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Introduction aux sciences du langage et de la communication. L'organisation syntaxique de la phrase

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Introduction aux sciences du langage et de la communication.

L'organisation syntaxique de la phrase

BRONCKART, Jean-Paul

Abstract Notes d'appui (cours de tronc commun)

BRONCKART, Jean-Paul. Introduction aux sciences du langage et de la communication.

L'organisation syntaxique de la phrase. , 48

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:30777

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Licence en sciences de l'éducation Tronc Commun

Introduction aux sciences du langage et de la communication

Chapitre III

L’organisation syntaxique des phrases

Jean-Paul Bronckart

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1

Introduction générale

Dans le cadre de ce chapitre, nous aborderons ce que l’on qualifie habituellement d’approches grammaticales (ou syntaxiques) modernes, c'est-à-dire un ensemble de

démarches qui, dans le courant du XXe, ont visé à décrire et à analyser l’organisation des signes dans le système ou le code de la langue, ou, plus précisément encore, ont visé à décrire l’organisation syntaxique des phrases des langues.

Ces approches se sont élaborées dans la continuité ou le prolongement de l’œuvre de Saussure, à laquelle elles ont repris certains principes théoriques et certaines méthodes d’analyse. On les qualifie de « modernes » parce que, dans la mesure précisément où elles s’appuient sur Saussure, elles se caractérisent par une rupture avec les approches

grammaticales antérieures, qu’il s’agisse des analyses théoriques des phrases issues de la philosophie du langage (voir, au Chap. I, les propositions d’Aristote ou de Port- Royal) ou des applications didactiques de ces mêmes analyses, ayant donné lieu aux

« grammaires traditionnelles scolaires » (voir le même Chap. I).

Ces approches ont été nombreuses et diverses ; il n’y a pas une approche

grammaticale moderne, mais des approches différentes, émanant d’une multitude de linguistes, souvent organisés en tendances, en « écoles » ou en « cercles ». Dans le cadre limité de ce cours, il convient donc d’opérer des choix, forcément douloureux. Nous avons choisi de présenter les seuls apports du Structuralisme américain et de la Grammaire générative et transformationnelle, parce que ces deux « écoles » ont développé des

méthodes et des concepts qui constituent des bases aujourd’hui unanimement

reconnues comme efficaces pour la description des langues (même si ces bases ont pu être nuancées, complétées ou aménagées par certains), et parce c’est en prenant appui sur ces deux mêmes écoles qu’ont été élaborées les « grammaires scolaires modernes » aujourd’hui en usage dans la plupart des pays, et notamment en Suisse romande et à Genève.

Si elles sont efficaces, ces approches sont cependant aussi limitées. Elles permettent de mettre en évidence certaines des régularités d’organisation des phrases, au prix d’une démarche méthodologique qui « fait comme si » le système de la langue était fermé sur lui-même, et qui en analyse donc les caractéristiques internes. Mais le système de la langue est en réalité ouvert sur son environnement ; le fonctionnement effectif d’une langue, d’une part s’inscrit dans un contexte communicatif et social déterminé, d’autre part s’organise en textes et/ou en discours, et ces deux dimensions exercent aussi une influence sur la manière dont les phrases d’une langue sont organisées. Il convient donc d’abord d’admettre que ces approches fournissent ce qu’il est possible de décrire, de montrer, en analysant la structure interne des phrases, et d’admettre donc que ces

descriptions sont partielles (aucune grammaire, quelle qu’elle soit, ne peut prétendre tout expliquer de la langue !). Il convient ensuite et en conséquence de compléter ce type d’approche, en abordant celles qui analysent le rapport des phrases au contexte (Chap.

IV de ce cours), ainsi que celles qui analysent l’organisation des phrases en textes (thème traité dans d’autres cours).

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2 A. Continuités et ruptures

1. L’autonomie de l’organisation syntaxique des signifiants

Un des apports théoriques de l’œuvre de Saussure a été de poser la nécessité de

distinguer, bien plus nettement que ne l’avaient fait certains de ses prédécesseurs, d’un côté l’analyse de l’organisation des signifiants (niveaux de la phonologie, de la morphologie et de la syntaxe), d’un autre côté l’analyse de l’organisation des signifiés (niveau des constructions de sens, ou niveau de la sémantique).

Les approches traditionnelles se caractérisaient globalement par un « mélange » de ces deux niveaux d’analyse.

Comme nous l’avons vu au Chap. I du cours, la philosophie du langage dominante en Occident a, pour des raisons de « principe » (fournir des arguments pour assurer que les gens se comprennent et que les connaissances exprimées dans une langue sont vérifiables) toujours considéré que les structures des langues n’avaient pas de véritable autonomie, ou encore que ces structures constituaient un « reflet » ou une « traduction » d’autres structures. Chez Aristote, les structures des langues étaient considérées comme des reflets directs des structures de la logique du monde extérieur. Dans la mesure où il n’y a qu’un monde extérieur, cette position a généré la thèse selon laquelle il ne devrait exister qu’une seule langue, ou une seule véritable langue, et l’on sait que ce rôle de langue unique ou véritable a été attribué au latin pendant tout le Moyen Age. A la Renaissance, la reconnaissance du statut et de la valeur des langues d’usage de l’Europe (anglais, espagnol, français, italien, etc.) a conduit à un aménagement de cette thèse initiale, réalisé par les auteurs de Port-Royal. Selon cette nouvelle thèse, il y aurait d’un côté un ensemble de structures communes à toutes les langues naturelles, qui refléteraient directement la logique de la pensée ou de la « raison » humaine ; il y aurait d’un autre côté des structures spécifiques aux langues, qui refléteraient les propriétés particulières (les « passions ») des peuples parlant ces langues. Dans cette dernière perspective, on considérait donc que les structures principales (ou les plus générales) des langues étaient « les mêmes » que les structures de la pensée (ou opérations de jugement et de raisonnement), et que l’on pouvait donc les analyser en se fondant indifféremment sur les critères syntaxiques ou les critères sémantiques.

Les « grammaires scolaires traditionnelles » ont été construites sur la base de ces principes, et elles se caractérisent par un mélange de considérations ayant trait :

a) à l’organisation effective des signifiants telle qu’on peut l’observer concrètement dans la syntaxe des phrases d’une langue donnée ;

b) à l’organisation présumée des événements ou des actions dont les phrases rendent compte ;

c) à des aspects des opérations de jugement ou de raisonnement émanant des sujets qui produisent ces phrases.

En voici deux exemples, tirés du Précis de grammaire française de Grévisse (1936).

1) Le complément d'objet direct est le mot ou groupe de mots qui se joint au verbe sans préposition pour en compléter le sens en marquant sur qui ou sur quoi passe l'action ; il désigne la personne ou la chose auxquelles aboutit, comme en ligne droite, l'action du sujet :

Pour reconnaître le complément d'objet direct, on place après le verbe la question qui? ou quoi?

J’aime ma mère : J’aime qui ? ma mère. Je récite ma leçon ; je récite quoi? ma leçon.

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2) L’adjectif est un mot que l’on joint au nom pour le qualifier ou le déterminer.

L’adjectif qualificatif exprime une manière d’être, une qualité de l’être ou de l’objet désigné par le mot auquel il est joint : Un livre utile ; un ouvrier actif.

Dans ces exemples, les considérations ou critères syntaxiques (a) sont en gras ; les considérations ou critères ayant trait à l’organisation des événements (b) sont en italique, et les considérations ou critères concernant les opérations de jugement du locuteur (c) sont en souligné.

Il n’est guère difficile de démontrer que les définitions formulées dans ce type de grammaire ne sont valides que pour certaines cas (elles « souffrent » de nombreuses exceptions), et que les techniques de reconnaissance proposées (J’aime qui ? Ma mère) relèvent de la tautologie et ne nous apprennent rien sur l’organisation effective des phrases.

