M a r y v o n n e H o l z e m Université de Rouen
Terminologie et documentation
Pour une meilleure circulation des savoirs
ADBS Editions
Cet ouvrage est une version légèrement réduite, principalement dans ses annexes, d'une thèse de doctorat de l'Université de Rouen, spécialité Sciences du langage, soutenue le 14 novembre 1997 sous le titre Apports des recherches en terminologie à la communication des sciences, devant un jury composé de Yves Gambier, professeur à l'Université de Turku (Finlande), François Rastier, directeur de recherche Inalf-CNRS, John Humbley et Roger Bautier, professeurs à l'Université Paris-VIII, et François Gaudin, maître de conférences à l'Université de Rouen.
C ADBS, L'Association des professionnels de l'information et de la documentation - 1999 ISBN 2-84365-032-1 - ISSN 1159-7666
Avant-propos
Après avoir été bibliothécaire à la section sciences de la bibliothèque universitaire de Rouen, Maryvonne Holzem est aujourd'hui maître de conférences en sciences du langage à l'Université de Rouen. Elle mène depuis plusieurs années une recherche sur la complémentarité entre la terminologie (en tant que branche de la linguistique appliquée à l'étude des vocabulaires spécialisés) et les sciences de l'information et de la communication. Son travail s'inscrit dans la lignée de ceux conduits, au sein de l'ESA-CNRS 6065 « DYALANG » de l'Université de Rouen, par le professeur Louis Guespin, aujourd'hui disparu, le professeur Yves Gambier de l'Université de Turku (Finlande) et François Gaudin, maître de conférences HdR. Ces travaux ont contribué aux fondements de la socioterminologie : une terminologie qui, sur les traces de la linguistique sociale et interactionnelle, récuse l'autonomie du terme par rapport à son contexte d'apparition et prend en compte les rôles et poids des locuteurs et des supports de diffusion dans la communication scientifique.
Face aux problèmes rencontrés par le professionnel de la documentation, cet ouvrage propose des solutions originales et ergonomiques fondées sur des analyses sémantiques. Il démontre l'intérêt d'une prise en considération des apports de la sociolinguistique dans le traitement de l'information. Il offre une synthèse nécessaire à la poursuite de travaux plus techniques actuellement menés par l'auteur.
Maryvonne Holzem vient d'achever avec François Gaudin et Thierry Wable (chercheur à DYALANG) une enquête pour la Délégation générale à la langue française. Cette enquête intitulée «Aménagement terminologique à partir des thèses soutenues devant l'Université de Rouen en 1998» s'inscrit dans la suite du présent ouvrage qui jette les bases d'un circuit de description systématique de l'avancée des connaissances en langue française.
Au vu de l'intérêt qu'elle suscite, en France comme au Québec, cette perspective est aujourd'hui appelée à se développer. Gageons que le présent ouvrage en constituera la pierre angulaire.
Régine Delamotte Directrice de l'ESA-CNRS 6065 DYALANG Université de Rouen
S o m m a i r e
I n t r o d u c t i o n 5
1 De la science à l'information scientifique 9
2 De la d o c u m e n t a t i o n a u x sciences de l ' i n f o r m a t i o n 59
3 Terminologie et classifications : convergences 87
4 T e r m e , mot-clé, d e s c r i p t e u r , v e d e t t e m a t i è r e : une m ê m e e n t i t é 111
5 L ' i n d e x a t i o n d o c u m e n t a i r e 137
6 P o u r une a p p r o c h e socioterminologique de la d o c u m e n t a t i o n 165 7 A p p o r t s de l ' h y p o t h è s e alliant socioterminologie et éditologie à la
c o m m u n i c a t i o n des sciences: le cas des thèses 189
Conclusion générale 249
Références 255
Index 271
A n n e x e s 2 7 5
Notices bibliographiques de thèses issues de la base P A S C A L 277 R A M E A U : m a n u e l d ' u t i l i s a t i o n en ligne 281
Notices d ' A u t o r i t é R A M E A U 285
Introduction
On ne peut dissocier la terminologie de la documentation car, comme le re- marque Guy Rondeau, tout travail terminologique doit nécessairement faire appel, directement ou indirectement, à une abondante documentation spécialisée (Rondeau 1984:35) 1. Depuis qu'Eugen Wiïster a, dans les années trente, fondé une méthode systématique de traitement des termes basée sur l'élimination des ambiguïtés dans la communication scientifique et technique, la documentation en général et la clas- sification en particulier sont indispensables à l'activité terminologique. Les livres et manuels de terminologie parus depuis lors se sont pour la plupart intéressés aux questions documentaires. Notre travail ne portera pas avant tout sur l'étude de ce rapprochement fonctionnel; mais, nous développerons les positions critiques de la socioterminologie à l'égard de la terminologie prescriptive dominante pour les appliquer aux problèmes linguistiques que rencontrent les professionnels de la do- cumentation. Le terminologue qui s'applique à écarter ou à rejeter les sens d'une unité lexicale ne convenant pas à la structuration hiérarchique du vocabulaire qu'il étudie se livre à un travail analogue à celui du documentaliste-bibliothécaire. L'un comme l'autre cloisonnent les domaines du savoir avec leur vocabulaire respectif et réduisent l'unité linguistique à une fonction d'étiquette servant à la désignation non équivoque d'une notion.
Nous nous attacherons à démontrer que la documentation partage avec la termi- nologie wiistérienne une même difficulté à prendre en compte la circulation interdis- ciplinaire des savoirs et des mots, une même croyance en l'universalité des notions, et un même désintérêt pour la fonction sociale qu'elle remplit. Pour ces raisons, nous pensons que les pratiques et théories de la documentation doivent être réexaminées à la lumière de la socioterminologie.
Jean-Claude Boulanger qui utilisait ce terme en 1981 écrit quelques quinze années plus tard en retraçant le parcours de son néologisme :
Depuis le début des années 1990, le mérite premier du groupe rouen- nais a été de rappeler que toute terminologie nait du social et qu'elle doit y retourner (Boulanger 1995:197) 2.
Notre travail, mené au sein du groupe rouennais de socioterminologie réuni à 1. Rondeau, Guy . 1984. Introduction à la terminologie. 2ème éd. Gaëtan Morin, 238 p.
2. Boulanger, Jean-Claude. 1995. Présentation : images et parcours de la socioterminologie.
Meta, vol 40, n° 2, pp 194-205.
l'initiative du professeur Louis Guespin malheureusement disparu, s'est a t t a c h é à confronter la socioterminologie avec les différentes techniques documentaires afin de lui p e r m e t t r e d'élargir son champ d'investigation et de mieux le définir.
Pour mener à bien notre étude de la communication des sciences, nous avons eu recours à l'éditologie que son fondateur Jean-Claude Baudet définit c o m m e l ' é t u d e épistémologique de l'édition des savoirs scientifiques techniques et industriels qui p r e n d en c o m p t e la n a t u r e sociale (c'est-à-dire communicationnelle) des mécanismes de leur production et de leur validation (Baudet 1995: 217)3.
Nous avons choisi dans nos deux premiers chapitres de retracer l'évolution des sciences et conséquemment celle de la d o c u m e n t a t i o n devenue sciences de l'infor- mation. C e t t e démarche peut sembler peu orthodoxe, les premiers chapitres d ' u n e thèse s ' a t t a c h e n t , le plus souvent, à des questions théoriques et méthodologiques.
Elle nous est apparue cependant nécessaire pour saisir la n a t u r e des problèmes et enjeux actuels de la communication des sciences et m o n t r e r que ces orientations ont conduit celles des techniques documentaires. A u t r e m e n t dit nous avons voulu dresser un état des lieux p e r m e t t a n t d ' a p p r é h e n d e r cette question d'une façon à la fois plus globale et historique.
