Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Bulletin mensuel de
l'Académie des sciences et
lettres de Montpellier
Numéro
70Année
1940BULLETIN
DE
L'ACADEMIE
,rDES SCIENCES
ET LETTRES
DE MONTPELLIER
MONTPELLIER
BIBLIOTHÈQUE DE L'ACADEMIE DES SCIENCES ET LETTRES
1941
Les Discours de Réception
Réception de
M.Gabriel
VIDALDiscours de M. VIDAL
MESSIEURS,
Alors que je
n'aspirais
plusqu'à
la paisible et paresseusefin d'une longue
carrière,
l'aimable insistance de deux amis, vos collègues,m'a introduit
parmi vous;
etmaintenant
auxvifs sentiments de joie et de reconnaissance éprouvés, quand
j'ai
connu l'honneur, quim'était
échu, deprendre
place dans votre illustre Compagnie, succède lacrainte d'avoir
àfaire trop
largement appel à votre bienveillante indulgence.J'aurais
voulu pouvoir meprésenter
à vous aux côtés demes
parrains; leur
présenceaurait
affirmé leur responsabilitéet atténué mon émotion; hélas, cette émotion s'amplifie au con-
traire
au souvenir del'un
d'eux,l'ami
brusquement disparu, votre collègue GastonP
ASTRE, dont unautre
vousdira
les hau-tes et nombreuses qualités, mais
dont
je tiens enprenant
pourla première fois la parole parmi vous, à évoquer la mémoire et l'amitié.
Vous m'avez admis dans votre Section des Sciences; je ne
pourrai
ytenir qu'un rang
bien modeste. Les sciences ontmarché
trop
vite pour moi et sij'ai
eu le privilège de voir se succéder entrois quarts
de siècle tout ce qu'elles ont créé demerveilleux, je me suis
trop
vite essoufflé à vouloir les sui- vre, même celles qui sont à la base dela
sylviculture, commela botanique,
dont
unforestier
nedevrait rien ignorer d'es-
sentiel.
La
botanique, quel'on
nousenseignait,
nes'occupait
guère que de ladescription
et de la classification desplantes;
meslongues
et
amicalesrelations
avecCharles
FLAHAULTm'ont valu
la bonnefortune
de pouvoirdès
son débutsuivre l'évolu tion
de labotanique géographique
etl'étude
desassociations
de plantes
; mais
depuis quelques années lesrapports des
végé-taux
avec leclimat
sous lequel ils vivent, lanature
et l'évolu- tion des sols qui lesportent,
sontl'objet
de nouvellesbranches
scientifiques, dont la connaissance,dorénavant indispensable aux forestiers,
est peu accessible à ceux quela retraite
aatteints
depuis longtemps.Peut-être,
si leforestier
vousfait défaut,
avez-vous pensé que lesquestions
agricoles, viticolessurtout,
medonneraient l'occasion
deprendre part
à vosdiscussions;
certes,je serai heureux
devoir l'agriculture à l'honneur auprès
devous; mais je crains
que, commedans
nos Sociétésd'Agriculture,
lesquestions culturales
ne cèdent lepas
auxquestions
économi-ques, devenues
primordiales par
la nécessitéd'étudier
le nom- bre sigrand,
sans cesse accru, de lois,décrets
etcirculaires,
que nous
vaut
'la mise en œuvre de l'économiedirigée !
Cependant
si lesviticulteurs sont ainsi
amenés à se préoc- cuperplus
dustatut
viticole que dela culture
deleurs
vignes,il est
pour
eux unetroisième
branche de connaissances, qui ne lesintéresse pas moins:
l'œnologie. Mais icila
sciencesort
beaucoup
plus
deslaboratoires
que desdiscussions entre
vigne-rons
etc'est
enfait d'un petit
nombre desavants
ou de tech- niciens spécialisés, que lesvignerons
ont reçu les règles à sui-vre
etattendent
les conseils utiles,pour faire
etconserver
leurs
vins.Parmi
cessavants
leProfesseur Jules
VENTRE occupait uneplace de
premier
plan,tant par
sestravaux
et ses publica-tions
quepar l'enseignement, qu'il
a donné àtoute
une géné-ration
d'élèvesà l'Ecole Nationale d'Agriculture
de Montpel-lier,
etpar
lerejaillissement
de cet enseignementsur
le mondedes
viticulteurs.
