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LE MODE DE VIE IMPÉRIAL

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Academic year: 2022

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Dans le mode de vie impérial qui est le nôtre, à ce stade avancé du capitalisme marqué par l’impératif de la croissance, les moindres détails du quotidien, la construction de notre identité comme société et comme individus, tout repose sur la constitution d’un ailleurs où nos entreprises exploitent la force de travail comme elles ne peuvent le faire ici, et où nous faisons disparaître nos déchets et fructifier nos surplus.

Cette dynamique impériale est alimentée au quotidien par mille désirs anodins : l’acquisition d’un véhicule neuf grâce au crédit facile, la consommation de fruits et de légumes exotiques ou hors-saison, l’achat d’un ordinateur plus performant. Des habitudes qui ne sont plus l’apanage des pays dits « développés », mais que les pays non occidentaux adoptent aussi, accélérant et exacerbant à leur tour les inégalités et l’externalisation des conséquences écologiques et sociales de cette logique dévastatrice. L’humanité et la biosphère atteignent aujourd’hui leurs limites et ne pourront bientôt plus fournir l’ailleurs qui nous permet de maintenir ce train de vie à l’origine des crises écologique, économique et politique. Les tentatives de remédier à ces crises pour préserver ce mode de vie se multiplient, mais n’est-ce pas ce dernier qui pose justement problème ?

Ulrich Brand et Markus Wissen enseignent

respectivement à l’université de Vienne et à la Berlin School of Economics and Law (HWR). Depuis une trentaine d’années, ils mènent des recherches sur la crise écologique, tout en étant engagés dans divers projets politiques. Ils ont notamment tous deux travaillé à la fondation Rosa-Luxemburg.

29,95 $ / 20 €

978-2-89596-394-3

ULRICH BR AND E T MARK US WIS SEN LE MODE DE VIE IMPÉRIAL

LE MODE DE VIE IMPÉRIAL

ULRICH BRAND MARKUS WISSEN

 |  Humanités

Vie quotidienne et crise

écologique du capitalisme

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LE MODE DE VIE IMPÉRIAL

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Ulrich Brand et Markus Wissen

le mode de vie impérial

Vie quotidienne et crise écologique du capitalisme

Traduit de l’anglais par Nicolas Calvé Préface d’Éric Pineault

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© Ulrich Brand et Markus Wissen

Titre original : Imperiale Lebensweise. Zur Ausbeutung von Mensch und Natur im globalen Kapitalismus

Oekom, 2017

Titre de l’édition anglaise : The Imperial Mode of Living: Everyday Life and the Ecological Crisis of Capitalism, traduction de Zachary Murphy King

Verso, 2021

© Lux Éditeur, 2021, pour la présente édition www.luxediteur.com

Dépôt légal : 3e trimestre 2021 Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives nationales du Québec ISBN : 978-2-89596-394-3

ISBN (epub) : 978-2-89596-395-0 ISBN (pdf) : 978-2-89596-396-7

Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.

La collection « Humanités » prolonge dans le domaine des sciences l’attachement de Lux à la pensée critique et à l’histoire sociale et politique. Cette collection poursuit un projet qui a donné les meilleurs fruits des sciences humaines, celui d’aborder la pensée là où elle est vivante, dans les œuvres de la liberté et de l’esprit que sont les cultures, les civilisations et les institutions.