Notre premier chapitre, qui s'est voulu un p a n o r a m a ausi complet que possible de l'évolution de la communication des sciences, peut apparaître au lecteur à la fois ambitieux et péremptoire. Nous nous justifierons en disant que d'une part, nous vou- lions concentrer cette vaste présentation en un seul chapitre, l'essentiel de notre re- cherche ayant trait au signalement documentaire de l'écrit scientifique et que d ' a u t r e part, notre analyse étayée par des écrits de scientifiques, d'épistémologues et de lin- guistes, n'a pu faire abstraction de notre propre pratique bibliothéconomique de la c o m m u n i c a t i o n scientifique.
Le point de vue à partir duquel ont été rédigés ces deux premiers chapitres, confère, selon nous, à notre recherche à la fois force (sur le plan des sources do- cumentaires requises) et faiblesse (sur celui d ' u n e a r g u m e n t a t i o n qui peut sembler empirique). Cette précision faite, présentons m a i n t e n a n t notre démarche dans son intégralité.
C'est aux mécanismes d'édition et de validation de l'écrit scientifique que nous nous intéresserons au chapitre 1. Notre approche sera d'abord historique, l'histoire des sciences incluant celle des termes qui les expriment. C o m m e disait Emile Ben- veniste :
On pourrait m ê m e dire que l'histoire propre d ' u n e science se résume à celle de ses termes propres (Benveniste 1974 :24 ï) 4 .
Nous remonterons au courant positiviste et verrons que son influence se fait encore sentir dans les discours et idéologies de n o m b r e u x scientifiques. Concernant la re- cherche contemporaine, nous montrerons que la fusion entre science, technique et 3. Baudet, Jean-Claude. 1995. Editologie : une sociolinguistique de la science. Met a, vol 40, n° 2, pp 216-223.
4. Benveniste, Emile. 1974. Problèmes de linguistique générale, vol 2, Gallimard, 286 p.
industrie t r a n s f o r m e les conditions de la circulation de l'information scientifique et technique. N o u s prendrons en exemple les restrictions imposées à la diffusion des connaissances t o u c h a n t au brevetage du vivant. P e n s a n t qu'il est nécessaire p o u r étudier les m o t s qui disent la science, d'apprécier leur volume, r y t h m e de diffusion ainsi que les concurrences qu'ils se livrent au niveau international dans l'évaluation de leur a u t e u r s , nous aborderons la production des connaissances sous son aspect quantitatif. Nous serons alors plus à m ê m e de saisir la p r o b l é m a t i q u e avant tout linguistique de la diffusion des savoirs et des savoir-faire. Les réflexions menées en liguistique sur l'étroitesse des liens entre langue, pensée et culture nous seront alors précieuses.
Après nous être intéressée au savant devenu chercheur, nous nous pencherons, au chapitre 2, sur le passage de la d o c u m e n t a t i o n a u x sciences de l'information.
Nous essaierons de cerner la n a t u r e des besoins qui ont prévalu à l'émergence de cette nouvelle notion. Nous comparerons les approches scientométriques et socioter- minologiques d ' u n m ê m e d o m a i n e très ouvert de recherche: celui des pluies acides.
Nous m o n t r e r o n s ce que la socioterminologie peut a p p o r t e r à la compréhension des processus sociaux qui guident les activités scientifiques.
Dans notre chapitre 3, nous aborderons une question tout aussi centrale en termi- nologie qu'en d o c u m e n t a t i o n , celle des classifications. R e t r a ç a n t l'itinéraire de deux h o m m e s , Paul O t l e t et Eugen Wüster, nous m o n t r e r o n s la similitude de leurs concep- tions épistémologiques. Ces conceptions témoignent des idées qui avec le positivisme logique ont prévalu dans l ' E u r o p e des années trente. Elles souffrent a u j o u r d ' h u i des m ê m e s apories face à l'expansion des savoirs.
La mise en évidence de la convergence des d é m a r c h e s d o c u m e n t a i r e s et termino- logiques nous p e r m e t t r a , au chapitre 4, d ' é t u d i e r tout u n i m e n t leurs unités de bases (terme, mot-clé, v e d e t t e matière). Celles-ci remplissent un m ê m e rôle fonctionnel et la n o r m e leur fait subir la m ê m e " m a l t r a i t a n c e " linguistique par un réglage forcé de leur sens et une non-prise en c o m p t e de leurs contextes d'apparition. Nous verrons, à la lumière des analyses linguistiques et d'exemples e m p r u n t é s au secteur p o u r t a n t très formalisé des m a t h é m a t i q u e s , que les frontières séparant sens scientifique et sens c o m m u n ne sont pas imperméables.
Nous aborderons, au chapitre 5. la question de l'indexation qui, depuis plus de t r e n t e ans intéresse des linguistes, c o m m e J e a n - C l a u d e Gardin, qui se sont penchés sur l'extraction a u t o m a t i q u e de mots p e r m e t t a n t une mécanisation de l'indexation.
Des recherches menées au d é p a r t sous l'égide de la linguistique transformationnelle, nous aboutirons aux contributions actuelles qui envisagent l'indexation sous l'angle à la fois d ' u n e catégorisation des connaissances et d ' u n e fonction dialogique.
Après l'approche de linguistes, nous analyserons, au chapitre 6, les contribu- tions de quelques terminologues. Avec les perspectives ouvertes p a r les t h é s a u r u s terminologiques, nous sommes passés d ' u n e d o c u m e n t a t i o n pourvoyeuse de textes à des techniques d o c u m e n t a i r e s aidant à la r e p r é s e n t a t i o n des connaissances. Nous
verrons que les problèmes soulevés en terminologie pour rendre compte de l'évolu- tion des échanges scientifiques sont analogues à ceux rencontrés en bibliothéconomie.
Nous exposerons alors les axes d'une étude socioterminologique et éditologique de la communication scientifique : postulats qui ont été réunis par Jean-Claude B a u d e t sous le n o m d'hypothèse termino-édito (Baudet 1991:87) 5.
Au septième et dernier chapitre de notre étude, nous m e t t r o n s en pratique ces postulats. Nous exposerons d'abord les motivations de notre choix des probabilités et des statistiques en raison de l'histoire atypique de leurs vocabulaires au sein de la sphère m a t h é m a t i q u e . Nous étudierons la notion de hasard et ses dénominations et montrerons qu'il existe en l'espèce une variation terminologique dont les raisons nous ont semblé moins scientifiques que sociales. Nous analyserons quelques concurrences synonymiques avec le logiciel Leximappe des mots associés dont nous signalerons les limites. Ensuite, sur la base d'un corpus de notices bibliographiques de thèses extrait de la base PASCAL du CNRS, nous nous intéresserons à deux outils do- cumentaires de première importance pour l'entrée et la validation de néologismes scientifiques francophones : la base PASCAL et la liste d'autorité matière R A M E A U . La thèse, tout particulièrement son formulaire de signalement qui deviendra notice bibliographique des bases PASCAL et Cd-Thèses, nous p e r m e t t r a de relier ces deux réservoirs de termes. Nous présenterons un modèle d ' a m é n a g e m e n t du français des sciences reposant à la fois sur la notice de thèse et sur son circuit de validation, lequel e m p r u n t e obligatoirement le chemin de la bibliothèque.
Notre démarche prend appui sur plusieurs champs disciplinaires, la linguistique, la terminologie, les sciences de l'information et les mathématiques. Un tel p a n o r a m a p e u t paraître trop ambitieux. Nous sommes consciente qu'il peut nous conduire à un survol de questions qui auraient mérité un approfondissement. Cependant, notre objectif premier était de proposer un point de la question des relations entre termi- nologie et documentation, de dresser un inventaire des problèmes rencontrés par le professionnel des sciences de l'information et de proposer des solutions ergonomiques fondées sur des analyses sémantiques et sociolinguistiques. Nous pensons qu une telle synthèse était nécessaire à la poursuite ultérieure de travaux plus techniques envi- sagés sous un angle plus étroit. C'est dans le but de leur offrir un tel cadre que nous avons rédigé ce que le lecteur va lire.
