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Rémy Poignault
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Rémy Poignault. Marcus Porcius Latro revisité par Pascal Quignard . Rémy Poignault; Catherine Schneider. Présence de la déclamation antique (suasoires et controverses grecques et latines), 2015. �hal-02552495�
Présence de la déclamation
Caesarodunum XLVI-XLVII bis, Clermont-Ferrand, 2015, ISBN : 978-2-900479-20-9
MARCUS PORCIUS LATRO REVISITÉ
PAR PASCAL QUIGNARD
par Rémy POIGNAULT
(Université Blaise Pascal, CELIS-EA 1002)
Pascal Quignard porte un intérêt certain à la déclamation antique. Dans sa préface à une réédition (parue en 1992) de la traduction par Henri Bornecque de l’ouvrage de Sénèque le Père, Sentences, divisions et
couleurs des orateurs et des rhéteurs1, il place la déclamation aux origines du roman2 :
[…] l’art des déclamateurs […] a abouti à Plutarque lui-même. Qui a abouti aux vies de saints. Qui a abouti aux romans […] Bientôt on ne distingua plus entre les declamationes et les fabulae : c’étaient devenues des histoires. Soixante ans plus tard, le roman de Pétrone s’ouvre sur une declamatio, la rejette et lui préfère une satura. En philosophie la suasoria se transforma en consolatio. Les rhéteurs ne perçurent pas la nouveauté d’un genre dû à l’esclavage politique et à la peur. Ils n’eurent pas le cœur de remarquer les mérites d’une innovation qui n’était que la séquelle ignominieuse d’une participation à la vie civique que le prince avait soudain rendue restreinte sans qu’ils se fussent véritablement révoltés3. Quignard dit lui-même : « J’ai déjà tenté dans deux livres de faire revivre deux de ces déclamateurs. J’ai alors pillé Sénèque le Vieux. J’aime m’endetter de dettes infinies »4. Il s’agit d’Albucius, publié chez POL en 1990 et de La Raison, publié la même année aux éditions Le Promeneur / Quai Voltaire, petit ouvrage consacré à Marcus Porcius Latro. Ce sont deux des déclamateurs les plus importants du recueil de Sénèque le Père, qui dit à ses fils : « Vous vous demandez qui je fais entrer dans le premier quadrige. C’est Latron, Fuscus, Albucius, Gallion : toutes les fois qu’ils auraient fait assaut d’éloquence, la gloire eût été pour Latron et la palme pour Gallion »5.
Quignard a « romancé »6 la vie d’Albucius tout en reprenant un
certain nombre de déclamations, présentées comme des romans7, qu’il
le plus souvent, en une très libre adaptation. Il prise particulièrement en Albucius qu’il ait fait appel dans ses œuvres aux réalités les plus triviales, les sordidissima. Albucius apparaît aussi ailleurs dans l’œuvre de Quignard, car l’intérêt que l’écrivain lui porte n’est pas circonstanciel8. Mais c’est M. Porcius Latro qui nous retiendra ici.
1. Sur le biographique
Dans Sur le Jadis, Quignard revient brièvement sur Porcius Latro dans un chapitre intitulé « Un ami de mille ans », qui est, en fait, consacré à Sénèque le Père ; il y présente Latro comme « sans doute le plus grand des déclamateurs et certainement le plus original des penseurs de la Rome antique. Un jour j’ai noté tout ce qu’il avait dit. Je fis un petit livre de sa pensée parce que je ressentis le besoin d’offrir un peu d’eau à ce mort comme on fait aux plantes ou aux fleurs qui les surmontent. Je l’intitulai La Raison »9. Il ajoute même que « [p]lus que pour ses trois fils, c’est vraisemblablement par fidélité au souvenir de son ami suicidé » que Sénèque le Père a rédigé son recueil des Sentences, divisions et
couleurs des orateurs et des rhéteurs10.
Dans La Raison11, on peut suivre une trame narrative retraçant la vie de Marcus Porcius Latron, ami de Clodius Torrinus le Père, Sénèque le Père et de L. Junius Gallion, né en 57 av. J.-C. à Cordoue (p. 7), arrivé à Rome en 43 av. J.-C. « en compagnie de L. Annaeus Seneca » (p. 10) ; avec lui, il suit les leçons de Marullus. Lui-même, par la suite, est un homme de lettres apprécié : « Toujours les auditeurs se pressèrent à ses lectures quand il lisait des romans » (p. 15). Il aimait, dans une période de sa vie, se produire ainsi : « Porcius Latron parlait volontiers en public : il le faisait en plein air, après convocation, à l’ombre d’un bois d’oliviers qui se trouvait près de sa maison » (p. 25). Il fut reçu « avec une dizaine d’autres déclamateurs » par Auguste, mais la séance ne se passa pas bien pour lui : « On ne sait comment la réception et le concours se déroulèrent et même la notice d’Annaeus Sénèque reste muette sur ce point. Toujours est-il que l’empereur ordonna qu’il fût séance tenante éloigné de la Ville » (p. 45). C’est ainsi qu’en 9 av. J.-C. le même Sénèque le ramène en Espagne. Latron y passe seul les cinq dernières années de sa vie « à huit milles de Corduba » (sic), près des rives d’un cours d’eau (p. 47). Il meurt à la fin de l’hiver, en 4 av. J.-C. (p. 54). Quignard donne deux versions de cette mort. D’abord celle prétendument présentée par Sénèque le Philosophe : il serait mort de froid après s’être baigné dans un torrent glacial alors qu’il chassait et être resté un certain temps « nez à nez » avec une chèvre dont il écouta, avec effroi, l’épouvantable bêlement (p. 48). Mais c’est une autre version qui est préférée et longuement rapportée par Quignard, qui l’attribue à Sénèque le Père :
Latron aurait payé les services d’une jeune femme osque, qui vécut avec lui pendant ses derniers temps, lui rendant des services sexuels appréciés, et, après un ultime accouplement, « il se trancha la gorge d’un coup sec. Le sang gicla avec un bruit de gargouillis » (p. 54).
Confrontons cette trame diégétique, que je réduis ici à sa plus simple expression, avec les testimonia antiques.
L’amitié de Latro avec Sénèque le Père est attestée par ce dernier, qui dit dans Contr. I, Praef. 13, « j’aurai la plus grande joie à évoquer12 notre
amitié, qui est restée intime depuis notre première enfance jusqu’à son dernier jour ».
Sa date de naissance n’est pas connue avec certitude. Henri Bornecque fixe la naissance de Sénèque entre 55 et 58 av. J.-C. et celle de Latron « peut-être à Cordoue même […] vers la même époque que celle de Sénèque, puisqu’il fut son condisciple »13. Bornecque, qui ajoute « il est
probable qu’il était accompagné de son ami Latron », propose comme date d’arrivée de Sénèque à Rome non pas 43, mais 42, car il dit lui-même qu’il n’a pas pu, en raison des guerres civiles, entendre à Rome Cicéron déclamer avec « deux grands jeunes gens vêtus de la toge prétexte14 » (Contr. I, Praef. 11 : duos grandes praetextatos), les consuls de 43, Hirtius et Pansa15. La date de 43 donnée par Quignard pour l’arrivée de Sénèque et de Latron à Rome pourrait peut-être provenir d’un souvenir infidèle de ce passage.
