1.3.4. Le cas de Rue des entrepreneurs
1.3.5.3. Un débat toujours actuel
Plus récemment, le débat perdure. « L’économie devient-elle une science dure ? », tel est le titre d’un colloque qui s’est tenu à Paris en 1992. Les contributeurs n’ont pas donné de réponses tranchées (d’Autume et Cartelier, 1995). Selon Edmond Malinvaux (1994), l’économie s’est rapprochée des sciences dures ; ce mouvement est « irréversible mais achevé ». Le rapprochement se manifeste par l’usage de données quantifiées, de procédures économétriques, de formalisations et déductions mathématiques. La mathématisation du champ frôle même un excès de formalisation et une forme d’ésotérisme (Malinvaux, 1994 ; Varian, 1994). Cependant, la science économie ne peut atteindre l’objectivité des sciences de la nature parce que « les phénomènes sont complexes, moins permanents que dans la nature et plus difficile à isoler » (Malinvaux, 1994 : 13). D’autre part, tous les phénomènes économiques ne se prêtent pas à une méthodologie expérimentale semblable à celle des sciences dites « dures » : si la
50 macroéconomie se laisse appréhendée par des théories objectives et des calculs économétriques, ce n’est pas toujours le cas en microéconomie où les théories reposent sur des systèmes d’hypothèses. Par ailleurs, dans son argumentation, Malinvaux distingue la science économique, qui vise l’explication objective des phénomènes économiques, des discours économiques sur la société qui ont une dimension interprétative. Dans certains domaines périphériques de l’économie, tels que l’histoire de l’économie ou l’économie du travail, explication et interprétation se mêlent.
Pour Hubert Brochier (1995), l’économie est « une science positive et normative ». Il souligne, lui aussi, les efforts méthodologiques du XVIIIe siècle au XXe siècle pour faire de l’économie une science « répondant à des critères de faits et de vérité » (ibid. : 38). L’économie positive est ensuite la base des décisions de politique économique, alimentées par de préoccupations normatives. Brochier fait le constat suivant :
« la discussion économique est sans cesse nourrie d’un mélange serré d’arguments positifs et de préoccupations normatives. En fait, on voit bien que l’on ne peut pas du tout imaginer une science économique entièrement contemplative et désintéressée (comme on peut le dire, par exemple, de l’astrophysique), car elle perdrait l’intérêt vital qu’elle présente pour les hommes et les Etats. Tout ce qui relève de l’Economie, y compris les théorisations les plus abstraites, est considéré en fonction de ses conséquences pragmatiques. » (Brochier, 1994 : 39)
Il souligne également que le terme de « normativité » pour le qualifier l’économie recouvre des notions différentes : les recommandations politiques, les prescriptions en micro-économie, le caractère idéologique de théories économiques, des critères éthiques, un système de représentation agissant sur le fonctionnement social. Il invite à assumer la normativité de l’économie.
Olivier Favereau (1995) montre les failles des modèles théoriques économiques. Il explique qu’en l’absence de faits naturels dans la science économique (contrairement à la physique), la science économique construit des modèles et des données statistiques qui ont par la suite valeur équivalente à celle des faits et des lois. Ces modèles ont de plus « un biais anti-réaliste […] lié à la séparation historique, au sein, de la science économique dominante, entre modélisation de la rationalité (individuelle) et modélisation de la coordination (interindividuelle) » (ibid. : 132).
Alors que le caractère positif de l’économie montre ses limites et ses failles, Hal Varian (1994) propose à la suite de Keynes de considérer l’économie comme une science
51 de l’action. A ce titre, il serait plus pertinent de comparer l’économie à l’ingénierie plutôt qu’à la science physique. Dans cette perspective, la théorie économique est subordonnée à la politique économique et peut être défendue selon son utilité vis-à-vis de cette politique :
« la contribution de la théorie économique à l’économie devrait être mesurée par les contributions que la théorie économique apporte à la compréhension et à la conduite d’une politique économique. » (Varian, 1994 : 118)
Les modèles théoriques ne sont pas des buts en soi. Varian relativise l’importance des débats méthodologiques : « Pour une science de l’action, il n’y a aucun modèle de méthodologie à partir duquel établir une analyse » (ibid. : 119)
En conclusion de cette revue historique et de ces points de vue actuels sur la science économique, nous constatons une variété d’influences et d’approches ; certaines font tendre la science économique à un rapprochement des sciences naturelles, d’autres la conçoivent comme une théorie de l’action, d’autres encore lui font assumer sont caractère normatif et son usage des représentations. Des travaux en analyse du discours mettent en lumière l’inscription discursive de ces approches. Plusieurs études, sur le discours néolibéral (Guilbert 2007, 2011, 2013) ou patronal (Garric et Léglise 2008), soulignent les traits naturalistes qui renvoient à la tradition de la science physique ; ce type de discours est marqué notamment par l’emploi de modaux aléthiques pour décrire le fonctionnement de l’économie et ses lois et par des expressions d’évidence. Mais on trouve également l’emploi de nombreux déontiques qui rendent le discours normatif. Si le caractère naturaliste ou normatif de discours économistes a été mis en évidence par plusieurs études, à notre connaissance, aucune ne met en lumière des habitus discursifs d’économistes en lien avec la théorie de l’action ou l’économie comme représentations. Dans les analyses énonciatives, peut-on trouver des empreintes d’une théorie de l’action ? Y a-t-il un travail des métaphores ou autres représentations de l’économie ? Lors des analyses, nous serons attentifs à ces différentes approches dans la recherche des habitus discursifs. Nous pouvons déjà supposer qu’un discours économique naturaliste n’aura pas le même rapport à l’expression de la subjectivité qu’un discours inspiré par la théorie de l’action et basé sur des représentations.
Le champ du discours économique ainsi balisé, le choix des émissions de notre corpus arrêté, nous pouvons procéder à la présentation du corpus.
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