5. Baudet, Jean-Claude. 1991. Editologie et sociolinguistique. Cahiers de Linguistique Sociale:
terminologie et sociolinguistique, n° 18, pp81-99.
C h a p i t r e 1
D e la science à l ' i n f o r m a t i o n scientifique
1.1 P r é s e n t a t i o n d u c h a p i t r e
Pour appréhender la communication des sciences, il nous a d'abord semblé utile de la resituer dans le courant qui, depuis la Révolution française mais surtout depuis le siècle dernier avec le positivisme, place les découvertes scientifiques à l'origine de toute évolution sociale. Les relations actuelles entre science et public sont en grande partie héritières de ce postulat. Le visage de la science, ou plus exactement du savant devenu chercheur, s'est profondément transformé à l'image des rapports entre science et production. Nous tenterons de saisir la nature des ruptures qui s'opèrent aujourd'hui dans la mesure où elles ne seront pas sans conséquences sur le plan de la communication scientifique.
Nous nous intéresserons ensuite à la façon dont s'effectue cette communication:
son discours au statut mythique aux yeux du public profane, ses réseaux de recon- naissance, ses modes et rythmes de diffusion et enfin son volume de publication.
Sans nous appesantir sur des données chiffrées, nous pensons qu'il serait vain de se livrer à une étude des mots qui disent la science sans mesurer l'ampleur de leur diffusion, leurs conditions d'entrée et de sortie des banques de données ainsi que la concurrence qu'ils se livrent au plan international. Nous nous pencherons alors sur les conséquences de la prolifération des écrits et du mode d'évaluation des chercheurs par le biais des publications.
Nous serons alors plus à même de percevoir, dans une troisième partie, les pro- blèmes qui entravent la transmission des savoirs et des savoir-faire: problèmes lin- guistiques résultant d'une communication de plus en plus spécialisée, compétitive et qui s'opère majoritairement en anglo-américain. L'imposition, dans les faits, d'une langue véhiculaire internationale pour exprimer la recherche n'est pas sans effets sur le plan de la vulgarisation des connaissances vis-à-vis du public dont la culture est de plus en plus étrangère à ces nouvelles connaissances.
1.2 B r è v e histoire des sciences et des p r a t i q u e s
1 . 2 . 1 L a s c i e n c e c o m m e g a r a n t i e d u b o n h e u r
Les avancées scientifiques du XVIIIème siècle ont eu de grandes répercussions sociales car elles ont pu être assez rapidement mises en pratique grâce aux progrès conjoints des techniques. Le traité du botaniste Parmentier sur la pomme de terre fit reculer une famine endémique à l'époque, les travaux de Watt sur la condensation de l'énergie firent rapidement avancer les premiers bateaux à aubes et autres locomo- tives. Ces inventions ont conféré aux savants une reconnaissance sociale importante.
La Révolution française, moment de rupture entre ancien et nouveau régime, pour- suivit ce mouvement en donnant aux hommes de sciences une place politique qui marquera tout le XIXème siècle comme le rappelle Michel Serres :
Fourier, Laplace, Lavoisier, H au y, Lamarck, Monge, vingt autres, savent et sentent qu'ils entrent dans un temps nouveau où la science rationnelle devient la composante sociale cruciale, qui va dominer l'en- seignement, l'armée, l'industrie, l'agriculture qui, en retour, produiront les conditions d'une raison: l'ordre scientifique conditionne le progrès social dont l'ordre conditionne le progrès scientifique (Serres 89:360)
Ces mathématiciens, physiciens, chimistes etc. n'ont pas seulement pris le devant de la scène politique (Fourier fut préfet, Monge ministre, Laplace sénateur), ils ont contribué à l'organisation des sciences. En récapitulant pour chacune de leurs disciplines l'ensemble des savoirs accumulés au fil du temps, ils ouvriront, après l'ère encyclopédique, celle des grands traités. Pierre-Simon Laplace écrit en 1796 L'Exposition du système du monde, Joseph Louis de Lagrange en 1797 la Théorie des fonctions analytiques, Joseph Fourier en 1822 la Théorie analytique de la chaleur pour ne citer que ceux-là. Le XIXème siècle et la première partie du XXème seront jalonnés par la parution de traités volumineux qui tenteront de mettre en ordre, d'organiser et de globaliser les connaissances disciplinaires. Le Traité de physique de Paul Pascal, publié en 1955, sera l'un des derniers en date, la masse des connaissances accumulées par discipline ne devenant plus synthétisable à partir de la seconde moitié du XXème siècle.
Le XIXème siècle, surtout dans sa seconde moitié avec la troisième république, verra dans les progrès de la science et dans ses réalisations techniques la garantie du bonheur futur des hommes. Les connaissances scientifiques nouvelles ont entrainé de fantastiques développements techniques et ont permis les développements indus- triels. Les conditions de travail inhumaines des hommes, des femmes et des enfants dans les industries, alors en pleine expansion grâce aux avancées scientifiques, n'en- tameront pas la confiance générale de la classe ouvrière. Les progrès de la science,
1. Serres, Michel. 1989. Paris 1800. Eléments d'histoire des sciences. Ed. Bordas, pp 337-361.
q u e J e a n J a u r è s a c c u s e 2 d ' ê t r e à l a s o u r c e d e l a m i s è r e o u v r i è r e e t d ' a v o i r f o n d é l a c a p i t a l i s m e , c o n d u i s e n t m a l g r é t o u t à u n m o n d e p l u s v i v a b l e .
L a s c i e n c e e s t p a r n a t u r e o b j e c t i v e , e l l e n e p e u t s e t r o m p e r . M a r c e l l i n B e r t h e l o t q u i f u t m i n i s t r e d e l ' i n s t r u c t i o n p u b l i q u e n ' e n d o u t a i t p a s u n s e u l i n s t a n t lors- q u ' i l r é p o n d i t a u x d o u t e s é m i s p a r F e r d i n a n d B r u n e t i è r e q u a n t à l ' i n f a i l l i b i l i t é d e l a s c i e n c e 3 :
N o u s v o y o n s c h a q u e j o u r c o m m e n t l ' a p p l i c a t i o n d e s d o c t r i n e s s c i e n t i - f i q u e s à l ' i n d u s t r i e a c c r o î t c o n t i n u e l l e m e n t l a r i c h e s s e e t l a p r o s p é r i t é d e s n a t i o n s [• - •] L ' h i s t o i r e d u s i è c l e p r é s e n t p r o u v e é g a l e m e n t à q u e l p o i n t l e s o r t d e t o u s a é t é a m é l i o r é p a r les i d é e s n o u v e l l e s [■ - ■] T e l l e s s o n t les c o n s é q u e n c e s d e l a m é t h o d e s c i e n t i f i q u e . C ' e s t a i n s i q u e l e t r i o m p h e u n i v e r s e l d e l a s c i e n c e a r r i v e r a à a s s u r e r a u x h o m m e s le m a x i m u m d e b o n h e u r e t d e m o r a l i t é ( B e r t h e l o t 1er f é v r i e r 1 8 9 5 d a n s l a R e v u e d e P a r i s 4 ) .