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P R É F A C E

Un impérialisme ordinaire

par Éric Pineault

L

a grande majorité des personnes qui liront ce livre habitent un lieu privilégié. Pour elles, en fait, le lieu est un privilège. Dans ce lieu se déploie un mode de vie qui repose sur un impérialisme tout aussi banal qu’in­

visible. Ce mode de vie impérial est inclusif. Il n’est pas l’apanage des seules élites capitalistes. Il déborde le 1 % pour englober une part considérable du salariat des sociétés les plus prospères, de même que les classes moyennes qui émergent dans certains pays du Sud. Ce mode de vie est plébiscité chaque jour par mille désirs anodins : c’est l’achat d’un véhicule utilitaire sport (VUS) neuf grâce au crédit facile, c’est le plaisir de rouler sur un boulevard asphalté vers un commerce de grande surface où l’on trouvera en abondance et à prix dérisoires des fruits et des légumes frais en provenance des quatre coins de la planète, c’est l’habitude de remplir son panier de poisson et de viande issus de l’élevage industriel ou celle d’acheter au passage quelques vêtements confectionnés dans un atelier de misère d’Asie, c’est le fait de trouver tout à fait normal de posséder des appareils électro­

niques constitués de métaux rares et de minéraux cri­

tiques, extraits dans des conditions abominables par des ouvriers anonymes. Qu’on fasse ses emplettes dans une

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8 Le mode de vie impérial

grande surface à bas prix où les conditions de travail sont misérables et indignes ou qu’on fréquente une enseigne qui se vante de bien payer ses employés, cela n’affecte en rien cette vérité : la satisfaction des besoins qu’on tient pour élémentaires et légitimes repose sur une infrastruc­

ture d’exploitation impérialiste qui est vaste, massive et… imperceptible. L’objectif de ce livre est de rendre cette infrastructure visible. De révéler par quelles formes matérielles et symboliques notre quotidien dépend de ce que les auteurs qualifient de « processus d’externalisation des coûts », des conséquences et des souffrances propres à notre mode de vie. Et de saisir ce processus comme une réalité à la fois sociale et écologique.

La thèse défendue en ces pages tient en une pro­

position : ce qui fait l’ordinaire de nos vies dépend de la constitution d’un ailleurs où sont puisés les maté­

riaux bruts qui nourrissent la machine de la croissance du capitalisme avancé. Nos entreprises s’y livrent à des activités productives selon un taux d’exploitation de la force de travail qui serait difficile à imposer aux travail­

leurs d’ici, nous y envoyons nos déchets et notre pollu­

tion, nous y investissons nos surplus pour qu’ils gonflent.

L’externalisation de ces contraintes et de ces contradic­

tions écologiques et sociales n’est pas un accident. Elle est une caractéristique fondamentale de notre mode de vie, et c’est pour cette raison qu’on le qualifie d’« impé­

rial ». Telle une source d’eau, cette externalisation épouse la moindre cavité, elle suit le chemin de la moindre résis­

tance, et en ce sens elle s’articule à tous les rapports de pouvoir constitutifs de l’ordre impérial. Elle est intersec­

tionnelle, mobilisant les inégalités entre les classes et entre les sexes ainsi que le racisme. Bref, elle exploite,

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préface 9

renforce et organise toutes les discriminations possibles pour mieux reproduire le système économique qui s’en abreuve. La plantation qui produit l’huile de palme de votre Nutella est un désastre écologique ainsi qu’un lieu de prolétarisation et de surexploitation de la force de tra­

vail, mais elle s’inscrit aussi dans un système qui s’appuie sur les inégalités entre les sexes et, surtout, entre les groupes ethniques en réduisant une partie des travail­

leurs de la plantation, majoritairement des migrants et des femmes, à l’esclavage pour dettes.

L’argument d’Ulrich Brand et Markus Wissen, c’est que cette externalisation n’est pas qu’un fardeau imposé au loin à des populations étrangères : elle est aussi la condition de l’extension à l’infini de la capacité d’agir des personnes qui habitent les centres, les lieux privilégiés.

