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La Musique dans Pilgrimage de Dorothy Richardson
Ivana Trajanoska
To cite this version:
Ivana Trajanoska. La Musique dans Pilgrimage de Dorothy Richardson. Littératures. Université Paul Valéry - Montpellier III, 2014. Français. �NNT : 2014MON30066�. �tel-01134355�
Délivré par UNIVERSITÉ PAUL VALÉRY –MONTPELLIER
Préparée au sein de l’école doctorale 58
« Langues, Littératures, Cultures, Civilisations » Et de l’unité de recherche Études Montpelliéraines du
Monde Anglophone
Spécialité ÉTUDES DU MONDE ANGLOPHONE
Présentée par Ivana Trajanoska
Soutenue le 12 décembre 2014 devant le jury composé de
Mme Catherine DELYFER, professeur, Université de Toulouse Jean Jaurès
Rapporteur
Mme Liliane LOUVEL, professeur émérite, Université de Poitiers
Rapporteur
Mme Christine REYNIER, professeur, Université Paul Valery-Montpellier
Directrice de thèse
M. Marcin STAWIARSKI, Maître de conférences, Université de Caen
Examinateur
La musique dans Pilgrimage de Dorothy Richardson
La musique dans Pilgrimage de Dorothy Richardson joue un rôle important. C’est avant tout un élément crucial dans la quête identitaire de la protagoniste, Miriam Henderson. Récit de la
formation d'une artiste, Pilgrimage est aussi celui de la quête d’une identité religieuse, nationale et féminine de la protagoniste. La musique accompagne le récit et offre la possibilité à Miriam de (ré)évaluer sa relation aux différentes religions organisées, de redéfinir son anglicité et de construire une identité féminine authentique. La musique ouvre également la voie à la « joie indépendante », au « centre de son être » où se loge une identité préexistante sur laquelle repose l’identité authentique qu’elle cherche. Par ailleurs, la musique aide Richardson à rompre avec la tradition romanesque du dix-neuvième siècle et à exprimer sa défiance à l’égard du langage et sa capacité à représenter la « réalité ». En intégrant les principes musicaux à la construction du texte narratif, l’auteur met en valeur son désir d'utiliser la musique comme modèle du fonctionnement sémiotique du texte narratif, d'influer sur la façon dont celui-ci fait sens et le communique en réfractant la « réalité » sur un axe à la fois vertical et horizontal et présente ainsi sa conception du temps comme échappant à la division entre passé, présent et futur. En outre, Richardson a recours à la musique pour mieux représenter la conscience, le processus de réflexion et le monde intérieur de sa protagoniste. Enfin, l’accompagnement musical sollicite la coopération de la conscience créatrice du lecteur en s’assurant sa collaboration dans la construction de la
« réalité » que le roman tente de représenter.
Mots clés :
musique ; Richardson, Dorothy Miller ; Pilgrimage ; identité ; musique comme modèle narratif.
Music in Pilgrimage by Dorothy Richardson
Music plays an important role in Pilgrimage by Dorothy Richardson. On the one hand, music is a crucial element in the protagonist’s search for identity. Reading Pilgrimage as a story of a quest and the formation of an artist shows that the quest of the protagonist Miriam Henderson is also that of a religious, national and feminine identity accompanied by music. Music provides the protagonist with the opportunity to (re)assess her relationship with various organized religions,
redefine her Englishness, and build an authentic female identity. Music also reveals the
“independent joy,” at “the center of being,” where a pre-existing identity can be found upon which the authentic identity that Miriam seeks rests. On the other hand, Richardson relies on music to break with the nineteenth-century writing conventions and express her distrust in the capacity of language to render “reality.” Her effort to integrate musical principles in the construction of the narrative emphasizes her desire to use music as a model for the semiotic functioning of the text, to influence how the text makes sense and communicates it refracting
“reality” on an axis, both vertical and horizontal, thus presenting her concept of time which is outside the division into past, present and future. Furthermore, Richardson uses music to represent consciousness, the thinking process, and the inner world of the protagonist. Finally, the musical accompaniment generates the cooperation of the reader’s creative consciousness securing his collaboration in the construction of the “reality” that the novel is trying to represent.
Key words:
music; Richardson, Dorothy Miller; Pilgrimage; identity; music as a narrative model.
Remerciements
Je désire tout d’abord remercier ma directrice de thèse, Mme Christine Reynier, de m’avoir soutenue tout au long de cette thèse, et de m’avoir permis, par son investissement, sa disponibilité et son écoute, de la mener à bien.
Mes remerciements vont également à l’École doctorale LLCC (ED 58) et à l’Équipe de recherche EMMA pour le soutien financier qu’ils m’ont accordé et sans lequel ma participation à des colloques et mes recherches à la British Library, exigées par un tel sujet, n’auraient pas été possibles.
Je tiens aussi à remercier Mme Delyfer, Mme Louvel et M. Stawiarski d'avoir accepté de faire partie du jury de cette thèse.
Je désire également remercier Mme le professeur Aleksandrina Ilieva de l’Université Saints Cyril et Méthode de Skopje de m’avoir fait decouvrir Dorothy Richardson il y a dix ans.
Je suis reconnaissante à la University American College Skopje (UACS), au prévôt prof.
Marjan Bojadziev et à mes chers collègues de la School of Foreign Languages pour leur soutien et leur compréhension.
Une aide précieuse m’a été apportée par Ema et Nadezda Apostolovski, Marija Jakimovska et Beti Zlatanovska – transport des livres, partage d’archives, lecture et relecture : je vous remercie infiniment.
Un grand merci à ma famille, ma fille et mon mari, ma mère et ma sœur, pour leur patience et leur amour inconditionnel ; à mes amis montpelliérains qui ont rendu mes séjours en France très agréables et merci enfin à Arnaud pour m’avoir fait découvrir la magie de Montpellier, de la France (et de l’Afrique) qui m’a incitée à y revenir année après année et a ainsi modelé ma vie.