Les approches grammaticales modernes contestent ce type d’analyse en se fondant sur un ensemble d’arguments qui sont empiriquement indiscutables.

a) Il existe une multitude de langues naturelles (environ 6.000 selon les recensements contemporains) dont le lexique et les règles d’organisation sont extrêmement divers (pour autant que l’on se décentre un peu, ou que l’on cesse de se référer aux seules langues du groupe indo-européen). En regard de cela, il existe un seul monde extérieur, et une seule logique de la pensée humaine. En conséquence, un même événement du monde, ou une même opération de pensée, peut être traduite, exprimée par des moyens ou des structures très différentes selon la langue qui est utilisée. Il ne peut donc y avoir de

« reflet » direct des structures du monde ou de la pensée dans les structures de la langue.

b) Si le monde est un, les événements ou les relations que l’on peut y observer sont infiniment variables, et de manière analogue, si les capacités de pensée sont universelles, elles se décomposent en une multitude de sortes d’opérations ou de jugements possibles.

En regard de cela, chaque langue dispose de structures qui sont limitées ou en nombre fini. Cela implique que chaque langue doit nécessairement exprimer, avec une seule et même structure, des sortes d’événements ou de jugements qui sont différents. A titre d’exemple, la même relation syntaxique sujet-prédicat du français traduit des relations de sens bien différentes:

(1) Patricia est élégante (jugement d’attribution de propriété).

(2) Patricia dort (relation d’un état).

(3) Patricia est à Paris, cette année (expression d’une localisation).

(4) Patricia a un grand chien (expression d’une possession).

(5) Patricia déteste Pierre (relation d’un sentiment).

(6) Patricia ouvre son grand sac (relation d’une action “transitive“).

c) Enfin, de manière inverse, au sein d’une même langue, un même événement, ou une même action, peut être exprimé par des structures différentes :

(7) Cet automobiliste pressé a renversé ma belle-sœur.

(8) Ma belle-sœur a été renversée par cet automobiliste pressé.

(9) C’est cet automobiliste pressé qui a renversé ma belle-sœur.

C’est sur la base de ces arguments, et des principes généraux que Saussure en a tirés, que les approches grammaticales modernes procèdent à la distinction évoquée plus haut.

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- Elles proposent, d’un côté, d’analyser l’organisation des signifiants d’une langue, telle qu’elle nous apparaît, sans se préoccuper des questions de sens : quels sont les phonèmes utilisés par la langue (domaine de la phonologie) ? Comment, avec ces phonèmes, sont construits les signes et/ou les mots de la langue (domaine de la morphologie). Comment ces mots ou signes sont-ils organisées en groupes et en phrases (domaine de la syntaxe).

- Elles proposent d’un autre côté, qu’une fois ce travail effectué, on se pose la question des relations de sens exprimées par les signes organisés en phrases : à quelle sorte d’événement du monde ceux-ci renvoient-ils ? Quelles opérations de pensée traduisent- ils ? Il s’agit là de questions de sémantique, qui sont importantes, mais qui peuvent et doivent être distinguées des précédentes.

Si cette distinction est fondamentale, il faut néanmoins lui adjoindre quelques nuances et précisions, ce que nous ferons plus loin (cf. I.E, infra).

De ce qui précède, il résulte que les approches grammaticales modernes se centrent d’abord sur le niveau de l’organisation des signifiants, en distinguant les domaines de la phonologie, de la morphologie et de la syntaxe, et qu’elles peuvent se centrer ensuite sur le domaine de la sémantique.

Si ces quatre domaines ont été abordés par les divers courants de linguistique du XXe, dans le cadre de ce cours, nous nous limiterons aux seules approches qui ont porté sur le domaine de la syntaxe (organisation des signes en groupes et en phrases).

2. L’exploitation méthodologique des axes paradigmatique et syntagmatique

Pour analyser ce domaine syntaxique, sans interférer avec les questions de sémantique, les approches grammaticales modernes ont exploité la distinction posée par Saussure entre axe paradigmatique et axe syntagmatique.

Le principe général est de partir de l’examen d’une phrase qui est à l’évidence bien formée ou « grammaticale », en procédant à des manipulations qui exploitent chacun des deux axes. Ces manipulations seront décrites plus en détail sous I.2, infra, mais nous rappellerons ici ce que sont ces axes paradigmatique et syntagmatique, et comment ils ont été exploités par les successeurs de Saussure.

Au départ, chez Saussure, un paradigme est un ensemble de signes qui, dans une langue donnée, ont la capacité de renvoyer à un même « univers de référence ». A titre

d’exemples, pour le français :

- le paradigme valide pour le domaine ETRE HUMAIN DE GENRE

MASCULIN est constitué de l’ensemble des signes homme, monsieur, garçon, type, mec, gus, gars, monseigneur, etc.

- le paradigme valide pour le domaine PUDEUR est constitué de l’ensemble des signes pudique, impudique, décent, indécent, convenable, osé, etc.

- le paradigme valide pour le domaine du NON-ORDINAIRE est constitué de l’ensemble des signes étonnant, étrange, bizarre, fantastique, pharamineux, phénoménal, mirobolant, etc.

Les approches syntaxiques modernes ont transposé cette notion de paradigme, en faisant abstraction des questions de sens, et donc des univers de référence. Leur ré- exploitation de la notion consiste à procéder à l’identification de tous les signes qui pourraient remplacer un signe donné dans une phrase, sans pour autant que cette phrase cesse d’être bien formée ou « grammaticale ». On établit de la sorte un ensemble de

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signes qui peuvent avoir le même statut dans une phrase, ensemble que l’on peut dès lors qualifier de paradigme syntaxique.

Exemple :

(10) Cet individu particulièrement ignorant adorait la musique tonitruante » Dans cette phrase,

- Cet pourrait être remplacé par le, un, tel, etc., sans nuire à la grammaticalité de la phrase. Cet ensemble de signes constitue donc un paradigme syntaxique : les déterminants de genre masculin.

- Individu pourrait être remplacé par homme, alligator, arbre, etc., sans nuire à la grammaticalité de la phrase. Cet ensemble de signes constitue donc un autre paradigme syntaxique : les noms de genre masculin.

- Particulièrement pourrait être remplacé par très, malheureusement, intensément, etc., sans nuire à la grammaticalité de la phrase. Cet ensemble de signes constitue donc un autre paradigme syntaxique : les adverbes standard.

- Etc.

Le travail d’analyse sur l’axe paradigmatique consiste donc à établir des classes de signes qui peuvent avoir le même statut ou le même fonctionnement syntaxique. Et c’est sur la base de ce travail que l’on peut re-définir les sortes ou classes de signes d’une langue, que l’on qualifie de catégories grammaticales (cf. II.B.1, infra).

Saussure a posé les bases d’une définition de l’axe syntagmatique : celui-ci est constitué par les règles de disposition ou d’ordre des signes, ainsi que par les relations

d’interdépendance entre signes, qui peuvent être observées dans la linéarité de la phrase.

Les approches syntaxiques modernes ont exploité ce second axe de deux manières.

Elles lui appliquent d’une part deux autres types de manipulations : - la suppression (ou effacement) : on enlève un signe ou un groupe de signes et l’on observe si, à l’issue de cette opération, la phrase est toujours grammaticale ; - le déplacement : on modifie la position d’un signe ou d’un groupe de signes, et l’on examine de la même manière les effets de ce déplacement sur la grammaticalité de la phrase. Ces approches examinent d’autre part les relations d’accord (pour le français, en genre et nombre) qui existent entre les signes.

Reprenons notre exemple :

(10) Cet individu particulièrement ignorant adorait la musique tonitruante »

- La suppression de cet rend la phrase a-grammaticale ; ce type de signe est donc obligatoire devant un nom, et il est en relation d’interdépendance avec ce dernier comme le montre par ailleurs l’accord en genre et nombre (on peut avoir cet devant individu, mais non cette ou ces).

