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L'ENDÉMIE OPHIDIENNE
DES PLANTATIONS DE COTE-D'IVOIREPar J.-P. CHIPPAUX (*) & C. BRESSY (**) (***)
INTRODUCTION
La Côte-d'Ivoire est un pays d'Afrique occidentale de 322
463
km2 compris entre les 5e et 10e degrés nord et les 3e et 8e degrés ouest. La côte sud de ce carré de 600 km de côté s'ouvre sur le golfe de Guinée.Le sud du pays est constitué de plaines forestières, le nord de plateaux savanicoles dont
l'altitude
moyenne est de 200 m.L'économie ivoirienne est basée sur l'agriculture. Nous pouvons arbitraire- ment diviser celle-ci en deux secteurs :
i) Les plantations agro-industrielles. Ce sont en majorité de grandes exploi-
(*) Institut Pasteur de Côte-d'Ivoire, B. P. 490, Abidjan; adresse actuelle : 63, Le Cor-
busier, 11008 Marseille.
(**) Service Médical S. A. P. H., 01 B. P. 1322, Abidjan.
(* ) Séance du 13 mai 1981.
tations utilisant
essentiellement unemain-d'œuvre
masculine. Leur principalecaractéristique
est de modifier le faciès écologique du sited'implantation.
La régionlagunaire,
au sud-est de laCôte-d'Ivoire,
estsurtout
concernéepar
cetype
de culture.2) Les plantations villageoises.
Réparties
sur l'ensemble du pays, ellesutili-
sent aussi bien le concours des hommes que des femmes. Les cultures vivrières,de
petites
surfaces,jouxtent directement
le village lui-même. Les cultures com- merciales, café, cacao dans le sud, coton dans le nord et riz surtout
leterritoire,
de dimensions plusimportantes,
sont en règle plus éloignées du vil-lage. Elles
forment
une découpe à l'emporte-pièce dans la brousse environ-nante.
Dans ces deux modèles agricoles le
serpent
joueun
rôleimportant, variable
en fonction du
statut
écologique des différentesplantations
envisagées. Nous nous proposonsd'étudier
le risque ophidien spécifique de chacune.MATÉRIEL ET MÉTHODES
Nous avons prospecté les différents
types
deplantations
représentées enCôte-d'Ivoire
ettout particulièrement
celles quiintéressent
la région du sud-est prochesd'Abidjan
(cartei).
Les captures de serpents ont été effectuées de 1974 à 1979 selon
deux méthodes :
1) La chasse systématique (BARBAULT R., 1971) a été rare. Elle nécessite une destruction de la
plantation
par carrés de dimensions pré-établies. Lorsque cela a été possible, cette méthode nous a servi de contrôle pour apprécier la validité de la suivante.2) Les récoltes au gré des rencontres homme/serpent ont été obtenues dans
toutes
les exploitations. Si elles nepermettent
pas de préciser la densité de serpents à l'hectare, nous avons pu établir la composition des peuplements ophidiens propre à chaquetype
de culture, et la comparer à celle de brousse(fig. I à 3).
Parallèlement nous avons cherché à connaître la fréquence des morsures de serpents. Dans les entreprises agro-industrielles, disposant d'infirmerie, nous n'avons
tenu
compte que des accidents detravail.
Ailleurs, dans les plantations villageoises, nous avons utilisé les résultats d'une enquête nationale (CHIP-PAUX
J.-P.
et BOPPE J.-L., en cours de rédaction) et ceux obtenus dans deux villages de référence : Adiopo Doumé en bordure lagunaire et Akoupéen zone forestière (CHIPPAUX
J.-P.,
en cours de rédaction).RÉSULTATS
A) Secteur agro-industriel (tableau I)
i)
Les plantations de bananes (fig. 3)Quatre
d'entre
ellesont fait l'objet d'une
prospection prolongée. Une dizained'autres ont
étépartiellement
sondées en vued'un
contrôle.a) Niaho Bédisso est une vieille
plantation.