CONTENU
INTRODUCTION ... 12
1. PILGRIMAGE ET LES CRITIQUES ... 34
1.1. Les études critiques de Pilgrimage ... 34
1.2. Le roman moderniste et la musique ... 41
1.3. Dorothy Richardson, Proust, Joyce et Woolf ... 48
2. LES ÉTUDES MUSICO-LITTÉRAIRES ... 55
2.1. La recherche musico-littéraire et ses astuces ... 57
2.2. La difficulté d’un regard historique sur le développement de la critique et de la recherche musico- littéraires ... 63
2.3. Les Études du mot et de la musique (Word and Music Studies) ... 66
2.4. Les rapports entre la littérature et la musique ... 78
2.4.1. Quelques théoriciens des Études du mot et de la musique ... 80
2.4.2. Quelques mots sur la terminologie ... 85
3. PILGRIMAGE, « ROMAN MUSICAL » ... 90
3.1. Qu’est-ce que c’est un roman musical? ... 90
3.2. La réception de Pilgrimage en tant que roman musical ... 91
3.3. La musique dans Pilgrimage et la référentialité musicale ... 108
3.3.1. La « Musique verbale » ... 109
4. LA QUÊTE IDENTITAIRE DE MIRIAM HENDERSON ET LA MUSIQUE ... 121
4.1. La quête d’une identité religieuse de Miriam Henderson et la musique ... 126
4.2. La quête d’une identité nationale de Miriam Henderson et la musique ... 151
4.3. La quête d’une identité féminine et la musique ... 175
5. LE TEXTE, LA MUSIQUE ET RICHARDSON... 217
5.1. Le texte, le lecteur collaboratif, le temps et la musique dans Pilgrimage ... 220
CONCLUSION ... 264
BIBLIOGRAPHIE ... 285
INDEX ... 325
Table de matières ... 329
« Without music there is neither light nor colour…»
Dorothy Richardson
Introduction
INTRODUCTION
Commencer par une phrase telle que « Dorothy Richardson est l’un de plus grands écrivains du XXe siècle, maître de l’expérimentation moderniste, traductrice, poète, essayiste, et la première à avoir utilisé la technique littéraire du courant de conscience », semble usé, insuffisant et inadéquat. Nous aurions aimé ne pas avoir à introduire un écrivain tel que Dorothy Richardson en évoquant sa vie, son rôle, sa place et sa contribution à la littérature anglaise et à la littérature mondiale. Cependant, cela s’impose.
Malgré sa technique novatrice, son originalité, et son influence sur ses contemporains, malgré les éloges occasionnels de certains de ses volumes au moment de leur parution, Dorothy Richardson, son roman en treize volumes Pilgrimage, et toute son œuvre composée d’articles, d’essais, de nouvelles, de poèmes, et de traductions ont été marginalisés et négligés. Le mérite qui lui fut accordé, en dépit des défauts qui lui ont été reprochés, n’a pas suffi pour qu’elle trouve sa place dans les anthologies, sur les listes de lecture et les programmes universitaires, dans les librairies et les bibliothèques. A titre d’exemple, en Macédoine, il n’existe pas de librairie ni de bibliothèque où l’on puisse acheter ou emprunter un seul ouvrage de Richardson ou sur Richardson.
Ce n’est cependant pas la seule raison qui nous amène à parler de sa vie, entre autres choses. Pilgrimage est un roman qui représente méticuleusement la conscience de la protagoniste, Miriam Henderson, tout en reflétant la vie de Richardson entre mars 1893 et l’automne de 19121, même si elle ne l’a jamais considéré comme roman autobiographique. En outre, il existe une relation particulière entre la protagoniste Miriam et l’écrivain Dorothy Richardson qui rend la connaissance de la vie de Richardson indispensable afin de mieux cerner le roman, surtout lorsque l’on prend en considération le lien entre l’écrivain, le narrateur, la protagoniste et le lecteur que le roman établit.
Dorothy Richardson est née à Abington, dans le Berkshire, le 17 mai 1873. Elle était la troisième des quatre filles de la famille Richardson. Son père Charles, qui venait d’une famille de marchands, a toujours voulu devenir un gentleman. Pour cela il vendit l’épicerie dont il avait
1 G.H. THOMSON, A Reader’s Guide to Dorothy Richardson’s Pilgrimage, Greensboro, NC : ELT Press, 1996, p. 17.
hérité et la famille vécut de cet apport pendant quelques années avant de faire face à de sérieuses difficultés financières dues à ses mauvais investissements en bourse. Sa mère Mary venait d’East Coker dans le Somerset, et était l’une de 22 enfants de la famille Taylor. Elle était gaie et aimable, et Charles, au contraire, insistait sur la discipline et l’ordre dans leur foyer. C’était un homme fier, traditionnel et éduqué. Il se moquait des gens qui ne comprenaient pas l’art et la science. Il amenait sa famille dans l’église anglicane de St Helen, l’église le plus distinguée d’Abingdon. Il réussit à obtenir le droit de vote et devint membre de la British Association for the Advancement of Science. Il allait à Oxford pour assister aux conférences et réunions et très souvent, dans sa maison, il invitait des professeurs d’université pour discuter et se divertir. Il était très conservateur en politique, en art et en musique. Au fil des ans, sa femme fut complétement minée par un sentiment de dévalorisation, d’autant plus qu’après avoir mis au monde deux filles, elle ne put combler les vœux de son mari et lui donner un garçon. Le troisième enfant fut Dorothy que, à cause de son obstination et son libre esprit, le père appela son fils. Dorothy était fière de ces traits de caractère que son père lui avait légués ; elle l’adorait et l’admirait. En revanche, bien que sensible à la nature aimable de sa mère, elle détestait son impuissance. En grandissant, elle comprit mieux l’état de sa mère et sa dépendance à l’égard de son père, mais elle commença à s’identifier de plus en plus à lui malgré la cruauté qu’elle percevait chez lui. L’aptitude de son père à se sentir complètement libre et indépendant, à avoir une haute opinion de lui-même l’attirait et la poursuivit toute sa vie. Les années passées à Abington dans leur maison et son grand jardin, les vacances d’été en famille à Dawlish au bord de la mer représentaient un petit paradis pour Dorothy et elle s’en souvint jusqu’à sa mort.
A cinq ans on l’inscrivit dans une petite école où elle apprit à lire et à écrire. En dehors de cela rien ne l’intéressait. A cause de la santé fragile de la mère et de leurs difficultés financières, la famille déménagea près de Worthing. Au début, l’école ne laissa aucune impression sur la jeune fille. Au bоut de quelques années les investissements de son père s’améliorant, Dorothy, alors âgée de onze ans, et sa famille déménagèrent à Londres où elle passa son temps à jouer au tennis, au croquet, à faire du patinage, de la danse, de la musique classique et à organiser des soirées musicales à la maison. Avant d’être inscrite à Southborough House, école dont la directrice était une disciple de John Ruskin et où les élèves étaient encouragées à réfléchir par eux-mêmes, Dorothy eut une préceptrice à la maison dont elle dit plus tard qu’elle avait le minimum de connaissances possibles et que cela avait été une torture. A Southborough, elle
apprit le français et l’allemand ; elle étudia la littérature, la logique et la psychologie. A cette époque-là, son père perdit la majeure partie de ses ressources financières. Agée de dix-sept ans, elle fut obligée de travailler en tant qu’enseignante, tout d’abord en Allemagne, dans une école de filles où elle enseigna l’anglais. Pendant son séjour, deux de ses sœurs se fiancèrent et la troisième devint gouvernante. Au bout de six mois Dorothy retourna en Angleterre et découvrit les changements intervenus dans la famille : rien ne subsistait de leur enfance insouciante. Elle commença à enseigner dans l’école de Miss Ayre à Finsbury Park, au nord de Londres, près de sa mère. En 1893 son père fit faillite, tout fut vendu et la famille déménagea à Chiswick dans une maison que le mari de la fille aînée, Kate, lui offrit. La santé de Mary Richardson se détériora et Dorothy accepta un autre poste de gouvernante dans une famille à la campagne. En novembre 1895 toutes deux partirent en vacances à Hastings pour que la mère puisse retrouver la santé ; le 29 novembre, Dorothy trouva sa mère morte, par terre dans la cuisine, la gorge tranchée par un couteau. Le suicide de sa mère la poussa à s’installer à Londres où elle commença son exploration de la vie londonienne, établit une relation particulière avec la ville et vécut la vie d’une femme moderne. Elle obtint un poste de secrétaire dans un cabinet dentaire.