On ne trouve pas chez Sénèque vraiment mention d’un concours de déclamation chez Auguste qui aurait entraîné l’exil de Latron en Espagne. Mais une anecdote peut être à la source de cette invention de Quignard. Selon Sénèque, « dans cette controverse, Latron dit quelque chose qui pouvait nuire, non pas à la cause, mais à lui-même. Il la déclamait devant César Auguste et M. Agrippa, dont les fils, Lucius et Gaïus, petits-fils de l’empereur, devaient, selon toute apparence être adoptés prochainement par celui-ci. M. Agrippa était de ceux qui ne sont pas nés nobles, mais le sont devenus. En parlant pour le jeune homme, et en développant le lieu commun de l’adoption, Latron dit : “Voici que celui-là, du plus bas rang, entre, par adoption, dans la noblesse”, et bien d’autres choses du même goût »16. Mécène le pressa en sifflant de terminer sa déclamation, soit en
essayant de faire en sorte que l’empereur n’entende pas ces propos pouvant l’indisposer, soit, au contraire, selon certains, pour attirer son attention. Mais Sénèque ajoute qu’Auguste était très libéral : « Je trouve digne d’admiration le divin Auguste, qui laissa tant de liberté ; mais je ne puis m’empêcher de plaindre ceux qui vont jusqu’à perdre la tête plutôt qu’un bon mot. Latron fut digne de pitié, puisqu’il ne put même pas excuser sa faute : or rien n’est plus cruel que de faire une offense telle, qu’on l’aggrave encore en l’excusant »17. Donc, rien ne laisse entendre
que cet incident aurait été à l’origine d’un exil, puisque, au contraire, l’anecdote sénéquienne est à la gloire d’un pouvoir acceptant une certaine liberté d’expression ; et l’impression d’ensemble est que la liberté de parole de Latro a été sans conséquences pour lui, tandis que chez Quignard Auguste fait taire les esprits libres18.
Bornecque situe la mort de Latron en Espagne, « car Sénèque (Contr., I, Préf. 13) nous dit qu’il resta lié avec Latron jusqu’à son dernier jour : or il était alors en Espagne » (p. 188-189) ; la date de la mort de Latro, 4 ou 3 av. J.-C., est tirée de la Chronique de Jérôme. Quignard a pu partir de Bornecque pour imaginer que Latron est mort en Espagne ; mais, pour Helm (op. cit., col. 234), qu’il soit retourné en Espagne et y soit mort est seulement une supposition. De fait, que Sénèque ait été son ami jusqu’à sa mort n’implique pas qu’il ait été présent lors de ses derniers instants ; en outre, la chronologie de Jérôme ne présente pas de garanties absolues, et, Sénèque est sans doute rentré d’Espagne à Rome vers 3 ou 4 après J.-C.19.
La mort de Latron, selon la Chronique de Jérôme, serait due à un suicide pour échapper à la maladie : « Le déclamateur latin M. Porcius Latron se donna la mort en raison des tourments que lui causait une double fièvre quarte »20. Mais Théodore Froment, sans apporter toutefois d’argument autre que le texte de l’anecdote des propos sur l’adoption, qui lui attirèrent l’inimitié d’Agrippa et où « Auguste fit mine de ne pas entendre et ne se fâcha point sur le moment », considère comme plus vraisemblable l’hypothèse d’un suicide pour « trouver un refuge contre la colère de César »21. Froment cependant n’évoque pas d’exil. Dans la version de Quignard, le prince aurait exigé l’exil, mais le suicide serait dû à de tout autres raisons, même si elles ne sont guère explicitées : Latron choisit de mourir dans un moment de plaisir, après l’amour : « Il avait le sexe humide encore et point tout à fait rabougri. Il se regarda dans le miroir de cuivre. Il vit son œil qui éclatait de bonheur » (La Raison, p. 54) ; s’il quitte le monde, c’est sans doute parce qu’il n’a plus confiance dans le langage : la dernière sententia qu’il aurait confiée à Sénèque, selon Quignard serait : « “Pourquoi parler ? Quand les lèvres se détachent l’une de l’autre les dents ont si froid” » (p. 54) et auparavant il avait dit « “Fasse [sic] les dieux que mon langage reste vivant !” » (p. 48).
Quignard fixe la mort de Latron en 4 av. J.-C. (La Raison, p. 49)22, ce
qui est en accord avec la Chronique de Jérôme, et qu’il mentionne que cette année-là « Jésus-Christ naissait dans une auge, la mère accroupie dans la paille, les cuisses ensanglantées, dans la compagnie d’un bœuf qui beuglait doucement, d’un âne qui hennissait tout bas. C’était à Bayt Lahm, au sud de Jérusalem, en Cisjordanie. C’était en l’an 749 de
Rome » (p. 48), situe cette mort dans le contexte de l’histoire universelle à la manière de Jérôme, qui pour la même Olympiade signale : Iesus filius
Dei in Bethleem Iudaeae nascitur, et, en même temps, Quignard allie au
sacré les sordidissimes, qu’il apprécie tant.
En outre, Quignard imagine que Latron s’est marié à une femme d’Ombrie et a eu d’elle une fille, « qui avait l’apparence et les attraits d’une vraie Romaine » (p. 25), dont il donne une description en quelques lignes. Mais Latron est davantage un solitaire, et il est quitté par sa femme et sa fille (p. 27 ; 33). Quignard donne aussi, dans Albucius, au personnage éponyme une épouse, une Sabine (Albucius, p. 79), et une fille, auxquelles il accorde un rôle plus important dans sa narration, en les dotant, d’ailleurs, d’un nom propre23 ; la fille, Polia, reste auprès de son père presque jusqu’à la fin, puisque celui-ci « ordonna qu’on [l’] éloignât » le jour de son suicide (Albucius, p. 233) ; quant à sa femme, Spuria Naevia, la passion qu’elle éprouvait pour lui devint telle qu’Albucius dut la répudier (Albucius, p. 79-85). Latron, plus chanceux en quelque sorte qu’Albucius, n’a pas besoin de chercher la liberté : sa femme et sa fille la lui donnent en le quittant.
Quignard nous informe aussi des goûts personnels de Latron en prenant pour base, de façon plus ou moins lointaine, le texte de Sénèque : « À la fin de sa vie il prétendait certaines fois qu’il avait aimé quatre choses, d’autres fois trois choses : la voix, le coït, la forêt. Il ajoutait parfois les livres mais il disait qu’il n’en goûtait qu’un petit nombre » (p. 7). Il aime donc le sexe et la nature, et l’acte même de profération verbale plus que le livre. « Il aimait la chasse à courre. Il goûtait le naturel et la vérité » (p. 14). Ce goût pour le naturel et la vérité peut éventuellement être tiré d’un passage où Sénèque dit que son ami ne voulait pas utiliser les figures comme ornements et détours, préférant « dire les choses directement » (Contr. I, Praef. 24 : […] orationem cui
esse rectam liceret) ; mais il semble plus précisément s’agir d’une
adaptation d’une phrase de l’étude de Bornecque sur Les déclamations et
les déclamateurs d’après Sénèque le Père : « Les observations qu’il fait
[aux autres…] nous le montrent toujours préoccupé de naturel et de vraisemblance ; de tous les sujets de Suasoriae, il a traité uniquement ceux qui ont quelque fondement dans la réalité (I, 2 et 6) »24. Quignard lui
adjoint comme compagnon de chasse Cupiennius ; et il nous renvoie explicitement au personnage de la 2e satire du livre I d’Horace en liant
arbitrairement les deux hommes : […] mirator cunni Cupiennius albi (v. 36)25, vers dont il déduit que Cupiennius « prenait les femmes allongées sur le dos » (p. 33). Cela nous vaut une comparaison des pratiques sexuelles des deux amis, d’où il ressort la volonté de Latron de
s’en tenir à la proximité des origines : « Il disait qu’on ne pouvait pas faire imaginer à un bœuf de faire l’amour avec une vache allongée sur le dos. Porcius Latron prenait les femmes à la mode ancienne, “more ferarum” » (p. 33). Tout un jeu tenant du canular s’opère à partir du voile blanc que Cupiennius exige sur le sexe des femmes et l’on arrive à un débat contemporain puisque les deux amis auraient, selon Quignard, voulu faire adopter au Sénat une loi obligeant les femmes à se voiler la face (p. 34).
