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UNE CURIEUSE COACTION DE PARASITISME:

L'ASSOCIATION ENTRE GLOSSIPHONIA COMPLANATA ET ERPOBDELLA OCTOCULATA

par Daniel JARRY

Assistant à la Faculté de Médecine de Montpellier

La mérocénose constituée par les cavités sous les pierres situées en eau turbulente, comporte fréquemment à la source du Lez, côte à côte : deux Hirudinées, G�ossi­

phonia complanata et Erpobdella octoculata; des Turbel­

lariés, Polycelis cornuta, Dendrocoelum lacteum, Dugesia gonocephala; enfin, un Gastéropode très commun, Theo­

doxia fluviatilis. Il ne s'agit pas là seulement d'une foule réunissant des formes convergentes dans un milieu conve­

nable pour les Reptantia glisseurs ou arpenteurs. C'est une véritable communauté ayant une individualité cer­

taine et un équilibre relativement durable tenant à une dépendance réciproque, un système de coactions (selon CLEMENTS, 1916).

Les Sangsues, éléments particulièrement actifs, jouent Je rôle de coacteurs vis-à-vis des autres organismes pré­

cités qui sont des coactés. Les Erpobdelles se nourrissent entre autre choses de Planaires; les Glossiphonies, dans ce biotope au moins, dépendent principalement des T'heo­

doxia. Mais de plus, entre ces Hirudinées, il existe une relation qui fait de la première une coactée par rapport à la seconde. Cette relation particulière, phénomène très rare de parasitisme s'exerçant dans un même groupe, a été découvert par Pawlowsky en 1944. Il s'agissait d'une trouvaille fortuite en élevage car cet auteur avait des dif­

ficultés dans la nutrition des jeunes Glossiphonies quand elles ont abandonné l'individu nourricier et épuisé les réserves de leur développement embryonnaire. Il observa que lorsque une Erpobdelle est introduite dans l'aquarium, les Glossiphonies se fixent aussitôt et leur appareil diges­

tif se remplit d'un contenu rouge. Pawlowsky vit égale­

ment que si les Erpobdelles sont attaquées en grand

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nombre, infestation massive possible dans un petit espace, elles perdent leurs couleurs vives, s'affaiblissent et meu­

rent.

Ce parasitisme passe facilement inaperçu dans la nature, car les Glossiphonies sont transparentes et de petite taille. Cependant, il nous a été donné d'observer un exemplaire d' Erpobdella octoculata sur environ 200 prises, qui trainait un petit organisme rouge appendu qui s'avéra être une Glossiphonie longue de

1

mm. Par contre, en aquarium, l'infestation est très aisée, pres­

que immédiate dès que l'hôte est introduit. Deux faits nous semblent importants à première vue et nécessitent de plus amples informations. D'une part, il est assez curieux de constater cette fonction parasitaire dévolue aux jeunes Glossiphonies dont les adultes sont paresseuses et s'atta­

quent aux seules Néritines de progression lente et consti­

tuant une proie facile. D'autre part, la fixation n'est pas un accident, mais entre dans le cadre d'une spécificité très stricte (spécificité néogénique).

Les Glossiphonies, qui se sont échappés du berceau protecteur que leur constitue l'adulte, cherchent à se fixer sur un Mollusque; une fraction infime parvient peut­

être à se nourrir. De toute façon, elles paraissent capables de supporter un jeûne de quelque temps. Elles arpentent les vitres de l'aquarium et entrent comme par hasard en contact avec leur proie, qu'elles ne semblent pas recher­

cher particulièrement ni poursuivre. La fixation n'est possible que si l'Erpobdelle est peu mobile et ne nage pas;

souvent même, il faut qu'elle soit complètement arrêtée dans son mouvement. La prise de nourriture s'effectue en n'importe quel point de la région dorsale ou ventrale;

elle est relativement courte et se répète en moins de 3 jours probablement, car la digestion est manifestement rapide.

L'Erpobdelle ne fait que rarement des mouvements vio­

lents pour se débarrasser de la Glossiphonie. L'infestation par moins de trois individus est inerme, et même si elle se répète dans les jours suivants, l'individu porteur n'en souffre nullement.

Nous avons tenté d'infester sans succès trois autres espèces de Sangsues existant à la source du Lez, dans un milieu différent il est vrai de la biocénose évoquée plus haut : Theromyzon tessulatum

(0.

F. Müller,

1774),

Hemi­

clepsis marginata

(0.

F. Müller,

1774)

et Haementeria costata, Müller,

1846.

Pawlowsky a été plus heureux avec Hirudo medici­

nalis, Linné,

1758

et Haemopis sanguit:uga Linné,

1758.

Il a vu également que le même phénomène se reproduisait

(3)

avec pour hôte plusieurs Sangsues du genre Erpobdella de Blainville : Erpobdella testacea (Savigny, 1820) et E. nigricollis (Brandes, 1909). En tout cas, il est très évident que les Glossiphonies n'attaquent jamais les indi­

vidus de leur propre espèce, de même que les Erpobdellides ne sont jamais attaqués par des Glossiphonies adultes.