P a r t a n t d e ce p o s t u l a t , l a s c i e n c e r o m p t a v e c l a s u b j e c t i v i t é e t p e u t i m p o s e r s o n p r i m a t s u r les r e l i g i o n s q u i s o n t a u x a n t i p o d e s d e l ' o b s e r v a t i o n o b j e c t i v e . D a n s l ' é d u - c a t i o n , la l a ï c i t é v a s ' a p p u y e r s u r la s c i e n c e p o u r m i e u x c o m b a t t r e l ' e n s e i g n e m e n t d i s p e n s é d a n s les é c o l e s r e l i g i e u s e s :
O n l e c o n s t a t e d a n s d e n o m b r e u x t e x t e s l ' i n s t i t u t e u r , c ' é t a i t l a s c i e n c e , les l u m i è r e s , t a n d i s q u e le c u r é c ' é t a i t l a foi a v e u g l e ( T h u i l l i e r 1 9 9 1 : 9 5 3 ) . M a i s à p a r t i r d u m o m e n t o ù l a s c i e n c e f u t d é f i n i e c o m m e i n f a i l l i b l e e t c a p a b l e d e r é p o n d r e à t o u s les m y s t è r e s , B r u n e t i è r e p r e s s e n t i t le r i s q u e d ' u n e d é r i v e s c i e n t i s t e . A r m e a b s o l u e c o n t r e la r e l i g i o n , l a s c i e n c e e s t e n m e s u r e , p o u r d e s p h i l o s o p h e s e t h o m m e s p o l i t i q u e s i n f l u e n t s c o m m e R e n a n , B e r t h e l o t e t C o m t e , d ' a s s u r e r à l ' h u - m a n i t é l a foi s u f f i s a n t e à l ' é t a b l i s s e m e n t d ' u n n o u v e l o r d r e s o c i a l , d e c o n d u i r e à u n e r é f o r m e p r o f o n d e d e l a s o c i é t é : a u t r e m e n t d i t , d e d e v e n i r n o u v e l l e r e l i g i o n . L a r e c h e r c h e d e s lois a u x q u e l l e s s o n t a s s u j e t t i s les p h é n o m è n e s n a t u r e l s a c q u i e r t a l o r s u n e p o r t é e r e l i g i e u s e , n o n a u s e n s d ' u n e t h é o l o g i e m a i s d ' u n l i e n g l o b a l u n i s s a n t l ' h u m a n i t é : le p r o g r è s a i n s i r é a l i s é é t a n t d a n s u n m ê m e é l a n , s c i e n t i f i q u e , t e c h n i q u e , s o c i a l e t m o r a l .
A u g u s t e C o m t e s c e l l e r a p a r u n e f o r m u l e d e v e n u e c é l è b r e ( s a v o i r p o u r p o u r v o i r ) le c o u r a n t q u i , e n F r a n c e , p o r t e r a le p l u s h a u t l a b a n n i è r e d e l a s c i e n c e c o m m e l ' e x p r e s s i o n d ' u n p r o j e t s o c i a l g l o b a l : le c o u r a n t p o s i t i v i s t e . Il s e r a a l o r s d é s i r e u x d ' o e u v r e r à u n e r e p r é s e n t a t i o n d e s c o n n a i s s a n c e s afin d e p o u v o i r a u m i e u x d i f f u s e r le s a v o i r à t o u s m a i s d a n s le r e s p e c t a b s o l u d e l a h i é r a r c h i e e n t r e le s a v a n t q u i d é t i e n t le s a v o i r e t le p e u p l e q u i le r e ç o i t e t s ' y s o u m e t .
2. Thuillier, Pierre. 1991. Un débat fin de siècle : la faillite de la science. La Recherche, Volume 22, n° 234, pp 950-956.
3. Article paru en janvier 1895 dans la Revue des deux Mondes dans Thuillier, Pierre. 1991:
opus cité
4. Thuillier, Pierre. 1991: opus cité
Dans la continuité de son siècle, la philosophie positiviste se présentera c o m m e un s y s t è m e encyclopédique visant à organiser le savoir et la meilleure façon d'y par- venir sera alors de le classifier. Si la classification des sciences opérée p a r Auguste C o m t e est louable dans ses principes organisateurs en reproduisant l'ordre histo- rique de l'accession des sciences à l'état positif (état scientifique), son trop grand parti pris pour la systématique en fermant la porte à l'inclassable, l'imprévu, ne lui p e r m e t t r a pas d ' a t t e i n d r e l'universalité désirée. Les m a t h é m a t i q u e s é t a n t nées de la mesure les grandeurs, sa classification partira de la géométrie. Mais les probabilités et les statistiques, liées au hasard, ne seront pas prises en c o m p t e de m ê m e que des disciplines aux démarcations trop floues c o m m e la chimie qualifiée d'hétérogène.
Sur le plan religieux, la philosophie comtienne ne connut pas cependant le succès e s c o m p t é mais elle augura une nouvelle ère q u a n t à la place centrale de la science dans les sociétés occidentales. Le X X è m e siècle, surtout dans sa deuxième moitié, sera à la hauteur, pour une partie de l ' h u m a n i t é tout au moins, des espérances de la période précédente. Nous sommes entrés selon Gilles-Gaston Granger dans l'âge de la science:
Cette seconde moitié du siècle n 'est p e u t - ê t r e pas particulièrement fé- conde en nouveautés fondamentales, scientifiquement révolutionnaires...Mais elle est exceptionnellement riche en développements et en applications, et c'est cette richesse qui p e u t lui valoir à bon droit l'épithète d'Age de la science (Granger 93:10)5.
La foi en une science globalisante, génératrice de bonheur sur terre pour l'en- semble de l'espèce humaine s'est émoussée avec le t e m p s : ce que Jacques Fourez (Fourez 92: 1 07) 6 n o m m e les abus de savoir ou accidents, qui interviennent lorsqu'on p r é t e n d réduire un p r o b l è m e à sa traduction en termes techniques, ont jalonné notre histoire récente. Les désillusions, qu'elles se n o m m e n t Hiroshima ou Tchernobyl, sont à la h a u t e u r des craintes que ces deux noms inspirent mais elles n'ont cependant pas empêché la Science avec un grand "S" de rester solidement ancrée à la source de t o u t e connaissance humaine. Cette constatation devenue banale mérite que l'on lui prête attention car elle p e r m e t d ' a p p r é h e n d e r la question de la diffusion des connaissances dans leur environnement social.
1 . 2 . 2 C e q u i e s t " s c i e n t i f i q u e m e n t p r o u v é "
S'il est généralement admis que l'idéologie pénètre les sciences humaines et so- ciales, les sciences exactes c o m m e la physique, la chimie, la m a t h é m a t i q u e , etc.
semblent en être exemptes. Elles incarnent en effet "la science" en tant que telle, 5. Granger, Gilles-Gaston. 1993. La science les sciences. PUF, 125p. (Collection Que Sais-je? : 2710).
6. Fourez, Jacques. 1992.La construction des sciences. Ed.De Boeck Université, 287p.
consacrent le règne de l'objectivisme abstrait et partant celui de l'objectivité du savant.
[. • . le savant est objectif, astreint à découvrir ces vérités en s'effaçant devant elles, en faisant abstraction de sa subjectivité et en s'élevant, du même coup, au dessus des passions contraires, des préjugés de race et de classe, etc. (Jaubert et Levy-Leblond 73:46r.
Les conséquences idéologiques de la croyance au modèle scientifique de l'objecti- vité ont conduit à une véritable déification de la science ainsi qu'à l'autonomisation sociale du savant. Des élèves pénétrant dans une salle de science songeront-ils un seul instant à remettre en cause les vérités qu'ils auront à apprendre?
Le contenu idéologique véhiculé n'est-il pas plus grand, parce que plus insidieux, que celui d'un enseignement religieux?
L'histoire des sciences n'a-t-elle pas été enseignée depuis le siècle dernier comme une histoire sacrée où les noms des savants ont supplanté ceux des saints à l'image du calendrier positiviste d'Auguste Comte?