Le goût de Latron pour la voix, la forêt, la sexualité, la chasse26 le
conduit à « all[er] dans la forêt écouter le brame. Les longs cris de désir, les longs cris de douleur à force de désir, très caverneux et très rauques […] » (p. 26), brame dont Quignard dit ailleurs, dans Sur le jadis, « C’est le cri génital par excellence. C’est le cri du jadis. Stridence prévocalique de la génitalité qui est originaire »27. C’est pourquoi Latron finit par
s’éloigner de la Ville et choisir de vivre dans une « cahute » (p. 27) près du Tibre, abandonnant la toge et le rasoir. Au bord du fleuve, « Porcius aimait à se glisser dans [l’] ombre » « que l’arbre portait sur la rive » « et à attendre que la nuit descende » (p. 38). Son seul luxe, tiré de ses cours qu’« il faisait payer cher » (p. 31), consiste dans l’acquisition de chevaux, qu’il monte à la chasse. On reconnaît là, très lointainement des traces du goût pour la nature que Sénèque mentionne à propos de Latron, mêlées à une thématique plus spécifiquement quignardienne. Selon Sénèque, en effet, Contr. I, Praef. 14 : « […] lorsqu’il s’était accordé du repos, il s’abandonnait aux amusements et aux plaisirs de toute sorte ; lorsqu’il s’était enfoncé dans les forêts et les montagnes, il luttait de résistance à la fatigue et d’adresse à la chasse avec les rudes paysans, nés dans ces forêts et ces montagnes […] »28.
Mais on peut songer aussi à Monsieur de Sainte Colombe, devenu veuf et restant avec ses deux filles dans Tous les matins du monde, même si la situation est bien différente, le veuf demeurant inconsolable ; il habite une maison dont le jardin « donn[e] sur la Bièvre »29 et aime à
méditer, jouer et composer de la musique dans une cabane au bord de l’eau, dans la solitude30. Le biographique n’explique pas tout, loin de là,
mais il n’est pas inutile de rappeler que Quignard dit lui-même vivre au bord de l’Yonne dans Sur le jadis : « Je vis à Sens, dans un ermitage sur l’eau. / Je vais de cabane en cabane »31 ; « L’ermitage où je vis, au bout
du jardin, juste avant un noisetier et un pommier près de l’eau […] »32 ;
ou encore évoque « [l]a lumière fluide et dorée [qui] coulait au fond du ciel sur l’Yonne »33. L’œuvre entière de Quignard développe, en outre,
toute une réflexion sur la voix, en particulier, dans La leçon de musique, la voix qui mue et perd ainsi le lien avec l’enfance, mais aussi la voix qui « se déprend des conditions pratiques, dialoguées ou chantées, sociales de la parole humaine » et dans ses multiples jeux devient ce qu’ « [on] a
nommé […], très récemment, la “littérature” »34, sans oublier le cri, qui ramène aux origines.
2. Sur le rhétorique
Les éléments biographiques qui concernent Latro sont, donc, assez largement réinterprétés par Quignard. Voyons maintenant ce qui a plus spécifiquement trait à Latro en tant que rhéteur.
Que Sénèque et Latron aient été les élèves de Marullus à Rome ressort de Sénèque, Contr. I, Praef. 22 : « Quand nous étions condisciples chez le rhéteur Marullus, homme assez sec35, dont les développements étaient
fort courts, spirituels à la vérité et d’un genre peu vulgaire […] »36, ce que
Quignard transpose ainsi : « Les deux jeunes Cordouans suivirent les leçons de Marullus. Marullus prescrivait qu’on fût sec, qu’on fût rude, qu’on fût brusque et qu’on fût court » (La Raison, p. 11) et il développe cette esthétique en la justifiant, bien loin d’adopter la condamnation de Marullus par Bornecque, qui le considérait comme « un déclamateur médiocre »37. C’est que Quignard se reconnaît d’une certaine manière une
sorte de parenté stylistique avec Marullus et la présentation qu’il fait de sa manière conviendrait aussi pour la sienne :
Il exigeait que tout soit articulé jusqu’à la sécheresse dans le ton, précis jusqu’à la rudesse dans le vocabulaire, surprenant jusqu’à la brusquerie dans la construction de la phrase et, dans la durée, prompt jusqu’à être tranchant et presque trop court. Sec afin qu’on saisisse l’oreille. Rude afin qu’on touche l’esprit. Brusque afin qu’on retienne l’attention et qu’on inquiète le rythme du cœur. Court afin qu’on reste sur sa faim plutôt qu’on verse dans l’ennui. (La Raison, p. 11)
Plus loin, il ajoute que Latron tient de Marullus le goût des « heurts entre un mot abstrait » et un mot concret (p. 14).
Dans l’évocation de l’affluence aux déclamations de Latron : « Toujours les auditeurs se pressèrent à ses lectures quand il lisait des romans » (p. 14-15) ; que la déclamation soit nommée roman ne nous étonnera pas, puisque Quignard fait de la déclamation l’origine du roman, mais on remarquera que la performance de l’homme de lettres est ramenée à une simple lecture, à une recitatio ; d’autre part, le terme d’“auditeurs” est, sans doute, une réminiscence de Sénèque, qui dit que Latron n’écoutait pas les déclamations de ses élèves, mais qu’il se contentait de déclamer lui-même devant eux, en leur fournissant ainsi un modèle à imiter et qu’au lieu d’“élèves” (discipuli) on les nommait “auditeurs” (auditores) (Contr. IX, 2, 23).
Mais l’idée que Latron aimait se produire en plein air, dans la nature, près de chez lui, est une invention propre à Quignard dénotant sans doute un goût personnel, car Sénèque rapporte – en s’interrogeant, il est vrai, sur sa véracité – une anecdote qui laisse, au contraire, penser que Latron n’était pas un orateur d’extérieur, mais un rhéteur d’école, ne se sentant bien qu’à l’intérieur de murs protecteurs : « Un jour que Porcius Latron, modèle unique des qualités d’un déclamateur, plaidait en Espagne pour son cousin Porcius Rusticus, il se troubla au point qu’il commença par un solécisme, et, comme il avait besoin de toit et de murs, il ne put se remettre avant d’avoir obtenu qu’on transportât l’audience du forum dans l’<enceinte fermée> de la basilique »38. Cette anecdote a été reprise, sans
aucune précision sur le lieu, ni sur l’identité du client, et sans mention du solécisme, par Quintilien (Inst. or. X, 5, 18) qui ajoute, tout en reconnaissant que Latron « fut le premier professeur de rhétorique de grand renom » : « La vue du ciel était pour lui chose si nouvelle que toute son éloquence semblait se limiter à un plafond et à des murs »39. Sénèque rapporte, en outre, dans un autre contexte, qu’Asinius Pollion critiquait Latron comme un « orateur d’école » (scolasticus) qui voulait donner l’impression, mais en vain, d’agir comme au forum (Contr. II, 3, 13). Quignard, jouissant de la liberté du créateur, ne recule nullement devant le démenti des sources : il les détourne quand elles ne conviennent pas à sa conception.
Il met l’accent sur le labeur de préparation acharné de Latron quand celui-ci est entraîné par son sujet. Le déclamateur a beaucoup travaillé la nuit, au détriment, selon Quignard, de sa santé : « Il perdit peu à peu la vue de son œil droit en multipliant les veilles » (La Raison, p. 9) à cause du reflet de la flamme de la chandelle sur la cire de la tablette, ce qui semble une extrapolation à partir de Contr. I, Praef. 17, où Sénèque dit qu’il avait pris l’habitude de veiller souvent toute la nuit sans prendre le soin de s’assurer une bonne digestion grâce au sommeil ; ainsi « les aliments lui montaient à la tête tout à la fois et en désordre : aussi ses yeux s’étaient-ils affaiblis et la couleur de son teint s’était-elle altérée »40.
À une explication médicale aujourd’hui peu crédible Quignard en substitue une autre qui présente pour le lecteur habitué aux lampes et aux écrans d’ordinateur quand même un certain degré d’étrangeté.
Selon Quignard, Latron écrit avec facilité, mais avec acharnement : « Latron travaillait peu, soudainement et longuement : en cinquante heures d’affilée, tout était fait » (p. 25). Sénèque va dans ce sens, qui dit que ce tempérament bouillant « ne savait ni quitter ni reprendre son travail » (Contr. I, Praef. 13 : nec intermittere studium sciebat nec
Quignard donne des renseignements concernant les tâches de l’orateur. S’il ne dit rien, ou presque rien, de l’inventio, de la dispositio et de l’elocutio, il est plus prolixe sur l’actio et la memoria.
