ANGOISSE
ET CERTITUDE
A ngoisse et Certitude (1) : ce livre est l'entretien d'un homme avec lui-même, où nous sont projetés, comme autant de dia- positives, les textes qu'il a aimés, les personnages qu'il a ren- contrés, les souvenirs et les craintes d'un être extrêmement sen- sible et qui a vécu dans la période la plus tragique, la plus accé- lérée de l'histoire, encore inaccomplie : la nôtre. M . Schumann nous transporte à travers les lieux qu'il a visités, de l'Asie à l'Amé- rique. I l fait se croiser sans cesse les lignes d'espace et les lignes de temps. Quel est le grand homme avec lequel i l n'a pas causé ? E t comme i l jouit de rapprocher, et pour ainsi dire de culbuter, les coïncidences ! Avec lui, j'apprends que Kant avait trente-huit ans lorsque parut le Contrat social, que Camus écrivit l'Homme révolté l'année de la mort d'Alain, ou que le « nouveau philo- sophe » Bernard-Henri Lévy est né quatre ans après Hiroshima.
Il ne manque peut-être, dans cet univers masculin et assez cruel, qu'une figure féminine. Mais j ' y devine toujours présente l'image de celle qu'il avait tenté d'arracher à la mort, Simone Weil ; celle qui, sans doute à Londres, lui apprenait à sublimer l'angoisse zn certitude, comme un « parfum d'agréable odeur ».
""1 e confrère, je veux éviter de le louer ; mais je désire le com-
%J prendre en profondeur, et surmonter cette impression l'éblouissement qu'il me donne, en tentant de saisir sa logique intime. Car ce livre nous place au cœur de Tout !
Sa difficulté d'être tient à ce que Maurice Schumann a deux vocations : la philosophie et la politique. E n général, les philoso- phes tentés par le pouvoir (Platon) échouent, ce qui leur permet d'écrire sur le penchant une sage utopie. M . Schumann s'intéresse à
(1) Flammarion, 203 p., 38 F.
Chateaubriand et à son discours du 6 août 1830 à la Chambre des pairs, où le vicomte (qui avait lu Hegel d'assez haut) s'exerçait à prévoir l'avenir. L'avantage de la connaissance du passé, c'est d'échapper au vertige du moment. Maurice Schumann raconte que, le jour où i l fut chargé des Affaires étrangères, i l a cherché une vue dialectique de l'avenir planétaire, calculant les propor- tions changeantes des êtres et des choses. I l rappelle qu'au xrx' siècle la vitesse de l'homme demeure de vingt kilomètres à l'heure.
E n 1945, c'est huit cents kilomètres ; en 1965, trente mille pour les engins spatiaux. O u encore i l nous dit qu'en l'an 2018 neuf milliards de terriens occuperont la Terre, dont sept appartien- dront au tiers-monde. E t toujours i l nous rend présente une fin apocalyptique que le livre sacré de l'hindouisme, le Bhagavad Gitâ, présente ainsi : « Si la lumière de mille soleils éclatait dans le ciel ! » Et, méditant sur la fin de Paris, i l cite ces beaux vers de Victor Hugo :
« Après bien des aurores...
Quand cette rive où l'eau vient battre aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés. »
M
ais je néglige la trame politique de ce livre pour ne considé- rer que les problèmes métaphysiques que ce philosophe-mi- nistre soulève. I l nous parle souvent de la « liberté > au sens par- lementaire de ce mot et qui n'est jamais qu'une image factice de la liberté spirituelle. Celle-ci pour M . Schumann se résume dans l'acte par lequel nous faisons de notre destin une destinée — à tra- vers l'angoisse (laquelle entretient un rapport secret avec la mort).Il est clair que l'espèce pensante depuis Hiroshima est entrée dans une ère métaphysique, puisque ce pouvoir de suicide que l'indi- vidu raisonnable possédait seul parmi les vivants, l'humanité enfin l'a obtenu pour elle-même.
Comment le roseau pensant peut-il dès lors se rassurer ? Va-t-il se contenter de l'idée pascalienne, mais aussi spinoziste, que, par la pensée, i l est supérieur à ce qui l'écrase puisqu'il en comprend la nécessité ? M . Schumann n'a pas de peine à mon- trer que la physique mathématique, qui inspirait les philoso- phes de la nécessité, est dépassée maintenant. C'est la biologie, et même la biologie moléculaire, qui est désormais la science direc- trice et inspiratrice. A la place de la nécessité régnent la statis-
tique et le hasard ! Mais alors nous sommes voués à une néces- sité plus implacable parce que plus absurde, comme Lucrèce déjà l'avait pressenti. L a physique, dit M . Schumann, modifie le fatal ; la biologie modifie le possible ; la biologie moléculaire s'exprime en un dialogue du fatal et du possible. Et i l retrace la controverse qui opposait François Jacob et Jacques Monod (qui, comme tous les savants profonds, sont des métaphysiciens qui s'ignorent).
M . Schumann n'a pas de peine à montrer que, par une sorte de pudeur, c'est bien la « finalité » que ces grands adversaires des fins retrouvent sous d'autres vocables. Monod l'appelle en grec : téléonomie. L ' A . D . N . , cet acide désoxyribonucléique qui consti- tue les chromosomes et qui garde l'hérédité, assure la permanence du type. E t la convergence des hasards exclut le hasard.