- La suppression de particulièrement ignorant ne rend pas la phrase a-grammaticale ; cet ensemble de signes n’est donc pas obligatoire après un nom, il n’est que

facultatif. Mais la relation d’accord entre ignorant et individu montre qu’il existe une interdépendance entre ces deux signes.

- Le déplacement de cet après le nom individu rend la phase a-grammaticale ; ce déterminant doit donc nécessairement être placé avant un nom.

- Le déplacement de adorait la musique tonitruante en tête de phrase rend cette dernière a-grammaticale ; ce groupe de signes doit donc nécessairement apparaître après un groupe du type cet individu particulièrement ignorant.

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6 - Etc.

Le travail d’analyse sur l’axe syntagmatique aboutit alors :

- à l’identification de suites de signes qui sont solidaires ou en relation d’interdépendance ; c’est ce qui sera appelé un groupe ou un syntagme.

- à l’identification des signes qui, soit doivent, soit peuvent, apparaître dans un groupe, ce qui permet d’établir la règle de composition d’un groupe, c’est-à-dire les constituants qui peuvent/doivent y apparaître, et d’identifier la fonction grammaticale de ces

constituants à l’intérieur du groupe.

- à l’identification des règles de disposition et d’organisation des groupes dans la phrase, ce qui permet notamment d’établir la fonction grammaticale de ces groupes dans la phrase.

3. Remarque

En procédant de la sorte, les approches grammaticales modernes se livrent à une analyse assez technique, voire mécanique, de l’organisation des phrases, analyse qui « laisse de côté » nombre de problèmes importants ayant trait aux rapports entre la langue, la pensée et le monde, tels qu’ils ont été évoqués dans le chapitre de L’histoire des idées (I) ou dans celui consacré à Saussure (II). C’est en quelque sorte le « prix à payer » pour disposer de connaissances de base crédibles sur les règles d’organisation syntaxique.

Mais si elles sont utiles, ces approches ne doivent pas pour autant conduire à annuler ou à oublier les propositions et/ou réflexions, de la Tradition d’une part, de l’œuvre de Saussure d’autre part.

B. Panorama des théories syntaxiques

Comme indiqué plus haut, de très nombreux linguistes se sont attelés à l’analyse de l’organisation syntaxique des phrases, en s’inspirant globalement des principes

théoriques et méthodologiques qui viennent d’être évoqués. De manière schématique, on peut identifier trois grands courants : le Structuralisme européen, le Structuralisme américain et la Grammaire générative et transformationnelle.

1. Le Structuralisme européen

On rassemble sous cette expression un ensemble d’« écoles » ou de chercheurs qui ont produit leurs travaux dans des universités européennes, pour l’essentiel entre 1925 et 1950, travaux qui se caractérisent par le souci d’articuler l’analyse technique des phrases à des réflexions plus théoriques sur le statut et le fonctionnement des langues.

L’« école » la plus importante de ce courant est sans nul doute le Cercle linguistique de Prague (CLP), fondé par Mathésius en 1926, et qui a produit un ensemble considérable

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de travaux jusqu’en 19381. Le CLP était une association internationale de linguistes qui se réunissaient régulièrement à Prague, et dont les membres les plus connus sont notamment Jakobson, Troubetzkoy, Martinet, Hjelmslev et Bally.

C’est dans le cadre du CLP que le linguiste russe Nicolas Troubetzkoy a, dans la continuité de l’œuvre saussurienne, élaboré les principes fondamentaux de la phonologie, en tant que discipline centrée sur l’analyse des modalités de constitution et

d’organisation des phonèmes (classes de sons qui, dans une langue donnée, ont une valeur distinctive, ou encore peuvent « contribuer au sens »). C’est dans ce cadre

également qu’un autre linguiste russe, Roman Jakobson, a élaboré la théorie des fonctions du langage, que nous évoquerons au Chap. IV.

Dans le domaine de la syntaxe, les membres du CLP ont aussi produit de nombreux travaux qui, notamment : - concevaient que les constituants et les structures des phrases devaient être étudiés en tenant compte de leur fonction communicative (du rôle qu’ils jouent dans l’interaction verbale) ; - adoptaient, pour cette analyse du « système fonctionnel » de la langue, une méthodologie accordant une place primordiale à l’intuition des locuteurs (plutôt qu’aux manipulations des linguistes) ; - visaient, dans une perspective comparative, à élaborer une typologie des divers systèmes adoptés par les langues naturelles. Ce programme était à la fois pertinent et ambitieux, mais il n’a pas débouché sur l’identification d’un corps de notions et de règles aussi clair et efficace que celui proposé parallèlement par le structuralisme américain.

Parmi les autres « écoles » structuralistes européennes, généralement fondées par des linguistes ayant contribué un temps au CLP, on relèvera.

- Le Cercle linguistique de Copenhague, créé par Louis Hjelmslev, qui a produit notamment des études de phonologie balte, et qui a surtout développé une approche

particulièrement formelle (ou « logique ») de l’organisation des langues, qualifiée de théorie glossématique.

- Le Cercle linguistique de Genève, animé par les successeurs locaux de Saussure (Charles Bally, Albert Sechehaye et Henri Frei), qui, dans une perspective à la fois logique et psychologique, a proposé des analyses comparées des systèmes des langues

européennes, et rediscuté notamment les oppositions saussuriennes langue/parole et forme/substance.

- L’ « école » de linguistique fonctionnelle, créée par le français André Martinet, qui a clarifié les relations entre morphologie et phonologie dans sa théorie de la double articulation, et qui a proposé une analyse syntaxique centrée sur les fonctions (psychologiques) remplies par les différentes catégories grammaticales dans l’organisation des phrases.

- De nombreux autres démarches, plus isolées, dont celle de Lucien Tesnières, par exemple, ayant abouti à la proposition d’une Grammaire structurale du français.

2. Le structuralisme américain

Edward Sapir a été le principal fondateur de la linguistique américaine, en produisant une œuvre d’une ampleur et d’une profondeur équivalentes à celle de Saussure, qui

1 Les activités du CLP ont été partiellement suspendues pendant la seconde guerre mondiale ; elles ont repris ensuite, et ce Cercle continue aujourd’hui d’exister, avec une orientation toutefois sensiblement différente de celle de ses fondateurs.

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comporte à la fois d’importants travaux de phonologie et de syntaxe, et qui surtout, en s’appuyant sur l’étude des langues amérindiennes (avec B.L. Whorf), a visé à mettre en évidence les interactions entre systèmes de langue et systèmes culturels, et à analyser le rôle joué par les langues dans le développement de la personnalité humaine. Comme le faisaient ses contemporains psychologues Mead et Dewey, Sapir visait à élaborer une science intégrée de l’humain, et mettait l’accent sur les dimensions sociales, sémiotiques et culturelles du développement ; mais dès le premier quart du XXe, ce type d’approche a été combattu, puis a quasiment disparu, sous l’effet de la diffusion du behaviorisme dans l’ensemble des sciences humaines américaines.

Contemporain de Sapir, Leonard Bloomfield est précisément l’auteur qui a introduit la perspective behavioriste en linguistique, et qui est le créateur indiscutable du

Structuralisme américain proprement dit. Récusant, comme le préconisait le behaviorisme initial, le rôle des facteurs sociaux et culturels, Bloomfield analysait les interactions verbales en termes stricts d’enchaînements stimulus-réponse, et considérait toute phrase comme une réaction mécanique à des événements externes. Et il s’est efforcé d’analyser la structure interne des phrases dans une même perspective mécanique, qui ne prenait en compte, ni les états mentaux des locuteurs (comme tentaient de le faire les membre du CLP), ni les effets de sens produits par les phrases. Il prétendait que l’on pouvait analyser une langue sans la maîtriser (sans la comprendre), en s’en tenant à l’examen technique de ses règles d’organisation interne, et c’est lui qui a exploité systématiquement les techniques de manipulation des phrases évoquées plus haut (cf. A.2., supra), et qui les a organisées et conceptualisées sous les expressions d’analyse distributionnelle et d’analyse en constituants immédiats (cf. I.D, infra).

