Une planète en danger
Année terrienne 2250
Un jeune homme était assis au bar de la cafétéria de la station spatiale GS5, située dans le système Rafitrame- nanga où se trouvent entre autres les planètes Poblepikan- tet et Woujtachpo. La station a été conjointement créée par les deux planètes. Le jeune homme savourait un verre d’un liquide verdâtre et un bon repas l’attendait dans un bol d’une belle taille. Lorsque la cheffe de la sécurité en- tra dans la pièce, elle fit un tour d’horizon de la popula- tion qui prenait un peu de bon temps dans l’établisse- ment. La vie à la station n’était pas toujours de tout re- pos, mais tous semblaient heureux de vivre là. Elle pou- vait entendre des rires qui montaient d’une table au fond de la salle et sourit à son tour. Elle sourit de nouveau en découvrant son ancien élève attablé au bar. Elle passa dis- crètement le long du mur et arriva derrière lui. Elle avait
préparé son attaque et s’apprêtait à passer son bras à la peau rouge marbrée de blanc autour du cou du jeune homme lorsqu’il l’attrapa et la retourna sur le bar d’un geste rapide. Tous deux souriaient. Le barman, un homme bleu avec des épines sur la tête, les regarda d’un air ré- probateur.
— Il y a une salle dédiée pour ces jeux ! Arviana, la même chose que Simoniel ?
— Avec plaisir, j’ai un peu de temps devant moi, sourit-elle, laissant ainsi voir une rangée de petites dents pointues.
— Tu es devenu rapide. Ethan et Reth ont continué de te former ?
— Samia est insatiable, je les remplace lorsqu’ils veulent un peu de repos. Donna demande si tu ne veux pas rejoindre l’académie ou le terrain.
— Je suis bien ici, Simoniel. C’est plus calme que chez les Veilleurs, je peux profiter de ma compagne et de nos enfants.
— Tu ne t’ennuies jamais ?
— Je n’ai pas dit ça, mais je ne prendrais plus de risque tant qu’ils ne sont pas adultes. Je ne ferai pas à ma compagne ce que Leila a fait à Donna.
— Donna a refait sa vie, elle a fini par accepter.
— Elle a appris à vivre avec, comme toi, comme Ethan. Elle est heureuse avec Annia, mais sa relation avec Leila était particulière. Un jour, tu comprendras Simoniel, comme…
— Évite de dire comme ma sœur !
— Ethan la rend heureuse, il faudra bien que tu l’ac- ceptes, un jour. J’imagine que tu n’es pas là, uniquement pour boire un verre de Veraleo1 et avaler un ragoût d’amélístes2 avec moi ?
— Il n’y a pas meilleur ragoût d’amélístes à quelques années-lumière à la ronde. Mais effectivement, je ne suis pas venu que pour ça. Donna m’a demandé de te remettre ce paquet. Elle aimerait que tu le remettes à ton père.
— Ce sera fait. Il sera heureux, il est très friand des douceurs de Jaszczurk, mais il ne donnera pas pour autant son aval pour apprendre les danses de guerres.
— Donna s’est fait une raison. Les Rauðflekhúð n’accepteront sans doute jamais de transmettre leurs se- crets.
La cheffe lui sourit malicieusement. Simoniel lui ex- pliqua ensuite les dernières missions qu’il avait effec- tuées tout en dégustant son plat.
— Finis ton verre, j’ai encore quelques minutes à te consacrer. On va s’amuser un peu.
Simon termina son verre d’une seule traite et la sui- vit à travers les couloirs de la station. Ils rejoignirent la salle d’entraînement réservée aux membres de la sécurité.
L’un d’eux s’avança pour demander au jeune homme de sortir, mais se ravisa en découvrant son insigne de Veilleur.
1 Boisson non alcoolisée rafraîchissante à base de plantes de la planète Woujtachpo cultivées sur GS5.
2 Champignon originaire de Poblepikantet cultivé sur GS5.
Simoniel prit plaisir à montrer à son ancienne ins- tructrice qu’il avait continué à s’entraîner. Ils riaient de bon cœur, épées à la main, lorsqu’elle reçut un appel sur son communicateur. Son regard s’assombrit, elle posa les armes d’entraînement et invita son ancien élève à la suivre.
— Un vaisseau de commerce qui croisait près du système Achemarani a récupéré une capsule de sauve- tage. La commandante du vaisseau vient de s’arrimer et demande de l’aide.
Tous deux rejoignirent le vaisseau au pas de course.
La commandante parut soulagée de voir un Veilleur. Elle les emmena à l’infirmerie en leur faisant son rapport.
— Nous croisions non loin de Métanélie, lorsqu’on a repéré le signal de détresse d’une capsule de sauvetage.
D’après les radars, ses propulseurs autonomes étaient éteints et elle partait la dérive. Elle est de facture dynar- tân. Nous avons pris toutes les précautions nécessaires avant de la rapatrier à bord du vaisseau. J’ai prévenu l’Ordre des Veilleurs. Je suis heureuse de vous voir ici.