Elle gagnait peu d’argent, habitait dans un petit studio à Bloomsbury tout en ayant la chance d’avoir accédé à la liberté qu’elle désirait. Elle fréquentait les écrivains, les milieux religieux (des catholiques, des unitariens, des quakers, des juifs), politiques et intellectuels. En 1896 elle rencontra l’écrivain H.G. Wells, le mari de son amie Amy Catherine Robins, avec qui elle eut une relation amicale puis amoureuse, une relation difficile, qui marqua sa vie et qui dura plus de dix ans. Tout en étant secrétaire dans le cabinet dentaire, elle commença à faire des traductions et écrire des articles pour des journaux. Alors qu’elle écrivait pour The Sunday Review, on lui conseilla d’écrire un roman, idée qui au début la choqua et l’intrigua en même temps :
The material that moved me to write would not fit the framework of any novel I had experienced. I believed myself to be… intolerant of the romantic and the realistic novel alike. Each … left out certain essentials and dramatized life misleadingly. Horizontally
… Always… one was aware of the author and applauding, or deploring, his manipulations.2
2 D. RICHARDSON, citée par Gillian E. Hanscombe dans l’Introduction à Pilgrimage, London : Virago Press, 2002, p. 3.
En 1917 elle se maria avec le jeune peintre Alan Odle qui morut en 1948, après trente-un ans de vie commune. Lors de leur mariage elle dit que c’était: « a new world, the missing link between those already explored »3. Elle mourut en 1957 à l’âge de quatre-vingt-quatre ans dans un hospice à Londres. Sur son tombeau au lieu de son nom Dorothy Miler Richardson, l’inscription suivante fut marquée : To the Memory of Dorothy Miriam Odle, Authoress D. M. Richardson.
Richardson commença Pilgrimage à Cromwell pendant son séjour dans une famille quaker après une dépression nerveuse. Entre 1915 et 1938 douze romans, que Richardson appelait « des chapitres de volume » (« chapter volumes »4), furent publiés. March Moonlight, le treizième volume fut publié après sa mort en 1967. Pilgrimage est un projet qui a duré toute sa vie et qu’elle n’a pu terminer. En dehors de Pilgrimage, elle écrivit des essais, des articles, des nouvelles pour des magazines jusqu’à sa mort.
En septembre 1915, Gerard Duckworth publia Pointed Roofs et les réactions lors de la sortie de ce premier volume et des volumes qui suivirent furent partagées. Pour ce premier volume, J.D. Beresford annonce dans son introduction l’arrivée de quelque chose de complétement nouveau :
The possible failure to understand [Pointed Roofs] will not arise from any turgid obscurity of style, but only from a peculiar difference which is, perhaps, the mark of a new fiction […] Miss Richardson is, I think, the first novelist who has taken the final plunge ; who has neither floated nor waded, but gone head under and become a very part of the human element she has described.5
Au cours des années, elle et son œuvre furent saluées, mal comprises ou parfois pas comprises du tout. La première critique de Pointed Roofs, parue dans le London Sunday Observer, fut favorable: « The book somehow reads as if the reader did not exist »6 mais, ajoute le critique, « [it is] clear with clarity as keen as the gables of the charming ‘pointed roofs’»7. La deuxième fut publiée dans le Saturday Review où la protagoniste Miriam fut décrite comme une
3 D. RICHARDSON, citée par Gillian E. Hanscombe dans l’Introduction à Pilgrimage, p. 3.
4 D. RICHARDSON, « Foreword to Pilgrimage » dans The Gender of Modernism, Bonnie Kime Scott (ed.), Bloomington and Indianapolis : Indiana University Press, 1990, p. 430.
5 J.D. BERESFORD, « Introduction » to Pointed Roofs », London : Duckworth and Co., 1921, p. v-viii.
6 Citée par Gloria G. FROMM, Dorothy Richardson, Chicago : University Press of Illinois, 1977, p. 79.
7 Citée par Gloria G. FROMM, Dorothy Richardson, p. 79.
misanthrope, égoïste et presque folle, dotée de : « [an] unsound mind », « sick immagination», « atrabilious eyes », « [obsessed with her] egoisic consciousness »8. En outre, on lui reprocha le manque d’action et l’absence d’histoire d’amour. Backwater, le deuxième volume publié en 1916, fut mieux accueilli par les critiques: « It appears that Miss Richardson is recognized as a writer whose method is original. […] In so far as that method of writing consists of writing telegraphese, and putting words by themselves with full stops after them, it is not to be commented »9.
La première critique qui porte sur les trois premiers volumes, Pointed Roofs, Back Water et Honeycomb est celle de May Sinclair, écrite pour l’édition de The Little Review d’avril 1918.
Dans cette critique les innovations techniques de Richardson sont reconnues et saluées. May Sinclair écrit:
In these series there is no drama, no situation, and no set scene. Nothing happens. It is just like going on and on. It is Miriam Henderson’s stream of consciousness going on and on. And in neither is there any discernible beginning or middle or end. In identifying herself with this life, which is Miriam’s stream of consciousness, Miss Richardson produces her effect of being the first, of getting closer to reality than any of our novelists who are trying so desperately to get close.10
C’est à propos de la technique de Dorothy Richardson que le syntagme « stream of consciousness » de William James fut utilisé pour la première fois par May Sinclair (même si cette comparaison ne plaisait pas à Richardson qui imaginait la conscience plutôt comme un arbre11).