Cela signifie que la majorité de la population des sociétés capitalistes avancées participe à des degrés divers au mode de vie impérial, qu’elle en profite, et ce, indépen­

damment des hiérarchies, des discriminations et des conflits qui traversent ces sociétés. Dans ces sociétés, les émancipations (du travail manuel, de la subsistance, du temps servile, des distances, du rapport productif à la nature, de la pollution) ont eu pour conditions de possi­

bilité l’externalisation ou l’exportation des servitu des économiques et de leurs conséquences écologiques, c’est­à­dire l’extension du processus de production et de reproduction de ces ailleurs. Les auteurs voient dans la période historique dite « fordiste », qui correspond aux Trente Glorieuses de 1945 à 1975, le moment de consti­

tution de ce mode de vie impérial. Ce dernier émerge ainsi de l’âpre lutte des classes qui a opposé le travail et le capital pendant la première moitié du xxe siècle. Un

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10 Le mode de vie impérial

conflit déchirant et déstabilisant pour les sociétés capita­

listes, qui a trouvé sa résolution non révolutionnaire dans un compromis autour d’un partage des fruits de la croissance, c’est­à­dire d’une certaine égalisation des conditions économiques et d’une reconnaissance de la légitimité des institutions de classe des travailleurs, tels les syndicats et les partis ouvriers. Or, argumentent Brand et Wissen, la stabilité « progressiste » qui caracté­

rise les sociétés capitalistes pendant cette période n’a été possible que parce que ses conflits et ses contradictions ont été exportés dans le contexte d’un nouvel ordre impérial. Je laisse le lecteur découvrir comment la crise particulière des années 1970 et le néolibéralisme qui lui a succédé sont venus bouleverser et moduler ce rap­

port impérial sans pour autant casser la logique de l’externalisation.

Faire de cette logique d’externalisation le fondement de l’ordre capitaliste, plutôt qu’un simple moyen, est un des apports les plus importants de cet ouvrage à la théo­

rie critique. Pour élaborer leur théorie de l’externalisa­

tion, Brand et Wissen se sont inspirés d’une tradition critique qui, en Allemagne, remonte à l’opus magnum de Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, paru en 1913. Marginalisée pendant des décennies, l’œuvre de Luxemburg a été redécouverte par les écoféministes et les féministes marxistes allemandes des années 1980 et 1990, telles que Maria Mies. Selon ces autrices, le capitalisme se constitue d’abord en instaurant une frontière entre l’in­

térieur et l’extérieur. L’intérieur est le lieu des rapports d’exploitation et de la lutte des classes classiques. Or, selon elles, celui­ci est incapable d’assurer sa propre reproduction, qui repose aussi sur les ailleurs que sont

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préface 11

l’espace domestique (où s’échinent les femmes), les colo­

nies, la nature, etc.

Comme le lecteur le constatera dans l’épilogue, cet argument a soulevé une controverse au sein de la gauche allemande. Tous et toutes dans le même bateau ? Ouvriers, vendeurs précarisés, gestionnaires, ingénieurs et PDG unis dans un seul et même mode de vie impérial ? Tous et toutes également complices ? Une telle idée a fait sour­

ciller beaucoup de monde. Les luttes pour le progrès social au cœur de l’empire sont­elles vraiment condam­

nées à reproduire des relations impérialistes ? Un gain ici (au Québec, en France) repose­t­il nécessairement sur un transfert des contraintes en Afrique, au Maghreb ou en Haïti, par exemple ? Ou vers nos ailleurs « intérieurs » que sont les territoires habités par les peuples autoch­

tones d’Amérique ou les quartiers habités par des per­

sonnes immigrantes ? Je vous laisse découvrir la façon dont Brand et Wissen s’inscrivent dans ce débat. Je tiens cependant à souligner qu’une partie de leur réponse me paraît centrale pour une théorie critique du capitalisme avancé d’aujourd’hui. Si l’externalisation est constitutive de tout rapport d’exploitation capitaliste, si elle est, comme l’argumente Luxemburg dès 1913, une condition nécessaire au processus d’accumulation et d’expansion économique, le mode de vie issu des conflits ouvriers, du progrès social et de la croissance capitaliste ne peut pas être universalisé. Car, et on le voit bien avec la montée en puissance de la Chine, il arrivera un temps où il n’y aura plus d’ailleurs. Cette perspective est l’essence même de la crise écologique. Le mode de vie impérial est un pri­

vilège ; il repose sur des inégalités structurelles qui, en conséquence, doivent exister. Souhaiter la fin de

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12 Le mode de vie impérial

l’impérialisme, c’est souhaiter la fin d’un mode de vie auquel la majorité de la population du Nord est profon­

dément attachée, dans lequel elle a été socialisée, qui a façonné non seulement ses attentes et ses espoirs, mais aussi ceux des peuples qui en sont exclus.

