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3.1. L’économie sur France Inter, une variété de genres

3.1.1. Différentes approches et théories des genres

Le genre a été l’objet d’attentions particulières depuis les années 1980 dans divers champs de recherche : énonciation, production et réception de textes, théories en narratologie, analyse du discours, didactique, etc. Dans les diverses approches du genre, on trouve des problématiques récurrentes : le rapport entre genres, modes discursifs et ethos, l’établissement de typologies, la question du rapport entre la forme et le contenu des textes, et celle du rapport entre les contraintes culturelles, sociales et historiques et l’expressivité

148 individuelle dans la production de discours. Un aperçu de ces approches et questions en sciences du langage, – nous n’aborderons pas ici les théories spécifiques à la littérature –, permettra d’expliquer et de justifier les approches adoptées pour l’analyse du corpus.

Les écrits de Mikhaïl Bakthine (1984) – textes d’archives de 1952-1953, non revus par l’auteur, qui nous sont parvenus par l’intermédiaire de Tzvetan Todorov –, ont alimenté les réflexions sur les genres du discours. Bakthine définit les genres du discours en rapport avec des sphères d’échanges, souligne le caractère historique de la formation de genres ainsi que l’hétérogénéité des genres qui va de pair avec la complexité des échanges d’une sphère donnée.

« La richesse et la variété des genres du discours sont infinies car la variété virtuelle de l’activité humaine est inépuisable et chaque sphère de cette activité comporte un répertoire des genres du discours qui va se différenciant et s’amplifiant à mesure que se développe et se complexifie la sphère donnée. » (Bakthine, 1984 : 265)

Il étend la réflexion théorique des genres sur tout échange verbal et définit même les genres plus élaborés, tels que les genres littéraires ou les genres oratoires, par rapport à des genres quotidiens, en établissant une distinction entre genres premiers de l’échange verbal spontané et genres seconds, plus complexes, qui se forment à partir des genres premiers.

« Il importe, à ce point, de prendre en considération la différence essentielle qui existe entre le genre du discours premier (simple) et le genre du discours second (complexe). Les genres seconds du discours – le roman, le théâtre, le discours scientifique, le discours idéologique, etc. – apparaissent dans les circonstances d’un échange culturel (principalement écrit) – artistique, scientifique socio-politique – plus complexe et relativement plus évolué. Au cours du processus de leur formation, ces genres seconds absorbent et transmutent les genres premiers (simples) de toutes sortes, qui se sont constitués dans les circonstances d’un échange verbal spontané. » (Bakthine, 1984 : 267)

Bakhtine évoque, sans toutefois le développer, l’enjeu de la formation historique des genres pour la compréhension de la relation entre langue et idéologie.

« L’interrelation entre les genres premiers et seconds d’une part, le processus historique de formation des genres seconds d’autre part, voilà qui éclaire la nature de l’énoncé (et, tout particulièrement, le problème difficile de la corrélation entre langue, idéologie et visions du monde). » (Bakthine, 1984 : 267-268)

Cette vision historique et idéologique des genres se trouve également dans le cadre théorique de l’AAD, où le genre, dans la définition des formations discursives (Haroche,

149 Henry & Pêcheux, 1971),participe de cette contrainte historique et idéologique, de ce qui peut et doit être dit ; du respect de ces contraintes dépend une part de légitimité du sujet parlant. La relation entre genre et légitimité du sujet parlant est reprise par Maingueneau :

« Le genre fonctionne comme le tiers qui garantit à chacun la légitimité de la place qu’il occupe dans le procès énonciatif, la reconnaissance de l’ensemble des conditions d’exercice implicitement attachées à un genre. » (Maingueneau, 1991 : 24-25)

Du côté de l’ethnographie de la communication ou de la sémiolinguistique, les considérations historiques et de légitimité du sujet parlant font place à des considérations plus pragmatiques d’intercompréhension. Selon Dell Hymes (1980 [1967]), le genre fait partie des composantes de la communication, de ces règles qui régissent le déroulement et l’interprétation de la parole dans une communauté de communication. Dans l’approche sociolinguistique de Charaudeau (2005), le genre est un moule de traitement de l’information, nécessaire à l’intercompréhension des instances de production et des instances de réception.