Les volumes de Richardson ont continué de paraître en Angleterre, publiés par Duckworth, et aux États-Unis par Alfred Knopf. Les critiques ont également continué d’être partagés. Ainsi, ont-ils jugé que le quatrième volume, The Tunnel, était « le volume le plus ennuyeux du monde » (« the longest bore on earth »12). En février 1919 Virginia Woolf écrivit une critique de ce roman dans The Times Literary Supplement où elle décrivit Richardson ainsi:
8 Citée par Gloria G. FROMM, Dorothy Richardson, p.80.
9 Saturday Review 122, août 5, 1916, p. 138.
10 M. SINCLAIR, « The Novels of Dorothy Richardson », The Little Review, avril 1918, p. 56.
11 D. RICHARDSON, « Foreword to Pilgrimage », dans The Gender of Modernism, p. 431.
12 G. FROMM, Dorothy Richardson, Chicago : University Press of Illinois, 1977, p. 119-120.
« one of the rare novelists who believe that the novel is so much alive that it actually grows »13. Le 28 novembre 1919 Woolf écrivit dans son journal : « Today … I refused to do Dorothy Richardson [Interim, le cinquième volume] for the Supt. The truth is that when I looked at it, I felt myself looking for faults ; hoping for them. And they would have been my pen, I know.
There must be an instinct of self-preservation at work. If she’s good then I’m not »14. Pour le sixième, Deadlock (1921), les critiques furent plutôt favorable : « there are episodes and passages of richer beauty than in any of the previous books in the series »15. Pour le septième volume, Revolving Lights (1923), J.B. Priestley écrivit la critique dans le London Mercury :
Miss Richardson really succeeds, when she does succeed, in spite of her method… She manages to interest us simply because she has some excellent qualities—in particular, the ability to observe very acutely at times and the further ability to record the result of her observation with the minimum number of words. […] like all such artistic rebels who try to free their form from all restraint and try to dodge all responsibility, she really suffers from the very freedom.16
Virginia Woolf écrivit une critique de Revolving Lights en mai 1923 dans laquelle elle reconnaît le style authentique de Richardson :
There is no one word, such as romance or realism, to cover, even roughly, the works of Miss Dorothy Richardson. Their chief characteristic, if an intermittent student be qualified to speak, is one for which we still seek a name. she has invented, or if she has not invented, developed and applied to her own uses, a sentence which we might call the psychological sentence of the feminine gender… it is a woman’s sentence, but only in the sense that it is used to describe a woman’s mind by a writer who is neither proud nor afraid of anything that she may discover in the psychology of her sex. And therefore
13 V. WOOLF, « The Tunnel », Virginia Woolf : Women and Writing, Michele Barrett (ed.), London : The Women’s Press Ltd., 1979, p. 188.
14 V. WOOLF, The Diary of Virginia Woolf, Vol.1, Anne Olivier Bell (ed.), London : Penguin Books, 1979, p.315.
15 Anon. « Deadlock », Times Literary Supplement, 24 février 1921, p. 123.
16 J. B. PRIESTLEY, « Fiction », London Mercury 8, juin 1923, p. 209.
we feel that the trophies that Miss Richardson bring to the surface… are undoubtedly genuine.17
Le huitième volume, The Trap (1925) reçut des critiques négatives mais le suivant Oberland (1927), eut les meilleurs critiques de tous. Oberland fut nominé pour le prix français Femina–Vie-Heureuse en 1928. Cependant, il y eut également des réactions plutôt négatives, comme celle de Conrad Aiken : « [Richardson is] practically the first woman novelist to make an exhaustive serial study of a single female character, and with entire, or almost entire detachment and honesty » ; mais en s’excusant, il rajoute que à cause de son attitude féministe :
« rightly or wrongly, the mere male feels [her novel] to be the natural withering of the spinster
»18. En 1930 la maison d’édition de William Jackson décida d’acheter à Duckworth et d’exporter aux États-Unis les cinq premiers volumes de Pilgrimage. Pour ces raisons John Cowper Powys écrivit un petit livre, qui sera le premier ouvrage à prendre en compte toute l’œuvre de Richardson ; il y exprime son ravissement : « c’est une sorte de poésie. Je vous dis que cette femme est une pythie »19. En 1935 Clear Horizon fut publié par la maison d’édition J.M. Dent et Cressent Press. Ecrit après une dépression nerveuse, le volume fut un échec et Richardson n’en fut pas surprise. Le douzième volume, Dimple Hill, fut, lui, publié dans l’édition complète de Pilgrimage en 1938 sans grand succès. Richardson commença le treizième volume, March Moonlight, mais il lui manquait l’énergie et la motivation pour continuer : « to turn out one more
‘chapter’ – even if it finished the book at last – would make no real difference to anyone, not even to her. Though she claimed she would produce it anyway, and ‘leave it to posthumous chance,’ the words had no will behind them »20. A sa mort, quinze ans après le début de l’écriture de son dernier volume, elle n’en avait fini que les deux tiers.
A sa mort le 17 juin 1957 elle laissa deux livres, le roman Pilgrimage et un ouvrage sur les Quakers, The Quakers: Past and Present (1914), une quinzaine de nouvelles (un recueil sous le titre Journey to Paradise: Short Stories and Autobiographical Sketches fut publié par Virago
17 V. WOOLF, « The Tunnel », Virginia Woolf : Women and Writing, Michele Barrett (ed.), London : The Women’s Press Ltd., 1979, p. 191.
18 C. AIKEN, « Dorothy Richardson Pieces Out the Stream of Consciousness of her Pilgrim, Miriam Henderson », A Reviewer’s ABC : Collected Criticism of Conrad Aiken from 1916 to the Present. W.H. Allen (ed.), New York : Meridian, 1958, p. 330.
19 J. C. POWYS, « Dorothy M. Richardson », dans l’introduction de Toits Pointus par Dorothy Richardson, Paris : Mercure de France, 1965, p. 33.
