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2.1. Sujet parlant : projet de parole et communautés discursives

2.1.2. Sujet parlant : historique et psychanalytique

La conception du sujet parlant est autre dans l’école française de l’analyse du discours. Sa définition est un des enjeux du cadre épistémologique de ce champ d’analyse. Les chercheurs, associés à l’analyse du discours (désormais AD), ont en commun de travailler à partir de corpus sur la matérialité du discours, dans un double mouvement de redéfinition du rapport entre langue et discours et d’intégration d’extérieurs ou conditions de production qui contraignent le discours. L’école française de l’AD a ses fondements dans une approche pluridisciplinaire et dans une interrogation critique des objets de la linguistique. Elle connaît alors des évolutions marquées à la fois par les disciplines extérieures à la linguistique et par l’émergence concomitante d’autres courants en linguistique : la pragmatique, les théories de l’énonciation, l’ethnolinguistique, la linguistique interactionnelle. L’AD s’oppose ou se conjugue à ces courants linguistiques

89 sur les débats autour du sujet parlant, du sens et de la fonction du langage. Cet ensemble de l’école française de l’AD est toutefois hétérogène, en fonction du rapport posé entre langue et discours, des extérieurs convoqués, du caractère externe ou constitutif des conditions de production ou de réception, mais aussi en fonction des types de corpus analysés et des outils et méthodes développés pour l’analyse.

Par exemple, l’AAD, analyse automatique du discours, est théorisée par Michel Pêcheux et portée par un ensemble de chercheurs qui ont collaboré avec ce dernier de 1966 à 1983 ; elle a pour objet l’archéologie du discours à partir de l’étude du parcours discursif de mots ou de syntagmes pour faire émerger des sens cachés des discours historiques et idéologiques dans une perspective althussero-marxiste. Pêcheux, philosophe de formation, s’intéresse, dans un questionnement épistémologique, au discours comme objet transdisciplinaire et lieu d’inscription et d’émergence de formations idéologiques. Ce n’est ni un apport historique des conditions de production du discours à la linguistique, ni un apport linguistique aux historiens du discours qu’il propose. Il pose la sémantique comme point nodal entre langue et discours, entre langue et matérialisme historique. Il souhaite :

« avancer sous la forme de “propositions” quelques éléments pouvant fournir la base d’une analyse scientifique des processus discursifs en articulant dans le matérialisme historique l’étude des superstructures idéologiques, la théorie psychanalytique et la recherche linguistique. » (Pêcheux, 1975 : 233-234).

Il développe notamment, en s’appuyant sur la philosophie de Louis Althusser, la notion de « formation » :

« étant donné une formation sociale à un moment déterminé de son histoire, elle se caractérise, à travers le mode de production qui la domine, par un état déterminé du rapport entre les classes qui la composent ; ces rapports s’expriment à travers la hiérarchie des pratiques que ce mode de production nécessite, compte tenu des appareils à travers lesquels se réalisent ces pratiques ; à ces rapports correspondent des positions politiques et idéologiques, qui ne sont pas le fait d’individus, mais qui s’organisent en formations entretenant entre elles des rapports d’antagonisme, d’alliance ou de domination. » (Haroche, Henry et Pêcheux, 1971 :102)

Une formation sociale comprend plusieurs formations idéologiques qui se confrontent et se rapportent à des positions de classes. Ces formations idéologiques comportent une ou plusieurs formations discursives. En voici une définition :

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« [les formations discursives] déterminent ce qui peut et doit être dit (articulé sous la forme d’une harangue, d’un sermon, d’un pamphlet, d’un exposé, d’un programme, etc.) à partir d’une position donnée dans une conjoncture donnée : le point essentiel ici est qu’il ne s’agit pas seulement de la nature des mots employés, mais aussi (et surtout) des constructions dans lesquelles ces mots se combinent, dans la mesure où elles déterminent la signification que prennent ces mots : […] les mots “changent de sens” en passant d’une formation discursive à une autre. » (ibid. :102-103)

Dans ces définitions de formations sociales, idéologiques et discursives, il n’est pas question de sujet parlant, qui renvoie à une forme d’individualité. La formation idéologique ou la formation discursive relèvent davantage d’un collectif historiquement situé, dont les contours se dessinent par une relative homogénéité du positionnement idéologique et des conditions de production. Le but visé par Pêcheux est de faire émerger, dans la matérialité de la langue et dans le processus discursif, des conditions idéologiques de production-transformation des rapports de production d’une formation sociale. Le document ou texte n’a pas de pertinence comme unité dans l’AAD, dans la mesure où les processus discursifs d’une formation discursive ne peuvent émerger que dans l’étude d’une pluralité de textes et d’auteurs.