L’œuvre de Bloomfield présente de la sorte un caractère paradoxal : d’un côté, ses considérations théoriques sur le statut de la langue et du fonctionnement humain sont à ce point mécanistes qu’elles paraissent aujourd’hui quasi ridicules ; d’un autre côté, ce sont ses méthodes et ses travaux qui ont permis (au moins pour ce que l’on appellera plus loin les « phrases de base ») : - d’opérer un re-classement pertinent des catégories grammaticales ; - de procéder à l’analyse de la structure des groupes ou syntagmes ; - d’identifier les règles générales d’organisation des phrases. Et qu’ils l’avouent ou non, tous les linguistes abordant aujourd’hui les problèmes de syntaxe se fondent d’abord sur les acquis de l’œuvre de Bloomfield, même s’ils les complètent ou les nuancent ensuite sur l’un ou l’autre aspect.

Parmi les nombreux continuateurs américains de Bloomfield, nous relèverons deux tendances.

Certains auteurs ont tenté de réintégrer les acquis techniques de sa démarche dans la perspective plus large héritée de Sapir : c’est le cas notamment de Kenneth Pike qui, à partir de l’examen de multiples langues du continent américain, a tenté d’identifier la

« valeur comportementale » des catégories et/ou structures langagières, dans le cadre de sa théorie tagmémique.

D’autres auteurs, en particulier Hockett et Harris, se sont situés plus strictement dans l’optique mécaniste de Bloomfield, en tentant notamment d’articuler les dimensions phonologiques, morphologiques et syntaxiques de l’organisation des phrases. Et c’est dans le cadre du laboratoire de Zellig Harris que s’est opérée la « révolution » ayant conduit à l’émergence de la Grammaire générative et transformationnelle.

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3. La Grammaire générative et transformationnelle

Ce courant a été créé par Noam Chomsky à la fin des années 50, a d’emblée connu un succès considérable (au-delà de la linguistique), et est aujourd’hui encore largement dominant dans le domaine des approches syntaxiques.

Elève de Harris, Chomsky a effectué ses premiers travaux dans la perspective behavioriste issue de Bloomfield. Mais constatant que les méthodes adoptées par ce courant étaient insuffisantes pour décrire correctement certaines sortes de phrases (les phrases « dérivées simples » et « dérivées complexes » ; cf. I.C., infra), il a proposé une nouvelle démarche, distinguant trois niveaux d’analyse : - un niveau profond, constitué de règles assez simples, exprimant des régularités de base qui seraient sous-jacentes (et communes) à toutes les phrases d’une langue ; - un niveau intermédiaire, constitué de diverses règles de transformation susceptibles de s’appliquer au niveau profond ; - un niveau superficiel, constitué par les différentes sortes de phrases concrètes (ou

apparentes) issues de l’application des règles de transformation.

Dans le cours de ce travail technique, il a alors soutenu que les règles simples du niveau profond étaient communes à toutes les langues naturelles (ou universelles), et qu’elles constituaient en conséquence les structures de base du langage humain. Dans cette perspective, il a considéré que son analyse en niveaux constituait en réalité un modèle capable de rendre compte des processus par lesquels tous les humains généraient (ou produisaient) des phrases d’une langue naturelle quelconque. Ce qui l’a conduit à rompre avec les principes behavioristes de ses prédécesseurs, et à inscrire ses travaux dans un tout autre cadre épistémologique, mentaliste et innéiste ; selon lui, tous les humains disposeraient, dans leur potentiel génétique, d’une connaissance implicite (ou compétence) leur permettant de produire des phrases grammaticales dans quelque langue que ce soit. Et ce changement radical d’orientation a contribué de manière

importante au renversement de perspective qui s’est opéré dans l’ensemble des sciences humaines/sociales à partir des années 60 : le remplacement de la logique behavioriste (centration sur les comportements et leurs déterminants externes) par la logique cognitiviste (centration sur les capacités de connaissance rendues possibles par les propriétés du cerveau et/ou de l’« esprit » humain).

De la fin des années 50 à nos jours, Chomsky et les linguistes qui s’y sont ralliés ont proposé une succession de modèles, censés rendre compte des capacités humaines de production de langage : - le modèle strictement syntaxique (1957) ; - le modèle dit

« standard » (1965) ; - le modèle lexicaliste (1971) ; - le modèle des règles et représentations (1980), etc. Par ailleurs, le mouvement de Grammaire générative a connu quelques dissidences, avec notamment la création d’une (éphémère) école de Sémantique générative.

C. Un choix et une remarque importante

Nous avons choisi de nous centrer, d’une part sur les apports du Structuralisme de Bloomfield, d’autre part sur ceux des deux premiers modèles de Grammaire générative proposés par Chomsky, parce que, comme nous l’avons relevé, d’une part ces approches fournissent les bases, simples et efficaces, de toute analyse syntaxique, d’autre part ce sont ces mêmes approches qui ont été exploitées pour la confection des grammaires scolaires modernes.

C’est sur ce dernier point qu’il convient d’introduire une importante remarque.

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Les grammaires scolaires, quelles qu’elles soient, sont construites en adaptant et en simplifiant les modèles théoriques proposés par les linguistes (notamment pour tenir compte du niveau cognitif des élèves concernés). Les grammaires scolaires en usage en Suisse romande présentent donc des différences plus ou moins importantes (et plus ou moins « heureuses ») par rapport aux grammaires théoriques. Dans le cadre de ce cours, nous nous en tiendrons au résumé des apports théoriques des deux courants choisis, et nous évoquerons dans le cadre d’un autre cours (didactique de la grammaire) les

principales modifications qui y ont été apportées lors de la transposition de ces apports dans les grammaires scolaires romandes.

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I. Principes généraux de l’analyse syntaxique des phrases

Sous ce premier point, nous évoquerons quelques principes généraux communs aux deux théories sollicitées, à de fins didactiques, sans tenir compte de l’origine

(Structuralisme ou Grammaire générative) et de la chronologie de la formulation des principes retenus.

A. La langue comme ensemble de phrases

Le premier principe de ces courants est de traiter la langue « comme si » elle constituait un système fermé. Ce qui a comme conséquence :

- de considérer que la phrase constitue l’unité essentielle (maximale ou supérieure) de l’organisation syntaxique ;

- de considérer que cette phrase peut être analysée dans une perspective interne (sans se préoccuper des questions d’interdépendance entre la structure des phrases et, soit les facteurs du contexte, soit les caractéristiques du texte/discours dans lequel les phrases sont insérées).

- de considérer que l’organisation syntaxique des signifiants est autonome, ou encore peut être analysée sans se préoccuper des questions de sens ou d’acceptabilité.

Il s’agit là de limitations méthodologiques, qui sont en soi acceptables (parce que la démarche est productive ou efficace), pour autant que ce type d’approche soit ensuite complété par un examen des autres questions (les problèmes de sémantique ; l’analyse des interactions des phrases avec leur contexte ; l’analyse des conditions d’organisation des phrases dans le texte/discours).

La notion de phrase a cependant un double statut.

Dans son acception courante, ce terme désigne une séquence de signes qui, à l’écrit, débute par une majuscule et finit par un point (y inclus les points d'exclamation ou d'interrogation). Dans ce premier sens, on parlera de phrase graphique.

Depuis l’Antiquité, il existe une autre conception, plus théorique, de la phrase, qui désigne une structure ne comportant qu’une seule relation prédicative, c’est-à-dire une seule relation entre un groupe ayant la fonction de « sujet » et un groupe ayant la fonction de « prédicat ». C’est ce qu’on appelle une phrase syntaxique (ou proposition dans certaines grammaires traditionnelles). Comme dans toutes les langues le prédicat est réalisé par un (et un seul) verbe conjugué (plus d’éventuelles « suites » de ce verbe), on reconnaît une phrase syntaxique au fait qu’elle comporte un seul verbe conjugué.