L'emploi du singulier devant le substantif "histoire" est de ce point de vue trom- peur. Il induit en effet l'idée d'un développement spontané et global de toutes les sciences, d'une progression sans accident du savoir intégral, pour reprendre Michel Serres (Serres 1989: 4)8 qui reconnaît ici l'héritage d'Auguste Comte et du scien- tisme, alors qu'au terme du travail dont il dirigea la publication il ne peut que dresser le constat suivant :
Une multiplicité de temps différents, de disciplines diverses, d'idées de la science, de groupes, d'institutions, de capitaux, d'hommes en accord ou en conflit, de machines et d'objets, de prévisions et de hasards imprévus composent un tissu fluctuant qui figure de façon fidèle l'histoire multiple des sciences . (Serres 1989: 5)
Même si de graves et récents scandales, tel celui du sang contaminé, de la "vache folle", de la Caulerpa taxifolia qui depuis le Musée océanographique de Monaco enva- hit la méditerranée, touchent de plein fouet le monde scientifique, il serait erroné de croîre morte la conception scientiste, au sens où comme le soulignait l'épistémologue Alain Jaubert en 1973 :
La méthode expérimentale et déductive, depuis quatre cents ans de succès spectaculaires, augmente sans cesse son impact sur la vie sociale et quotidienne, et par suite, jusqu'à une date récente, son prestige. . • .1 la science a crée son idéologie propre, ayant plusieurs des caractéristiques d'une nouvelle religion, que nous pouvons appeler scientisme. Ce pouvoir, 7. Jaubert, Alain, Levy-Leblond, Jean-Marc. 1973. Autocritique de la science. Le Seuil, 383p.
8. Serres, Michel. 1989. Préface. Eléments d'histoire des sciences. Bordas, 573p.
p r i n c i p a l e m e n t p o u r le grand public, tient au prestige de la science, dû à ses succès ( J a u b e r t et Levy-Leblond 73:52)9.
La mise en scène publicitaire ne réactive-t-elle pas de sans cesse ce scientisme dans le quotidien d'un très large public? Qu'il s'agisse de vanter les mérites d ' u n e crème de beauté, d ' u n e huile de moteur, d ' u n e lessive etc., les tests de laboratoire, présentés en blouse blanche sont là pour imposer le respect devant ce qui est objectivement et "scientifiquement prouvé".
1 . 2 . 3 L a r e c h e r c h e d e l ' i n n o v a t i o n
Depuis plus de deux siècles, les sciences et les techniques se sont irrémédiablement rapprochées. La découverte de la machine à vapeur a scellé cette union puisque c o m m e le souligne Louis Guespin q u a n d la technique s'améliore, alors la science p e u t progresser ; et, en retour, la science en progrès p o u r r a optimiser la technique (Guespin 1991:75) 10.
Le X I X è m e siècle consacrera la science industrielle avec l'essor n o t a m m e n t du brevet d'invention, véritable "ciment" de la fusion entre science et i n d u s t r i e " au sens où il témoigne de la mise en place d'une nouvelle stratégie, celle d ' u n e fusion d'intérêts matériels entre la recherche et son application.
Ce r a p p r o c h e m e n t n ' a cependant pas remis en cause les démarcations platoni- ciennes entre le logos et la techné, puisque la distinction clairement marquée au X I X è m e entre sciences pures et sciences appliquées demeure bien vivante dans les classifications documentaires12 de m ê m e que dans les regrets exprimés par ceux qui, c o m m e l'historien David Noble, qualifient ce r a p p r o c h e m e n t d'avilissement de la pensée scientifique :
Les brevets ont pétrifié le processus de la science, et les fragments gelés du génie sont devenus des armes dans les arsenaux de l'industrie fondée sur elle (Noble 1989:478) 13.
Si le X I X è m e siècle a vu la fin de l'inventeur isolé et la naissance du laboratoire de recherche industrielle, nous constatons que le siècle suivant, surtout depuis la deuxième guerre mondiale, a systématisé l'union entre science et industrie. Les états
9. Jaubert, Alain, Levy-Leblond, Jean-Marc 1973: opus cité.
10. Guespin, Louis. 1991. La circulation terminologique et les rapports entre science, technique et production. Cahiers de linguistique sociale. Terminologie et sociolinguistique, n° 18, pp.59-79.
11. La protection de l'invention est plus ancienne puisqu'Elisabeth 1er délivrait au XVIème siècle des lettres de patentes, les litteraspatentes (terme demeuré en anglais pour désigner un brevet, patent) pour protéger l'exploitation des inventions
12. La classe 5 de la classification décimale universelle est appelée sciences "pures" par rapport à la classe 6 dites sciences "appliquées": appellation reprise dans les tableaux statistiques annuels du Syndicat National de l'Edition et dans bien d'autres publications
13. Noble, David. 1977. America by design : science technology and the rise of corporation capi- talism. New-York, Knopf. dans Serres, Michel. 1989: opus cité
des pays industrialisés ont fondé leurs espoirs de développement économique sur ce rapprochement, renforçant leur intérêt pour les activités de recherche. En France, c'est à partir de cette période que furent créées des institutions nationales comme le CNRS, le CEA, l'INRA pour ne citer que les plus grandes et que s'est constitué le métier de chercheur en tant que profession. Comme le constatait en 1958 Pierre Auger :
Il n'est plus possible, comme par le passé, de se fier simplement à la bonne volonté et au savoir-faire des personnes engagées dans la recherche scientifique ; la mise sur pied de structures administratives souvent com- plexes peut seule résoudre les problèmes posés (Auger 1964:34) 14.
Les problèmes posés sont ceux d'une formation uniformisée sur le plan inter- national (pour permettre les échanges) et de la rémunération du chercheur (ce qui impose la création de corps administratifs).
Nous ne referons pas ici l'historique des rapports entre l'activité de recherche et les applications industrielles qui ont ainsi vu le jour et qui ont été les plus sûrs garants de la domination économique des pays développés. Nous nous attarderons par contre sur les récentes évolutions des liens entre science et industrie, évolutions qui marquent une rupture conceptuelle: la technique n'applique plus une recherche fondamentale en aval, l'industrie n'attend plus la validation de prototypes pour envisager une production en série. La recherche de l'innovation mèle intrinsèque- ment science, technique et production dans un même élan et dans un même temps.
Cette fusion s'exprime par le néologisme de technoscience que Paul Germain analyse comme révélateur du peu de considération portée à la recherche fondamentale 15.
Nous pensons que Paul Germain soulève ici une question devenue aussi fonda- mentale que la recherche qu'elle qualifie. En effet depuis la fin de la guerre froide, symbolisée par la chute du mur de Berlin, un autre type de conflit de nature éco- nomique impose ses priorités et ses rythmes à l'activité scientifique dans les pays développés. Le risque de plus en plus perceptible est alors, selon Paul Germain, que la recherche fondamentale ne s'efface au profit d'une recherche avant tout appliquée:
La recherche fondamentale ou recherche de base est entreprise dans l'espoir de produire une connaissance nouvelle, une compréhension nou- velle (Germain 1996:286).
Elle est analysée comme une activité créatrice de concept et de méthodes à laquelle il faut laisser poursuivre librement ses objectifs et dont on ne peut prévoir la fécondité.
Tant de découvertes dans le passé, ont été faites sans la moindre idée des applications auxquelles elles donneraient lieu : les rayons X, la radioactivité artificielle, le neutron [. • . (Germain 1996 : 290).
14. Auger, Pierre. 1964. Recherche et chercheurs scientifiques. PUF, 85p.
15. Germain, Paul. 1996. La pertinence de la recherche fondamentale. La vie des sciences.
Comptes rendus, série générale, tome 13, n°4, pp 285-295.
Dans la situation de crise économique que traversent la p l u p a r t des pays, la tenta- tion est alors grande de se consacrer à l'obtention de résultats immédiats, a u t r e m e n t dit à la recherche appliquée (Germain 1996: 288).
La recherche appliquée se propose d ' a t t e i n d r e un but p r a t i q u e et précis qui p e u t être industriel, économique, médical, social (Germain 1996: 286).
Les grands programmes de recherche publique à finalité technique et économique, dans les domaines n o t a m m e n t du nucléaire civil ou de l'aérospatial, définis par l'état et relayés p a r les organismes publiques, afin de combler l'écart technologique avec les Etats-Unis, ont peu à peu cédé la place à une collaboration plus diffuse avec l'en- semble du tissu industriel du pays. Or ces programmes m a i n t e n a i e n t depuis plusieurs décennies un certain équilibre entre recherche fondamentale et recherche appliquée.