« Tous les progrès récents, écrit M . Jacob, confirment l'idée que chacun des phénomènes biologiques peut en seconde analyse se réduire à des notions tirées de la physique et de la chimie.
Mais la connaissance de structures ou l'intelligence de mécanismes suffiront-elles à la description de processus aussi complexes que la morphogenèse ou la pensée ? Parviendra-t-on à démêler l'or- dre dans lequel des millions de réactions inscrites dans le pro- gramme génétique d'un œuf s'enchaînent dans le temps et dans
l'espace pour donner naissance au corps d'un mammifère ? » Platon avait déjà posé cette question. I l y avait répondu plus fortement que M . Jacob : « Autre chose est la cause, autre chose ce sans quoi la cause ne serait pas la cause. » L a science se res- treint à l'étude du « ce sans quoi. » Elle ignore les causes et les fins.
Ainsi, la science la plus récente nous place devant le mys- tère, plus que la science d'il y a seulement vingt ans. E t — alors que la mort va nous être de plus en plus présente, le hasard statis- tique de plus en plus calculé, l'harmonie de la nature de plus en plus passée sous silence, la liberté et la révolte même de plus en plus revendiquées — comment s'étonner que croisse l'angoisse.
E t à un degré plus vif que jamais elle ne fut parmi les hommes.
I
ci, notre auteur nous transporte, presque sans préavis, au plus inaccessible des sommets. L à où la liberté humaine, ayant vaincu la nécessité des lois naturelles, se trouve aux prises avecune nécessité plus abyssale : je veux parler de la liberté divine et de ses prédestinations.
Je ne m'étonne pas que ce scrutateur ait alors rencontré un des philosophes les moins connus mais les plus pathétiques qui soient (sorte de Novalis ou de Rimbaud) et qui a vécu de sa pensée jusqu'à mourir pour elle et par elle : chose bien rare.
Jules Lequier (1814-1862) avait imaginé un mythe, qui lui a survécu : celui de la feuille de charmille. Pour un mouve- ment imperceptible, pour un moment aussitôt anéanti, pour un oui ou un non prononcés dans le secret, pour un doigt timide- ment levé, pour une signature au bas d'un décret, pour un bouton, pressé par un chef d'Etat, qui déclenche le feu nucléaire, alors, tout va changer, dans l'histoire et peut-être dans l'éternité. Qui peut éviter de réfléchir sur cette disproportion du minimum et du maximum : elle se retrouve dans toutes nos vies, où un pres- que rien peut changer presque tout. Mais ce n'est pas encore le plus dramatique.
Comme Péloge, Breton mystique, Lequier ne peut suppor- ter l'angoisse que suscite en nous la liberté, lorsqu'on réfléchit avec profondeur sur la prescience et surtout sur la prédestination divines. Il avança dans l'Océan, ayant fait un pari, ou plutôt un défi. Si Dieu m'aime, Dieu me sauvera par miracle. Si Dieu me laisse périr en mer, du moins succomberai-je dans mon acte de confiance éperdue, de « pur amour » (Pascal) parfait. Lequier, comme les vrais parieurs, pariait à coup sûr.
Lequier mourut ainsi, d'un suicide mystique ; tel Empé- docle, qui s'était jeté dans l'Etna.
M . Schumann ne les imitera pas. Il me souvient d'un entre- tien avec Albert Camus, où celui-ci me disait : « // n'y a pas d'autre problème que celui du suicide, quand on admet le néant et l'absurdité de l'être. Ou plutôt, le problème est de savoir pour- quoi, l'existence étant absurde, nous ne la quittons pas. J'ai répondu dans la Peste : par pitié pour les hommes. »
Fermant ce livre (fermant aussi les yeux), je me demande ce que Simone Weil, l'inspiratrice de M . Schumann, son ange vêtu de lumière, aurait pensé : eût-elle approuvé ce lien mis entre l'angoisse, la liberté et la certitude ? Je me demande toujours si l'angoissé qui ne se supprime pas éprouve la véritable angoisse.
U n désespéré qui écrit de si beaux vers a-t-il touché le fond du désespoir? L'angoisse dans la certitude peut avoir ses délices...
J'ai eu ces temps-ci l'occasion de relire la plus pure des grands mystiques : Catherine de Gênes (1447-1510). Elle s'était posé le problème de Lequier : le rapport de la liberté et de la mort — mais sans angoisse, désirant la mort en tant que la mort fait cesser le péché ; que la mort, si je puis dire, nous délivre du libre arbitre pour ne nous laisser que la liberté (du pur amour).
E t à mon confrère, collectionneur des belles citations, je pro- pose ce texte, presque inconnu, de Léon Bloy : « La mort est blanche, lumineuse, pleine d'espérance, puisqu'il n'y a pas de néant futur. C'est une vierge aux yeux baissés, la pureté inscru- table que les poètes les plus profanes ont célébrée sans le savoir en lui donnant le nom étrange et hermétique de l'amour. *
J E A N G U I T T O N de l'Académie française