Effectuées au cours de2 périodes, 1975 (CHIPPAUX
J.-P.,
COURTOIS B. & DOUCETJ.,
1975) et 1979, les récoltes nousont rapporté un
millier de spécimens ; 70 ha sont cultivés avec le concours de 140 manoeuvres. Le paillagepermet d'expliquer
laproportion importante
de Causus maculatus, vipéridé semi fouisseur peu dangereux. Une épaisse couche de feuilles est disposée sur 50 cm dehauteur
sur le solpour permettre
larétention
d'eau.b) Aké Béfia, ancienne
plantation,
plus ou moins abandonnée, est en coursde
restructuration
etd'extension
lors descaptures.
Voisine de la précé- dente, nous avonsconstaté
que la forêtavait
repristous
sesdroits
: la composition de la faune, moins densequ'à
Niaho Bédisso,était d'une
grandevariété
et larépartition
équilibrée.c) Tamskro a été exploitée et prospectée selon des techniques identiques à
celles utilisées
pour
Aké Béfia. La différence essentielle réside en ce quecette
plantation appartient
à un autre bloc forestier : celui d'Aboisso. Malgré cela la composition de la faune ophidienne esttout
à fait comparable.d) Adiopo Doumé est voisine de
l'Institut
Pasteur. Les sondages ont été réguliers au cours des années 1974 à 1979 (COURTOIS B., non publié). C est une ancienneplantation
drainée et arrosée à la lance en cas de nécessité (grande saison sèche). L'écoulement d'eaupermanent
explique la présence de 60 à70 % de serpents aquatiques ou piscivores.
La diversité des techniques agricoles, propres à chaque bananeraie, contri- bue largement aux variations enregistrées dans la composition de la faune ophidienne de chacune d'elles. La densité y est toujours
importante,
dépassant largement 35 serpents à l'hectare. L'importance de la main-d'œuvre (2 manœu- vres par hectare) explique la morbidité considérable trouvée dans cetype
deplantation.
TABLEAU 1
Morsures de serpents dans les différents types de plantation
de Côte-d'Ivoire.
Densité Nombre de cas Morbidité/
Plantations d'ouvriers moyen/an 100 ooo agriculteurs/
(km2) estimés an
Hévéas 40 200
Palmiers 23 55 36o
Bananiers 200 3 450 4 300
Cocotiers 20 35 400
Ananas 25 11 420
Cannes à sucre 25 20 300
Café-cacao (forêt) 70 900 70
Autres commerciales (forêt)
...
60 100 55Commerciales (savane)
....
60 à 80 100 45Vivrières (forêt) go à ioo 3 000 200
Vivrières (savane)
...
90 à ioo 1 000 1102) Les plantations de palmiers à huile (fig. 3)
Toujours plus étendues, les techniques agricoles y sont identiques d'une exploitation à
l'autre.
Ceci conduit à un faciès écologique homogène compa- rable entre toutes les palmeraies.Les fruits de palme
attirent
les rongeurs et les espèces ophidiennes ren- contrées sont largement prédatrices de cette faune. La densité de serpents est probablement 10 fois moindre qu'enplantation
de bananes. Du moins, les rencontres hommes/serpents y sont-elles dix fois moins fréquentes. La morbi- dité montre un parallélisme rigoureux avec la fréquence des récoltes deserpents.
3) Les plantations d'hévéas (fig. 3)
Basées sur les mêmes principes agricoles que les palmeraies, la population d'ophidiens y
apparaît
plus faible encore. La composition de la faune y est également homogène et comparable d'uneplantation
à l 'autre.Les 4
plantations
prospectées ne nousont apporté qu'un
nombrerestreint
de serpents. Il semble d'ailleurs que l'accroissement du
traitement
(engrais chi-miques et insecticides)
ait
conduit à une diminution progressive des captures.Par
contre, la morbidité est stablepour
les années considérées.4) Les plantations de cocotiers (fig. 3)
Les serpents
y
sont rares dans l'ensemble, lavariété
de serpent est faible etles morsures
proportionnellement
nombreuses nepeuvent
pastoutes
êtrerat-
tachées à uneactivité
agricole précise. Lestas
de coques, aprèsextraction
du coprah,constituent
àn'en point
douter, un abripour
de nombreuses espèces.5) Les plantations
d'ananas
(fig. 3)Dépourvu de feuillage, ce
type
deplantation
ne semble pas compatible avecl'installation
de colonies ophidiennes.Tout
se passe comme si les serpents nefaisaient qu'y
passer.Par
contre, àproximité
des hangars de stockage et des usines de mise en boîte, de nombreuses espèces serencontrent, attirées par
un ensemble de chaînes alimentaires complexes.6) Les plantations de cannes à sucre
Culture récente,
fortement
mécanisée, le profil écologique de cesplantations
se rapproche de celui des
plantations d'ananas.