20 G. FROMM, Dorothy Richardson, Chicago : University Press of Illinois, 1977, p. 370.
en 1989), autant de poèmes publiés dans différents journaux, de nombreux articles publiés dans des revues comme Adelphi et Vanity Fair, huit traductions de livres français et allemands, et vingt-trois articles sur le cinéma dans la revue Close Up sans compter ses contributions au journal des végétariens Crank et de sa rubrique régulière « Comments by a Layman » dans le Dental Record. Jusqu’en 1957, seuls trois livres furent publiés sur Richardson et son œuvre et pendant les quinze ans qui suivirent sa mort, trois autres seulement parurent. Les raisons de cet état de fait sont multiples. Ce qui est important, c’est l’intérêt des critiques et des chercheurs de la fin du XXe siècle et d’aujourd’hui ainsi que leurs efforts pour lui donner toute sa place au sein du modernisme et la réputation que mérite un écrivain remarquable, complexe et novateur. Cette nouvelle vague de reconnaissance commença avec l’œuvre de John Rosenberg Dorothy Richardson : The Genius They Forgot. A Critical Biography (1973) qui incita une quinzaine de critiques à s’intéresser à son œuvre au cours de la même année. Après cette biographie, deux autres ouvrages suivirent : Feminine Consciousness in the Modem British Novel de Janet Sydney (1975) et Dorothy Richardson de Thomas Staley (1976). La première biographie de Richardson fondée sur des sources fiables fut publiée en 197721 : non seulement elle éclaire d’un jour nouveau la vie de Richardson et son œuvre mais elle approche Richardson avec beaucoup de tact et sympathie. Un évènement crucial fut la publication de Pilgrimage en quatre volumes par Virago en 1979. En 1982 la biographie critique de Gillian Hanscombe, The Art of Life : Dorothy Richardson and the Development of Feminist Consciousness, contribua considérablement à l’intérêt grandissant porté à l’œuvre de Richardson. Dans les années quatre-vingt, Dorothy Richardson fut mise pour la première fois aux côtés de grands écrivains modernistes comme Virginia Woolf, Marcel Proust et James Joyce dans l’étude de Erwin Steinberg The Stream-of- Consciousness Technique in the Modern Novel (1986) et dans celle d’Esther Labovitz The Myth of the Heroine: The Female Bildungsroman in the Twentieth Century (1988). Pour la première fois, des extraits de l’oeuvre de Dorothy Richardson furent insérés dans des anthologies: The Norton Anthology of Literature of Women (1985) et The Gender of Modernism : A Crtitical Anthology de Bonnie Kime Scott (1990). En 1994 la biographie de Gloria Fromm, Dorothy Richardson, fut republiée. Les lettres de Richardson, Windows on Modernism, furent publiées en 1995, éditées par G. Fromm. Jean Radford et Carol Watts publièrent deux introductions détaillées à Pilgrimage, l’une dans Dorothy Richardson (1991) et l’autre dans Dorothy
21 http://web.mac.com/smccracken1/richardson/page21/page21.html
Richardson (1995). George Thomson publia le premier guide pour les lecteurs de Pilgrimage, Notes on 'Pilgrimage': Dorothy Richardson Annotated (1999), qui facilite la compréhension d’un roman qui est parfois difficile à suivre à cause du nombre de personnages qui apparaissent, du cadre temporal et du style ; Thomson rendit ainsi Pilgrimage accessible aux étudiants, aux lecteurs et aux jeunes chercheurs. Ces vingt dernières d’années, une vingtaine d’ouvrages et une soixantaine d’articles ont paru sur Dorothy Richardson et son œuvre. En 2007, la Société Dorothy Richardson (Dorothy Richardson Society) fut formée ; elle organise une conférence biannuelle sur Richardson, publie un journal électronique Pilgrimages : A Journal of Dorothy Richardson Studies et offre une bibliographe détaillée et régulièrement mise à jour sur l’œuvre de Richardson et sur tout ce qui a été écrit sur elle depuis la parution du premier volume, Pointed Roofs.
Pilgrimage est un roman où le temps ne connaît pas de limites. Dans un espace textuel limité, toute une vie est présentée chronologiquement et ce, à travers l’émergence de la mémoire.
Comme l’écrit Gloria Fromm, Pilgrimage comporte : « the limitless time of the mind, of memory, which can only venture everywhere and range through the past as though in present, but can also retrieve the past and give it shape as well as permanence »22. A propos de la méthode de Richardson, John Cowper Powys écrit :
On peut seulement présumer qu’elle jette un filet de haute mer, lestée de lourds poids de plomb, dans sa mémoire, puisqu’elle fait un usage aveugle, presque prophétique, de tout ce que lui livre ce coup de filet occulte. Non pas dans sa mémoire normale, rationnelle. Il s’agit d’une plongée bien plus passionnante, bien plus mystérieuse. C’est au plus profond de sa nature subconsciente que descend ce filet de haute mer.23
Dans Pointed Roofs, Miriam, la protagoniste à travers laquelle on reçoit les impulsions et les images du monde extérieur et qui nous offre son monde intérieur, dit au revoir à sa famille, ses trois sœurs et ses parents, et part en Allemagne pour enseigner l’anglais dans une pension de filles. Le narrateur dévoile la conscience de la jeune fille de dix-sept ans ; on perçoit son attitude ambivalente envers le sexe féminin ; on découvre sa perception du mariage, de l’éducation, de la
22 G. FROMM, Dorothy Richardson, Chicago : University Press of Illinois, 1977, p. 82.
23 J. C. POWYS, « Dorothy M. Richardson », dans l’introduction de Toits Pointus par Dorothy Richardson, Paris : Mercure de France, 1965, p. 34.
religion, son besoin de se trouver et de se définir. Au bout de six mois elle repart pour Angleterre nourrie d’un sentiment de liberté et d’indépendance qui va se développer dans les volumes suivants. Dans Backwater Miriam est à Londres, enseigne dans une école du nord de Londres, près de sa mère. Le pèlerinage en quête de soi continue et des sujets tels que la féminité, le mariage, la religion, l’éducation, l’identité sexuelle sont développés. On y trouve aussi des indices plus substantiels d’une relation complexe entre la mère et la fille. Dans Honeycomb Miriam arrive dans la famille Corrie pour travailler comme gouvernante. Au début elle aime le nouveau milieu de Newlands avec sa vie riche mais au fur et à mesure elle s’éloigne de plus en plus de cette famille. Lorsque ses deux sœurs se marient, elle les rejoint pour assister à la cérémonie. Là, elle passe son temps à réfléchir à l’éducation, à son rôle en tant que gouvernante, aux livres qu’elle a lus, à son rôle de lectrice, à la nature de la vie, et à bien d’autres choses On s’aperçoit que Miriam mûrit et devient plus libre. L’été, avec sa mère, elle part en vacances à Brighton. Là, sa mère se suicide ; la liberté de Miriam est alors de nouveau menacée. Dans The Tunnel elle repart et affronte un autre défi, celui qui consiste à gagner sa vie et à vivre seule dans une grande ville, alors qu’elle n’a que vingt ans. Elle loue une chambre dans la pension de Mrs.
Bailey et travaille dans le cabinet dentaire de Mr. Hancock à Wimpole Street (où elle restera pendant onze ans) et elle commence l’exploration de la vie de Londres ; elle rencontre différentes personne comme Hypo Wilson, le mari de son amie Alma, Miss Dear, Mr. Tounton, et d’autres encore; elle va au théâtre, part en vacances, etc. The Tunnel est très détaillé et très riche en évènements. Miriam déménage chez Mrs. Bailey ; elle rend visite à ses sœurs Harriett et Eve ; elle passe un weekend avec les Wilson ; elle assiste à une représentation théâtrale, à une conférence avec Mr. Hancock, le propriétaire du cabinet dentaire où elle travaille, et réfléchit beaucoup à leur relation et enfin, rencontre la mystérieuse Miss Dear. Dans Interim les rencontres de personnes différentes continuent, le développement de Miriam également. Cette période représentant un intérim, le roman se clôt sur une fin ouverte et le compte rendu du pèlerinage de Miriam reprendra trois ans plus tard quand une rencontre très importante aura lieu.
