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2011 : une vague de chimères en Angleterre

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1596 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 24 août 2011

actualité, info

2011 : une vague de chimères en Angleterre

L’étonnant serait peut­être (serait sans doute) que l’on puisse encore s’étonner. Tout ici ou presque a commencé avec Dolly (1996­2003), ce premier mammifère créé par l’homme. On fera l’économie de rappeler que cette créa­

ture vit le jour dans la campagne écossaise.

C’était une révolution. Ce ne devait pas être la seule de cette nature sur le sol britanni que, darwinien. Et voici qu’il nous faut aujour­

d’hui compter (comme l’a révélé en juillet le Daily Mail)1 avec plus de 150 embryons hy­

brides «homme­animal» créés ces trois der­

nières années dans trois laboratoires univer­

sitaires anglais. S’étonner ? L’affaire était en gestation depuis plusieurs années. Et force est bien de rappeler aujourd’hui que les médias, plusieurs biologistes et le législateur britan­

niques n’en avaient guère fait mystère.2 Pour autant la mémoire est fragile et l’in­

formation a fait grand bruit outre­Manche.

Elle a fait grand bruit y compris jusque dans certains milieux scientifiques : certains y re­

doutent que plusieurs de leurs confrères (certes animés des meilleures raisons du monde) ail lent nettement «trop loin» dans leur quête de la maîtrise du vivant. Et les opposants de dire publiquement leurs peurs de voir un jour émerger, au terme d’hybridisations trop poussées entre l’humain et l’animal, un scé­

nario du type des films de La Planète des singes ; des films qui trouvent leur origine dans le roman dystopique, publié il y aura bientôt 50 ans, signé du prolifique Pierre Boulle (1912­1994).

Hybrides ? En pratique, ces embryons peu­

vent être issus d’ovocytes de mammifères animaux fécondés par des spermatozoïdes humains (cf. «hamster test»). Mais il peut aussi, depuis Dolly, s’agir de «cybrides» («cyto­

plasme»/«hybride») issus du transfert d’un noyau d’un embryon humain dans un ovo­

cyte animal (souvent de vache, parfois de lapine) préalablement énucléé. Les trois la­

boratoires anglais concernés sont rattachés l’un au célèbre King’s College de Londres, les deux autres aux universités de Newcastle et de Warwick. Ces travaux avaient été auto­

risés après différentes décisions – controver­

sées – prises en 2007 et 2008 ; d’abord par la Haute Autorité britannique en charge de l’assistance médicale à la procréation et à la recherche en embryologie, ensuite par le Par­

lement britannique via le Human Fertilisation and Embryology Act.

On avait alors bien perçu que ces initia­

tives témoignaient de la très ferme volonté britannique d’occuper une position scien­

tifique et économique dominante dans un nou veau secteur biotechnologique destiné notamment à mettre au point (via des «cel­

lules souches») de nouvelles thérapeutiques contre des maladies aujourd’hui incurables.

Cette volonté n’est toutefois pas toujours una nimement partagée en Grande­Bretagne.

Ainsi, le parlementaire Lord Alton, cité par le Daily Mail : «J’ai fait valoir devant le Parle­

ment mon opposition à la création d’hybri­

des humain­animal comme une question de principe. Aucun des scientifiques que nous avons entendu n’a pu nous donner de justi­

fication en termes de traitement. Ethiquement, cela ne peut jamais être justifié. Cela nous discrédite en tant que pays. C’est patauger dans le grotesque. A chaque étape, la justi­

fication des scientifiques était : si seulement vous nous permettez de faire cela, nous al­

lons trouver des remèdes pour toutes les ma­

ladies actuellement connues. C’est du chan­

tage émotionnel.» Rule Britannia ?

En écho, des chercheurs de l’Académie bri­

tannique des sciences médicales viennent de publier un rapport demandant que de nou­

velles règles soient établies pour fixer des frontières entre humanité et animalité, in­

terdisant par exemple l’injection de cellules souches humaines dans le cerveau de pri­

mates. Ils recommandent aussi de ne surtout pas modifier l’un des fondements de la loi en vigueur qui n’autorise pas le développe­

ment des embryons hybrides «homme­ani­

mal» au­delà de quatorze jours après leur création in vitro. Pour autant, le principe même de ces recherches en biologie animale ne peut selon eux être contesté.