« Ces genres sont des formes textuelles propres à une situation particulière, ici surdéterminée par le contrat médiatique et les dispositifs propres à chaque support. Ces formes constituent autant de moules de traitement de l’information dans lesquels doit se glisser l’instance médiatique (quels qu’en soient les acteurs) et dont a besoin l’instance de réception (quelle qu’en soit la nature, auditeur, téléspectateur, lecteur) pour se repérer dans son interprétation, faute de quoi l’un et l’autre auraient fort peu de chances de se rencontrer dans la co-construction de l’information. Mais une fois de plus ces formes ne constituent qu’une partie du discours informatif. La surdétermination n’est que partielle, et il reste à l’instance médiatique tout un espace de stratégie pour, en parlant comme Roland Barthes, faire œuvre d’ « auteur » se démarquant du simple « scribe » qu’il serait s’il se contentait de n’être que parfaitement conforme au genre. » (Charaudeau, 2005 : 197-198)

On voit entre ces différentes approches du genre dans les théories du discours, d’une part, et de la communication, d’autre part, se dessiner deux grandes théories du genre : celle basée sur une légitimité socio-historico-idéologique et celle basée sur un fonctionnement de reconnaissance et intercompréhension socio-psycho-cognitive. Mais toutes ces approches convergent quant à la réalité sociale des genres.

Outre cette réflexion sur la formation et le rôle des genres, les études se sont pour partie focalisées sur des questions de typologie et de définition des genres. Ces questions confrontent l’analyste à une appréhension empirique des genres et à une approche théorique loin d’être convergentes. Nam-Seong Lee (2003) distingue trois grandes

150 approches du genre en la matière : l’approche empirique, l’approche préthéorique et l’approche théorique. La dimension empirique des genres est évoquée ou convoquée par de nombreux chercheurs. Cette approche repose sur le constat d’une conscience des locuteurs quant à l’existence ou l’usage de genres : « Les genres empiriques sont, à des degrés divers, présents à la conscience de certains locuteurs. » (Lee, 2003 : 13). Pour Jean-Claude Beacco (1991 :23), les genres empiriques, « vagues modèles de textes », sont même « ancrés dans la compétence communicative des locuteurs » et sont ainsi « actifs ». Selon Jean-Paul Bronckart (1997 : 138), ils sont « à titre de modèles indexés pour les contemporains et les générations ultérieures » dans l’interdiscours. Toutefois, cette approche empirique qui consisterait pour l’analyste à se reposer sur sa propre compétence d’identification ou sur des enquêtes de catégorisation en réception et production, montre des limites : l’hétérogénéité des critères évoqués pour justifier une catégorisation, l’existence de genres et de sous-genres, des textes hybrides ou composites qui relèvent de plusieurs genres. Comme le note Lee :

« lorsqu’on adopte un point de vue descriptif des genres existants, on s’aperçoit qu’il n’y a pas recouvrement entre la définition sociale des genres, qui catégorise des individus inscrits dans des situations, et le point de vue formel, qui regroupe des productions langagières sur la base de marques linguistiques et de fonctionnements discursifs. […] il y a souvent la contradiction entre les classifications savantes et les conceptions populaires des genres » (Lee, 2003 : 13-14).

L’approche préthéorique est celle des praticiens du genre, telle qu’elle apparaît dans des ouvrages descriptifs ou prescriptifs pour des genres institutionnalisés. Lee (2003), dont l’objet d’analyse est le discours éditorial, se réfère pour cette approche aux modes d’emploi et de transmission du savoir dans le monde journalistique : Pratique de

l’information et écritures journalistiques (De Broucker, 1995), Guide de la rédaction

(Voirol, 1995), L’écriture journalistique (Mouriquand, 1997). Lee (2003) évoque, dans cette approche aussi, Charaudeau qui établit une typologie à partir de critères institutionnels. Mais nous considérons cette approche comme une analyse théorique des genres empiriques. Dans l’approche théorique, Lee (2003) convoque notamment Bakhtine, Foucault et leurs théories respectives générales des genres. Foucault inscrit les genres dans la définition de la formation discursive et définit leur rôle dans la mise en forme d’un contenu et dans la légitimité de l’énonciation par le respect de modalités énonciatives.