Il signale qu’« il écrivait à toute allure » (p. 9), ce qui dérive de la remarque de Sénèque selon laquelle, quand il s’adonnait à l’ouvrage il ne connaissait aucune mesure et « Lorsqu’il s’était mis en train d’écrire, il ajoutait la nuit au jour »41. Quignard reprend ce thème (p. 15) en citant explicitement Sénèque, et en utilisant, si l’on en croit sa note (p. 57, n. b), « la traduction d’Ernest Maréchal, Histoire romaine depuis la fondation
de Rome jusqu’à l’invasion des Barbares rédigée conformément aux programmes officiels, Paris, Delalain, 1881, p. 414 ». Mais le passage
cité est, en fait, constitué d’une traduction d’extraits de Contr. I,
Praef. 17, puis 14, puis 18 :
Annaeus Sénèque a écrit : “Jamais il ne relut la déclamation qu’il allait prononcer pour l’apprendre par cœur : il l’avait apprise en l’écrivant. Ce phénomène est d’autant plus digne d’être signalé qu’il écrivait, non pas lentement et en délibérant sur chaque mot, en tordant de cinquante manières sa phrase, mais avec la même impétuosité, pour ainsi dire, que celle qu’il avait en parlant. //42 S’était-il donné du loisir, il se livrait à tous les jeux, à tous les divertissements. S’était-il jeté dans les forêts, sur les montagnes, il aurait rendu des points aux paysans nés sur les monts et dans les bois par sa force à supporter la fatigue et son adresse à chasser. //43 La nature, secourue par l’éducation de l’enfance, lui avait donné une mémoire heureuse. Il avait acquis en outre un art incomparable pour loger et retenir ce qu’il ne devait pas oublier, si bien qu’il arrivait à conserver dans son souvenir toutes les déclamations qu’il avait prononcées. Aussi les cahiers lui étaient-ils devenus superflus. Il disait qu’il écrivait directement sur son esprit.” (Quignard, La Raison, p. 15-16)
On retrouve en grande partie la traduction de Bornecque44 pour les
extraits de Contr. I, Praef. 17 et 18, avec un effet de contamination avec le début de 18 pour rendre anxie :
Contr. I, Praef. 17 : […] Jamais il ne relisait le discours qu’il allait prononcer, pour l’apprendre par cœur ; il l’avait appris en l’écrivant. Ce phénomène semblera d’autant plus admirable chez lui qu’il écrivait, non pas lentement et laborieusement, mais presque avec la même impétuosité qu’il avait en parlant. 18 Ceux qui torturent ce qu’ils écrivent, qui délibèrent sur tous les mots, finissent nécessairement par fixer dans leur esprit ces mots qu’ils y retournent tant de fois […]. Lui avait reçu de la nature une mémoire heureuse et il possédait en outre un art incomparable pour y loger et y conserver ce qu’il ne devait pas oublier, si bien qu’il arrivait à garder à jamais dans son souvenir toutes les déclamations qu’il avait prononcées ; aussi les cahiers lui étaient-ils devenus superflus : il disait qu’il écrivait sur son esprit.45
C’est seulement pour l’extrait de Contr. I, Praef. 14, qu’il intercale entre les deux précédents, que Quignard adopte la traduction de Maréchal à de rares nuances près, que nous indiquons en italique :
S’était-il donné du loisir, il se livrait à tous les jeux, à tous les divertissements. S’était-il jeté dans les forêts, sur les montagnes, il aurait rendu des points aux paysans nés sur les monts et dans les bois, par sa force à supporter la fatigue et son adresse à chasser.46
Pour la voix, Quignard s’appuie explicitement (p. 8-9) sur une citation de Sénèque, qu’on peut facilement identifier comme Contr. I, Praef. 16 :
Sénèque a écrit : “Sa voix était robuste et sourde, voilée par les veilles et le manque de soins [Sa voix robuste était voilée par les veilles et le manque de soins, mais non pas naturellement sourde]47. Mais peu à peu [ : cependant] elle s’élevait grâce à la puissance des [de ses] poumons et, si peu de force[s] qu’elle parût avoir aux premiers instants où il parlait [au début], elle se renforçait dans son propre usage [au cours même de la plaidoirie]. Il ne se soucia [s’occupa] jamais d’exercer sa voix. Il ne pouvait perdre les habitudes rudes et agrestes de l’Espagne. Il vivait au gré de ce qui se présentait. Il ne faisait rien du tout [ : il vivait au gré des circonstances, ne faisait rien] pour sa voix, ne la conduisait pas de degré en degré [peu à peu par degrés] de la note la plus basse à la plus haute et, inversement, ne l’assujettissait pas à [ne la faisait pas] redescendre du ton le plus élevé par des intervalles égaux. Il n’essuyait pas la sueur à l’aide de frictions. Il ne [et ne] cherchait pas à faire revivre son souffle par le secours de [retremper ses poumons dans] la promenade.”
Quignard en donne le texte latin en note (p. 57, n. a) en se référant à l’édition de Bornecque (Paris, Garnier, 1932) :
Vox robusta sed surda, lucubrationibus et neglegentia, non natura infuscata ; beneficio tamen laterum extollebatur et quamvis inter initia parum attulisse virium videretur ipsa actione accrescebat. Nullam umquam illi cura vocis execendae48 fuit ; illum fortem et agrestem et Hispanae consuetudinis morem non poterat dediscere : utcumque res tulerat, ita vivere ; nihil vocis causa facere, non illam per gradus paulatim ab imo ad summum perducere, non rursus a summa contentione paribus intervallis descendere, non sudorem unctione discutere, non latus ambulatione reparare.
De manière singulière, Quignard présente ainsi le texte latin qu’il cite en note : « Le texte établi par H. Bornecque (Paris, Garnier, 1932) donne une version différente » (p. 57, n. a) ; il faut prendre le terme de version non pas au sens de lecture du manuscrit, mais au sens de traduction,
puisque Quignard ne donne aucun autre texte latin. De fait, la traduction de Quignard présente quelques variantes par rapport à celle de Bornecque ; Quignard rivalise avec Bornecque pour rendre certaines expressions comme non latus ambulatione reparare, mais, surtout, il propose une construction syntaxique différente pour la première phrase, ne se livrant pas aux mêmes contorsions que Bornecque avec surda, et laisse totalement de côté natura, alors qu’il semblerait plus simple de traduire par « Sa voix était robuste et sourde, voilée non pas naturellement, mais par les veilles et le manque de soin ».
Un peu plus loin dans le texte, Quignard revient sur la voix et le regard de Latron pour indiquer leur valeur dans l’actio, mais en suggérant que c’est moins une question d’art que de sincérité naturelle : « Latron interdisait qu’on lance l’air du fond de la gorge avec trop de véhémence. Sa voix était sourde, mais possédait une énergie qui naissait de la conviction. Cette énergie se lisait aussi dans son œil unique » (p. 13-14).
Nous avons vu que Latron jouissait d’une mémoire exceptionnelle, ce que lui reconnaissent aussi bien Sénèque que Quignard. Mais Quignard imagine que Latron, enfant, ait été victime d’amnésie et il situe cette perte temporaire de mémoire à l’époque où César passa le Rubicon, Latron avait alors 9 ans (p. 9-10). C’est un « coup de sabot d’une génisse dans le visage » qui fut cause de cette perte de mémoire, coup de sabot qui ne se fit pas oublier puisqu’il laissa une cicatrice et entraîna chez lui une phobie des meuglements (p. 10). Bien que Quignard prenne la caution de Sénèque, il s’agit d’une invention, dont il est peut-être possible de déterminer l’origine. En effet, dans Contr. VII, 5, 13, concernant « l’enfant de cinq ans témoin contre l’intendant » (Quinquennis testis in procuratorem), (enfant (E1) qui désigne du doigt comme l’assassin de son père l’intendant amant de sa mère, tandis que sa mère, portant une petite blessure (C1) destinée à la disculper, est près du cadavre), Sénèque rapporte que Musa prit l’exemple du fils de Crésus (E2), qui, muet jusqu’à l’âge de cinq ans, réussit à parler au moment où son père courait un grand danger, et Sénèque ajoute immédiatement après que Latron s’est moqué de la petite blessure de la belle-mère de la controverse dont le mari avait été retrouvé assassiné près d’elle, en disant : « “Regardez cette cicatrice à peine apparente ; je vous le demande : ne la croirait-on pas faite par un tout petit enfant, qui n’aurait même pas cinq ans ?”»49. Le contexte est, bien sûr, différent, mais nous
avons là, un enfant muet (E2, chez Musa) et une cicatrice (C1, dans la controverse), même s’ils n’appartiennent pas au même niveau narratif et si ce n’est pas l’enfant de la controverse (E1) qui porte la cicatrice, et si celui-ci est différent de l’enfant muet (E2), lequel n’est pas évoqué pour les circonstances qui l’ont rendu muet, mais, au contraire, pour celles qui
lui ont permis de trouver l’usage de la parole, tandis que Latron enfant (E) a perdu l’usage de la mémoire – et non de la parole – à cause d’un coup de sabot qui lui a laissé une cicatrice (C). De tous ces éléments différents Quignard a recomposé une histoire.
