Anthologie bilingue de la poésie
italienne
PREFACE PAR DANIELLE BOILLET
ET MARZIANO GUGLIELMINETTI
EDITION ETABLIE SOUS LA DIRECTION DE DANIELLE BOILLET,
AVEC LA COLLABORATION DE GIOVANNI CLERICO,
JOSE GUIDI, MAURICE JAVION, FRANÇOIS LIVI, LAURA NAY, CLAUDE PERRUS ET ANDRE ROCHON
GALLIMARD
Tous droits de traduâion, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.
© Éditions Gallimard, 1994,
pour les traduBions inédites et pour l'ensemble de f appareil critique.
Pour les textes que ne concerne pas cette mention, voir p. 1771.
ANTHOLOGIE BILINGUE
DE LA POÉSIE
ITALIENNE
Francesco ~l.f.Mf/
LAUDES CREATURARUM [CANTtCO DI FRATE SOLE]
Altissimu, onnipotente, bon Signore, [dictione.
Tue so' le laude, la gloria e l'honore et onne bene- Ad te solo, Altissimo, se konfano,
Et nullu homo ène dignu te mentovare.
5 Laudato sie, mi' Signore, cum tude le tue creature, Spetialmente messor lo frate sole,
Lo qual'è iorno, et allumini noi per lui.
Et ellu è bellu e radiante cum grande splendore De te, Altissimo, porta significatione.
Laudato si', mi' Signore, per sora luna e le stelle In celu l'ài formate clarite et pretiose et belle.
Laudato si', mi' Signore, per frate vento Et per aere et nubilo et sereno et onne tempo, Per lo quale a le tue creature dài sustentamento.
Laudato si', mi' Signore, per sor'aqua,
La quale è multo utile et humile et pretiosa et casta.
Laudato si', mi' Signore, per frate focu, Per lo quale ennallumini la node
Ed ello è bello et iocundo et robuStoso et forte.
/T~OM' ~~)j~
LAUDESCREATURARUM [LE CANTIQUE DU SOLEIL]
Très haut, omnipotent et bon Seigneur [te bénédiction T'appartiennent les louanges la gloire et l'honneur et tou- À toi seul Très-Haut ils conviennent
Et nul homme n'est digne de nommer ton nom 5 Loué sois-tu mon Seigneur avecl toutes les tiennes
Spécialement messire le frère soleil [créatures Lequel donne le jour et par lui tu nous illumines Et lui beau et rayonnant avec une grande splendeur De toi Très-Haut porte signification
'° Loué sois-tu mon Seigneur pour sceur lune et les étoiles Dans le ciel tu les as formées claires et précieuses et belles Loué sois-tu mon Seigneur pour frère vent
Et pour l'air et le nuage et le serein et tous les temps Par lesquels à tes créatures tu donnes sustentation Loué sois-tu mon Seigneur pour soeur eau
Laquelle est très utile et humble et précieuse et chaste Loué sois-tu mon Seigneur pour frère feu
Par lequel tu enillumines la nuit
Et lui est beau et joyeux et plein de force et vigoureux
Iacopone da Todi
Laudato si', mi' Signore, per sora nostra matre terra, La quale ne sustenta et governa,
Et produce diversi frucH con coloriti flori et herba.
Laudato si', mi' Signore, per quelli ke perdonano per Et sostengo infirmitate et tribulatione. [lo tuo amore Beati quelli ke '1 sosterrano in pace,
Ka da te, Altissimo, sirano incoronati.
Laudato si', mi' Signore, per sora nosira morte corpo- Da la quale nullu homo vivente pô skappare [rale, Guai a cquelli ke morrano ne le peccata mortali Beati quelli ke trovarà ne le tue san<3:issime voluntati, Ka la morte secunda no '1 farrà male.
Laudate e benedicete mi' Signore et rengratiate E serviateli cum grande humilitate.
0 iubelo de core, Che fai cantar d'amore
Quanno iubel se scalda, Si fa l'omo cantare 5 E la lengua barbaglia,
Non sa que se parlare Drento no '1 pô celare (Tant'è granne !) el dolzore.
Quanno iubel c'è aceso, Si fa l'omo clamare Lo cor d'amor è apreso, Che no 'I pô comportate Stridenno el fa gridare E non virgogna allore.
Iacopone da Todi
Ô Jubilation du coeur.