J'ai
connu leProfesseur J.
VENTRE peuaprès la guerre
de1914 et depuis
lors je n'ai
cessé de meretrouver
bien souvent avec lui.J'appréciais surtout
en lui sadroiture
absolue, quine lui permettait aucune transaction dans
l'expression
de sapensée.
Jamais
je nel'ai
vu hésiter à donner son opinionpar
crainte de déplaire,
surtout s'il s'agissait
deredresser
uneinjustice ou de démasquer un abus. Si parfois ainsi son abord
paraissait
un peu rude, combienpar
contre ne mettait-il pas dans sa conversation avec ses amis de bonhomie souriante,quoique parfois un peu malicieuse, et d'empressement à pro- diguer ses conseils.
Sa probité scientifique était incontestée, comme la patience avec laquelle il
s'assurait
de d'exactitude de ses conclusionsavant de les divulguer. Il
m'a
été donnéd'en
avoir la preuve;depuis cinq ou six ans déjà, il avait constaté la régression au
cours de la fermentation de
l'acidité
volatile introduite dansle moût; il en avait
fait part
à quelques amis, dontj'étais;
ce-pendant ce
n'est
que peu de temps avant sa mort,qu'il
a publiécette découverte, et comme je lui demandais pourquoi il ne la
faisait
pasparaître
dans une revue viticole:
« Oncroirait
peut-être, me dit-il, que
j'ai
voulu donner aux vignerons le moyen derétablir
leurs vins piqués ».Et c'est
dans une revuede chimie que son articile a paru.
L'œuvre scientifique principale du
Professeur
VENTRE, la plus importantepar
lesrésultats
pratiques qui en ont découlé,a été l'étude de
l'action
de l'acide sulfureux en vinification, puis, enrapport
avec cette action, celle de l'emploi de levuressélectionnées pour obtenir de meilleurs vins.
M. le
Professeur
BOUFFARD avait démontré, vers la fin dusiècle dernier, que l'acide sulfureux
introduit
dans le vin en empêchait la « casse ». Dès 1904, VENTREétudiait l'action
decet acide ajouté au moût ou à la vendange avant la fermenta- tion et montrait ensuite qu'on prévenait ainsi les maladies de
la casse, de la tourne et
d'autres par
la destruction préalablede leurs germes
;
puis ilconstatait
que cet acide effectuait unesélection, au profit des meilleures, des levures qui produisent
la fermentation; enfin il
montrait
que des doses suffisantes d'acide sulfureuxassuraient
lastérilisation
des moûts ou de la vendange, ce quipermettrait
de les réensemencer avec des levures choisies etd'obtenir
ainsi desrésultats
heureux,tant
au point de vue du degré alcoolique que des
autres
qualitésdu vin.
Voilà,
aussi brièvement
quej'ai pu
lerésumer,
ce quicons titue
à mon avis l'oeuvremaîtresse du Professeur
VENTRE, celledont l'action pratique
a été la plus considérable.Il n'est
plus, jecrois,
unviticulteur,
qui ne sulfite sa vendange ou ses moûts,ce qui au siècle
dernier était
considéré comme lapire
des hérésies,surtout
en ce qui concerne les vinsrouges;
et lerésultat
annoncépar
leProfesseur
VENTRE a été unanimementreconnu:
les vinsrouges conservent leur
couleur,plutôt
avi- vée;la
casse,la tourne
etd'autres maladies,
sifréquentes
il ya
trente
ans, sontdevenues
des exceptions;
lesvins rouges
duMidi, si difficiles à
conserver pendant
d'été,supportent
main-tenant fort
biencette
épreuve, etl'on
se demande commentpourrait s'appliquer
leStatut
viticole qui,par
« l'échelon-nement
», oblige lesviticulteurs à conserver
unepartie
deleurs
vinspendant
une annéeentière,
sil'emploi préalable
del'acide sulfureux n'avait permis
'leurconservation.
Faut-il ajouter
que leProfesseur
VENTREn'a pas
borné làses
recherches
œnologiques. Sij'ai
pu vousparler
des résul-tats pratiques de
son œuvre,je n'ai pas qualité pour appré- cier
aupoint
de vue scientifique ses études et ses publications.Je
ne croispas pouvoir
mieuxfaire
que derelater
cequ'a dit
à ses obsèques M. BUCHET,
directeur
del'Ecole Nationale
d'Agriculture
deMontpellier, du Professeur
VENTRE et de sacarrière
scientifique:«
Entré
à'l'Ecole Nationale d'Agriculture en
1898, il obtienten 1901,
après
delaborieuses
études, son diplômed'ingénieur
agricole.