Nousn'avons
que peu de ren- seignements concernant cetype d'exploitation.
Les serpents rencontrés appar-tiennent
à des espècesubiquitaires
qui ne semblent pas spécialementattirées par
les cannes à sucre.B) Secteur villageois
1) Les plantations commerciales (fig. 2)
a) Café-cacao. — La densité de serpents y
apparaît identique
à celle de forêt ainsi que la composition spécifique des peuplements. La morbiditépar
contre y est plus élevée en raison de la présenced'une activité
humaineimportante.
Certains
travaux
sontnaturellement
plus exposés commepar
exemple le net- toyage de laplantation
qui a lieu en saison sèche.b) Riz. — Les risques
apparaissent
différents en rizières de montagne(sèches) et en rizières inondées. Cela
tient
moins à une différence depopulation
ophidiennequ'à
latechnique
agricole elle-même.En
effet les serpents se cachent volontiers sousl'eau
où ils sesentent
àl'abri
et entout état
de cause ysont moins facilement repérés. Les espèces rencontrées sont
surtout batracho-
phages et piscivores dans l'ensemble, peu dangereusespour
l'homme.Para-
doxalement, ony trouve fréquemment
Bitis nasicornis, vipéridé mammalo- phage dangereux.c) Coton.
— Les espèces, savanicoles, capturées sont peu nombreuses mais
de
répartition
spécifique équilibrée. La morbidité y est proche des autres plan-tations
villageoises.2) Les plantations vivrières (fig. 1)
De
très petites
surfaces,faisant partie intégrante,
laplupart
du temps, duvillage, il est impossible d'en distinguer la composition taxonomique de celle du village. Les espèces sont « familières »
attirées par
l'homme. La morbidité est variable en fonction des grandes régions climatiques : forêt, lagune, montagne, savane arborée et soudanienne (tableau II).TABLEAU II
Estimation de l'endémicitédes morsures de serpents
en Côte-d'Ivoire en 1980.
Morbidité Nombre Nombre
Régions Population moyenne/ de cas de décès
100 ooo habitants estimés/an estimés/an
Abidjan-ville 1 000 000 10 100 0,3
Forêt lagune 1 000 000 230 2 300 23
Forêt 1 950 000 195 3 8o5
Forêt montagne 700000 200 1400 14
Savane arborée 2 450 000 190 4 655 46,5
Savane 800 000 130 1 040 31,2
Ensemble de la
Côte-d'Ivoire...
7 900000 168 :3 3°° 191,1-
'lPar
contre, le type deplantation
(manioc, mil, sorgho, igname, etc.) ne semble pas influer sur les risques de morsures.En forêt la morbidité ophidienne liée aux activités agricoles est d'environ
250 morsures pour 100
000
agriculteurs. En savane elle serait de 100 à 150 mor- sures pour 100 000 agriculteurs.COMMENTAIRES
Les morsures de serpents sont la conséquence d'une rencontre homme/
serpent que nous ne pensons pas fortuite. La présence des deux antagonistes ensemble au même moment mérite
d'être
analysée dans ses deux aspects.L'étude
des activités humaines et ophidiennesportant
sur des considéra-tions économiques, démographiques, écologiques et zoologiques permet la mesure du risque de morsure et de ses suites. La prévention de l'envenima- tion, voire de la morsure elle-même, est dès lors envisageable.
Dans l'ensemble, les
plantations
industriellesmontrent
toutes unerupture
avec le milieu environnant.