Les troubles de mémoire que Quignard prête au rhéteur à la fin de sa vie sont aussi pure invention : alors qu’il était en train de connaître le plaisir avec une femme osque qui le chevauchait, « [i]l chercha à se souvenir du nom de la femme âgée qui l’avait aimé de cette façon quand il sortait de l’enfance et il ne retrouva pas son nom » (p. 52) ; « Comme il ne retrouvait pas le nom de la femme plus âgée qui jouissait comme faisait la fille osque, il prit conscience que sa mémoire étonnante l’avait quitté » (p. 53), ce qui n’est sans doute pas pour rien dans sa décision de se suicider. On retrouve là une thématique propre à Quignard, auteur aussi de Le nom sur le bout de la langue50, dans lequel est intégré un
« Petit traité de Méduse », où Quignard révèle : « J’ai perdu deux fois le langage. À dix-huit mois je me suis tu » (p. 59) ; « Je fus de nouveau contraint à me taire quand j’eus l’âge de seize ans. Je tais pourquoi. Ce conte que j’intitule Le nom sur le bout de la langue51 est mon secret »
(p. 60).
Quignard, d’autre part, a tiré de Sénèque une certaine vision de ce que pouvait être, pour Latron, la conception de son art, qu’il confond, comme nous l’avons vu, avec le roman : « Dans le roman, il appréciait l’énergie. Il souhaitait que la voix bondisse, que l’action aille à grande vitesse, que l’auteur en arrive au point où il cesse de pouvoir diriger » (p. 8), et pour cela Quignard cite Contr. I, Praef. 16. Après avoir évoqué l’enseignement de Marullus, Quignard non sans une certaine ambiguïté, puisque le pronom personnel pourrait peut-être renvoyer à Marullus, remarque : « Il soutenait qu’il ne fallait pas dire “controversia” mais qu’il fallait dire “causa”. Il professait aussi qu’il ne fallait pas dire “scholastica” ni “declamatio” mais dire “dictio” » (p. 14). Quignard peut ici s’appuyer sur Contr. I, Praef. 12, où il n’est nullement question de Latron, mais de Cicéron, dont le vocabulaire sur ce point diffère de celui de l’époque de Sénèque.
Mais les déclamations de Cicéron ne ressemblaient pas à ce que nous appelons controverses, ni même aux exercices oratoires usités avant lui et qu’on nommait thèses. Car le genre précis, qui sert à nos exercices, est si nouveau que le nom même est nouveau. Nous disons “controverses” quand Cicéron parlait de “causes”. Quant à cet autre mot, grec à la vérité, mais si bien passé en latin qu’il est devenu comme latin : scholastica [déclamation], il est bien plus récent que controversia, de même que le terme de declamatio ne se trouve chez aucun auteur ancien avant Cicéron et Calvus, qui distingue declamatio de dictio ; il dit qu’il déclame assez
bien et qu’il parle bien ; d’après lui, l’un est un exercice pour la maison, l’autre est un plaidoyer réel. Il y a peu de temps que le nom a été mis en usage, car il y a peu de temps que l’on a commencé à cultiver assidûment le genre même. Aussi m’est-il facile de connaître dès son berceau une chose née après moi.52
Quignard substitue ici des rhéteurs à Cicéron. On peut ainsi voir comment à partir du texte matriciel de Sénèque (dans la version qu’en donne Bornecque) Quignard glane ce qui lui convient pour une réécriture éminemment créatrice. On remarque aussi que même l’ambiguïté de la phrase de Quignard qui nous fait hésiter sur Marullus ou Latron, reprend le flou de celle de Bornecque qui laisse le lecteur trancher entre Calvus et Cicéron.
3. Raison et sentiment
L’apport le plus important de Quignard – et le titre de l’ouvrage en serait à lui seul un indice – concerne le rôle prêté à la raison. D’ailleurs, ce qu’il retient essentiellement du déclamateur dans Sur le jadis c’est qu’« [i]l est peut-être le seul Romain dont la pensée se soit opposée avec une réelle profondeur à celle reprise des Grecs. Il a écrit : la réflexion rationnelle est trop sentimentale pour être crue »53, phrase en quelque
sorte apocryphe, mais qui, comme nous allons le voir, peut concorder avec le témoignage de Sénèque.
Sénèque, pour disculper Latron d’un éventuel plagiat, signale qu’« il méprisait les Grecs et ignorait leurs œuvres » (Contr. X, 4, 21 : Graecos
enim et contemnebat et ignorabat). Quignard interprète cette remarque
dans un sens tout différent, pour opposer Latron au rationalisme hellénique.
Latron, chez Sénèque, peut recourir au thème du sentiment pour justifier un accusé : ainsi dans la controverse Patruus abdicans (« L’oncle qui chasse son fils adoptif »), il fait dire au jeune homme : « “Je ne l’ai pas fait par calcul, j’ai été emporté par ma sensibilité. En voyant mon père dans la détresse, je n’ai plus été maître de moi ; ce que tu m’as défendu, je l’ai oublié…” »54. Latron fait que le jeune homme ne
se justifie pas, mais se glorifie de son acte : « « Je n’ai pas pu, dit-il, supporter un spectacle si cruel. Tu crois que j’ai perdu seulement le souvenir de l’offense ? J’ai perdu aussi la pensée ; mon esprit n’a plus été maître de lui-même […]” »55.
De manière analogue, dans la controverse A piratis tyrannicida
dimissus (« L’assassin du tyran remis en liberté par les pirates »), Latron
parvient à saisir son auditoire d’étonnement en suscitant la pitié pour le père accusateur à qui il fait dire qu’à cause de la mise à mort de deux de
ses fils par le troisième « “Il y a longtemps déjà [qu’il n’a] plus [s]a raison.” » (Contr. I, 7, 16 : Olim iam mihi excussa mens est).
Latron fait aussi de l’affection, affection pour le père (bono adversus
patrem animo), une « question » (quaestio) pour excuser le fils, dans la
controverse Adoptandus post tres abdicatos (« Le jeune homme qui doit se laisser adopter par un homme qui a chassé ses trois fils ») (Contr. II, 1, 22).
Latron, en outre, traite la controverse Mater caeca filium retinens (« La mère aveugle qui veut garder son fils près d’elle ») sans recourir aux questions de droit, mais « comme si elle portait tout entière sur une obligation morale » (Contr. VII, 4, 3 : Latro hanc controversiam quasi
tota offici esset declamavit ; cf. aussi IX, 1, 9). À la différence de
Bornecque qui interprète cette caractéristique comme due à une mauvaise connaissance du droit et à un manque de contact avec la réalité : « il croit toujours parler sur des sujets imaginaires », Théodore Froment attribue cette approche de la cause à un intérêt marqué pour la psychologie : « Plus moraliste que jurisconsulte, c’était surtout le cœur humain qu’étudiait et qu’analysait Porcius Latro. C’était dans les passions, dans les sentiments les plus intimes de l’âme qu’il cherchait le ressort des actions […] »56 ; sans qu’il soit possible d’affirmer que Quignard ait eu accès à cette étude – mais son érudition rend bien probable qu’il ait lu ce texte –, on peut relever une certaine convergence entre les deux hommes pour ce qui est du rôle des sentiments par rapport à la raison chez Latro. Théodore Froment ajoute, d’ailleurs, que Latro plaidait souvent « l’irresponsabilité du coupable » en demandant si celui-ci n’avait pas agi par un « entraînement irréfléchi » causé par une passion violente assimilable à une maladie.