»
Jules
VENTRE,âgé
seulement de 24 ans,est
nommé en 1904préparateur au Laboratoire
de Technologie.Il s'est déjà
signalé
par
destravaux
œnologiques,des notes
scientifiquessur
lavaleur
deseaux résiduaires d'huilerie.
» De 1904 à 1907,
Jules
VENTREacquiert rapidement grades
et diplômes àla Faculté
des Sciences deMontpellier
et sou-tient brillamment
une thèsede doctorat
à laSorbonne
en 1910.» De
très nombreuses
récompenses sont venuesencourager
le modeste
préparateur
et le dévouéProfesseur.
»
La Faculté, la
Sociéténationale d'Agriculture, l'Académie
d'Agriculture, dont
ilétait
membrecorrespondant,
la Sociétéd'encouragement
àl'industrie nationale,
la Société des Agri-culteurs de France, lui décernèrent
tour
àtour,
mentionsélogieuses, médailles et diplômes.
»
Par
ailleurs, VENTREétait titulaire
de nombreuses distinc- tionsfrançaises
etétrangères
etl'Inspection
générale del'Agriculture
venait de leproposer
auministre
pour une pro-motion dans
l'ordre national
dela
Légiond'Honneur.
» L'œuvre du
Professeur
VENTRE est immense. Ses conseils éclairésprofitèrent
non seulement à ses élèves, mais encore aux praticiens de tous les pays viticoles.» Rappelons quelques-uns de ses
principaux travaux.
Dès1904, après BOUFFARD,
seul
ou en collaboration avec M. DUPONT,il a continué l'étude
de
l'influence del'anhydride
sulfureux envinification.
En
1910, ils'est fait remarquer par
lesrésultats intéressants relatifs
aux formes possibles du phosphore dansles
raisins
et dans les vins,qu'il
publia dans sa thèse de doc-torat
ès sciences. Sa deuxième thèseintitulée:
Du rôle de l'aci- ditéréelleen vinification, fut
le débutd'une
doctrine quifait autorité:
elleintroduisit
avec succès en œnologie, comme lemontrent des
travaux
plus récents,la
notion du pH.»
En
même temps, VENTREs'appliquait
àl'étude
des levures alcooliques. Après avoir plus spécialement mis en évidence le rôle del'acide
sulfureux libresur
la vie des microorganis-mes, il
entreprit
une série de recherches délicatesprécisant l'action
des levures alcooliquessur l'acidité, l'extrait
sec, laglycérine
et les
qualités organoleptiques des vins. Les Annalesde
l'Institut Pasteur,
celles desFermentations,
les Comptes rendus de VAcadémie des Sciencesrelatent
ces diverses com- munications. Acidité volatile etfennentation
et Contributionbiochimique à
l'étude
Mes vins eudémisésconstituent
ses deux dernierstravaux.
Il encorrigeait
les épreuves, il y a quelques jours, lorsque la mort le foudroya.» La publication de son
important Traité
de vinification qui, affirmons-le bien haut, afait
'letour
de tous lespays
viticolesdu monde, a répandu au loin son nom et celui de
l'Ecole
Natio- naled'Agriculture
de Montpellier ».Si je
n'ai
pu mieuxfaire,
pour vous donner au point devue scientifique une
appréciation
del'œuvre
duProfesseur
VENTRE, que de
citer
M. leDirecteur
BUCHET, ilm'est
permisde
dire que
'lemagistral Traité
devinification est
un document complet, unevéritable
encyclopédie detout
cequi
toucheà
l'œnologie, quirend les plus grands
servicesà
ceuxqui ont
à leconsulter.
J'ajoute que
leProfesseur
VENTRE aaussi
publié dans leProgrès agricole
et viticole desarticles
devulgarisation plus utiles
encorepour
lesviticulteurs
que lesouvrages purement scientifiques; notamment,
en 1936, Leslevures
envinification;
en 1937, Du rôle de
l'acidité
réelledans la préparation
et laconservation
des vins, puis, Conseilspour la vinification. Ces.
longs
articles,
quiforment
des documents complets,suffiraient pour guider toute personne
novice,pour faire et conserver
le vin.Je
vous ai exposé de mon mieux, Messieurs, cequ'a
étél'œu- vre
scientifique de VENTRE et son influenceincontestée sur la technique
despraticiens.