Le glissement des concepts de recherche ou de développement vers les concepts d'innovation ou de technologie est symbolisé p a r l'émergence d ' u n e nouvelle forme d'intervention p u b l i q u e : les p r o g r a m m e s technolo- giques. Ces derniers constituent une r u p t u r e importante, car il ne s'agit plus seulement de produire des nouvelles connaissances, ni des objets techniques liés à quelques acteurs bien identifiés. Ils sont aussi destinés à organiser les collaborations entre des acteurs multiples et variés afin de développer des compétences stratégiques p o u r les entreprises du pays.
(M ustarl994:526) 16.
Soulignons que la recherche des compétences stratégiques sera également l'objec- tif fixé p a r les récents développements des techniques documentaires. Le néologisme de veille technologique, sur lequel nous reviendrons au chapitre 2 en nous intéressant aux récentes évolutions des sciences de l'information, m o n t r e à quel point la maîtrise de l'information est devenue "Capital" au plein sens du terme.
La recherche scientifique, qui débute p a r la thèse, tend à devenir une ressource stratégique p o u r de grandes entreprises. Des scientifiques jouissant d'une formation théorique très poussée, leur paraissent plus capables de s ' a d a p t e r à des situations changeantes (conjoncture oblige) que des ingénieurs dont la formation est beaucoup plus fonction d ' u n contexte de production technique particulier. Le n o m b r e de thèses financées, soit p a r l'état, soit par convention industrielle, bien qu'en proportion
e n c o r e m o d e s t e ' " , a p r a t i q u e m e n t d o u b l é e n t r e 1 9 8 6 e t 1 9 9 2 ( d e 2 8 0 0 à 5 0 0 0 ) 1 8 .
16. Mustar, Philippe. 1994. Le financement de la science. La science au présent. Ed. Encyclopaedia Universalis. pp 526-532.
17. En 1994 ont été soutenues : 3145 thèses en droit-lettres, 9383 thèses en médecine-pharmacie (thèse obligatoire pour exercer) et 6230 thèses en sciences (source : Bilan de l'enquête nationale sur les thèses françaises. Ministère de l'Education Nationale de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, sept 1996).
18. Mustar, Philippe. 1994. opus cité
Ces financements, qui concernent dans leur écrasante majorité des thèses de sciences, traduisent un regain d'intérêt pour la recherche académique qui apparaît comme facteur plus d'innovation que d'application.
1 . 2 . 4 L a n o n - d i f f u s i o n d e l ' i n f o r m a t i o n
Si nous pensons important de nous pencher sur ces orientations scientifiques pré- sentes, c'est qu'elles ne sont pas sans conséquences sur la circulation de l'information et concernent au premier chef les pratiques documentaires. En effet si nous voulions parachever le visage de la science, nous lui mettrions le masque du secret. Lorsque la recherche se trouve être l'enjeu de développements industriels et donc de profits économiques colossaux, comment ne pas vouloir la soustraire aux regards indiscrets?
Ce constat n'est pas nouveau : l'exploitation industrielle potentielle des recherches scientifiques est le ferment même du secret et de la non diffusion des connaissances.
Mais les orientations actuelles sont, selon nous, annonciatrices de nouvelles entraves à la diffusion des connaissances.
Le gouvernement des Etats-Unis a pris depuis longtemps des initiatives en ce sens.
En 1981, le président Reagan signa le décret exclusif n° 12356 (Executive Order) qui donnait aux services de sécurité des Etats-Unis des pouvoirs sans précédents pour mettre "au secret" certaines informations sur la technologie, y compris, si besoin était, certains résultats de la recherche scientifique fondamentale. Ce décret fut immédiatement mis en application pour contrôler les publications sur l'étude mathématique des systèmes de codage de messages. Mais avec la généralisation des données sur supports informatiques (banques de données accessibles de partout et par tous), la protection de l'information publiée apparut vite comme un leurre.
Pour la commission Defense Science Board qui travaille pour le Pentagone aux USA, seul le savoir-faire technologique doit faire l'objet d'une réelle mise au secret 19. La divulgation du savoir-faire permet en effet au pays espion de déposer un brevet lui assurant l'exclusivité dans l'exploitation des résultats d'une recherche et lui garantit ainsi une avance technologique.
Le chercheur qui, dans la rédaction d'un article, se gardera de fournir des exemples concrets définissant les finalités probables de sa recherche pour préserver son avance et prendre le temps d'exploiter ses propres résultats, œuvrera-t-il dans le même sens que les organismes de défense? Ne devons-nous pas craindre que cette incitation, communément partagée, à ne pas sortir du cadre hautement théorique de la re- cherche dans les publications n'entrave encore un peu plus le chemin de la mise à disposition du savoir?
Les intérêts du monde industriel (qui imposent la mise au secret du savoir-faire technologique) et de la démocratie (qui devraient conduire à un contrôle de la science par le biais de ces réalisations pratiques) ne sont-ils pas alors antagonistes?
19. Barrère, Martine. 1984. Les limites du secret scientifique. La Recherche, vol. 15, n° 151, pp 120-127.
En France, les réactions bien que plus tardives sont très sensibles dans le quo- tidien des chercheurs. Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche a édité en m a r s 95 une petite brochure intitulée Protection de la création scienti- fique et technique et vulnérabilité de l'information 2°. Dans ce petit guide de bonne conduite, le chercheur apprend qu'aujourd'hui le risque d'agression est plus écono- m i q u e que militaire et que, dans le contexte de concurrence dans lequel il travaille, il doit se protéger de ses collègues surtout lorsqu'ils proviennent d'un laboratoire étranger. Si l'on peut aisément comprendre les motivations économiques d ' u n e telle démarche, l'appel à un c o m p o r t e m e n t "patrio-protectionniste" ne peut que nous p a r a î t r e timoré. Ce fameux secret scientifique ne serait-il pas une règle de dupes p e r m e t t a n t de soustraire à tout m o m e n t et sans autre justification n ' i m p o r t e quelle information ?
Qui bénéficie en définitive du secret scientifique?
C e t t e question, soulevée par Martine Barrère (Barrère 1994 : 524) 21 , nous semble i m p o r t a n t e dans le cadre d ' u n e réflexion sur l'appropriation du savoir car elle pose le double problème du fonctionnement de la démocratie et de l'élargissement de la fracture sociale.
Les peuples qui ne sont associés ni aux décisions concernant la science, ni éduqués p o u r en comprendre les avancées constituent la catégorie la plus lésée puisque les autres catégories, si elles y m e t t e n t le prix, p e u v e n t accéder au secret (Barrère 1994:524)
Si les r a p p o r t s entre la recherche scientifique et militaire, conduits sous le sceau du secret défense, font déjà partie de l'histoire ancienne, la d e m a n d e de brevet de fragments de génome h u m a i n faite en 1982, dresse des obstacles d'un a u t r e type à la c o m m u n i c a t i o n de la recherche. C'est en 1980 que furent brevetées les premières bactéries aux USA et en 1991 qu'une d e m a n d e de brevet concernant une souris transgénique fut acceptée. Aujourd'hui, le débat qui agite le milieu des biologistes est celui de la brevetabilité du génome h u m a i n suite à une d e m a n d e du National I n s t i t u t e of Health aux USA. Ce débat qui illustre bien le degré de fusion entre re- cherche industrie et profits économiques, pose un problème éthique de fond du point de vue de la c o m m u n i c a t i o n scientifique. En effet, l'identification de la séquence d'un gène constitue, encore aujourd'hui, une découverte scientifique et non une invention : elle ne peut à ce titre devenir la chasse gardée de la propriété industrielle. Le récent colloque qui s'est tenu en février 95 à l'Académie des Sciences de Paris pour d é b a t t r e de cette question m o n t r e à quel point le problème éthique soulevé est i m p o r t a n t et les règles de bonnes conduites difficiles à contrôler. Les conclusions des scientifiques 20. France.Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. 1995. Protection de la création scientifique et technique et vulnérabilité de l'information : guide à l'usage des chercheurs.