Ainsi, le Pr Robin Lovell­Badge (Institut national britannique pour la recherche médi­

cale), principal auteur du rapport, ne s’op­

pose­t­il pas à la poursuite de la recherche sur des embryons hybrides. Il y a selon lui

«un impératif moral» : trouver des moyens de guérir des maladies humaines incura bles.

«Tant que nous avons des contrôles suffi­

sants, comme nous le faisons chez nous, nous devrions être fiers de ces recherches», esti­

me­t­il, tout en ajoutant que des contrôles plus stricts doivent être appliqués aux re­

cherches sur les embryons animaux dans lesquels sont implantés du matériel généti­

point de vue

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Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 24 août 2011 1597 que humain. Rule Britannia !

On sait que l’une des justifications britan­

niques pour autoriser de telles recherches tient à l’assurance que les embryons hybri­

des sont détruits au plus tard après deux se­

maines. C’est là une forme de compromis à haute valeur pragmatique : à ce stade, ces hybrides peuvent être une source de cellu les souches embryonnaires sans réclamer stricto sensu la destruction d’un embryon «humain».

Cette méthode fournirait aussi une solution à la pénurie d’ovocytes humains disponi bles pour la recherche à laquelle sont confrontés les biologistes. Mais on peut tout aussi bien ne voir là, si le sujet n’était pas potentielle­

ment si grave, qu’une astuce de balayeur ; pour user d’une formule chaque jour un peu plus désuète et mal comprise.

Rule Britannia ? Si de telles garanties ne sont pas données dans les pays asiatiques (où ces recherches ne sont freinées par aucun contre­pouvoir éthique ou religieux), il faut bien observer que sur un tel sujet tout n’est pas pleinement transparent dans l’espace dé­

mocratique britannique ; du moins pas trans­

parent dans l’instant : ces recherches n’avaient, depuis trois ans, fait l’objet d’aucune infor­

mation publique. «Je suis consternée que cela continue et que nous n’ayons rien su à ce sujet, a ainsi déclaré Josephine Quintavalle, membre de l’association "Comment on Re­

productive Ethics". Pourquoi ont­ils gardé ce secret ? S’ils sont fiers de ce qu’ils font, pour­

quoi devons­nous poser des questions par­

lementaires pour que cela vienne à la lu­

mière?». La volonté des biologistes de «faire des expériences», dit­elle, ne saurait être en soi une justification suffisamment ration­

nelle pour que de telles expériences soient menées. Pour l’heure, ces recherches ne se­

raient interrompues que faute de moyens fi­

nanciers.

Quels que soient les encadrements légis­

latifs (et sans même évoquer les rumeurs con­

cernant les recherches menées dans différents laboratoires asiatiques) le mouvement semble bel et bien irréversible. On sait que depuis la création de Dolly et les progrès croissants réalisés en matière de clonage et de recher­

che sur les cellules souches, l’espoir d’une nouvelle médecine, «régénératrice», apparaît jouer comme un nouvel Eldorado. Et que le prix à payer passe par l’obtention de cel­

lules souches issues de la destruction d’em­

bryons humains ; ou par celle d’embryons

qui ne le seraient pas véritablement du fait, notamment, de mitochondries et de cyto­

plasmes animaux.

En 1952, onze ans avant la sortie de La Pla­

nète des Singes, Vercors publiait Les Animaux dénaturés. En cet été 2011, on annonce la sor­

tie, dans la sphère cinématographique fran­

cophone, de La Planète des Singes/Les origi­

nes. Il s’agit, comme c’est bizarre, d’une fic­

tion centrée sur des recherches menées par l’homme – chez ses cousins darwiniens – contre la maladie d’Alzheimer. Bizarre ?

Jean-Yves Nau [email protected]

1 www.dailymail.co.uk/sciencetech/article-2017818/

Embryos-involving-genes-animals-mixed-humans-pro- duced-secretively-past-years.html

2 Nau JY. Humaines et douloureuses chimères embryon- naires. Rev Med Suisse 2006;2:2379.

Cet article a, pour partie, été publié sur le site d’informa- tion Slate.fr

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