20 Loué sois-tu mon Seigneur pour sœur notre mère la terre Laquelle nous sustente et prend soin [l'herbe Et produit les divers fruits avec les fleurs colorées et Loué sois-tu mon Seigneur pour ceux qui pardonnent par Et supportent la peine et la tribulation [le tien amour
25 Bienheureux ceux qui persévèrent dans la paix
Car de toi Très-Haut ilsseront couronnésLoué sois-tu mon Seigneur pour sœur notre mort corpo- De laquelle nul homme vivant ne peut échapper [relie
Malheur à ceux qui mourront dedans le péché mortel
30 Bienheureux qui ont rencontré tes très saintes volontés Car la seconde mortl ne leur fera pas mal
Louez et bénissez mon Seigneur et le remerciez Et le servez avec une grande humilité
Jacopone da Todi
Ô Jubilation du cœur,
Toi qui fais chanter d'amour Quand Jubilation s'allume, Oui bien fait l'homme chanter, 5 Si que sa langue bégayeEt ne sait parole dire Dedans ne se peut celer,
Tant est grande, la douceur.
Quand Jubilation s'embrase 10 Oui bien fait l'homme clamer
Le cœur d'amour est saisi
Tant ne peut en contenir Et criant le fait crier, Sans se vergogner pour tant.
Iacopone da Todi 15 Quanno iubelo à preso
Lo core ennamorato, La gente l'à 'n deriso, Pensanno el so parlato,
Parlanno esmesurato
20 De que sente calore.
O iubel, dolce gaudio,
Ch'è' drento ne la mente Lo cor deventa savio, Celar so convenente 25 Non pô esser soffrente
Che non faccia clamore.
Chi non à custumanza
Te reputa empazzito,
Vedenno esvalïanza 30 Com'om ch'è desvanito.
Drent'à lo cor firito, Non se sente de fore.
O amore muto,
Che non voli parlare, ché non si' conosciuto 1 O amor che tte celi per onne stasone, C'omo de for non senta la tua affezïone 5 Che no la senta '1 latrone,
Ché quel t'ài guadagnato, ché non te sia raputo 1 Quanto plu om te cela tanto plu ['n] foco abunne Omo téne occultanno, sempre al foco ci aiugne Et omo c'à l' empugne
10 De volerte parlare, spesse volt'è feruto.
Om che da sé s'estenne de dir so entennemento
(Awenga che sia puro '1 primo encominciamento),
Vènce de for lo vento
E vail espalïanno quel c'avia receputo.
Ô amour qui te tais.
15 Quand Jubilation saisit Le cceur tant énamouré, Les gens l'ont à dérision, Jugeant ce qu'il va disant,
Paroles démesurées
20 De la grand' chaleur qu'il sent.
Jubilation, douce joye Qui pénètres dans l'esprit, Le cœur alors devient sage À celer sa condition
» Il ne peut pas supporter
De rester sans oraison.
Qui n'en a pas l'habitude Te juge devenu fou, Voyant tes étrangetés
» D'homme qui perd connaissance
Car le cœur dedans blessé Perd sentiment du dehors.
Ô amour qui te tais,
Qui ne veux pas parler, Amour qui n'es pas connu
Ô amour qui bien te cèles, quelle que soit la saison,
Qu'on n'entende pas dehors le chant de ton affection 5 Ne l'entende aucun larron,Que ce que tu as gagné ne te soit pas dérobé Tant plus on te tient celé, tant plus tu donnes de feu Qui te va bien protégeant, son feu prendra sûrement Mais, qui cède à son envie
10 De dire ce qu'a senti, maintes fois est mal mené.
Homme qui se laisse aller à dire son sentiment, Même si la chose est pure au premier commencement,
Le vent du dehors le vainc
Et lui vient éparpiller cela qu'il avait reçu.
Iacopone da Todi
15 Omo che à alcun lume en candelo apicciato, Se vol che arda en pace, mettelo a lo celato Et onne uscio à 'nserrato, [eftenguto.
Che no ce i venga '1 vento, ch' el lume no i sia Tale amore àn'e[m]posT:o silenzio a li suspire 20 E ss'è parato a l'uscio, no ne li larga 'scire
Drento i fa parturire,
Che no se spanna la mente de quello ci à sentuto.
Se se nn'esc'el suspiro, èscesen po' llui la mente Va po' llui vanïanno, larga quel c'à 'n présente 25 Po' che se nne resente,
Non pote retornare quello che avia entenduto.
Tale amore à [e]sbannita da sé la ipocresia, Ch'èsca de so contato, trovata ce non sia.