— Certaines
constituent
un nouveau biotope propre à une colonisation spé- cifique. A cet égard, les bananeraies sont un exemple admirable. Chaque planta- tion possède sesatouts
propres. Les peuplements sont donc remarquablement variables d'uneplantation
àl'autre
en fonction du mode de culture et d 'entre- tien, de la région, de l'ancienneté, etc.— Les palmeraies aboutissent à un phénomène plus courant. La population ophidienne semble déterminée
par
unfacteur
commun à toutes les plantationsde palmiers à huile. Nous pensons qu'il
s'agit
de la fréquence des rongeurs conduisant à un équilibreparticulier
des serpents mammalophages.Les
autres plantations
ont un effet répulsif dû vraisemblablement à l'absence de conditions adéquates àl'installation d'un
peuplement et à l'usageabondant
deproduits
chimiquesd'entretien.
Cesplantations
sont des lieux depassage. On y
rencontrera
à l'occasion des espècesvenant
des secteurs voisins.A ce propos, soulignons que les serpents sont
territoriaux,
et que l'on ne leur connaît pas de migration. L'exempletypique peut
en être donnépar l'ananas.
— Les
plantations
vivrières, de même que le village etses dépendances conduisent aussi à une solution de continuité avec le milieu voisin. Les ser- pents rencontrés sont proches de l homme et sa présence ne le dérange pas.
Les espèces sauvages sont accidentellement rencontrées dans ces lieux.
Les
plantations
de café-cacaoreprésentent
une exception. Les peuple- ments ophidiens qui s'ytrouvent apparaissent
semblabes à ceux de la forêt voisine.La gravité des envenimations est globalement la même quel que soit le secteur agricole considéré. Sans doute, en savane, la
létalité
est-elle plus élevée ainsi que laproportion
de morsuresentraînant
des troubles cliniques impor-tants
(enparticulier
les syndromes hémorragiquesdont
Echis carinatus est responsable) (fig. 5).La morbidité en
plantations
agro-industrielles est liée auxplantations
elles-mêmes ou du moins aux cultures représentées. Nous en donnons une éva- luation globale pour la Côte-d'Ivoire (tableau I).
En secteur villageois un tel calcul est plus complexe et exposé à des erreurs dues aux variations d'une localité à
l'autre,
d'une région àl'autre.
En forêt on peut estimer à 4 000 caspar
an le nombre de morsures seproduisant
au cours d'une activité agricole villageoise et 1 100 en savane. La population agricole (15-40 ans) active est d'environ 2,5 millions de personnes, soit une morbiditéde 200 cas pour 100 000 agriculteurs.
Ainsi, chaque année, 8 700 morsures se produisent au cours
d'activités
agricoles, dont plus de 40 010 ont lieu dans le secteur agro-industriel.
RÉSUMÉ
Les auteurs décrivent la composition de la faune ophidienne dans différentes
plantations.
Par
ailleurs, ils ont étudié la morbidité spécifique des morsures de serpent dans ces différents secteurs agricoles.Ils
montrent
que lesplantations
agro-industrielles provoquent un boule- versement écologique susceptible de modifierfortement
la composition despeuplements de serpents.
Par
contre, lesplantations
villageoises sont en par- faite symbiose avec le milieuenvironnant
(brousse ou village).La morbidité
apparaît
très lourde dans certaines grandes exploitations,jusqu'à
10 fois supérieure à la morbidité des villages voisins, liée en général à une grande densité de serpents et de manœuvres.La gravité y reste faible,
tout
àfait
comparable à celle des envenimations déclarées dans les autres secteurs agricoles, ou mêmeapparaissant
au coursd'activités
indépendantes de l'agriculture.Mots-clés : ACCIDENTS DU TRAVAIL, ÉPIDÉMIOLOGIE, ENVENIMATIONS, SER- PENTS.
SUMMARY
The ophidian endemia in some
plantations
of Ivory Coast.
Authors describe
the
taxonomic composition of snake populations in someplantations
of Ivory Coast.In these areas, hazards of snake bites has been studied.
They show
that
in extensive farming ecological conditions are strongly chan- ged inducing modifications intothe
snake populations. In rustic farming area ecological conditions do not change with those ofthe
bush or village surround-ing.
Snake bites in some extensive farming are
ten
times more frequentthan
in village or
rustic plantations
around them. This is linked to the snakes and farmers densities which are different in eachplantation.
Letality
is weak as in envenomations declared during anyother
activities Key-words: EPIDEMIOLOGY, ENVENOMATIONS, SNAKES, INDUSTRIAL INJURIES.BIBLIOGRAPHIE
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