Dès lors, une phrase graphique peut contenir une seule phrase syntaxique, comme dans les exemples suivants :

(11) Pierre dévorait gloutonnement un sandwich.

(12) La table avait été déplacée par les transporteurs.

Une phrase graphique peut aussi contenir deux ou plusieurs phrases syntaxiques, comme dans les exemples suivants :

(13) Chaque fois qu’il avait faim, Pierre dévorait gloutonnement un sandwich.

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(14) Comme il était pressé, il prit le livre qu’il avait sous la main.

B. La constitution d’un corpus et son examen

Le point de départ de toute démarche d’analyse syntaxique est la constitution de corpus, c'est-à-dire d'ensembles de phrases qui sont reconnues comme relevant de la langue étudiée (pour ce qui nous concerne, la langue française), et qui sont construites selon les règles du code de cette même langue.

La constitution d’un corpus s’effectue en deux temps.

On recueille d’abord, dans des textes ou dans des enregistrements de discours oraux, un ensemble d’énoncés effectifs. En voici un exemple (très restreint) :

(15) A l'aube, un avocat affairé arpentait les couloirs du palais.

(16) La délicieuse inconstance de la brouette sifflait un verre de Chablis.

(17) Est-ce par ce camion que Jacques a été renversé?

(18) Après une bonne heure, Jacques a compris que le rendez-vous était manqué.

(19) Le soleil s'est levé et la brume s'est dissipée.

(20) Dès qu’il est entré, il a demandé le prospectus.

(21) Belle comme un camion, Marguerite chantait sur son balcon.

(22) Prendre le train le remplissait chaque fois d’allégresse.

(23) Pierre, ses chaussures, ses lacets sont défaits.

(24) J'ai mon frère qui a encore disjoncté.

(25) Xavier effraye la pudeur.

(26) Le professeur s’écoule lentement.

(27) Aie, bonne mère!

(28) Aujourd'hui, bœuf bourguignon.

(29) La marchait chanson dans le poste très fort.

(30) Il gentiment avec son sœur de tout devisait.

On fait ensuite intervenir le jugement de grammaticalité (ou l’intuition grammaticale) : en confrontant les avis des locuteurs de la langue, on tente de déterminer quelles sont les phrases qui sont construites conformément aux règles de cette langue, et celles qui ne le sont pas. Dans le cas de notre petit corpus, on arrive ainsi aisément à considérer :

- que les énoncés 15 à 22 sont indiscutablement construits conformément aux règles de la langue française ;

- que les énoncés 29 et 30 sont manifestement mal construits ;

- que l’on peut discuter de la « correction » des énoncés 23 et 24 (typiques de la langue orale), des énoncés 25 et 26, ou des énoncés 27 et 28 (qui ne comportent pas de verbes).

La procédure consiste alors à commencer le travail d’analyse avec les phrases qui sont indiscutablement grammaticales, en « faisant l’hypothèse » que les règles mises en évidence dans ce travail permettront ensuite d’aborder les phrases douteuses, de se prononcer sur leur grammaticalité, et, dans le cas positif, de les décrire.

C. Le classement des sortes de phrases

En prolongeant l’examen du corpus, et en tenant compte notamment de la distinction entre phrases graphiques et phrases syntaxiques, on peut aboutir à l’établissement d’un classement des sortes de phrases clairement grammaticales, en fonction de leur degré de complexité apparente.

Unanimement accepté aujourd’hui, ce classement se présente comme suit :

(15)

13 1. Les phrases de base

Une phrase de base est :

- simple (ne comporte qu'un seul verbe conjugué) ;

- déclarative (par opposition à interrogative, impérative ou exclamative) ; - active (par opposition à passive) ;

- neutre (par opposition à emphatique) ;

- non pronominalisée (ne contient pas de pronom).

Exemples :

(15) A l'aube, un avocat affairé arpentait les couloirs du palais.

(16) La délicieuse inconstance de la brouette sifflait un verre de Chablis.

(31) Pierre mange.

(32) Le randonneur avait abandonné le sentier de chèvres.

2. Les phrases dérivées simples

Comme les précédentes, ces phrases sont simples, mais la relation prédicative, ou la structure d’un groupe, y a fait l’objet d’une ou plusieurs modifications (qui seront qualifiées plus loin de transformations) :

- modification du caractère déclaratif, donnant lieu à une phrase soit interrogative, soit impérative, soit exclamative ;

- modification du caractère actif, donnant lieu à une phrase passive ;

- modification du caractère neutre, donnant lieu à une phrase emphatique ou thématisée.

- remplacement d’un groupe nominal par un pronom, donnant lieu à une phrase pronominalisée.

Exemples :

a) Modification du caractère déclaratif - phrase interrogative

(33) Est-ce que Pierre fait bien son travail?

(34) L'automobiliste a-t-il renversé le fils de ma voisine?

- phrase impérative

(35) Fais ton travail, Pierre.

- phrase exclamative

(36) Que Pierre fait bien son travail!

b) Modification du caractère actif - phrase passive

(37) Le piéton a été renversé par la voiture.

c) Modification du caractère neutre - phrase emphatique (ou thématisée)

(38) Il y a un automobiliste qui a renversé le fils de ma voisine.

(39) C'est le fils de ma voisine qu'un automobiliste a renversé.

(16)

14

d) Remplacement d’un groupe nominal par un pronom - phrase pronominalisée

(40) Il avait entendu la cloche du matin.

(41) Je le lui avais donné.

e) Exemples de combinaisons possibles - phrase interrogative et passive

(42) Le piéton a-t-il été renversé par la voiture ? - phrase emphatique et pronominalisée

(43) C'est lui qui est venu ce soir.

3. Les phrases dérivées complexes

Elles sont le produit de l’intégration, en une même phrase graphique, de deux ou plusieurs phrases de base ou dérivées simples (ce sont donc des phrases graphiques comportant donc deux ou plusieurs phrases syntaxiques). En fonction de la nature des processus d’intégration, il convient de distinguer : les dérivées complexes par

subordination d’une part, les dérivées complexes par enchaînement d’autre part ; au sein de ces dernières, les enchaînements par coordination et les enchaînements par

juxtaposition.

a) Les dérivées complexes par subordination

Le principe de la subordination est d’insérer une phrase dans une autre phrase, en lieu et place d’un des groupes constituant cette dernière ; la phrase insérée est qualifiée de subordonnée, et la phrase d’accueil de principale. Pour illustrer (un peu artificiellement) ce mécanisme, nous prendrons des exemples d’une phrase de base (a), puis de la phrase dérivée complexe par subordination qui y « correspond » (b).

(44a) Dès le matin, l'avion décollera.

(44b) Dès que le soleil se lèvera, l'avion décollera.

(45a) Pierre a remarqué quelque chose.

(45b) Pierre a remarqué que le cheval boitait.

(46a) Tout grand individu peut atteindre le tableau.

(46b) Tout individu qui est grand peut atteindre le tableau.

(47a) L'assistant est sûr de leur arrivée.

(47b) L'assistant est sûr que les étudiants viendront.

(48a) Son arrivée est absolument nécessaire.

(48b) Que Pierre vienne est absolument nécessaire.

(49a) La vérité est inquiétante.

(49b) La vérité est que le dossier comporte de multiples lacunes.

b) Les dérivées complexes enchaînées par juxtaposition

Elles sont le produit de la mise en contiguïté, au sein d’une phrase graphique, de deux ou plusieurs phrases quelconques (phrases de base, dérivées simples, dérivées

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15

complexes par subordination). Cette mise en contiguïté est marquée par des signes de ponctuation (deux points, point-virgule, voire virgule).

Exemples :

(50) Marie lui dit : regarde ce joli bijou !

(51) La plaine était immense ; on aurait dit un océan.

c) Les phrases dérivées complexes enchaînées par coordination

Elles sont le produit de la mise en rapport, au sein d’une phrase graphique, de deux ou plusieurs phrases quelconques (phrases de base, dérivées simples, dérivées complexes par subordination). Cette mise en rapport est marquée par un coordonnant (et, ou, ni, mais, car, or, donc, etc.) .