De gloria falsa e ria
30 Se nn'à fatta la caccia, de le' e de so trebuto.
« 0 corpo enfracedato, Eo so' l'alma dolente Lèvati emmantenente, Cà si meco dannato.
5« L'àgnelo sta a trombare (Voce de gran pagura !), Opo nn'è a ppresentare
Senza nulla demora.
Stàvime a ppredecare, 10 Ch'e' no n' avissi pagura
Male te crisi allora, Quando fic'el peccato.
Or èi tu, l'alma mia Cortese e conoscente ?
« Po' che 'n t'andasii via Retornai a neiente.
Famme tal compagnia
Ch'eo non sia si dolente Veio terrebel gente
Ô corps putréfié.
« Homme ayant quelque lumière de sa chandelle al- [lumée, S'il veut qu'elle brûle en paix, bien la doit-il abriter.
Et toute porte a fermée,
Que ne lui vienne le vent qui sa chandelle éteindrait.
Un tel amour a di&é silence à tous les soupirs 20 Il s'est mis devant la porte, et ne les laisse sortir
Mais dedans les fait éclore,
Que son esprit ne s'écarte de tout ce qu'a ressenti.
Si le soupir s'en échappe, après lui s'en va l'esprit Il s'en va déraisonnant, il perd ce qu'il a dans soi 25 Mais quand il s'en aperçoit
Il ne peut plus retrouver le don qu'il avait reçu.
Un tel amour a banni loin de soi l'hypocrisie Qu'elle sorte du pays, qu'on ne l'y retrouve plus
Bien a su donner la chasse
30 À fausse gloire et coupable, à telle gloire et son prix.
« Ô corps putréfié,
Je suis l'âme dolente Lève-toi sans attendre, Car nous sommes damnés.j« L'ange fait résonner La trompe de grand-peur1 Il faut nous présenter
Sans le moindre retard.
Tu me prêchais sans cesse io De ne pas avoir peur
Pour mon mal je te crus, Quand je fis le péché.
C'e£t donc toi, ô courtoise Âme reconnaissante ?
•s Quand tu t'en fus allée, Je revins au néant.
Oh que ta compagnie
Me rende moins dolent 1
Je vois des gens terribles,
Iacopone da Todi
20 Cun volto esvalïato.
Queute so' le demonia, Cun chi t'ôp'è [a] avetare Non te pô' far istoria Que t'oporà a portare
25 Non me 'n trovo en memoria
De poterlo ennarrare Se ententa fuss'el mare, là non 'n siria pontato
Non ce pô' mo venire,
30 Ché so' en tanta afrantura Ch'eo slo su nel morire, Sento[ce] la morte dura.
Si facisTi al partire, RumpiSti onne iontura
35 Recata ài tal fortura
C'onn'osso m'à' spezzato.
Como da téne a mmene
Fôse apicciato amore, Simo reiunti en pene
« Con eternal sciamore L'ossa contra le vene, Nerba contra ionture, 'Sciordenat'onne umore
De lo primero stato.
« Unquanque Galïeno, Avicenna, Ypocrate
Non sàpper lo conveno
De me' infirmitate Tutte ensemor [.eno]
jo E ssômese adirate, Sento tal tempestate
Ch'e' non vorria esser nato.
Lèvat'emmaledetto, Cà non pôi plu morare 55 Ne la fronte n'è scripto
Tutto noStro peccare Quel che, 'n ascus' êl letto,
Ô corps putréfié.
2° À l'étrange visage.
Ce sont là des démons, Avec qui tu seras
Et que sans rechigner Tu devras supporter 2S Je n'ai dans ma mémoire
Pas de quoi le conter
Si la mer était encre
Elle n'y pourrait rien Je ne peux pas venir, m Je suis brisé au point
Que tout près de mourir, Je sens la dure mort'.
Vois donc comme en partant Tu rompis mes jointures 3s Tu y mis tant de force,
Que tu brisas mes os.
De même que l'amour Nous lia toi et moi, L'éternel désamour
« Nous unit dans la peine Os contre veines luttent, Et nerfs contre jointures, Les humeurs se dérèglent De leur premier état.
45 Galien, Avicenne, Hippocrate2 ne surent
Pas comment sont venues Toutes mes maladies Elles se sont ensemble m Courroucées contre moi
Puissé-je en tel orage Ne jamais être né.
