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Osez la tendance, Emmanuel Barrère

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Academic year: 2021

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Texte intégral

(1)

Depuis qu'il était tout petit, Monsieur Tournay vivait dans cette gare.Son père y était vendeur de journaux et 30 ans plus tard, Monsieur Tournay fils refaisait les même gestes sans se poser de questions.Malgré le temps passé ici, il n'avait jamais pris un train de sa vie...Monsieur Tournay s'ennuyait, il voyait la vie comme dans les vieux films, en noir et blanc.Mais récemment, son médecin lui avait prescrit de petites pilules qui lui permettaient de s'ennuyer en couleurs.

Ce jour là, alors qu'il était bercé par le doux chant des pilules colorées, une main fine et gracieuse posait un magazine de mode sur son comptoir.Jamais il n'avait vu une main pareille. La plupart des mains qui effleuraient la sienne étaient très souvent burinées par le temps, le travail ou le manque de chance.Cette main là était exceptionnelle pensait il.Elle semblait fine et douce, dessinée par un architecte

obsessionnel, du travail d'orfèvre.Il relevait la tête pour vérifier à qui elle appartenait. Il avait peur d'être déçu mais il regardait.

Elle portait une robe noire en mousseline légère et soyeuse qui caressait sa peau.Des courants d'airs voyageurs faisaient virevolter le tissu. Il devinait au dessus d'une taille faîte pour être maintenue, des seins divins juste sortis d'un moule en or.La vallée de sa gorge avait été conceptualisée pour recevoir des baisers et sa bouche pulpeuse faîte pour en prodiguer.La moitié de son visage était dissimulé sous d'épaisses lunettes de soleil noires et sa tête sous un chapeau de la même teinte aux larges bords.Elle seule était en noir et blanc, comme sortie d'un film italien des années cinquante.C'était une nonne, pensait il, elle avait fait vœu de chasteté non pas avec Dieu mais avec la réalité.

A peine lui avait il rendu sa monnaie que le drapé noir s'évaporait.Tout redevenait gris.Il avalait trois pilules puis, comme hypnotisé, se levait et partait à sa poursuite, déterminé.Il s'avançait fiévreux, enchanté. Elle était là! Le voile noir passait dans la foule mais dés qu'il pensait la voir, elle disparaissait.Mr Tournay n'avait jamais couru et il s'étonnait à chaque foulée.Un homme gras s'empiffrait, hamburger à la main, il la dissimulait.Monsieur Tournay contournait l'obstacle pour lui saisir le bras. Elle se retournait, apeurée par ces yeux rouges et révulsés, c'était une autre.Une sonnerie résonnait sur un des quais, il s'y rendait mais le train filait déjà bien loin. Flûte! il l'avait ratée.Penaud, il s'apprêtait à rejoindre son comptoir laisser à l'abandon mais quelque chose attirait son attention.Un second train était prêt à partir de l'autre côté des rails.Il l'apercevait à travers une des fenêtres.Elle attendait en face, main sur la hanche, glacée, visage de côté.L'alarme du départ retentissait.Cette fois il ne pouvait pas la louper.Il avait la sensation que s'il la manquait, sa vie serait gâchée.Le train fuyait devant lui, il emportait sa chère et tendre loin d'ici.Essoufflé, il s'était arrêté devant un panneau publicitaire déroulant qui vantait les mérites d'un nouvel anti-dépresseur.Sur le tableau d'affichage la destination était Bordeaux qui avant ne lui évoquait qu'une couleur ou du vin.Maintenant ce serait la ville de l'amour.

Retour au comptoir, case départ, plus de pilules mais il s'en fichait, le technicolor explosait.Une semaine passait et il continuait à rêver. Ce matin là il recevait un magazine dont la couverture lui ordonnait en grosses lettres blanches de «PARTIR A L'AVENTURE».C'était un signe mais il ne pouvait pas tout abandonner, tout ce que son père avait construit...

(2)

Le drapé noir dans la foule, c'était elle.Cette fois, il empoignait sa valise sans hésiter. Elle était déjà prête depuis trois jours, planquée sous le comptoir.Il abandonnait son kiosque, ses boîtes de pilules vides, sa gare, tout ce que son père avait construit, plus rien à faire.

Il fonçait vers le quai qui menait à Bordeaux et apercevait le même drapé un peu partout. La plupart des femmes étaient habillées comme sa créature d'amour.C'était évident pensait il, le noir rendait classieux et élégant.C'était comme si sa déesse les avaient inspirées sans même les avoir rencontrées.Il grimpait dans le wagon, voie A, il savait qu'elle était là à l'intérieur, il la retrouverait pendant le voyage.Il s’asseyait près de la fenêtre dans un petit coin isolé.Et alors que le train s'en allait, il ne voyait pas le panneau publicitaire dérouler.Sur l'affiche, c'était elle, elle semblait attendre son train, main sur la hanche, glacée, visage de côté.Sous ses pieds, en grosses lettres blanches, il y avait marqué « Osez la tendance!».La publicité pour un nouvel anti-dépresseur arc-en-ciel la remplaçait tandis que Monsieur Tournay partait vers le sud pour suivre une chimère qui le mois prochain serait vêtue de blanc pour l'été.

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