Exemples :

(52) Marie le regarda et l’embrassa.

(53) Il ouvrit son sac puis il le posa sur la table.

D. L’analyse des phrases par manipulations

Pour analyser l’ensemble de ces phrases, on procède par manipulations (cf. supra, Introduction, A.2), c’est-à-dire que l’on « teste la résistance » de la grammaticalité de la phrase, en déplaçant, remplaçant, supprimant, etc., des mots ou des groupes de mots.

De manière plus précise, on distingue deux techniques majeures de manipulation, mises au point par Bloomfield : « l'analyse distributionnelle » et « l'analyse en

constituants immédiats ».

1. L'analyse distributionnelle

La première opération de l’analyse distributionnelle consiste à segmenter (découper) les phrases du corpus. Sur cette base, on procède ensuite, d’une part à l’identification des segments qui ont un même environnement syntaxique (c'est-à-dire qui sont précédés et/ou suivis des mêmes sortes d’unités), d’autre part à identifier les propriétés régulières ou constantes de l’environnement d’un même segment, ces propriétés définissant la distribution du segment concerné. L'étape suivante consiste à comparer entre elles les distributions des segments étudiés, distributions qui pourront être, selon les cas, disjointes (deux segments n'ont entre eux aucun environnement commun), équivalentes (deux segments apparaissent toujours dans les mêmes environnements), équipollentes (deux segments ont à la fois des environnements communs et des environnements différents) ou privatives (lorsque la distribution d'un segment est incluse dans celle d'un autre segment). Les segments présentant une même distribution sont considérés comme faisant partie de la même classe de substitution, ou classe distributionnelle.

L’intérêt majeur de cette analyse distributionnelle est qu'elle permet un re-classement des catégories d'unités linguistiques sur des bases empiriques (ou observables) précises.

Prenons l’exemple de ici et de très, qui sont considérés traditionnellement comme appartenant à la même catégorie des « adverbes » :

(54) Marie travaille ici.

(55) *Marie travaille très.

(18)

16 (56) Gustave est très fatigué.

(57) *Gustave est ici fatigué.

En appliquant les procédures évoquées plus haut, on constate que ici peut apparaître à la suite d’un verbe (voir 54) alors que très ne le peut pas (voir 55) ; on constate aussi que très peut précéder un adjectif (voir 56), et non ici (voir 57). Ces deux unités n’ont donc pas la même distribution, et relèvent donc en réalité de deux catégories différentes, que l’on peut qualifier respectivement d’« adverbes standards » (pour très) et d’« adverbes déictiques » (pour ici).

Prenons maintenant l’exemple du sa, traditionnellement qualifié d’« adjectif possessif personnel » et du la, traditionnellement qualifié d’« article» :

(58) Pierre vend la maison.

(59) Pierre vend sa maison.

(60) Sa maison est immense.

(61) La maison est immense.

(62) Sa petite maison est détruite.

(63) La petite maison est détruite.

On s’aperçoit que ces deux unités ont en fait toujours la même distribution, et qu’elles appartiennent donc à une seule et même catégorie, que l’on qualifie de « déterminant » (du nom).

Alors que l’analyse distributionnelle permet ainsi d’identifier l’ensemble des différentes catégories d’unités d’une langue, l’analyse en constituants immédiats procède par

« découpage » de la phrase en niveaux de structuration successifs et descendants, et vise à identifier des séquences d’unités (ou syntagmes ou groupes) qui remplissent un même rôle (ou qui ont une même fonction) dans l’organisation de la phrase, puis à identifier les unités constitutives de ces syntagmes ou groupes et leurs règles d’organisation interne.

De manière concrète, on procède, sur la base de commutations, à des découpages successifs, hiérarchiquement organisés, qui peuvent être représentés par un schéma en arbre, dont voici un exemple :

(64) Le contrôleur demande les billets.

Phrase

Groupe nominal Groupe prédicatif

Déterminant Nom Groupe verbal Groupe nominal

Verbe Terminaison Déterminant Nom

Le contrôleur demand- e les billets

(19)

17 E. Remarque sur la question du sens

Les deux courants d’analyse syntaxique sur lesquels nous nous centrons visent, nous l’avons souligné (cf. I.A., supra), à proposer une description des différentes sortes d'unités linguistiques qui existent dans une langue donnée, ainsi que des règles qui président à l'organisation de ces dernières en des structures de phrase. Ils n’abordent donc pas la problématique de la signification des unités et des phrases, et leur démarche méthodologique tend donc à être purement syntaxique, ou encore à faire abstraction du sens.

Cette dernière formule doit cependant être nuancée. Une langue est en effet, par

principe, un système destiné à exprimer du sens, et une unité ou une phrase n'est donc considérée comme telle que parce qu'elle est « porteuse de sens ».

Le jugement sémantique intervient donc nécessairement au départ, ne fût-ce que de manière implicite, pour différencier les unités linguistiques effectives d'une langue et les séquences sonores ou écrites qui n'en sont pas (voiture est une unité linguistique du français, mais vutoire n'en est pas une).

Mais une fois cette première délimitation effectuée, on peut alors examiner comment les unités sélectionnées se comportent effectivement dans la langue (à quelle place elles apparaissent ; par quoi elles sont précédées ou suivies ; par quoi elles peuvent être remplacées, etc.), sans se préoccuper des effets de sens que ces variations de

comportement syntaxique entraînent. Non parce que ce problème sémantique n'est pas intéressant en soi ; mais parce qu'étant d'une autre nature, il requiert une autre

approche, et parce qu'en tout état de cause, il ne permet pas de comprendre comment est organisé le système d'une langue.

Le postulat d’autonomie de la syntaxe ne signifie donc pas que les unités et structures des langues « n’ont rien à voir avec le sens » ; il consiste à admettre que, méthodologiquement, pour pouvoir mettre en évidence les caractéristiques spécifiques de l’organisation d’une langue, il est indispensable de distinguer le niveau syntaxique et le niveau sémantique, et d’aborder séparément (ou dans des temps analytiques différents), les problèmes qui se posent à chacun de ces niveaux.

(20)

18

II. Les apports du structuralisme américain

Comme nous l’avons annoncé, nous nous centrerons exclusivement sur les apports du fondateur de ce courant, Léonard Bloomfield.

A. Les principes généraux de la démarche 1.

L’objectif de la démarche est de procéder à l’analyse de l’organisation syntaxique des

différentes langues naturelles, ou encore de procéder à l’analyse de cette organisation dans chacune de ces langues.

Il n’y a donc, dans cette démarche, aucune prétention à identifier et/ou

conceptualiser ce qui serait commun aux diverses langues, et donc de se prononcer sur ce que serait le langage, en tant que capacité universelle de l’espèce. Chaque langue naturelle est étudiée séparément, comme un « objet » particulier et autonome.

2. L’orientation de la démarche est de type behavioriste, c’est-à-dire que l’on procède à une analyse du comportement (behavior) des unités ou des phrases, dans une logique stimulus-réponse. Les différentes manipulations évoquées plus haut (cf., surtout,

« l’analyse distributionnelle ») constituent les « stimuli » ; on observe les réactions ou

« réponses » de la phrase à ces manipulations (suite à celles-ci, la phrase est-elle encore, ou non, grammaticale ?) et c’est l’analyse de ces réactions qui permet de déterminer le statut des unités et d’identifier leurs règles d’organisation.

A l’exception de la phase initiale d’identification de l’appartenance des unités à la langue (cf. I.E., supra), cette démarche ne prend donc pas en compte les connaissances qu’ont les sujets de la langue, et notamment leurs interprétations du sens ou de

l’acceptabilité des phrases. C’est la raison pour laquelle Bloomfield estimait que sa démarche devait permettre d’analyser la structure syntaxique de langues non maîtrisées par les linguistes, ou de langues dont tous les locuteurs auraient disparu. Ce qui a été confirmé, en partie au moins : appliquée à des langues amérindiennes jusque là non analysées, la démarche a permis d’identifier l’essentiel de leurs règles d’organisation, même si, parfois, plusieurs possibilités de description restaient en concurrence, et que l’on aurait eu besoin du jugement des locuteurs pour trancher.