Ce livre de Brand et Wissen fait ainsi partie d’un renouveau de la pensée critique dans le monde germano­

phone, renouveau dont les acteurs pensent les contradic­

tions socioécologiques du capitalisme à partir de l’hypothèse de la décroissance.

Je conclus cette préface en soulignant les implica­

tions de cet ouvrage pour les mouvements et les gens qui promeuvent un projet de transition écologique. Souhai­

ter une écologisation du système où les structures et les attentes matérielles des sociétés les plus riches seraient maintenues est tout à fait possible, mais seulement au prix d’un renforcement et d’une exacerbation de l’exter­

nalisation impérialiste. Le privilège d’une transition rapide vers une société carboneutre où tout change sur le plan technologique et énergétique sans que rien ne change en matière de rapports de production et de consommation ne ferait que consolider les inégalités écologiques et biophysiques planétaires qu’analysent Brand et Wissen. Et, comme en écologie tout est lié, l’ex­

ternalisation des contraintes environnementales résul­

tant de notre transition vers la carboneutralité finira par nous revenir de ces ailleurs sous la forme d’une crise sociale et écologique multiforme et démultipliée. En fait, argumentent Brand et Wissen, ces conséquences se font déjà sentir, comme en font foi les tensions qui montent en Allemagne autour de l’accueil de réfugiés climatiques.

Leur ouvrage se veut donc une invitation à situer la

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préface 13

réflexion sur une transition juste dans une remise en question du mode de vie impérial. La première étape de cette réflexion est de prendre la pleine mesure de l’im­

portance des dispositifs d’externalisation dans la pro­

duction et la reproduction de ce qui est le plus ordinaire autour de nous. Nos emplois, nos moyens de transport, nos aliments, nos plaisirs coupables ou ordinaires, nos parures et nos distractions reposent sur une infrastruc­

ture largement invisible que Brand et Wissen nous invitent à découvrir.

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I N T R O D U C T I O N

Aux frontières d’un mode de vie

Il n’y a de commun possible que si nous refusons de fonder notre vie et notre reproduction sur la souffrance des autres, de considérer que nous sommes « à part ».

Silvia Federici1

L’o c c a s i o n dé c r i r e u n L i v r e

E

n février 1994, le magazine The Atlantic Monthly publiait un article intitulé « The Coming Anarchy » (Un chaos imminent), du journaliste Robert D. Kaplan2. En se fondant sur l’exemple de l’Afrique de l’Ouest, Kaplan dressait un portrait très sombre du développe­

ment politique et social du « monde sous­développé ». Sa description était appuyée par des photos brutalement évocatrices : rues bondées de mégapoles, bidonvilles, enfants­soldats, rivières polluées, scènes de guerre civile.

Et son message était sans équivoque : avec la fin de la guerre froide, le Nord a perdu tout intérêt pour le Sud, qui se voit menacé de sombrer dans le chaos en devenant un foyer de violence, d’États dysfonctionnels, d’épidé­

mies, de « surpopulation » et de dévastation écologique.

Kaplan ne souhaitait pas attirer l’attention sur la souffrance humaine ou associer la prospérité du Nord aux conflits du Sud. Il cherchait plutôt à décrire un

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16 Le mode de vie impérial

ordre mondial où un débordement confus de conflits à motivation « culturelle » et religieuse se substituerait à la concurrence ouverte entre États­nations. Ce chaos, craignait­il, se propagerait depuis le Sud et menacerait ainsi l’ordre établi et les pays du Nord, dont les sociétés, culturellement hétérogènes, deviendraient à leur tour le théâtre de tensions.