Figure 1. - A gauche, Erpobdelki octoculata (L) attaquée par de nombreux jeunes individus de Glossiphonia complanata (L) (d'après Pawlowski, Soc. Sc. Lettr. Lodz, Vol. VI, n° 5, pl. 1, fig. 2). A droite, jeune individu de G. complanat1J, gorgé et légèrement

contracté. Lg. 1 mm. (d'après une de nos préparations).

Les petites Clepsines courrent évidemment deux dan­

gers. Les Erpobdelles, prédateurs actifs et mobiles, les engloutissent fréquemment et nous avons retiré de leur tube digestif des individus gorgés de sang qui venaient d'être avalés. De plus, leur mucus semble être toxique pour les agresseurs ou, tout au moins, amène leur mort quand ils ne peuvent pas s'en dégager. Lorsqu'on laisse les antagonistes trop longtemps en présence, c'est le sort très habituel des Glossiphonies, quand des bribes de mucus traînant dans le fond du cristallisoir font office de piège.

(4)

Il conviendrait de savoir à quel moment les Glossi­

phonies changent de régime, occurrence qui ne survient pas avant qu'elles aient au moins trois millimètres. Il faut résoudre également pourquoi le sang des Pharyngobdell�s est nécessaire comme premier aliment et quels éléments de croissance indispensables il apporte.

Mis à part l'auteur polonais, aucun de ceux qui se sont intéressés à l'écologie des Sangsues, ne mentionnent ces faits, ni K. H. Mann, ni Boisen Bennike, ni J. Hoff­

mann, ni non plus J. L. Perret. Il s'agit pourtant d'une notion importante car il appert que si les Erpobdelles peuvent apparaître isolément, les Glossiphonies ne peuvent entrer que dans une association avec les précédentes, la mérocénose constituée par les cavités sous les pierres faisant intervenir alors les chaînes de nourriture que leur cycle de vie nécessite. L. K. Pawlowsky écrit : « Si les nouveau-nés de Glossiphonia complanata ne doivent se nourrir qu'avec du sang des Erpobdelles, l'apparition de G. complanata et des Sangsues du genre Erpobdella de Blainville doit caractériser la cohabitation. Dans ce cas, la condition de l'apparition de G. complanata dans un milieu donné serait non seulement la présence nécessaire de Gastéropodes pour l'alimentation des individus adultes, mais aussi des Sangsues du genre Erpobdella de Blain­

ville, en égard à l'alimentation des jeunes ».

K. H. Mann, au demeurant, a insisté sur le parallé­

lisme frappant entre les cycles de vie de deux Sangsues aussi différentes qu'une Rhynchobdelle et une Pharyn­

gobdelle, causalité ou finalité d'une adaptation étonnante.

Il annonce que les grandes lignes de l'existence de Glossi­

phonia complanata sont semblables de façon surprenante à celles d' Erpobdella octoculata, que toutes deux se repro ..

<luisent dans leur première année et une seconde fois dans leur deuxième année. Dans les deux espèces, une faible proportion de la population survit pour se reproduire dans la troisième année, mais chez les Glossiphonies quel­

ques individus arrivent jusqu'à leur quatrième année.

Dans les deux espèces, les Vers âgés de deux ans pondent plus tôt que la première génération. Il y a donc dans l'année une sorte de rythme bimodal commun du fait des deux périodes d'accroissement des populations.

Toujours pour ce même auteur, ces deux périodes sont situées en mars et en octobre; quand les individus d'un an commencent à se reproduire, le plus fort contingent de l'année est déjà mature.

(5)

Le tableau suivant exprime cette notion.

Comparaison des cycles de vie de

G. complanata

et

E. octoculata :

B. complanata E. octoculata

Saison de reproduction : mars-mai juin-août Nombre moyen de jeunes par

parents ...

26 25

Mortalité dans les

6-9

premiers

mois de vie .......

97 % 91 %

Proportion de la reproduction

dans le contingent d'un an ..

70 % 87 %

Mortalité de

6-18

mois ...

33 % 49 %

Proportion de la reproduction

·dans le contingent de

2

ans.

100 % 100 %

Mortalité de

18-30

mois ...

88 % 69 %

Proportion de la survie de la

population totale

à 3

ans ..

5% 4%

(d'après K. H. Mann).

L'association entre

Glossiphon'Îa complanata

(L) et

Erpobdella octoculata

(L) n'est donc pas du tout fortuite et doit être recherchée systématiquement en Languedoc où ces deux espèces eurybiontiques sont rencontrées avec une certaine fréquence. Elle évoque une coaction de para­

sitisme d'un caractère exceptionnel qui soulève encore maints pr()blèmes

à

résoudre.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

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Laboratoire à'Histoire Naturelle et Parasitologie.

Faculté àe Méàecine àe Montpellier.

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