3.

Les résultats que l’on obtient par cette démarche sont de l’ordre de la (simple) description des structures d’une langue ; on ne vise pas à « expliquer » pourquoi ces structures sont ce qu’elles sont, ou comment elles sont produites par les sujets parlants.

4.

La démarche structuraliste a bien sûr visé à analyser toutes les sortes de phrases

grammaticales d’une langue : mais a posteriori, force est de constater qu’elle n’a réussi à analyser correctement que le sous-ensemble des phrases de base d’une langue.

(21)

19

Remarque sur la problématique de l’ordre de présentation des résultats

Nous nous centrerons donc sur les résultats obtenus par cette démarche pour l’analyse des phrases de base du français, résultats qui concernent :

- les diverses sortes d'unités ou les catégories grammaticales qui peuvent apparaître dans les phrases de base ;

- les différents groupes (ou syntagmes) qui y apparaissent, et leurs règles de composition interne ;

- la règle d’organisation générale de la phrase de base ;

- les fonctions grammaticales que peuvent remplir les catégories ou groupes à l’intérieur d’un groupe ou dans le cadre général de la phrase.

Dans le cadre d’une analyse structuraliste effective, ces quatre sortes de résultats sont obtenus simultanément, et se pose dès lors la question de l’ordre de leur présentation (chaque ordre présente des avantages et des inconvénients).

Dans un premier temps, nous présenterons ces résultats selon une logique

« ascendante » (d’abord les catégories ou unités minimales, puis les groupes, puis la structure de la phrase, puis les fonctions grammaticales). Ce choix impliquera que nous soyons souvent contraints d’introduire, dans une rubrique, des notions ou des

informations dont le statut ne pourra être clarifié que dans une rubrique suivante (ces éléments seront marqués d’un astérisque).

Dans un deuxième temps, nous résumerons les acquis de ces analyses selon une logique de règles « descendantes » (de l’organisation générale de la phrase aux catégories grammaticales que celle-ci comporte), ce qui nous permettra, dans un troisième temps, d’introduire les principes d’une analyse de la phrase de base en

« arbres ».

B. Résultats obtenus dans une logique « ascendante » 1. Les catégories grammaticales

Les catégories grammaticales (appelées parfois parties du discours) désignent les classes de mots ou d’unités que l’on peut rencontrer dans une langue (nom, verbe, préposition, déterminant, etc.).

Depuis l’Antiquité grecque, de nombreux classements de ces catégories ont été proposés. L’application de la démarche structuraliste a fait apparaître que si la plupart de ces catégories « traditionnelles » restent valides, d’autres doivent, soit être regroupées en une seule classe, soit être décomposées en classes distinctes, en fonction de leur

comportement effectif lors des manipulations.

Dans une phrase de base du français, on peut identifier dix catégories (comportant éventuellement des sous-catégories), que l’on peut organiser comme suit :

a) Les catégories lexicales

Il s'agit des classes d’unités qui peuvent constituer le noyau d’un groupe*, et qui ont un comportement autonome dans les phrases :

- les noms

- noms communs (qui exigent un déterminant) : arbre, cheval, intelligence, sens, etc.

- noms propres (qui peuvent ne pas avoir de déterminant) : Pierre, Genève, Clotilde, etc.

(22)

20 - les verbes

- verbes forts ou standards (l’immense majorité des verbes) : acheter, jouer, prendre, comprendre, etc.

- verbes faibles ou « copules » ou « de type être » (verbes qui posent une simple relation entre le sujet* de la phrase et son attribut*) : être, sembler, paraître, rester, avoir l’air, etc.

- les adjectifs : grand, distingué, délicat, malencontreux, etc.

- les adverbes (catégorie invariable)

- adverbes standards (la plupart des adverbes ; ils ne peuvent avoir la fonction de complément*) : tous les adverbes en –ment, + peu, très, beaucoup, encore, etc.

- adverbes déictiques (sous-ensemble restreint d’adverbes qui fonctionnent comme des groupes prépositionnels* et peuvent en conséquence avoir la fonction de complément*) : ici, là-bas, hier, demain, etc.

b) La catégorie semi-lexicale

Il s'agit d’une classe d’unités qui peuvent constituer le noyau d’un groupe*, mais dont le comportement n’est pas autonome (elles doivent nécessairement être suivies d’un groupe nominal*, adjectival* ou adverbial*) :

- les prépositions : à, de, pour, avec, sans, contre, sous, etc.

c) Les catégories morpho-syntaxiques

Il s'agit de classes d’unités qui ne peuvent constituer le noyau d’un groupe*, et qui fonctionnent en interdépendance avec les unités relevant des catégories lexicales : elles ne peuvent apparaître que dans l’environnement d’une unité lexicale ; parfois, elles sont liées à cette unité ; parfois elles jouxtent cette unité :

c1) catégories morpho-syntaxiques dépendantes du nom : - les déterminants : la, un, cet, sa, votre, tel, chaque, etc.

- les terminaisons nominales : (marques de nombre et de genre accolées au nom) c2) catégories morpho-syntaxiques dépendantes du verbe :

- les auxiliaires : (a chanté, est venu, etc.

- les terminaisons verbales : (chant-ait, mang-e, regard-a, etc.) c3) catégories morpho-syntaxiques dépendantes de l’adjectif :

- les terminaisons adjectivales (marques de nombre et de genre accolées à l’adjectif) NB. Les adverbes étant par définition invariables, ils n’ont en conséquence pas de catégorie morpho-syntaxique associée.

Remarques 1)

Si l’ensemble de ces catégories peuvent être identifiées sur la base de critères strictement syntaxiques, on peut en outre confirmer ce classement par d’autres considérations, dont certaines sont d’ordre sémantique.

- Les quatre catégories lexicales sont ainsi qualifiées parce qu’elles définissent le lexique de la langue. Les mots qu’elles comportent ont un sens complet, ou une définition

sémantique pleine, qui est celle que l'on trouve dans les dictionnaires. En outre, chacune de ces catégories est composée d’un très grand nombre de mots (ou d’exemplaires), et la mise en œuvre du mécanisme d’« analogie » (cf. le chapitre sur Saussure) permet d’en créer en permanence de nouveaux.

(23)

21

- La catégorie des prépositions est dite semi-lexicale, parce que, si les unités qu’elle comporte font partie du lexique de la langue (elles apparaissent au dictionnaire), leur définition sémantique n'est pas toujours pleine (il est ainsi difficile de dire quel est le sens précis de à ou de en français). En outre, le nombre de prépositions est limité, et il est difficile d’en créer de nouvelles.

- Les cinq catégories morpho-syntaxiques comportent des unités qui ne font pas partie du lexique (elles n’apparaissent pas dans les dictionnaires), parce qu’elles marquent des

« opérations » effectuées sur les noms, les verbes ou les adjectifs : indication du genre, et du nombre pour les noms et les adjectifs ; indication du temps, du mode, de la personne pour le verbe. Elles n’ont de la sorte pas de valeur sémantique autonome, mais une valeur relative. En outre, on ne peut créer de nouvelles unités morpho-syntaxiques (dans ce cas, on modifierait le système même de la langue).

2) Les catégories lexicales doivent être distinguées des termes, comme le montrent les deux exemples suivants.

(65) Ce célibataire fatigué a partiellement comblé le vide de son être.

(66) Ce français célibataire était lassé de son appartement trop vide.