Ed. M.E.S.R, non paginée.
21. Barrère, Martine. 1994. Le secret scientifique. La science au présent. Ed. Encyclopaedia Uni- versalis. pp 524-525.
français nous semblent en effet quelque peu embarrassées :
1. • . si le gène en tant qu'élément du génome humain ne peut être breveté, séparé du corps humain et ayant subi des modifications qui l'amèneront à être utilisable, il peut faire l'objet d'un brevet, à condi- tion qu'il réponde aux critères de brevetabilité (inventivité, nouveauté, utilité) (L.A.S.C.1995:5) 22.
En matière de communication, le débat sous-jacent à cette question est celui de l'accès aux banques de données génétiques qui en cas de brevet est strictement réglementé. Il est donc également celui d'une liberté d'accès à l'information.
1.3 L a c o m m u n i c a t i o n des sciences: ses m o d e s et r y t h m e s de diffusion
1 . 3 . 1 U n d i s c o u r s m y t h i q u e p o u r u n l a r g e p u b l i c
Lorsqu'il s'adresse à un large public, notamment dans le cadre de la publicité, le discours scientifique se situe moins du côté de l'argumentation nécessaire à éta- blissement des preuves que du côté de la domination qui n'a besoin de se fonder sur aucune démonstration pour faire autorité, comme le remarque Jean-Marc Levy- Leblond dans L'esprit de sel:
Que le recours à la science soit en général rhétorique plus que logique, que la science fournisse des arguments d'autorité plus que de raison, ne fait que confirmer sa puissance idéologique (Levy-Leblond 84:87 ) 23.
Ces messages, simplistes aux yeux des scientifiques et souvent tournés en dérision par les humoristes, n'en continuent pas moins à influencer le public des spectateurs ou plutôt des téléspectateurs de la science. La culture de notre temps est compléte- ment marquée par la science, mais d'une façon passive et le discours qui en utilise les marques terminologiques contribue selon François Gaudin :
[. • . à diffuser des mots presque vides de sens pour lesquels le public construit des concepts, nécessairement flous, coupés de la pratique d'où ils tirent, non seulement leur légitimité, mais leur utilité même (Gaudin 93:131)24.
22. La Lettre de l'Académie des Sciences et du Cadas, 1995, n° 7, p. 5.
23. Levy-Leblond, Jean-Marc. 1984. L'esprit de sel. Le Seuil, 313 p.
24. Gaudin, François. 1993. Pour une socioterminologie: des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles. Ed. P.U.R., 254p.
Il i n d u i t une consommation passive des découvertes scientifiques qui accompagne la c o n s o m m a t i o n toute aussi passive des réalisations technologiques qui en découlent.
Devant la p a n n e d'un appareil électro-ménager, le technicien se voit aujourd'hui dans l'impossibilité d'intervenir a u t r e m e n t que par un échange "standard" de la pièce défectueuse. Il en va de m ê m e des connaissances partagées, "les liposomes actifs"
viennent supplanter "les radicaux libres" dans la composition des crèmes de beauté, sans que l'immense majorité de la population puisse é m e t t r e un j u g e m e n t de valeur sur le progrès ainsi réalisé. Seule la valeur socio-symbolique des termes est ici en jeu.
Elle pèse lourdement dans la conscience du public. Elle impose le respect devant ce qui est, a priori, posé c o m m e véridique et qui ne souffre mais surtout ne p e r m e t a u c u n e vérification par les destinataires du message.
Le discours scientifique fonctionne alors c o m m e un discours mythique, au sens où il est e m p r e i n t de mystère dans sa prédiction miraculeuse de l'avenir : les "liposomes actifs" garantissent la disparition prochaine et presque miraculeuse des rides. Il initie les profanes (terme à connotation religieuse) que nous sommes aux bienfaits des découvertes ainsi réalisées pour le bien-être de tous.
Il est d'ailleurs manifeste que notre culture est peuplée de m y t h e s d'origine scientifique : l'électronique où tout se fait tout seul, la cy- bernétique, l'ordinateur, la chirurgie qui répare tout, le progrès indé- fini...jusqu'à l ' O m o scientifique (Roqueplo 74:173 ) 25.
Le savoir scientifique et technique étant devenu un des ferments du bon fonc- t i o n n e m e n t des sociétés développées, le risque encouru de l'incompréhension de son discours pour une partie de la population peut être lourd de conséquences q u a n t au devenir de la société toute entière.
Il m e semble que le fossé s'approfondit entre la connaissance scienti- fique et la connaissance commune, ce que l'on appelle culture : la connais- sance scientifique féconde de moins en moins efficacement cette connais- sance générale (Levy-Leblond 94:7) 26.
Ce fossé en question s'est creusé entre celui qui t r a n s m e t le savoir et celui qui le reçoit. Ce dernier se trouve dans l'incapacité de l'insérer dans son réseau pré- existant de connaissances, a u t r e m e n t dit sa culture c o m m e le r e m a r q u e Jean-Marc Levy-Leblond. Le récepteur se trouvant dans une situation d'insécurité cognitive, le risque de rejet, de fermeture à t o u t e acquisition nouvelle grandit à mesure que le fossé en question s'élargit. Cette situation m e t en lumière l'illusion que l'on ne peut t r a n s m e t t r e des connaissances nouvelles par des schémas verbaux vides et les m o t s presque vides de sens dont parle François Gaudin. Les récepteurs ne peuvent devenir locuteurs qu'à condition qu'ils se soient appropriés le sens du message reçu.
25. Roqueplo, Philippe. 1974. Le partage du savoir. Le Seuil, 254 p.
26. Levy-leblond, Jean-Marc. 1994. La science est-elle en péril? Pour La Science, n° 199, pp 6-8.
La t r a n s m i s s i o n des connaissances scientifiques soulève donc un p r o b l è m e de séman- t i q u e linguistique dont on ne saurait faire l'économie au vu des enjeux sociaux qu'elle représente.
De n o m b r e u x chercheurs travaillent en effet sur des sujets essentiels au dévelop- p e m e n t et au devenir de l ' h u m a n i t é : sida, couche d'ozone, effet de serre etc., a u t a n t de t e r m e s devenus les leitmotive de notre époque. La pression sociale les i n v i t a n t à s ' e x p r i m e r sur ces questions brûlantes est très grande. Ces sujets, qui sont sou- vent l'objet de vives polémiques q u a n t aux origines des fléaux, posent selon nous des questions relatives aux enjeux sociaux de la vulgarisation des connaissances. Les citoyens devraient pouvoir faire les choix décisifs p o u r l'avenir de la société dans laquelle ils vivent. L ' a p p r o p r i a t i o n des connaissances n'est-elle pas le préalable à t o u t contrôle collectif?
Les élites doivent-elles être les seules à disposer des p a r a m è t r e s qui c o m p o s e n t un sujet scientifique?
A ces questions i m p o r t a n t e s du point de vue démocratique, s'en a j o u t e une a u t r e de n a t u r e à la fois sociocognitive et linguistique. E n effet c o m m e n t divulguer des connaissances sans les déformer ou sans accroître encore un peu plus le fossé, en dé- voilant l ' i m m e n s e complexité des p a r a m è t r e s en question? A u t r e m e n t dit, c o m m e n t faire en sorte que le public ne se sente pas encore plus insécurisé et ignorant après avoir reçu l'information?
Notre q u e s t i o n n e m e n t rejoint celui de Pierre Fayard lorsqu'il c o n s t a t e q u e : la non compréhension p a r le public d'un message p o u r t a n t vulgarisé n'est pas toujours innocent (Fayard 87:57) 27.