Ces cinq premiers chapitres-volumes de Pilgrimage couvrent quatre ans et demi de la vie de Miriam, de mars 1893 jusqu’à août 1897. Deadlock, le sixième chapitre-volume commence en octobre 1900. Miriam a alors 25 ans et s’est lancée dans une entreprise littéraire, traduisant Andreyeff et rédigeant des articles ; elle prend plaisir à rencontrer une nouvelle personne, le russe juif Michael Shatov, un ami dont elle tombe amoureuse. L’action ne couvre que six jours et
le roman se fonde sur les dialogues de Miriam et de Michael, leurs points de vue différents sur le rapport homme-femme parmi tant d’autres choses qu’elle découvre, et la conscience de Miriam.
Son exploration de la vie londonienne continue ; elle fréquente l’opéra, et dans Revolving Lights elle rencontre des révolutionnaires russes avec Michael, assiste à deux événements socialistes chez les Wilson et part en vacances pendant quatre semaines avec eux. Dans ces deux chapitres- volumes, on découvre comment sa relation avec sa famille et ses sœurs s’estompe ainsi que l’importance grandissante qu’elle accorde à ses idées, à son monde intérieur et à l’écriture. Sa relation avec Michael s‘affaiblit également jusqu’à entrer dans une impasse, comme le suggère le titre, et ce principalement à cause de leurs point du vue différents sur la vie et peut-être parce qu’elle devient de plus en plus attirée par la personnalité de H.Wilson qui, de son côté, l’encourage à écrire. Dans Revolving Lights on apprend que la relation avec Michael est terminée et que Miriam ressent à la fois de la peine et de la joie grâce au sentiment de liberté qu’elle acquiert à nouveau. La structure du roman ressemble au monde intérieur de Miriam : elle est fragmentée, riche en souvenirs net digressions. Miriam se tourne vers l’extérieur, réfléchit, observe ; elle réagit aux sensations ; elle est blasée, immobile et passionnée par les gyrophares du monde qui l’entoure. Dans The Trap, comme le titre l’indique, Miriam se retrouve prise au piège dans une toile d’araignée qui a commencé à se tisser dans le roman-volume précèdent.
Tout d’abord, c’est le piège de la décision qu’elle a prise de vivre avec Miss Holland, une femme qu’elle n’a vue que deux fois avant de commencer à partager un studio avec elle, puis ce sont les sentiments ambivalents qui naissent à son égard chez Miriam et la nature très impulsive et possessive de Miss Holland. En même temps, H.Wilson insiste pour qu’ils deviennent plus intimes construisant ainsi son piège. A la fin, Miriam déménage et continue son pèlerinage vers la découverte de soi et la liberté, consciente de ses défauts et de son incapacité à fonctionner dans une relation avec un autre être humain. Dans Oberland Miriam est émerveillée par la nature en Suisse et les sports d’hiver. Ce sont des vacances : Miriam a pris ses distances par rapport à son entourage londonnien et elle se concentre sur le moment présent. Elle prend plaisir à ce qu’offre l’Oberland et jouit de divertissements simples. Elle fait la connaissance de trois hommes d’âge moyen avec qui elle parle de socialisme, des différences entre hommes et femmes et de leur capacité à comprendre le monde. C’est un séjour paradisiaque qui prendra rapidement fin et elle retournera vers la réalité. Dans Dawn’s Left Hand, trois événements très importants auront lieu.
Tout d’abord, Miriam met un terme à la colocation avec Mrs Holland et déménage à Tansley
Street. Ensuite, la décision que Miriam a repoussée, voire refoulée, et qui a motivé son échappée en Suisse, va devoir être prise ; Miriam et Hypo font alors l’amour mais Miriam ne ressent qu’un engourdissement. L’une de causes de cet échec amoureux est une rencontre que Miriam a faite, celle d’Amabel, une jeune femme, très vive, qui passionne Miriam. Le troisième événement très important est la relation ambigüe qui se développe entre les deux femmes. Miriam tombe alors dans un autre piège, celui que lui tend Amabel. En même temps, Miriam oublie de répondre à la proposition de mariage de Dr. Densley, le médecin de Miss Dear qui meurt ; elle découvre alors qu’elle s’est libérée du fardeau que le suicide de sa mère lui avait imposé mais malheureusement sa liberté sera de nouveau menacée par la personnalité exigeante et aventurière d’Amabel. Au début, dans Clear Horizon Miriam fait face à un nouvel obstacle, à sa liberté et à son indépendance. Elle est enceinte de Hypo. Mais quand elle comprend que sa grossesse est interrompue, elle décide de se libérer de ces relations difficiles qu’elle a établies, d’abord celle avec Michael qui, elle le sent, dépend d’elle, ensuite celle avec Amabel et son amour étouffant d’Amabel, enfin, celle avec Hypo, son égoïsme et son excentricité. D’autant plus ce que les Lycurgans offrent ne lui suffit plus. Elle présente Amabel à Michael, qui bientôt se marient, et elle met un terme à sa relation avec Hypo. Par ailleurs, elle décide d’interrompre sa vie à Londres. Elle quitte son travail chez Mr. Hancock et s’en va. Dimple Hill évoque dans son ensemble le séjour de Miriam dans la ferme de la famille quaker des Roscorlas. Là, elle retrouve son calme, se remémore son enfance, se souvient de différentes personnes qu’elle a rencontrées, des écrivains et des œuvres qu’elle a lus et réfléchit à ce qu’elle a déjà écrit. Elle est attirée par les principes quakers mais aussi par Richard, le fils de Mrs. Roscorla. Elle décide finalement de repartir pour Londres, sûre qu’une telle vie, dans une ferme, avec Richard qui est trop influencé par sa mère, et le mode de vie quaker, bien qu‘attirant, ne lui rendront pas la liberté qu’elle cherche. Les événements de Oberland, Dawn’s Left Hand, Clear Horizon, et Dimple Hill couvrent une période d’un an et demi, de février 1906 à la mi-octobre 1907. March Moonlight, le dernier chapitre-volume couvre une période allant d’avril 1909 à l’automne 1912. March Moonlight contient dix chapitres, et seulement trois d’entre eux ont été révisés par Richardson.
Dans ce roman, le mouvement est rapide et les événements sont très concentrés, ce qui le rend diffèrent des autres volumes. De nouveaux personnages apparaissent, mais rien n’est dit sur eux.