Si l'identification d'un mot de la langue française est aisée (en cas d'hésitation, on peut consulter un dictionnaire), elle ne suffit cependant pas pour déterminer la catégorie à laquelle il appartient. Il convient dès lors de distinguer les termes, comme mots

reconnaissables (et qui n’ont en principe qu’une « entrée » dans un dictionnaire), et la catégorie, comme classe dans laquelle s’inscrit un terme. Un même terme peut en effet parfois relever de différentes catégories : les termes célibataire et vide sont des noms dans l'exemple 65, et des adjectifs dans l’exemple 66 ; le terme être est un nom dans l'énoncé 65 et entre dans la composition d'un verbe dans l'énoncé 66 ; le terme fatigué est un adjectif dans l'énoncé 65, mais pourrait entrer dans la composition d'un verbe dans une autre phrase.

La détermination du statut catégoriel d'un terme s'effectue, comme nous l’avons indiqué, par l'examen de son comportement dans l'exemple de phrase analysé, en l'occurrence par la manière dont il « réagit » aux différentes manipulations qui lui sont appliquées. Et c'est à l'issue de ces manipulations que le statut catégoriel d’un terme peut être identifié.

2. Les groupes (ou syntagmes)

Les groupes ou syntagmes organisent des catégories (ou d’autres groupes) en une structure marquée par des relations d’interdépendance ; les éléments qui apparaissent à l’intérieur d’un groupe sont qualifiés de constituants de ce groupe ; certains de ces

constituants doivent nécessairement y apparaître et sont qualifiés d’obligatoires ; d’autres peuvent, ou non, y apparaître et sont qualifiés de facultatifs.

En français, il existe six groupes, que l’on peut tous identifier dans une phrase de base. Cinq d’entre eux consistent en structures articulées autour d’une catégorie-noyau, cette dernière donnant son appellation au groupe (groupe nominal, groupe verbal, groupe adjectival, groupe adverbial, groupe prépositionnel). Le sixième groupe, groupe prédicatif, a un statut particulier : d’une part il est composé du groupe verbal et de divers groupes qui en dépendent et qui viennent normalement à sa suite ; d’autre part, selon la nature du

(24)

22

verbe qui y est inclus (verbe fort ou verbe faible ; cf. supra), la configuration de ces groupes-suites est différente, ainsi que leur fonction grammaticale (complément de verbe*

dans le premier cas, attribut* dans le second).

Dans la formulation des règles décrivant la structure interne des groupes, les conventions suivantes sont adoptées :

- Les constituants obligatoires sont indiqués sans parenthèses ; les constituants facultatifs sont indiqués entre parenthèses.

- De manière générale, les constituants sont reliés par le signe + ; dans deux cas cependant, il y a choix possible entre des constituants pouvant occuper une même position, mais la présence de l’un de ces constituants est néanmoins obligatoire ; ces constituants obligatoires substitutifs sont reliés par le signe ou.

- Dans les règles d’organisation des groupes, par souci de simplification, on ne tient pas compte de deux catégories : les terminaisons du nom et les terminaisons de l’adjectif.

- Par simplification encore, pour les éléments facultatifs, on indique groupe adjectival même s'il s'agit d'un adjectif isolé et groupe adverbial, même s'il s'agit d'un adverbe isolé.

a) Le groupe nominal (GN)

Exemples de groupes nominaux (en gras dans les phrases qui suivent) : (67) Cet artisan avait construit une belle table.

(68) Ses parents étaient venus à Sion.

(69) Ce petit poney très élégant avait plu aux invités.

(70) Une hirondelle avait sali le magnifique bureau de mon oncle.

(71) Genève est une petite ville.

(72) Marie est très grande.

(73) Les deux enfants sont partis à la campagne.

Analysons d’abord les exemples 67 à 70.

- On constate qu’un GN semble toujours composé d’un nom (artisan, table, parents, etc.) et d’un déterminant (cet, une, ses, ce, le, etc.), qui sont donc des constituants obligatoires.

- On constate que peuvent apparaître aussi dans le groupe, un adjectif (belle, petit, magnifique), un groupe adjectival* (très élégant) et/ou un groupe prépositionnel* (de mon oncle). Ceux-ci sont donc des constituants facultatifs.

Sur cette base, et en tenant compte des conventions d’écriture évoquées plus haut, la structure du GN peut être formulée par la règle :

Gr. Nominal ---> Déterminant + Nom + (G.Adj) + (G.Prép)

Mais l’examen des exemples 71 et 72 montre que certains noms (en l’occurrence les noms propres Genève et Marie) peuvent ne pas être précédés d’un déterminant. Cette question doit être traitée en distinguant deux niveaux.

Le premier est celui des opérations sous-jacentes : un nom ne peut fonctionner dans une phrase que s’il subit une détermination, et en français cette détermination consiste à indiquer le nombre (singulier-pluriel), le genre (féminin-masculin) et la définitivisation (défini-indéfini) .

Le second niveau est celui de la réalisation de ces opérations. Avec les noms communs, l’opération de détermination est réalisée par un déterminant (cet, une, ses, ce, une, le, mon, dans nos exemples). Avec les noms propres, ce déterminant peut ne pas apparaître, mais

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23

dans ces cas l'opération de détermination peut néanmoins être indirectement attestée, notamment par le mécanisme d'accord (dans l'exemple 72, grande est au féminin-

singulier, parce que cet adjectif s’accorde avec la détermination au féminin-singulier de Marie). Il en résulte que : - l'opération de détermination du nom est obligatoire ; - elle est généralement réalisée par un déterminant ; - parfois cette détermination reste cependant

« cachée » et aucun déterminant n’apparaît.

Pour rendre compte de cette situation, on peut réécrire la règle de la manière suivante : Gr. Nominal ---> Détermination + Nom + (G.Adj) + (G.Prép)

Dans l’usage le plus courant, on s’en tient cependant à la règle initiale, et quand on analyse une phrase selon la procédure des « arbres », on mentionne le déterminant

« caché » par le signe ø (cf. II.D, infra).

L’exemple 73 montre que, parfois, l’opération de détermination peut être réalisée par une combinaison de déterminants (les deux enfants) ; ces cas conduisent en réalité à considérer que l’on devrait parler d’un « groupe déterminant », mais l’analyse de ce type de groupe est éminemment complexe, et dans le cadre de ce cours, on en fera

abstraction.

Remarque intermédiaire : les rapports entre groupe prédicatif et groupe verbal

Selon l’analyse structuraliste, le groupe verbal est la structure organisée autour du noyau que constitue le verbe ; il comporte nécessairement ce verbe ou cette « racine verbale », ainsi que son auxiliation (constituée des marques de conjugaison : terminaison du verbe et éventuel auxiliaire), auxquels peuvent s’ajouter des groupes adverbiaux* ou des groupes prépositionnels « figés » (c’est-à-dire sans déterminant et invariables), ces constituants facultatifs étant situés normalement à proximité du verbe (et, en outre, ayant généralement une valeur sémantique de « qualifiant » du verbe).

(74) Le randonneur étudiait son parcours.

(75) Le randonneur a étudié son parcours.

(76) Le randonneur a soigneusement étudié son parcours.

(77) Le randonneur a étudié avec soin son parcours.

Dans ces quatre exemples, le groupe verbal apparaît en italique : en 74 et 75, il est composé des seuls constituants obligatoires : la racine verbale étudi— accompagnée, en 74 de la terminaison —ait , en 75, de l’auxiliaire a et de la terminaison —é ; en 76,

s’ajoute aux constituants obligatoires un adverbe (soigneusement) ; en 77, s’y ajoute un groupe prépositionnel figé (avec soin).

Selon la même analyse, le groupe prédicatif est une structure qui contient nécessairement un groupe verbal tel qu’il vient d’être défini, ce GV étant éventuellement suivi d’un ou de plusieurs autres groupes qui en dépendent.

(78) Le passant a généreusement donné son argent au mendiant.

(79) Michel est rapidement parti là-bas, ce matin.

(80) Le garçon mangeait du chocolat dans le préau.

(81) La demoiselle semblait très inattentive.

(82) Véronique a été une grande skieuse.

(83) Ces visiteurs paraissent vraiment de bonne humeur.

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