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leur complaisance, pour la facilité avec laquelle ils se conformaient à leurs usages nationaux et parlaient leur idiome. L'une hardiesse à toute ép:®ave, d'une activité que rien ne lassait, ce furent les ancêtres de ces héroïques trappeurs franco-canadiens dont les romans de Cooper et de Gustave Aymard, nous ont ap-pris à admirer l'énergie et la persévérance» Sur leurs traces marchèrent six ou sept générations de voyageurs. Ils rendirent au commerce naissant d'i-nappréciables services» Le nombre des sauvages ve-nant en traite ne manqua pas de grossir à mesure que le nom français s'étendit au loin» Le récit de
l'accueil qu'on leur â^ait fait, la vue de ce qu'ils avaient reçu en échange de leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne revenaient vendre leurs fourrures, sans conduire une nouvel le nation» C'est ainsi qu'on vit se former une espè-ce de bourse, où se rendaient tous les peuples du vaste continent nord-américain»
16. ROLE HISTORIQUE LE LA TRAITE»- La trai-te, qui gg$ le seul mode l'activité sur les frontiè-res pendant deux siècles, joue dans l'histoire u n
rêle prépondérant» Elle rend légendaire le type du "coureur de bois," elle provoque de glorieuses dé-couvertes, elle donne naissance à des guerres néfas-tes» Grâce au trappeur, la civilisation française,
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après avoir suivi les cours-d'eau, pénètre dans les clairières des forêts de l'ouest et sur les confins des prairies» Elle s'enfonce dans les pistes qui ne connaissaient encore que le pas du loup, du re-nard et de l'ours, les bonds du daim et du buffle, la marche des pieds nus ou chaussés de mocassins des
indigènes» Joliet qui explore, en la compagnie du Père îlarquette, les sources du Mississippi, Cavalier de Xa Salle qui en reconnaît l'embouchure, sont des chasseurs, expédiant/ à l'arrière les pes^ux recueil-lies en chemin; un chasseur, de la Vérendrie, qui re-cule les bornes du Canada jusqu'aux pieds des
Ro-cheuses stupéfaites» Ils marchent tous en silence, mais le bruit de leurs pas feutrés et des brindil-les rompues est perçu par l'oreille alerte des Peaux-Rouges, et les endroit s où ces commerçants du désert étalent leur pacotille devant leur clientèle ébahie, finissent par devenir de petits centres commerciaux, annonçant les futures grandes villes.
Eécode en découvertes territoriales, la trai-te est aussi une source d'hostilités. L'avance pro-gressive des comptoirs canadiens éveille la jalousie de l'Angleterre et finalement déclanche une guerre entre Erançais, Anglais et Indiens. Comme résultat,
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la Erance perd ses colonies américaines, et le commer-ce des fourrures, longtemps suspendu, ne reprend que plus tard, sous d'autres auspices.
17. IIARCHE EUROPEEN LES FOURRURES.- Si l'u-sage des pelleteries paraît avoir été fort peu répan-du dans l'antiquité, comme l'atteste le méppis des é-crivains de ces temps reculés pour les peuples bar-bares qui s'habillaient de fourrures, il n'en fut pas de même au moyen-âge. A cette époque, la. dépnuille de certains animaux, et particulièrement de l'hermine, était en grand honneur. Ce goû*t dégénéra même en
passion, si bien que les rois de Erance et d'Angle-terre, ainsi que plusieurs princes d'Italie, furent obligés de décréter des lois somptuaires pour arrê-ter cette singulière frénésie. Leux lois de 1334 et 1363 interdirent l'usage des fourrures à toute personne qui aurait moins de cent livres de revenu» Ceci ne prouve pas seulement que les fourrures étaient recherchées avec fureur; de pareilles prohibitions
montrent aussi que cet article de commerce était alors excessiveiaent cher et à la portée d'un petit nombre de fortunes.
L'arrivée du navigateur anglais Richard Chan-cellor à Moscou, en 1553, amena/ l'çtali issement en