La capitaine avait suivi à la lettre le Code du com- merce et comme stipulé dans l’article A.23, elle avait en- voyé un rapport d’urgence à un relais de communication dédié qui les transmettait aussitôt aux Veilleurs. L’article A.12 l’obligeait aussi à vérifier l’état du rescapé et à prendre soin de lui jusqu’à son transfert à l’hôpital stel- laire. La capitaine n’avait eu d’autre choix que de dévier de sa route pour rejoindre la station la plus proche.
Elle leur expliqua ensuite avec l’aide de son méde- cin comment ils avaient procédé pour vérifier l’état du blessé et leur surprise lorsqu’ils découvrirent sa nature.
Le médecin de bord avait vérifié à distance tous les si- gnaux émis par la capsule avec l’aide d’un droïde infir- mier. Aucune des données ne correspondait aux signes vi- taux des Dynartâns. Ils ressemblaient à ceux des Métané- lias et étaient alarmants. La capitaine montra ensuite l’en- registrement de l’ouverture de la capsule.
Elle avait pris toutes les précautions qui s’impo- saient. L’équipe de la sécurité avait pris place autour du caisson, prête à toute éventualité. Lorsque le médecin l’ouvrit, ils avaient découvert un jeune homme au corps en partie brûlé, très maigre et entravé aux poignées et aux chevilles. Le médecin lui avait prodigué les premiers soins en attendant d’arriver à la station.
— Simon, emmène-le directement à l’hôpital stel- laire. Je les préviens que tu arrives.
— Merci, Arviana. Utilise nos codes d’urgence, je risque de dépasser la vitesse autorisée.
L’ancien membre de l’Ordre des Veilleurs acquiesça avec un petit sourire, avant de donner ses ordres afin que le blessé soit conduit le plus rapidement possible jusqu’à la corvette du Veilleur.
— Pourquoi venir jusqu’ici, la station de Métanélie était plus près ? interrogea-t-elle ensuite.
— Parce que Métanélie est en quarantaine ! Je ne comprends même pas comment cette capsule a pu arriver jusque-là.
— En quarantaine ?
— Oui, le message habituel qui stipule qu’il est in- terdit de débarquer des technologies avancées sur la pla- nète a été remplacé par un nouveau message. Il interdit à tout vaisseau d’entrer dans le système d’Achemarani sous peine d’être arraisonné puisque Métanélie avait été placée en quarantaine.
Simon et Arviana échangèrent un regard rapide. Si une telle chose était arrivée, Simon aurait aussitôt eu l’in- formation, tout comme Arviana. Le système Achemarani était voisin du système Rafitramenanga et la station se si- tuait presque à mi-chemin des deux systèmes. Beaucoup de voyageurs y faisaient une halte lorsqu’ils voguaient vers Métanélie.
Dès que le blessé fut prêt à être transféré, le méde- cin, la capitaine et quelques personnes les aidèrent à l’emmener jusqu’à la corvette où il fut déposé dans le caisson de survie. Le médecin régla tous les systèmes, laissant Simon préparer le départ. Arviana le prit en apar- té dans la cabine de pilotage. Elle avait profité du trans- fert pour prendre quelques informations auprès de ses équipes.
— Aucun vaisseau qui a approché de Métanélie n’est passé par ici depuis un long moment, deux années terrestres environ. Ce n’est pas normal !
Simon la dévisagea avant de vérifier si tout était prêt pour le décollage, y compris que sa commande person- nelle avait bien été livrée dans la soute du Sungasol. Tous
étaient sortis et Arviana lui donna elle-même l’autorisa- tion de quitter le garage.
Donna Bridger, la directrice de l’Ordre des Veilleurs rejoignit l’hôpital stellaire dès qu’elle eut reçu les pre- miers rapports des médecins et celui de son pilote. Il avait raison, aucune quarantaine n’avait été signalée dans ce système, encore moins pour Métanélie. Elle veilla elle- même le blessé pendant deux jours avant qu’il reprenne connaissance. Donna savait parfaitement que s’il avait pris le risque de quitter sa planète, c’est qu’il devait se passer quelque chose de grave. De plus, il n’y avait au- cune prison sur Métanélie, le peuple était pacifique et il ne s’y passait jamais rien qui nécessitait le recours à un quelconque châtiment. Les entraves et la capsule dynar- tân ne laissaient présager rien de bon.
Le sommeil du blessé était agité, il réclamait régu- lièrement de parler à M. Cooper qu’il décrivait machina- lement. La directrice ne comprenait pas comment cet homme pouvait connaître Ethan, mais la description ne laissait aucun doute possible. Björkani reprit connais- sance peu de temps avant l’arrivée d’Ethan et son équipe que Simoniel amenait depuis la base principale.
— Bienvenue parmi nous.
— Qui… qui êtes-vous ? Où suis-je ? Mon sac ? ter- mina-t-il en posant les mains sur son torse.