Écoutons encore Quignard : « Très jeune, Latron s’en était pris à ce que les Grecs appelaient “logos” et que les anciens Romains nommaient “ratio”. C’est la raison » (p. 13). « “Celui qui l’emporte au cours d’une controverse peut avoir tort. Celui qui sait mal argumenter peut avoir raison.” Les déclamateurs qui comptaient parmi les plus âgés s’irritaient de ces provocations qui mettaient à chaque fois en cause leur art » (p. 13)57. Ce dernier point peut être une amplification à partir du fait que
Sénèque, à plusieurs reprises, justifie, voire défend son ami Latron, mais contre d’autres critiques (Contr. I, Praef. 20 : Sénèque, par exemple, s’inscrit en faux contre l’opinion admise que Latron aurait fait preuve de plus de force que d’habileté).
Quignard relève, à propos du raisonnement, une sententia de Latro particulièrement marquante : « “Pour des êtres qui désirent, la pensée argumentée est un manteau gaulois à capuchon” » (p. 14). Cette « formule » présentée comme celle qui « est demeurée la plus vivante dans la mémoire de ceux qui suivirent ses cours » a tout l’air d’être pure
invention de Quignard, qui prolonge ainsi Latron en lui attribuant de nouvelles sententiae. Il en prise, d’ailleurs, tout le côté surprenant, voire incongru, puisqu’il ajoute : « Il a prononcé cette phrase quand il avait passé quarante ans et qu’il était devenu étrange ».
Le Latron de Quignard va fort loin dans la critique de la raison car « [s]’il doutait que la raison fût rationnelle, il contestait qu’elle fût même raisonnable » (p. 17), formule brillante, mise au compte du narrateur, qui la fait suivre d’« un fragment de dialogue » prétendument « conservé » par Sénèque, où l’intelligence est présentée comme soucieuse avant tout de remporter la victoire plutôt que de faire éclater la vérité (p. 17). Plus encore : « l’avenir d’un argument n’est pas la victoire mais le triomphe », ce qui fait qu’au bout de la raison Quignard voit les pires atrocités : « Or, le triomphe ne s’assouvit ni dans la victoire ni dans la mise à mort : son élément est le cri public, le défilé, le jeu, la vision du sang versé et la possibilité de la grâce », laquelle signifie « “Je suis puissant au point de pouvoir prononcer ou retenir la mort” » (p. 17-18). Se profilent les jeux de l’amphithéâtre, mais aussi et surtout les tueries des guerres du XXe siècle, qui « ont […] éteint la possibilité d’opposer rationalité et
désordre meurtrier » et ont brouillé les frontières entre « civilisation et non-civilisation » (p. 18). Au cœur de la raison la bête immonde… Cette idée, prêtée par Quignard à Latron, va, selon lui, à l’encontre des « œuvres théoriques grecques » (p. 19).
Latron, selon Quignard, s’oppose radicalement à la pensée grecque plus encore que Varron qui faisait volontiers la satire des Grecs et de « l’invention de la philosophie » (p. 21), allant jusqu’à faire dire « à un des personnages de ses romans : “Les philosophes sont des Sirènes qui se querellent tandis qu’Ulysse passe.” » (p. 21), mais qui, comme aussi Lucrèce, aurait été encore trop intimidé par les Grecs. L’erreur des Grecs est d’avoir donné trop d’importance à la raison et pensé que leur langue, dont le nom, logos, désignait aussi la raison, était la langue des dieux. Latron, Varron, comme aussi Fronton dans Rhétorique spéculative, sont enrôlés dans la brigade antiphilosophique de Quignard.
Latron ne sépare pas la raison du sentiment : « Latron disait que “ratio” et “affectus” ne pouvaient se démêler l’un de l’autre – plus précisément : “in ratione habere aliquem locum affectus” –, que l’une était suspendue à l’autre parce qu’elle en avait été précédée et, finalement, que la “réflexion rationnelle était peut-être ce qu’on avait fait de plus sentimental” » (p. 22). De fait, dans la controverse Ter fortis (« Le brave aux trois actions d’éclat », selon Sénèque, qui l’oppose là à un certain Eschine faisant exprimer au père sa tendresse, « Latron voulait, lui, que le père retînt son fils par réflexion plus que par sentiment, car, même dans la réflexion, le sentiment tient une place »58. Mais chez
Sénèque, Latron, s’il reconnaît la part de l’affectif dans le rationnel, est beaucoup moins hostile à la raison que chez Quignard.
Quant à la propension de Latron à heurter son auditoire, on peut peut-être la rapprocher de ce que, aux dires de Sénèque, Latron voulait « une figure qui blesse, plutôt qu’elle ne caresse » (Contr. I, 1, 25 : sed, ut
Latroni placebat, schema quod vulnerat, non quod titillat). Parmi les
nombreuses « formules provocantes » que Quignard lui prête il en est qui jettent la suspicion sur la raison : « « rechercher la vérité revient à monter à cheval pour pénétrer dans la corolle d’une fleur. […]” » (p. 28). « “À la sagesse je ne connais pas de remède.” » (p. 28). « Il disait encore : “La pensée d’un homme s’arrête là où le soleil le surprend.” » (p. 39), ce qui semble signifier la primauté de la sensation.
Quignard interprète ainsi la pensée de Latron en se référant à Sénèque le Père et en présentant comme citation authentique ce qui est sa propre exégèse :
Dans Sénèque : “Les œuvres de l’esprit étaient des choses qui inspiraient un grand respect à Porcius Latron. Mais, plus que les livres, les monuments, les fresques ou les guerres, l’argumentation rationnelle lui paraissait la chose la plus digne d’être admirée par les citoyens. Il disait que la rationalité se ressentait toujours de son origine qu’il comparait à un stratagème dechasseur. L’esprit et ses œuvres n’étaient à ses yeux qu’un morceau de la nature qu’il présentait sous la figure d’une branche d’arbre qui se serait trouvée perdue parmi toutes les autres branches et les feuilles. La raison n’était au regard de l’arbre qu’un petit bourgeon compliqué et sanglant. […]” (p. 40).
Alors qu’au début de la citation, on pourrait croire que Latron se contredit vantant les mérites de la raison, comme si Quignard voulait rendre la facilité avec laquelle dans les controverses on passe d’un point de vue à l’autre, on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. En fait, l’antinomie nature / raison se trouve dépassée. La raison est indissociable des origines animales de l’homme. Que Latron soit, par ailleurs, fervent amateur de chasse renforce cette conviction. On peut, en outre, songer à Rhétorique
spéculative, où Quignard, tout en parlant de Fronton, dont il fait « le
théoricien » de « la tradition lettrée antiphilosophique », évoque le caractère prédateur de l’humanité depuis les temps préhistoriques jusqu’à maintenant, où « [l]es sociétés occidentales » « sont à la limite du carnage »59, car « Il n’y eut pas d’origine de l’homme. Par lui la nature s’épancha comme elle le fait en lave au faîte du volcan. […] L’espèce humaine ne connut pas de mutation : ce fut la conversion en prédatrice d’une espèce qui figurait au titre des proies et dont l’appréhension aussi bien que la férocité la fascinaient »60.
La sentence de Latron que Quignard dit « préfér[er] à toutes » ne manque pas d’être énigmatique : « Les sentiments humains dans le monde sont rares. Moi-même il m’arrive d’en éprouver trois ou quatre dans l’année. Mais je ne connais personne autour de moi pour les partager » (p. 49). Étant donné qu’il vient d’être question de la naissance du Christ, juste après la mention d’un songe étrange de Latron qui rêva à la mort d’un fils qu’il n’avait pas et en fut « empl[i] de terreur » (p. 49), comme si le Christ – dont la mort est ainsi perçue dès la naissance – était l’enfant de tout homme, il faut sans doute comprendre ces « sentiments humains », comme des sentiments de compassion pour l’humanité, d’appartenance à la communauté humaine, or la suite de la phrase semble rendre cette aspiration vaine, puisque le partage étant impossible, on tombe dans une aporie de la sollicitude.