Sonia Branka-Rosoff (1999) fait également une distinction entre empirie et théorie et propose une typologie des typologies universalistes de genres. Cette typologie des

151 typologies comprend trois volets. Le premier rassemble les typologies des grands secteurs d’activité de la société, tels les genres oratoires de l’Antiquité gréco-latine ou les divisions génériques des productions textuelles dans le milieu politique et dans les milieux professionnels contemporains ; ces typologies reposent sur une abstraction des genres en rapport avec leur fonction sociale. Le deuxième correspond à des classifications transversales basées sur des procédures langagières et cognitives : les fonctions du langage de Jakobson, les visées discursives, les typologies cognitives d’Egon Werlich ou d’Adam, les modes d’énonciation. Le troisième volet évoque de nouveaux types de discours qui mettent en relation institutions et modes discursifs ; on y retrouve l’approche de Charaudeau concernant les discours d’information basée sur des contrats de communication, ou encore celle de Jean-Claude Beacco et Sophie Moirand concernant la didacticité des discours avec la distinction entre discours savant et discours de vulgarisation.

Par ailleurs, différents théories ou concepts ont été élaborés pour aborder les phénomènes d’enchâssement des genres. Bakhtine (1984 [1920-1974]) a établi une distinction entre genre premier, telle la conversation, et genre second, tel le roman, où les genres seconds sont des composites des premiers. Adam (1999) parle d’hétérogénéité compositionnelle des textes avec des régularités au niveau séquentiel des textes. Charaudeau (2005) distingue le contrat de communication de la mise en scène. Et Maingueneau (2007) théorise, pour les genres institués, trois scènes d’énonciation : la scène englobante, la scène générique et la scénographie. Dans ces distinctions apparaissent une dimension générique contraignante et un espace de liberté, de mise en scène et de composition.

Enfin, le rapport entre contrainte et liberté rejoint la question du rapport entre le genre et le style. Bakthine subordonne la stylistique à l’étude des genres. Il établit un lien entre style individuel et genres du discours, une distinction entre des genres plus ou moins « propices au style individuel » (1984 : 268), une distinction entre style individuel et style de la langue, une équivalence enter style de la langue et style d’un genre ; il conclut que l’étude des styles de langue « doit se baser sur l’étude préalable des genres dans leur diversité » (ibid. : 270).

Ce succinct survol des problématiques autour du genre et des différentes approches (non exhaustives) qui en ont été faites montre que le genre n’est pas qu’une simple

152 variable. Dans les usages des marques énonciatives et la formation d’un ethos, le genre peut-être plus ou moins contraignant, laisser plus ou moins de place pour des styles individuels, refléter des formations idéologiques ou des pratiques institutionnelles. Nous considérerons la variable « genre » comme une contrainte institutionnelle, historiquement située, que s’approprie le sujet parlant individuel par sa compétence communicative de sujet collectif, laissant place à une dimension d’expressivité ; le sujet parlant dans son positionnement idéologique informe toutefois, de manière consciente ou non consciente, la mise en scène du genre et le choix du genre. Nous envisageons le genre, espace de contrainte et de liberté, comme un lieu de mise en concurrence, ou de conjugaison, des différentes dimensions du sujet parlant : le sujet collectif qui se plie au contrat de communication, le sujet individuel qui met en scène son projet de parole dans le cadre du contrat, le sujet historique et idéologique qui oriente ou laisse orienter ses choix génériques et scénographiques par un positionnement idéologique. L’enjeu de l’analyse des marques énonciatives et de l’ethos des locuteurs sera d’établir des liens entre leurs variations et les contraintes de genre, l’expressivité individuelle et le positionnement idéologique.

Pour percevoir les contraintes institutionnelles et la place laissée à l’expressivité du sujet individuel, nous analyserons les genres représentés dans le corpus par des approches multiples. Nous partirons d’une approche empirique, confrontée à une approche préthéorique de manuels de journalisme pour identifier les genres ; leur présentation sera affinée par l’approche théorique de Charaudeau (2005) qui rapproche des paramètres institutionnels et énonciatifs dans sa typologie. Ce premier ensemble d’approches reste très institutionnel et, comme nous le verrons, met au centre de la réflexion les questions de dispositifs et d’engagement énonciatif. Pour démêler les enchâssements de genre et de types de discours, nous analyserons les textes du corpus à l’aide des distinctions de Maingueneau (2007) entre les trois scènes d’énonciation : la scène englobante, la scène générique et la scénographie. Nous complèterons la présentation des genres du corpus par une analyse des différents degrés de préparation des discours oraux ; ces considérations relèvent en partie de l’analyse des dispositifs qui font partie des paramètres de distinction des genres médiatiques selon Charaudeau.

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