Nous pensons que cette incompréhension renforce le s e n t i m e n t d'ignorance du public, son insécurité cognitive et linguistique lorsqu'il parle des faits scientifiques, de m ê m e qu'elle renforce la distance e n t r e science et public. C'est précisément sur cette distance que se fondent les a r g u m e n t s d ' a u t o r i t é .
1 . 3 . 2 A r g u m e n t s d ' a u t o r i t é e t d é m a r c a t i o n d i s c i p l i n a i r e D ' u n point de vue social, c e t t e distance trouve sa pleine justification. Le dis- cours d'autorité, celui du m a g i s t r a t , le sermon religieux, le cours professoral, p o u r reprendre les exemples de Pierre B o u r d i e u (Bourdieu 1982:111)28 n ' a pas besoin d ' ê t r e compris pour exercer son pouvoir, mais il doit être reconnu c o m m e tel. Or l'ac- tivité scientifique ne saurait se passer de c e t t e reconnaissance de l'opinion publique, de m ê m e qu'elle ne saurait fonctionner sans le respect scrupuleux des dispositifs de sa régulation interne qui reposent p r i n c i p a l e m e n t sur les publications d'articles dans des revues. Ce sont a u t a n t de façons de se faire reconnaître et de gagner les faveurs d ' u n e opinion cette fois restreinte a u x pairs.
27. Fayard, Pierre. 1987. La professionalisation et l'émergence médiatique de la communication scientifique, technique et industrielle. Thèse Grenoble III, 287 p.
28. Bourdieu, Pierre. 1982. Ce que parler veut dire. Ed.Fayard. 243p.
Vis-à-vis de l'opinion publique, les propriétés intrinsèques du discours scientifique résident dans les conditions m ê m e de sa production et dans sa reproduction sociale.
La blouse blanche et le laboratoire en toile de fond participent à sa mise en scène, à sa t h é â t r a l i t é : ils garantissent une certaine mise à distance du public. Ils ne sauraient c e p e n d a n t garantir la clôture du champ scientifique vis-à-vis de la société entière.
Nous reprenons à Pierre Bourdieu la notion de "champ" au sens où elle intégre les m é c a n i s m e s sociaux qui régulent le fonctionnement de cette activité :
La notion de champ de production culturelle (qui se spécifie en c h a m p artistique, c h a m p littéraire, c h a m p scientifique etc.) p e r m e t de r o m p r e avec les vagues références au m o n d e social (au travers des m o t s tels que "contexte", "milieu", "fonds social", "social background") dont se contente ordinairement l'histoire sociale de l'art et de la l i t t é r a t u r e (Bour- dieu 1987:167) 29
Recourir à la notion de c h a m p pour évoquer l'activité scientifique p e r m e t donc de p r e n d r e en compte les luttes qui s'y déroulent et qui, c o m m e dans n ' i m p o r t e quel a u t r e c h a m p de la société, visent à transformer ou à conserver le r a p p o r t de force établi (Bourdieu 1987: 170) et donc à préserver dans tous les cas le monopole d ' u n e a u t o r i t é dans la délimitation de méthodes et de domaines. Il serait illusoire de penser que le monde de la science échappe aux luttes de pouvoir et à une volonté de d é m a r c a t i o n : entre science et public mais également entre domaines séparés.
Cette dernière démarcation prend appui sur l'enseignement en disciplines présentées c o m m e séparées de façon "canonique". L'adjectif "canonique" doit alors être pris, à la façon de Bourdieu dans Homo Academicus , c'est-à-dire au sens de la reproduction d'un savoir présenté c o m m e ancestral :
Les m a î t r e s canoniques des disciplines canoniques consacrent une p a r t i m p o r t a n t e de leur travail propre à la production d'oeuvres dont l'inten- tion scolaire est plus ou moins s a v a m m e n t déniée et qui sont à la fois des privilèges, souvent fructueux économiquement, et des i n s t r u m e n t s du pouvoir culturel en tant qu'entreprises de normalisation du savoir et de canonisation des acquis légitimes : ce sont bien sûr les manuels, les livres de la collection "Que sais-je?" [. • . (Bourdieu : 1984 : 135)30
C e t t e analyse sociologique de la c o m m u n a u t é universitaire nous paraît intéres- sante car elle rapproche la forme prise par la diffusion des connaissances vis-à-vis du grand public (via la célèbre collection "Que sais-je?") de celle prise dans le cadre scolaire. Elle inscrit cette démarche dans la canonisation des acquis légitimes: ceux de disciplines présentées c o m m e ancestrales. Lorsque l'on s'intéresse d ' u n peu plus près à l'histoire des sciences, il est aisé de r e m a r q u e r que ces divisions disciplinaires ne sont ni très anciennes ni surtout aussi stables que l'on voudrait bien le faire croire
29. Bourdieu, Pierre. 1987. Choses dites. Ed. de Minuit, 229p.
30. Bourdieu, Pierre. 1984. Homo Academicus. Les éditions de Minuit, 301p.
à tous les élèves de la primaire à l'université. L'existence des mathématiques, par exemple, comme discipline indépendante de la physique remonte aux années 1870, date de la création de la Société Mathématique de France (S.M.F.). Cette création fut impulsée par un rapport de Michel Chasles 31 sur les progrès de la géométrie et la nécessaire création d'une société de géomètres distincte de l' Académie des Sciences32.
Il s'agissait pour Chasles de ne pas se laisser concurencer par les recherches anglo- saxonnes en ce domaine: les anglais s'étant déjà dotés d'une académie spécifique, la London Mathematical Society, ce qui leur permettaient de diffuser bien plus facile- ment et rapidement que les français, les nombreux travaux de recherche en géométrie.
Rappelons que les travaux en géométrie, conjugués aux progrès des techniques de constructions, répondaient à d'immense besoins architecturaux de l'époque. La géo- métrie comme les géométres étaient indispensables au traçage rectiligne des grandes et larges artères de circulation (mené sous l'égide du Baron Hausmann à Paris) à la construction d'imposants immeubles et à la réalisation de grands ouvrages pour l'industrie.
Les disciplines scientifiques, qui se sont constituées pour la plupart au siècle dernier, donc très récemment, n'ont visiblement pas gardé trace dans le cadre de leur enseignement présent, ni de leur unité passée, ni des contextes particuliers qui ont contribué à leur émergence. L'enseignement qui fonde sa légitimité et donc son autorité sur des notions de valeur durable semble très hostile à une approche qui rendrait compte des fluctuations et même des conflits qui ont présidé aux choix de tel ou tel découpage disciplinaire. L'approche pédagogique hésite à s'appuyer sur les contextes sociaux qui ont favorisé l'émergence et la domination de telle ou telle théorie sur d'autres. La pluridisciplinarité comme la prise en compte d'un contexte particulier apparaissent comme une menace pour la stabilisation de notions devenues alors canoniques.
Les didacticiens en mathématiques voient dans les orientations qui ont été prises par ceux qui fondèrent la S.M.F. une des explications aux difficultés recontrées par les élèves dans l'enseignement de cette discipline. Le souci des membres créateurs (venus dans leur majorité de l'Ecole Polytechnique et n'ayant pas de charge d'enseignement) étaient d'assurer la promotion rapide de la recherche en géométrie plutôt que de s'occuper des questions relatives à l'enseignement de la discipline en tant que telle.
Le primat des questions théoriques et formelles en mathématiques ne fera que se confirmer avec le temps, garantissant peut-être son indépendance disciplinaire, mais rendant certainement son approche plus difficile. Car, comme le remarque justement Jacques Fourez :
On peut considérer les disciplines scientifiques comme des îles ou même comme des continents de rationalité qui ont été organisés au cours de notre histoire. Ils sont construits autour d'images et de paradigmes, 31. Chasle, Michel. 1870. Rapport sur les progrès de la géométrie. Paris : Imprimerie Nationale.
32. Gispert, Hélène. 1991. La Société Mathématique de France. Cahiers d'histoire et de philoso- phie des sciences : la France mathématique, n° 34, pp 11-163.