Outre l’individualité du sujet parlant mise de côté, au profit de sa dimension historique et collective dans une perspective marxiste, le sujet psychologique est rejeté au profit du sujet psychanalytique par les apports du freudisme revisités par Jacques Lacan. Cette dimension se traduit dans différents aspects du sujet parlant. D’une part, pour l’AAD, le discours du sujet parlant est empreint de pré-construits, contraint par la formation discursive, sa position et la conjoncture. Le sujet est « produit comme cause de soi » sous l’effet de la détermination de l’interdiscours. Il n’est plus l’origine de l’énonciation et, en outre, il s’origine dans le discours et la formation discursive :

« L’interpellation de l’individu en sujet de son discours s’effectue par une identification du sujet à la formation discursive qui le domine, identification dans laquelle simultanément du sens est produit comme évidence pour le sujet et le sujet est “produit comme cause de soi”. » (Pêcheux, 1975 : 240)

D’autre part, Pêcheux énonce deux principes d’oubli constitutifs du discours d’un sujet : l’oubli n°1, lié à l’inconscient dans un processus de refoulement, qui dessine une zone inaccessible du sens, et l’oubli n°2, lié aux préconscient-conscient, qui rend possible la réflexivité. L’oubli n°1 donne au sujet l’illusion de subjectivité et l’oubli n° 2 rend possible les formes subjectives de sa réalisation. L’AAD propose donc une analyse non-subjective des effets de sens traversant l’illusion de l’effet-sujet, et déplore le manque

91 d’une théorie non-subjective de la constitution du sujet dans sa situation concrète d’énonciateur (Pêcheux, Fuchs, 1975). Si les processus discursifs n’ont pas leur origine dans le sujet, ils se réalisent cependant dans le sujet.

Authier-Revuz (1984, 1995) prolonge ces réflexions sur la dimension psychanalytique du sujet parlant dans son postulat d’hétérogénéité constitutive du sujet parlant. En effet, dans son ouverture aux extérieurs de la linguistique, ou plutôt dans sa reconnaissance de l’ancrage dans des extérieurs de la conception du sujet et de son rapport au langage, Authier-Revuz pose la question de l’autonomie du sujet parlant et de sa maîtrise sur l’énonciation. Elle rappelle l’hétérogénéité constitutive du discours, en faisant référence aux travaux de Bakhtine sur le dialogisme ; le discours est traversé par l’interdiscours, les mots des autres ; tout discours est constitué de préconstruits, orienté ou contraint par les formations discursives. Elle formule la thèse d’une hétérogénéité constitutive du sujet, à partir également de la psychanalyse freudienne relue par Jacques Lacan, entre un sujet conscient et un sujet inconscient ; le sujet est décentré et divisé. Dans cette double hétérogénéité, les contraintes ne sont pas conçues comme extérieures au sujet mais dans un intérieur du sujet parlant. Le sujet comme source de son discours est une illusion pour le sujet lui-même, mais c’est une illusion nécessaire constitutive du sujet ; le sujet n’est pas origine mais effet du discours. L’énonciation est un procès qui n’est pas transparent à l’énonciateur, qui est le lieu non pas d’une intention signifiante consciente mais de négociation de non-coïncidence de son dire et de la construction de l’imaginaire de son autonomie et de sa maîtrise.

La conception historique, collective et psychanalytique du sujet parlant le subordonne, dans son appréhension, à la formation discursive, à l’interdiscours et à des illusions de subjectivité et de sens. Dans les sections suivantes, nous poursuivons l’évolution de ces notions dans cette vision du sujet décentré et divisé, notamment dans les travaux de Maingueneau, Paveau et Charaudeau.