Mais je nesaurais passer
sous silence,aujourd'hui surtout,
le rôlependant la guerre
de 1914,du Professeur
VENTRE,capitaine d'administration
de'l'Inten-
dance.Je dois à l'obligeance
denotre
collègue, M.Henri
SICARD,actuellement Intendant militaire
de 1" classe,chargé du
ser-vice des
vins
à Nîmes,mieux
placé que quiconquepour relater l'œuvre de
VENTREpendant la dernière guerre, la
documenta-tion ci-après:
«
Après maintes et maintes
difficultéspour assurer
dès ledébut
levin aux soldats, la réquisition générale des vins fut
ordonnée en 1915.
Si l'on
songe quetous
lesproducteurs étaient atteints,
pour--le1/4
deleur déclaration de
récolte, onjugera du travail
quecela représentait, lorsqu'il fallait s'occuper d'examiner la qualité des vins requis,
desurveiller leur conser- vation,
decouper les vins
lesplus faibles,
detraiter
ceux quidonnaient
les signes defaiblesse,
de vérifierl'hygiène
des réci-pients.
Rôle capital!
mais combieningrat,
complexe et déli-cat.
» VENTRE, qui
avait
démontréla valeur alimentaire
hygiéni-que et antiseptique
du vin,s'attacha
avec sonautorité
et sonsavoir,
àorganiser
spécialementcette partie
techniquedu
ser-vice.
»
Il devint
également, chaquefois qu'il y avait
des casembarrassants
àrésoudre,
le médecinconsultant,
dont les avis.furent toujours
écoutés.»
En
temps de guerre, rien ne doit êtreperdu;
VENTRE s'oc- cupa donc spécialement dutraitement
des sous-produits. A cemoment, la moitié des marcs servait à la fabrication des piquet- tes ou
était
jetée au fumier. Lorsque les besoins d'alcool néces- saires à la défense nationale devinrent plus grands, VENTRE s'employa à faire produire au Midi, tout l'alcool de marcqu'on
était en droitd'attendre
de lui.» De même, pour
l'huile
de pépins de raisins,l'Intendance
poussa à la rénovation de cette industrie, quidatait
du début du XIXe siècle. VENTREentreprit
des recherches sur les solvants.Au
début
de 1918, des distilleries proches de Montpellier com- mençaient àtraiter
leurs pépins et à obtenir 200 kilogrammesd'huile
par
jour ».Cette documentation, dont je remercie vivement mon ami
- Henri
SICARD, nous montre cequ'aurait
été le rôle de VENTREdans la guerre actuelle,
si
sa mort prématuréen'avait
privé deson concours la science
et la patrie.
Réponse de M. KUHHHOLTZ-LORDAT
MONSIEUR,
Celui qui est chargé de vous
transmettre
la respectueuse admiration de vos nouveaux collègues ne doit pas se sentirarrêté par
votre modestie. Il a le devoir de vous dire que, si deux fidèles amis vousont
priéd'être
des nôtres,c'est qu'ils
avaient pesé toutl'honneur
qui devait enrejaillir sur
notreCompagnie.
Ce
n'est
pas un honneurbanal:
permettez-moi de le qualifierde joyeux. Car
c'est
une véritable joie, pour une Académie deprovince, d'accueillir un élu dont le premier
souci
ne sera pointde s'évader. Votre
esprit
detradition,
votre attachement à laterre
et àtout
ce qu'elle peut donner enarbres
et en plantes cultivées dans une région qui vous a vunaître,
font que jamais vos regards, ni même vos ambitions 'légitimes, ne se sont tournés versParis.
Notre Compagnie ne sera pas pour vous la très petite marche de cet escalier sigrand
et si long,que
tant d'autres,
qui legravissent,
en ont oublié lespremiers gradins
bienavant d'en avoir atteint
lesommet.
Vous aveztoujours
été un homme du Midi.Un
jour
seulement vous avez pensé à vousexpatrier vers
des
pays brumeux
etfroids;
mais, au fond, cen'était
pas unvéritable
dépaysementpuisqu'il s'agissait pour
vousd'aller,
à Nancy,
professer,
dans une Ecole où vous aviez étébrillant
élève,
votre amour
de laforêt
et, avec lui,tout
cequ'elle
vousavait appris.