— Rassurez-vous, il est en sécurité dans le tiroir. Je m’appelle Donna Bridger, je suis l’actuelle directrice de l’Ordre des Veilleurs. Vous êtes à l’hôpital stellaire.
— Le carnet ?
— Je me suis permis d’ouvrir le sac, son contenu est intact.
Le jeune homme la dévisagea, il semblait inquiet.
— Vous n’avez rien à craindre, vous êtes dorénavant sous notre protection.
— Métanélie a plus besoin de votre protection que moi. Je m’appelle Björkani Vilcony, je suis parti avec la capsule, j’espérais trouver M. Cooper.
— Il arrive avec son équipe.
— Dans le carnet…
Le jeune homme ne termina pas sa phrase, Ethan ve- nait de franchir le seuil de la chambre. Les jumeaux le suivaient et le frère de la directrice fermait la marche.
Donna sourit malgré la situation devant les yeux émer- veillés du jeune blessé.
— Björkani, voici Ethan Cooper, Rethobi Bridger, Samianiella et Simoniel Fiévet.
— Vous êtes monsieur Cooper, la légende ?
Tous comprirent enfin pourquoi il réclamait sans cesse M. Cooper, ce n’était pas Ethan qu’il voulait voir.
— L’un de ses descendants, pour vous servir, répon- dit-il avec un petit sourire. Pourquoi vouliez-vous parler à Jack Cooper ?
— Vous lui ressemblez énormément, M. Cooper fait partie des Veilleurs qui ont sauvé le peuple de Métanélie lors de la Première Guerre. C’est lui qui a compris ce qui en avait été la cause et qui a mis la planète sous protec- tion, interdisant à toute technologie d’y pénétrer. Il était venu avec les Veilleurs Andersen-Cooper, Bridger et Le
Bel, d’après ce qui est écrit dans les livres d’histoire. Il y a aussi des gravures et des statues à leur effigie au grand musée historique. Il s’est écoulé vingt-trois révolutions autour de notre étoile principale.
— Vous avez leurs descendants respectifs devant vous, répondit Ethan en esquissant une fois de plus un sourire. Il s’est écoulé deux cent trente ans sur notre pla- nète. Que vous est-il arrivé ?
Ethan était l’un des descendants de Bronwen et de Mandyra. Il possédait les mêmes traits que Jack. Il n’avait pas suivi l’enseignement des shamadroihs, mais il possédait une ouïe surdéveloppée. Il y avait aussi d’autres Veilleurs qui descendaient de l’aîné de leur fils, Bicelmos. Tous étaient proches malgré les siècles qui s’étaient écoulés. Ils étaient aussi proches des descen- dants Bridger, Reth et Donna descendaient de Baldur, le fils cadet d’Alexandre Bridger et d’Eleonora, sa deuxième épouse qui était une femme iszurka, originaire de Jaszczurk. Reth et Donna avaient hérité des écailles de leurs ancêtres, leurs yeux étaient humains, mais leur peau écailleuse de plusieurs nuances de marron et de vert tra- hissait sans peine leur origine. Tous les descendants d’Alexandre et Eleonora, avaient l’étrange capacité d’em- pourprer leurs écailles lorsqu’ils étaient en colère ou très émus. Cela impressionnait même les Veilleurs iszurkas qui n’avaient pas cette capacité. Tous pensaient que c’était leur côté humain qui leur donnait cette faculté.
Ethan avait remarqué, comme ses compagnons, les marques laissées par les entraves, ainsi que l’état lamen- table dans lequel se trouvait le patient.
— Il y a eu une nouvelle guerre, beaucoup sont morts. Nous sommes quelques-uns à avoir compris que quelqu’un avait déposé des technologies avancées à proximité de Métanélie. Nous avons pu détruire une par- tie des installations. Un cessez-le-feu a été signé. J’ai tout consigné dans ce carnet. Les hommes de feu nous ont en- suite réduits en esclavage. Ils savaient que j’avais mené l’attaque contre leurs installations et je me suis laissé prendre. J’espérais pouvoir vous amener le carnet. J’ai servi d’exemple, mes organes ont été en grande partie brûlés, mais ils n’ont pas trouvé le sac. Ils m’ont cru mort et j’ai pu m’échapper en volant une capsule de sauvetage.
Monsieur Cooper, sauvez mon peuple, je vous en prie.
Björkani avait tendu sa main à Ethan qui la prit avec précaution, mais le jeune homme la serrait dans la sienne et Ethan l’imita. Les analgésiques étaient assez puissants pour qu’il ne ressente pas la douleur de ses brûlures.
— Nous le ferons, soyez en assuré, Björkani.
— Ma sœur est prisonnière de leur geôle. Ils ne savent pas qui elle est, mais s’ils le découvrent, elle risque de subir le même sort que moi. Elle aussi a partici- pé à la destruction de leurs installations… finit-il dans un murmure.
— Nous la trouverons avant !
— Merci, monsieur Cooper…