Ainsi Quignard, dans cette « offrande » qu’il fait aux Mânes de Latron lui redonne vie en s’inspirant très librement des écrits de Sénèque le Père, qu’il cite en partie, en les adaptant, en faisant des choix, en forgeant de toutes pièces des sententiae, ou en attribuant à Latron des phrases qui appartiennent à d’autres, glanant ce qui l’intéresse de-ci delà ; tout se passe comme s’il ne faisait que continuer le jeu des déclamateurs ; Théodore Froment n’écrit-il pas : « Mais ne distinguons pas dans les sentences des suasoriæ et des controversiæ celles qui appartiennent en propre à Porcius Latro de celles qui sont dues à ses émules ou à ses disciples. Elles sont en quelque sorte la propriété indivise de tous les déclamateurs, qui se les prêtent et se les empruntent tour à tour »61 ?
Quignard fait plus : il en invente de nouvelles. En fait, il ne peut rendre hommage à Latron qu’en lui imprimant fortement sa propre marque : il est intéressé par le déclamateur dans la mesure où il se reconnaît partiellement en lui et où Latron lui permet de se dire lui-même. Dans « Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien », Marguerite Yourcenar remarque que « [l]e sorcier qui se taillade le pouce au moment d’évoquer les ombres sait qu’elles n’obéiront à son appel que parce qu’elles lapent son propre sang »62. Mais c’est une grande partie de sa propre substance
que l’auteur de La Raison prête à Latron. Il le nourrit de sa propre quête intellectuelle et de son imaginaire. Une convergence s’opère à partir d’éléments trouvés chez Sénèque – mais non exclusivement chez lui –, ou réinventés, à propos de Latron et d’autres déclamateurs ; c’est ainsi que se construit un personnage étrange aimant le verbe et la nature, la simplicité primaire et le travail de l’écriture, un être ayant le sens des formules chocs et laissant sa pensée courir jusqu’aux paradoxes les plus forts, puisqu’il décèle sous le logos les traces des primates originels. Mais Sénèque ne nous avait-il pas déjà avertis en disant de Latron : « Toutes les fois qu’il cessait quelque temps de parler, sa parole avait beaucoup
plus de force et d’énergie ; il semblait bondir comme plein d’une énergie nouvelle et toute fraîche et tirait de son esprit tout ce qu’il voulait »63 …
et Quignard en tire peut-être même plus. NOTES
1 BORNECQUE 19923. C’est dans cette traduction que nous citerons désormais le texte,
sauf indication contraire ; nous citerons le texte latin dans l’éd. de BORNECQUE 19322. 2 Déjà BORNECQUE 19322, dans son « Introduction », t. I, p. XIV, écrivait : « en
s’adressant à l’imagination, surtout en donnant, comme matières des controverses, des aventures compliquées et romanesques, en s’efforçant d’intéresser l’auditoire par des tableaux de mœurs, les déclamateurs ont fait apparaître à Rome la forme brève du roman : la nouvelle, que l’on ne trouve pas avant eux ».
3 BORNECQUE 19923, p. 14. 4 BORNECQUE 19923, p. 14.
5 SEN., Contr. X, Praef. 13 : Primum tetradeum quod faciam, quaeritis ? Latronis, Fusci,
Albuci, Gallionis. Hi quotiens conflixissent, penes Latronem gloria fuisset, penes Gallionem palma […]. Dans SEN., Contr. III, Praef. 14, Cestius et Latron sont considérés comme des déclamateurs au-dessus d’Asinius Pollion, de Messala Corvinus et de Passienus.
6 QUIGNARD dans BORNECQUE 19923, p. 15.
7 Ainsi, parmi d’autres : « Nous n’avons pas conservé l’entièreté du roman d’Albucius qui
contenait ce thème. Il était intitulé Le chef des pirates (Ab Archipirata filio demissus) », Albucius, p. 67 ; cf. SEN., Contr. VII, 1, 1-3.
8 Cf. POIGNAULT 2011. 9 QUIGNARD 2002b, p. 277. 10 QUIGNARD 2002b, p. 292.
11 QUIGNARD 1990a. Les indications de pagination dans le texte sans autre mention
renvoient à cette édition.
12 SEN., Contr. I, Praef. 13 : … et a prima pueritia usque ad ultimum eius diem
perductam familiarem amicitiam cum voluptate maxima repetam ; dans la traduction de BORNECQUE 19322, on lit « rappeler » au lieu d’« évoquer ».
13 BORNECQUE 1902, respectivement p. 10 et 188 ; p. 179, il situe la naissance de
Latron « entre 60 et 55 ». HELM 1953, col. 233, déduit de SEN., Contr. I, Praef. 13-24 qu’il a dû naître à peu près à la même époque que Sénèque, c’est-à-dire vers 55 av. J.-C.
14 Dans BORNECQUE 19322, on lit « prétexte » au lieu de « toge prétexte ». 15 BORNECQUE 1902, p. 10.
16 SEN., Contr. II, 4, 12-13 : In hac controversia Latro contrariam rem non controversiae
dixit, sed sibi. Declamabat illam Caesare Augusto audiente M. Agrippa, cuius filios, nepotes suos, Lucium et Gaium, Caesar adoptaturus diebus illis videbatur. Erat M. Agrippa inter eos, qui non nati sunt nobiles, sed facti. Cum diceret partem adulescentis Latro et tractaret adoptionis locum, dixit : « Iam iste ex imo per adoptionem nobilitati inseritur, », et alia in hanc summam.
17 SEN., Contr. II, 4, 13 : Mihi videtur admiratione dignus divus Augustus, sub quod
tantum licuit, sed horum non possum misereri, qui tanti putant caput potius quam dictum perdere. Latro dignus fuit miseratione, qui ne excusare quidem errorem suum potuit : nihil est autem crudelius quam sic offendere ut magis sis offensurus, si satis feceris.
18 QUIGNARD 2002b, p. 277. On peut déduire avec BORNECQUE 1902, p. 188, de
SEN., Contr. IX, Praef. 3, où il est question d’une mésaventure encourue par Latron lors d’un discours au forum pour son parent, que Latron fit un voyage en Espagne, « probablement en même temps que Sénèque », mais sans qu’on puisse en connaître la date (ibid., p.11).
19 BORNECQUE 1902, p. 12. On sait que Sénèque le Philosophe a été amené d’Espagne
à Rome non par son père, mais par sa tante (Ad Helviam 19, 2), car il était trop jeune pour affronter le voyage lors du retour de son père ; mais la date de naissance de Sénèque le Philosophe n’est pas assurée, dans une fourchette allant de 2 av. à 2 ap. J.-C. : sans doute 1 av. J.-C., selon PRÉCHAC 1934, suivi par GRIMAL 1991, p. 56-58. Sénèque le Père a dû rentrer quelque temps après la naissance de son fils.
20 SCHOENE 1866, II, p. 145 : M. Porcius Latro Latinus declamator taedio duplicis
quartanae semet ipsum interficit.
21 FROMENT 1882, p. 362.
22 Cf. aussi QUIGNARD 2002b, p. 293.
23 Albucius a, dans l’ouvrage, deux autres filles, dont on ne saura rien. 24 BORNECQUE 1902, p. 190.
25 HOR., Sat. I, 2, 36 : « admirateur des… orifices voilés de blanc » (trad. Villeneuve).
Mais le texte dit seulement « admirateur des sexes de femmes blancs » ; le voile est une interprétation de traduction, sur laquelle Quignard rebondit. Il propose, d’ailleurs, en note, La Raison, p. 56, la traduction suivante : « (Cupiennius qui n’admire qu’un con voilé de blanc) ».