Kaplan accordait une importance particulière aux problèmes écologiques dus à la rareté croissante des res­

sources et à la destruction de l’environnement :

Le temps est venu de définir l’« environnement » selon ce qu’il est vraiment, soit le principal enjeu de sécurité natio­

nale du début du xxie siècle. Les conséquences politiques et stratégiques de la croissance démographique, de la pro­

pagation des maladies, de la déforestation, de l’érosion des sols, de l’épuisement des ressources hydriques, de la pol­

lution atmosphérique et, peut­être, de l’élévation du niveau de la mer dans des régions surpeuplées comme le delta du Nil et le Bangladesh (problèmes à l’origine de migrations massives qui provoqueront des conflits) constitueront le plus grand défi de politique étrangère d’où finiront par découler la plupart des autres, ce qui provoquera des troubles et unira les forces éparses laissées à elles­mêmes après la guerre froide3.

Vingt­cinq ans après la parution de l’article de Kaplan, les membres de la classe politique européenne rivalisent de zèle pour imaginer et appliquer des mesures de dissuasion et de protection à l’encontre d’êtres humains qui, désespérés et en quête d’une vie meilleure, cher­

chent à s’établir dans l’Union européenne. Pour justifier leurs réticences à accueillir un afflux de réfugiés qui se révèle plutôt gérable en comparaison à ce qu’on observe

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Introduction 17

ailleurs dans le monde, ils invoquent la sécurité natio­

nale4. Ils érigent des murs, se réclament d’une « commu­

nauté de destin », exigent la fixation d’un « plafond ».

On dirait que l’élite politique européenne, par ailleurs profondément divisée, s’est unie pour contrer cette menace à l’ordre national (et, dans ce cas, inter national) en utilisant tous les pouvoirs dont elle dispose.

Depuis 2016, un autre pronostic de Kaplan se concré­

tise : de nombreuses personnes à qui on refuse ou à qui on pourrait refuser le statut de réfugié semblent fuir leur pays pour des raisons essentiellement liées à l’éco­

logie. La hausse des températures et le déclenchement de conflits découlant de la raréfaction des ressources agricoles et minières les privent de toute possibilité de vivre à l’abri de la pauvreté et de la violence. Ayant été précédée d’une longue sécheresse qui a exacerbé le risque de conflit, la guerre civile syrienne en est un bon exemple5.

L’année 2016 a semblé confirmer le scénario catas­

trophique de Kaplan. Pis encore, la situation actuelle offre une justification aux partisans de la constitution d’une Europe­forteresse. Si l’« environnement » devient un enjeu de sécurité nationale, si c’est aux pays du Sud que l’« environnement » joue des tours et si ces pays sombrent dans un chaos qui semble rendre impensables leur stabilité politique et leur développement écono­

mique futurs, le Nord n’a, dit­on, d’autre choix que de protéger les acquis de sa civilisation. Et, pour remplir cette noble mission, il lui faut tenir les gens du Sud à distance.

Mais cette perspective est douteuse, car tant la vrai­

semblance du diagnostic de Kaplan que la légitimité des

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18 Le mode de vie impérial

politiques relatives aux réfugiés reposent sur l’ignorance de deux liens déterminants. En premier lieu, si des êtres humains fuient leur pays, ce n’est pas simplement parce que les ressources naturelles s’y font rares et que la pla­

nète se réchauffe, car, en réalité, ce sont des rapports sociaux injustes qui raréfient les ressources et font en sorte que le bouleversement du climat menace l’exis­

tence de ces populations. En second lieu, on ne peut expliquer ces rapports sociaux qu’en portant le regard au­delà de la situation immédiate des régions touchées : il faut adopter une vue d’ensemble sur le Sud, le situer dans son contexte mondial. Dès lors, on peut commen­

cer à saisir ces crises écologiques et ces conflits violents dans toute leur complexité.