Les jours entre 1909 et 1912 sont décrits en une phrase, ce qui donne l’impression que Richardson voulait avancer plus rapidement pour arriver au moment où Pointed Roofs a été écrit
et publié et où la rencontre de Alan Odel a eu lieu (1913)24. On peut simplement supposer que le jeune peintre que Miriam rencontre dans March Moonlight sera le double d’Odle que Richardson a en réalité rencontré en 1915 (ce procédé consistant à changer les dates ayant déjà été utilisé pour le mariage d’Amabel avec Michael). Dans March Moonlight, Miriam est chez sa sœur Sarah. Elle reçoit une lettre d’une amie, Jean, qu’elle a rencontrée en Suisse pendant l’hiver 1908-1909. Elle se souvient de la douleur qu’elle a ressentie quand elle s’est séparée d’Amabel et réfléchit à l’amour qu’elle ressent pour Jean (qui de son côté à une relation ambigüe avec un homme d’église). Elle rend visite à Michael et Amabel, qui ne semblent pas vraiment heureux.
Miriam part pour Dimple Hill. Dans le train elle se souvient de sa sœur Harriet, la plus jeune des quatre sœurs, qui habite en Amérique avec son mari ; on apprend aussi que sa sœur Eve, la deuxième, est morte en France. A Dimple Hill elle tombe amoureuse de Charles Ducorroy, une histoire d’amour qui se termine quand Miriam lui avoue son passé sexuel. Elle réfléchit aussi aux défauts du quakerisme, quitte sa chambre de St John Wood tenue par la Women’s Bible Association, dont elle fréquentait les prières communautaires, et prend une chambre chez Mrs.
Gray où elle rencontre le jeune artiste, Mr. Noble. Le roman se termine аlors que Miriam pense au projet littéraire qu’elle a forgé, à Michael and Amabel, à leur fils Paul qu’elle a tenu dans ses bras, au sentiment de liberté qu’elle a ressenti lors cet évènement.
Pilgrimage reste inachevé, sans conclusion, et cependant il a une forme circulaire. Dans March Moonlight Miriam commence à écrire ce qui deviendra Pointed Roofs : ainsi un cercle se forme qui unit le passé, le présent et le futur, qui unit la protagoniste, le narrateur, l’écrivain et le lecteur dans un mouvement circulaire perpétuel (« a continuous performance »25) ; un pèlerinage sans fin, destin qui convient parfaitement à Miriam. Malgré toute sa complexité, malgré tous les sujets qu’il aborde et toutes les possibilités qu’il cherche à offrir, Pilgrimage est avant tout un roman sur la liberté ; la liberté « ultime » que la protagoniste veut acquérir, la liberté que Richardson en tant qu’écrivain essaye d’accorder au roman et au lecteur en lui demandant sa collaboration, la liberté que Richardson a cherchée au cours de sa vie. La liberté dans Pilgrimage reste une destination vers laquelle on se dirige, une lumière vers laquelle la protagoniste marche, et c’est le pèlerinage vers la liberté qui compte ; un voyage qui ne finira pas. Miriam passe sa vie
24 G. H. THOMSON, Reader’s Guide to Dorothy Richardson’s Pilgrimage, p. 55.
25 « Continuous Performance » est le titre de la série des articles que Dorothy Richardson a écrits pour le journal sur le cinéma, Close Up, de 1927 à 1931.
à essayer d’acquérir la liberté ultime. Elle identifie le visage de la liberté dans son enfance, dans le jardin de Babington (« when the strange independent joy had begun »26), et s’efforce de conserver ce sentiment tout au long de sa vie. Elle croit que, une fois vécu, ce sentiment ne pourra jamais disparaître. Cependant les événements de sa vie menacent cette joie, ce moment présent éternel (« now, the eternal moment »27) et elle doit apprendre à le préserver. Le défi est de trouver la voie pour y accéder à nouveau après chaque obstacle. Elle se cherche une identité religieuse qui ne fera pas obstacle à sa liberté, elle cherche une forme d’identité nationale qui ne limitera pas son individualité, elle cherche une identité féminine et sexuelle qui ne limitera pas sa liberté, un partenaire qui ne l‘empêchera pas de se sentir libre. Le fardeau familial, les relations avec différents personnes dans sa vie, les religions qu’elle teste, les sentiments qu’elle ressent pour les personnes du même sexe, les cadres que la société impose à l’identité féminine, les reproches qu’elle s’adresse à elle-même, seront autant de pièges, mais à chaque fois, Miriam trouvera la sortie, retrouvera de nouveau le sentiment de liberté ; elle embrassera sa complexité, son passé qui l’unit au présent autant qu’au futur et continuera son pèlerinage.
Dans ces treize volumes sont éparpillées des descriptions de morceaux de musique classique et de différentes façons de les jouer, essentiellement au piano, des références à Schubert, Gluck, Beethoven, Grieg, Brahms, Chopin, Wagner, d’innombrables références précises aux œuvres que ces musiciens ont composées, telles que la Pathétique de Beethoven, la Chanson de Solveig de Grieg, la Marche funèbre ou le Quinzième nocturne de Chopin et autant de références à des morceaux sans titre ou sans nom de compositeur. On y trouve aussi des références à la musique religieuse et folklorique, des paroles d’hymnes, des chansons et des poèmes. Miriam assiste à des soirées musicales privées, à des concerts publics et fréquente l’opéra. Elle chante et joue du piano, évalue son jeu qui change et évolue, et évalue également le jeu d’autres femmes et hommes. La musique est son compagnon fidèle dans son pèlerinage et sa quête identitaire mais elle est aussi bien davantage que cela. La musique est un élément indispensable de son pèlerinage : sans elle, sa quête n’aboutirait pas.
Dans cette thèse, nous examinons le rapport qui existe entre la musique et le roman Pilgrimage. L’objet principal de la thèse est d’analyser le rôle de la musique dans Pilgrimage et
26 D. RICHARDSON, Pilgrimage 2, p. 214.
27 D. RICHARDSON, Pilgrimage 1, p. 259.
la manière dont Richardson utilise la musique pour évoquer l’identité nationale, religieuse et féminine de la protagoniste, Miriam Henderson. Le rôle de la musique dans la construction esthétique du roman sera également abordé. Pour ce faire, il ne s’agira pas de comparer la structure du roman à une composition musicale ni d’analyser les techniques musicales que Pilgrimage met en œuvre : ce type d’étude reviendrait à une musicologue. Cependant, dans le dernier chapitre, nous aborderons ce sujet afin d’ouvrir des pistes à des recherches futures.