Ah lève-toi maudit, Il ne faut plus tarder
55 Sur ton front sont écrits
Les péchés que nous fîmes3 Ce que, cachés au lit,
Iacopone da Todi Volavamo operare, Oporàsse mustrare,
« Vigente onn'om ch'è nato.
Chi è questo gran scire, Rege de grann'altura ? So' tterra vorria gire, Tal me mette paiura.
65 Ove porria fugire
Da la sua faccia dura ?
Terra, fa copretura,
Ch'e' no '1 veia adirato.
Queéto è Iesù CriSto,
™ Lo Figliolo de Dio.
Vedenno el volto triSto, 'Splaceli el fatto mio.
Potemmo fare aquiSto
D'aver lo renno sio
75 Malvascio corpo e rio, Or que avem guadagnato »
Tale quai è, tal è non ci è relïone.
Mal vedemo Parisi, che àne deftrutt'Asisi Co la lor lettoria messo l'ô en mala via.
Chi sente lettoria, vada en foresteria 5 L'altri en refettorio (a le foglie coll'olio).
Esvoglierà el lettore ? Servit'emperadore.
Enfermerà el cocineri, e no '1 vorrà om vedere.
Adunanse a capituli, a ffar li multi articuli.
El primo dicetore, el primo rompetore.
io Vedete el granne amore, che l'uno êll'altro à en core Vàrdanel, co' muletto, per darli el calcio en petto.
Se no li dài la voce, porràt'ennela croce Porràte po' l'ensidie, che mo[g]a a Renderenie.
C'efî ainsi, je vous le dis.
Nous avons voulu faire, Il faudra le montrer
60 À quiconque naquit.
Quel est ce grand seigneur, Roi de grande hauteur1 ?D Puissé-je aller sous terre, Tant il me fait de peur.
« Où donc m'échapperais-je,
Loin de sa face dure2 ?D Terre, recouvre-moi, Que je ne voie son ire.
Celui-ci, c'est Jésus,
™ Le Christ, le fils de Dieu.
Il voit mon front souillé
Mes actes lui déplaisent, Il nous était possible D'acquérir son royaume 75 Vois, mauvais corps coupable,
Ce qu'ainsi nous gagnons »
C'est ainsi, je vous le dis notre ordre n'existe plus.
Pour avoir suivi Paris, Assise a été détruite3 C'est leur savoir qui l'a fait s'écarter du droit chemin.
Celui qui sent son pédant, qu'il loge à l'hostellerie4,
5 Les autres au réfectoire mangeront herbes à l'huile.Le magister est-il las5 ?Il est servi comme un roi, Mais le cuisinier malade, nul ne s'en occupera.
[ments, Ils s'assemblent en chapitres pour pondre des règle- Mais le premier à parler s'en moquera le premier.
10 Voyez l'amour fraternel qui se lit dans leurs regards L'œil du mulet qui attend pour décocher sa ruade.
Si un tel n'a pas ta voix, il te mettra sur la croix
Et te tendra mille pièges pour te rendre6 la pareilleIacopone da Todi
Tutto el di s~to a ccianciare, co le donne beffare.
15 S'el fratecel li avarda, è mandato a la malta.
S'è figl' i calzolaro o de vil macellaro, Menarà tal' grossure co' figl' i 'mperadore.
« Donna de Paradiso, Lo tuo figliolo è preso
Iesù Cristo beato.
« Accurre, donna e vide 5 Che la gente l'allide
Credo che lo s'occide, Tanto l'ô flagellato.
Como essere porria, Che non fece follia, 10 Cristo, la spene mia,
Om l'avesse pigliato ? Madonna, ello è traduto, luda si U'à venduto
Trenta denar' n'à auto, 1S Fatto n'à gran mercato.
Soccurri, Madalena, Ionta m'è adosso piena Cristo figlio se mena,
Como è annunzïato.
20 Soccurre, donna, adiuta, Cà '1 tuo figlio se sputa E la gente lo muta
Ôlo dato a Pilato.
0 Pilato, non fare 25 El figlio meo tormentare,
Ch'eo te pôzzo mustrare Como a ttorto è accusato.
Crucifige, crucifige Omo che se fa rege, 30 Secondo nostra lege
Contradice al senato.
Table des matières
Salvatore Quasimodo 17)7
Mario Luzi 1719
Vittorio Sereni t~i
Giorgio Caproni i~2
Cesare Pavese t7~;
Pier Paolo Pasolini i7.:4
Andrea Zanzotto 1726
Bibliographie générale 1719
Tables 1731