Derrière les conflits entre « groupes ethniques » en République démocratique du Congo (RDC) se cache la demande des pays du Nord en minerai de coltan, essentiel à la fabrication de téléphones et d’ordinateurs portables. En de nombreuses régions du monde, les affrontements liés à l’eau semblent être une conséquence inévitable de l’aggravation de l’aridité induite par les changements climatiques. Mais ils prennent un tout autre sens si on les envisage comme un effet du déman­

tèlement de l’agriculture à petite échelle au profit d’une agriculture industrielle contrôlée par des entreprises du Nord, et ce, en accord avec les intérêts des élites locales et nationales du Sud. Une autre cause de la migra­

tion de petits agriculteurs d’Afrique vers l’Europe réside dans les politiques agricoles et les politiques d’exporta­

tion de l’Union européenne, en vertu desquelles des denrées alimentaires fortement subventionnées sont exportées en Afrique, ce qui provoque un anéantis­

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Introduction 19

sement des marchés et des sources de revenus des cultivateurs6.

À la lumière de ces faits, l’analyse de Kaplan perd toute vraisemblance, et la légitimité des politiques euro­

péennes relatives aux réfugiés est réduite à néant. On peut dès lors interpréter ces dernières comme un effort visant à maintenir une prospérité acquise sur le dos d’au­

trui en rejetant les demandes de ceux­là mêmes qui ont rendu celle­ci possible. Elles sont le prolongement logique d’un mode de vie fondé sur l’extractivisme et l’exploitation d’une main­d’œuvre salariée et non sala­

riée partout dans le monde, puis sur l’externalisation des conséquences sociales et écologiques de ces pratiques.

Parmi ces conséquences figurent les émissions de CO2 dues à l’extraction de minéraux et à la production de biens destinés au Nord ainsi que le sort d’habitants du Sud qui, au péril de leur santé et même de leur vie, tra­

vaillent dans les mines, recyclent nos déchets électro­

niques ou s’éreintent dans des champs contaminés par des pesticides à cultiver les fruits consommés dans le Nord.

La v i s é ed e c e L i v r e

Un mode de vie qui repose sur de telles conditions sociales et économiques peut être qualifié d’« impérial ».

Si nous optons pour ce terme, c’est d’abord afin de mettre au jour les forces qui facilitent la production et la consommation au quotidien des gens du Nord et d’un nombre croissant d’habitants du Sud, sans franchir pour le moment le seuil de la perception consciente ou de la réflexion critique. À cette étape, il s’agit de comprendre

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20 Le mode de vie impérial

qu’une normalité est produite par la destruction où elle s’enracine. Autrement dit, nous proposons une enquête sur les pratiques de la vie quotidienne ainsi que sur les rapports sociaux et internationaux de pouvoir qui les sous­tendent en engendrant et en entretenant l’assujet­

tissement d’êtres humains et de la nature.

En deuxième lieu, nous souhaitons expliquer com­

ment et pourquoi cette impression de normalité est pro­

duite à une époque où les problèmes et les crises s’accumulent, s’intensifient et se chevauchent dans une infinité de domaines : reproduction sociale, écologie, finance, géopolitique, intégration européenne, démocra­

tie, etc. À cet égard, le mode de vie impérial nous semble jouer un rôle déterminant. Il constitue un paradoxe situé au cœur même d’une multitude de phénomènes : il aggrave le bouleversement du climat, la dévastation des écosystèmes, la polarisation sociale, l’appauvrissement généralisé et la destruction d’économies locales ; il ravive aussi des tensions géopolitiques qui, encore récemment, semblaient s’être apaisées dans la foulée de la fin de la guerre froide. Il engendre lui­même ces phénomènes de crise. Mais il stabilise également les rapports sociaux dans les pays qui profitent le plus de ses avantages. Pen­

dant la grande récession de 2008­2009, il aurait été très difficile d’assurer la reproduction des classes sociales inférieures du Nord en l’absence d’aliments bon marché produits ailleurs à un coût humain et écologique très élevé. (Nous ne cherchons aucunement ici à minimiser les inégalités sociales que cette crise a accentuées dans le Nord7.)