Le rôle de la musique dans Pilgrimage est complexe et peut être abordé de diverses manières. Etant donné que c’est un sujet négligé par la critique richardsonienne, une synthèse de son rôle s’imposera et sera très utile. Tout d’abord, nous examinerons comment la musique accompagne Miriam dans son voyage à la découverte de son identité et effectue en quelque sorte elle aussi un pèlerinage. Au fur et à mesure que Miriam change, évolue, mûrit et se découvre, la musique dans l’œuvre change, l’attitude de Miriam envers la musique évolue également. Au début, la musique est un simple décor, une musique de fond. Ensuite, elle devient un outil qui aide Miriam à se sentir libre, auto-suffisante et indépendante. Elle l’aide également à révéler ses sentiments. Au fil du temps, Miriam lui accorde une nouvelle fonction, celle d’unir le passé, le présent, et le futur. La musique ouvre à Miriam la voie vers le centre de son être et ce qu’elle nomme « la joie indépendante ». Si la musique peut être lue comme une métaphore du pèlerinage de Miriam, de la découverte de la liberté suprême à laquelle elle aspire, on peut dire qu’elle contribue également à construire l’œuvre ; elle lui donne un rythme, une syntaxe complexe et une voix. Dans ses articles sur le cinéma muet, Richardson remarque que c’est le silence (c’est-à- dire l’absence de paroles ainsi que la présence de la musique dans le film muet) qui permet d’accéder à la réalité. De même, la musique dans Pilgrimage aide les mots à mieux représenter le courant de conscience de Miriam, à représenter la réalité, et à nous transformer en lecteurs collaboratifs. On pourrait dire que la musique offre à Richardson un modèle pour élaborer un roman libéré des contraintes de la tradition romanesque du XIXe siècle et qui exige la collaboration du lecteur.
Dans le premier chapitre nous présenterons un état de l’art et ferai le point sur les articles et les ouvrages publiés sur Pilgrimage et sur les différents sujets abordés par la critique. Nous évoquerons aussi les critiques qui ont établi des comparaisons entre Dorothy Richardson et d’autres écrivains modernistes comme Proust, Joyce ou Woolf et qui ont fait des recherches liées
à la musique chez ces écrivains. Nous présenterons une synthèse de la manière dont la musique apparaît dans les œuvres de ces romanciers modernistes. La musique est sans doute un aspect reconnu et bien documenté chez Proust, Joyce et Woolf. Plusieurs critiques ont remarqué qu’il existe de nombreux points communs entre ces écrivains modernistes et Richardson, la technique du courant de conscience, l’accent mis sur la mémoire et la rupture avec le roman traditionnel étant les plus souvent cités. Ce que nous tenterons de démonter, c’est que si les romans de Proust, Joyce, Woolf et Richardson se ressemblent en plusieurs points, et si les éléments qu’ils partagent sont liés à la musique, une étude du rôle de la musique dans Pilgrimage s’impose vu la place qu’elle y occupe. Bien que ce sujet ait été presque complètement négligé par la critique, une telle étude est indispensable pour mieux comprendre et apprécier Pilgrimage, sa complexité et sa modernité.
Le deuxième chapitre est envisagé comme une synthèse du développement des Études du mot et de la musique (« Word and Music Studies ») et de leur objectif. Nous commencerons par Aristote et sa Poétique et les ressemblances entre la poésie et la musique qu’il évoque avant d’examiner les doutes quant à la possibilité même de comparer la musique et la littérature : pour ce faire, nous convoquerons les points de vue d’Adorno, de Barthes, Benveniste, Françoise Escal, Aldous Huxley, Lévi-Strauss, Mallarmé, Henri Meschonnic, Etienne Souriau et Hoa Hoi Vuong. Ensuite, nous nous pencherons sur la comparaison de la prose et de la musique et les défis que lance cette étude relativement nouvelle. Le développement de cette méthode interdisciplinaire, les problèmes qui se posent aux chercheurs et les solutions - ou astuces28- qu’ils déploient seront examinés. L’importance de la création de la World and Music Association (l’Association internationale des Études du mot et de la musique) et de la contribution de C.S.
Brown et S.P. Scher, à qui on doit son existence, sera soulignée. A cela s’ajoutera une présentation des contributions en langue française. Enfin, la division tripartite de la relation musique-littérature (la littérature mise en musique, la musique et la littérature, et la musique dans la littérature) de S. P. Scher sera évoquée. A l’idée que le rapport musico-littéraire ne peut être analysé que structurellement, nous opposerons la position de Werner Wolf qui prend en considération les rapports « extra-compositionnels » ou entre les œuvres. Ensuite, l’apport de Lawrence Kramer pour qui la base du rapport mot-musique peut être trouvée en herméneutique
28L’emploi de ce terme sera explicité plus loin.
et d’Eric Prieto qui propose un modèle heuristique sera examiné, ce qui nous amènera à faire valoir l’importance d’une terminologie précise sur laquelle asseoir la légitimité d’une telle étude.
Dans le troisième chapitre intitulé « Pilgrimage, roman musical », nous poursuivrons ce qui a déjà été dit sur la musique et Pilgrimage et esquisserai les traits d’un roman dit musical.
Nous nous pencherons sur les cinq articles publiés sur la musique dans Pilgrimage, ceux de Cecilia Björkén-Nyberg, Arianne Burford, Francesca Frigerio et Thomas Fahy qui, même s’ils sont limités dans leur portée (puisqu’ils ne concernent dans l’ensemble que le premier volume de Pilgrimage), offrent une base de travail solide. Ensuite, nous aborderons la référentialité musicale dans Pilgrimage en nous appuyant sur la division de S.P. Scher. La musique dans Pilgrimage opère à trois niveaux : elle est en effet évoquée sous la forme de « mise en mots » (« word music »), de « structures et techniques musicales » (« musical structures and techniques ») et de « musique verbale » (« verbal music »). C’est à ce dernier aspect que sera consacrée la dernière partie de ce chapitre qui s’inspire des cinq groupes de description musicale en littérature de H. H. Vuong. Il apparaîtra que ce que l’on rencontre dans Pilgrimage, ce sont:
des descriptions d’œuvres musicales, réelles ou fictives, qui ne sont pas identifiées du tout ou qui ne le sont que de manière très floue, leur compositeur n’étant pas toujours indiqué ; des œuvres musicales qui existent bel et bien et qui sont clairement identifiées ; et des citations de textes de chansons, de chants, de lieder quelquefois complètes, quelquefois partielles, parfois même déformées, qui apparaissent dans le texte explicitement ou de manière allusive.
Le quatrième chapitre cernera le rapport musico-littéraire en adoptant la méthode qui se concentre sur le texte littéraire où une performance musicale a lieu et non sur l’œuvre musicale elle-même. Le contexte culturel de la musique sera mis en relation avec la quête identitaire triple que mène Miriam : la quête d’une identité religieuse, nationale et féminine. Les trois volets de cette quête sont menés de front et se transforment en une quête spirituelle, tournée vers le centre de son être auquel Miriam accède grâce au pouvoir de la musique. Cette quête spirituelle de Miriam se prolonge par sa tentative de devenir écrivain.
La recherche d’une identité religieuse, nationale et féminine commence avec le départ de Miriam pour l’Allemagne. L’éloignement offre à Miriam la distance nécessaire pour comprendre son identité anglaise et comparer l’Angleterre à l’Allemagne. En outre, Miriam compare la façon dont les Anglais et les Allemands comprennent, écoutent et jouent la musique ainsi que les