26 QUIGNARD 1990a, p. 26 : « La chasse était sa passion favorite et elle l’emportait sur
le goût qui le portait aux livres et au jeu de dés ».
27 QUIGNARD 2002b, p. 298.
28 SEN., Contr. I, Praef. 14 : […] cum se remiserat, in omnes lusus, in omnes iocos se
resolvebat ; cum vero se silvis montibusque tradiderat, in silvis ac montibus natos, homines illos agrestes, laboris patientia et venandi sollertia provocabat […].
29 QUIGNARD 1991, p. 9.
30 et, dans La leçon de musique, « À la fin de sa vie, Marais devint ombrageux, se retira
dans le silence […] », QUIGNARD 1987, p. 45.
31 QUIGNARD 2002b, p. 53. 32 QUIGNARD 2002b, p. 118. 33 QUIGNARD 2002a, p. 46.
34 QUIGNARD 2002a, p. 58. Citons encore, entre autres, QUIGNARD 2005, p. 130, à
propos de la « “voix de gorge” romanesque », ou de l’« oralité sans poumons », p. 133 ; QUIGNARD 1995, p. 27 ; QUIGNARD 1990b, p. 122.
35 Dans BORNECQUE 19322, on lit « stérile » au lieu de « sec ».
36 SEN., Contr. I, Praef. 22 : Cum condiscipuli essemus apud Marullum rhetorem,
hominem satis aridum, paucissima belle et non vulgato genere dicentem […].
37 BORNECQUE 1902, p. 179 : « esprit juste, mais sec, il savait dire de jolies choses
d’une façon originale, mais trop rarement (I, Préf. 22) ; c’est l’impression que nous laissent ses traits et ses couleurs » ; une seule fois Latron vante un de ses traits (cf. SEN., Contr. I, 2, 17).
38 SEN., Contr. IX, Praef. 3 : Latronem Porcium ; declamatoriae virtutis unicum
exemplum, cum pro reo in Hispania Rustico Porcio, propinquo suo, diceret, usque eo esse confusum, ut a soloecismo inciperet, nec ante potuisse confirmari tectum ac parietem desiderantem, quam impetravit ut iudicium ex foro in basilicam transferretur.
39 QVINT., Inst. or. X, 5, 18 : qui primus clari nominis professor fuit […]. Ita illi caelum
novum fuit ut omnis eius eloquentia contineri tecto ac parietibus videretur (trad. Cousin).
40 SEN., Contr. I, Praef. 17 : alimenta […] perturbata ac dissipata in caput agebat ;
itaque et oculorum aciem contuderat et colorem mutaverat. PLIN., Nat. hist. XX, 160, signale que les disciples de Latron essayaient d’obtenir une pâleur analogue à celle de leur maître en prenant du cumin.
41 SEN., Contr. I, Praef. 14 : Cum se ad scribendum concitaverat, iungebantur noctibus
42 C’est nous qui ajoutons ce signe pour matérialiser la fin de l’extrait de SEN.,
Contr. I, Praef. 17.
43 C’est nous qui ajoutons ce signe pour matérialiser la fin de l’extrait de SEN.,
Contr. I, Praef. 14.
44 Nous mettons en italique les passages où la traduction de Quignard diffère de celle de
Bornecque.
45 SEN., Contr. I, Praef. 17-18 : 17 […] numquam ille quae dicturus erat ediscendi causa
relegebat ; edidicerat illa, cum scripserat. Id eo magis in illo mirabile videri potest, quod non lente et anxie, sed eodem paene quo dicebat impetu scribebat. 18 Illi, qui scripta sua torquent, qui de singulis verbis in consilium eunt, necesse est quae totiens animo suo admovent novissime adfigant […]. In illo non tantum naturalis memoriae felicitas erat, sed ars summa et ad comprehendenda quae tenere debebat et ad custodienda, adeo ut omnes declamationes suas, quascumque dixerat, teneret etiam ; itaque supervacuos sibi fecerat codices : aiebat se in animo scribere.
46 MARÉCHAL 1881, p. 414.
47 Nous mettons ici entre crochets droits les différences essentielles de la traduction de
Bornecque en laissant de côté les différences de ponctuation.
48 À noter deux coquilles chez Quignard : nullam au lieu de nulla et execendae au lieu de
exercendae.
49 SEN., Contr. VII, 5, 13 : […] aspicite istam vix apparentem cicatricem ; rogo vos : non
putetis puerulum fecisse et ne puerulum quidem quinquennem ?
50 QUIGNARD 1993.
51 Une jeune femme Colbrune amoureuse de Jeûne obtiendra l’accord du jeune homme si
elle parvient à broder une ceinture aussi belle que celle qu’il lui montre. Alors qu’elle désespère d’y parvenir, un Seigneur (en fait le diable) lui en procure une semblable, mais à la condition qu’elle n’oublie pas son nom, qu’il lui révèle et qu’il reviendra lui demander dans un an ; si elle ne peut le lui donner, elle devra partir avec lui. Elle épouse Jeûne, mais pendant longtemps elle ne parvient pas à retrouver le nom. Jeûne, informé, part à la quête de la demeure du Seigneur, qui est l’enfer, et apprend son nom ; mais, de retour près de sa femme, il a oublié le nom. Il repart plus tard, apprend à nouveau le nom, mais celui-ci de nouveau « lui fit défaut ». Il reprend sa quête et revient cette fois avec le nom, que Colbrune dit au Seigneur quand il revient : elle peut ainsi demeurer avec son époux. Sans le souvenir du nom le bonheur est impossible.
52 SEN., Contr. I, Praef. 12 : Declamabat autem Cicero non quales nunc controversias
dicimus, ne tales quidem, quales ante Ciceronem dicebantur, quas thesis vocabant. Hoc enim genus maxime, quo nos exercemur, adeo novum est, ut nomen quoque eius novum sit. Controversias nos dicimus : Cicero causas vocabat. Hoc vero alterum nomen Graecum quidem, sed in Latinum ita translatum, ut pro Latino sit, « scholastica », controversia multo recentius est, sicut ipsa « declamatio » apud nullum antiquum auctorem ante Ciceronem et Calvum inveniri potest, qui declamationem a dictione distinguit ; ait enim declamare iam se non mediocriter, dicere bene ; alterum putat domesticae exercitationis esse, alterum verae actionis. Modo nomen hoc prodiit ; nam et studium ipsum nuper celebrari coepit : ideo facile est mihi ab incunabulis nosse rem post me natam.
53 QUIGNARD 2002b, p. 293.
54 SEN., Contr. I, 1, 15 : Non feci ratione, adfectu victus sum : cum vidissem patrem
egentem, mens non constitit mihi ; quid vetueris, nescio.
55 SEN., Contr. I, 1, 16 : Non potui, inquit, sustinere illud durum spectaculum. Offensam
mihi putas tantum excidisse ? Mens excidit ; non animus mihi constitit […].
56 BORNECQUE 1902, p. 191 ; FROMENT 1882, p. 355.
57 Messala, soucieux de bonne latinité, critique le style de Latron, tout en lui reconnaissant
Pythodorus, puis un discours à lui sur le même sujet : SEN., Contr. II, 4, 8. Albucius, d’autre part, « disait qu’il y avait plus d’enflure que de force dans ces traits de Latron, qu’on répétait partout avec admiration » (SEN., Contr. X, 1, 14 : Idem Latronis illas sententias aiebat tumidas magis esse quam fortes, quae summa hominum admiratione circumferebantur) ; BORNECQUE 1902, p. 191, critique ce jugement d’Albucius.
58 SEN., Contr. I, 8, 11 : Placebat autem Latroni potius ratione retinere patrem quam
affectu, cum in ratione habeat aliquem locum et affectus.
59 QUIGNARD 1995, respectivement p. 13 et p. 83. 60 QUIGNARD 1995, p. 35-36.
61 FROMENT 1882, p. 358. 62 YOURCENAR 2005, p. 536.
63 SEN., Contr. I, Praef. 15 : Quotiens ex intervallo dixerat, multo acrius violentiusque
dicebat ; exultabat enim novato atque integro robore et tantum a se exprimebat quantum concupierat.
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