Dans un troisième temps, nous entendons montrer que les crises et les conflits d’aujourd’hui sont une mani­

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Déjà parus dans la collection

« Humanités »

– Pierre Beaucage, Corps, cosmos et environnement chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla

– Glen Sean Coulthard, Peau rouge, masques blancs – Pierre Dardot et Christian Laval, L’ombre d’Octobre – Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot – Francis Dupuis-Déri, La peur du peuple

– Andrew Feenberg, La philosophie de la praxis

– Andrew Feenberg, Pour une théorie critique de la technique – Franck Fischbach, Le sens du social

– Franck Fischbach, Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste ? – Louis Gaudreau, Le promoteur, la banque et le rentier – Julien Lefort-Favreau, Pierre Guyotat politique – Jonathan Martineau, L’ère du temps

– Jonathan Martineau (dir.), Marxisme anglo-saxon. Figures contemporaines

– Brian Massumi, L’économie contre elle-même – Ellen Meiksins Wood, Des citoyens aux seigneurs – Ellen Meiksins Wood, L’empire du capital – Ellen Meiksins Wood, L’origine du capitalisme – Ellen Meiksins Wood, Liberté et propriété – François Morin, L’économie politique au xxie siècle – Rolande Pinard, L’envers du travail

– Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci – Bill Readings, Dans les ruines de l’université – Ella Shohat, Colonialité et ruptures

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cet ouvrage a été imprimé en juin 2021 sur les presses des ateliers de l’imprimerie gauvin pour le compte de lux, éditeur à l’enseigne d’un chien d’or de légende dessiné par robert lapalme

L’infographie est de Claude Bergeron La révision est de Geneviève Boulanger

Lux Éditeur C.P. 60191 Montréal, Qc H2J 4E1

Diffusion et distribution Au Canada : Flammarion En Europe : Harmonia Mundi

Imprimé au Québec

sur papier recyclé 100 % postconsommation

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Dans le mode de vie impérial qui est le nôtre, à ce stade avancé du capitalisme marqué par l’impératif de la croissance, les moindres détails du quotidien, la construction de notre identité comme société et comme individus, tout repose sur la constitution d’un ailleurs où nos entreprises exploitent la force de travail comme elles ne peuvent le faire ici, et où nous faisons disparaître nos déchets et fructifier nos surplus.

Cette dynamique impériale est alimentée au quotidien par mille désirs anodins : l’acquisition d’un véhicule neuf grâce au crédit facile, la consommation de fruits et de légumes exotiques ou hors-saison, l’achat d’un ordinateur plus performant. Des habitudes qui ne sont plus l’apanage des pays dits « développés », mais que les pays non occidentaux adoptent aussi, accélérant et exacerbant à leur tour les inégalités et l’externalisation des conséquences écologiques et sociales de cette logique dévastatrice. L’humanité et la biosphère atteignent aujourd’hui leurs limites et ne pourront bientôt plus fournir l’ailleurs qui nous permet de maintenir ce train de vie à l’origine des crises écologique, économique et politique. Les tentatives de remédier à ces crises pour préserver ce mode de vie se multiplient, mais n’est-ce pas ce dernier qui pose justement problème ?

Ulrich Brand et Markus Wissen enseignent

respectivement à l’université de Vienne et à la Berlin School of Economics and Law (HWR). Depuis une trentaine d’années, ils mènent des recherches sur la crise écologique, tout en étant engagés dans divers projets politiques. Ils ont notamment tous deux travaillé à la fondation Rosa-Luxemburg.

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écologique du capitalisme

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