L*
Vous
m'avez dit
unjour
quevotre
rôle deforestier avait
consistétout
simplement à «faire votre
service ».C'est
lerôle de tous ceux qui
reçoivent
une mission del'Etat,
mais ily
a plusieurs
façons dela remplir.
Celle que vous avez choisiepeut servir d'exemple
àplusieurs titres.
Dans l'Aude,
vous avez réalisé le peuplement de cèdres, uni- queaujourd'hui
enFrance par
son étendue et sa consistance.Et
cefurent
vospremiers pas
de Garde général, de 1885 à1893. Dans le Centre, vous reboisez
dans
lesgrands périmètres de l'Allier,
du Chassezac, dela Margeride.
Cesdernières
plan-tations,
plusparticulièrement
réussies,forment maintenant
untrès beau
mélange de pins. Ces succès vousvalent d'être
nommé à
la tête
dela
Commissiond'aménagements
et de reboi- sements de Toulouse.C'est là
que vousprend
lamobilisation
et vous êtes immédiatement affecté comme
chef
debataillon
àl'étatimajor
dela
16e Région. Laguerre
vous afourni
de nom-breuses occasions
de développer vosinitiatives. L'organisation
d'un Centre
des bois en 1916était, par
sa nouveauté, chose délicate. Celui que vous avez créé detoutes
pièces à Montpel-lier englobait
la 16eet la
17e Région. Sonimportance était
considérable.Il comprenait
27 officiersdont
untiers fores-
tiers;
une compagnie desapeurs-ouvriers forestiers,
mobiliséeà
l'intérieur, exploitant
lesforêts, notamment
lessapinières
del'Aude et
del'Ariège;
150 scieries réquisitionnées outravail- lant pour
leCentre;
deuxgrands entrepôts
de sciage (Mont-pellier
et Toulouse).La liquidation
duCentre
aduré jusqu'en
1920.
Dans
votre
œuvre deforestier
vousn'avez
négligé aucunebranche
de vos services,réalisant
de nombreusescorrections
de
torrents
en Ariège et en Haute-Garonne, etorganisant
à Thuès une importantestation
de pisciculture. Ainsi, vous avez été « ingénieux » et ingénieur complet.Quoi que vous en disiez, vous ne vous êtes
pas
tenu endehors des progrès de la science.
J'en
trouve la preuve dansl'intérêt
que vous portiez à la botanique. Dès 1888, à peinesorti
del'Ecole
forestière, vousapportez
votre concours auProfesseur
FLAHAULT pourl'organisation
de la session de la Société botanique deFrance
à Quillan, dans vos belles sapi- nières. Encouragépar
le Maître, vous vousfaites
placer en dis-ponibilité
pour poursuivre
des études botaniques. Maisl'amour
du métier vous
ressaisit
et en 1895 vous allez continuer votre œuvre de reboisement dans la région de Carcassonne, avec un bagage scientifique accru au contactd'un
tel savant.C'est
peut-être au cours de vos études de botanique générale que vous avezapris
à aimer des plantesautres
que lesarbres,
et
qu'à
l'Ecole forestière on est bien obligé de négliger.En tout
cas, vous y avez sûrement gagnéd'aimer
encore plus laterre et
lorsque votre père vous a laissé le domaine de la Roque à Florensac, vous étiezprêt
àassurer
vos nouvelles responsa- bilités.Depuis 50 ans, vous vous êtes révélé
viticulteur
depremier ordre, consulté,
écouté,pris
pour guidepar
votrefrère,
dansles Corbières, et
par
tous les viticulteurs, plus particulièrementpar
ceux affiliés à 'la Société centraled'agriculture
de1
'Hé-,rault.
Je
sais que vousn'avez
pas puorienter
lestravaux
decette Société comme vous
l'auriez
voulu, vers les questions culturales.Et
ceregret
montre bien à quel point vous êtesvigneron. Depuis une dizaine
d'années
les questions économi- ques dominent les préoccupations desagriculteurs.
Cependant, en 1931, vous avez pu organiser à Montpellier unimportant
concours de pulvérisateurs
;
avec le double appui du Génierural
et de l'Ecoled'agriculture,
il eut ungrand
succès. Nouslui devons le type encore le plus répandu des
appareils
àgrand travail.
Deux ansaprès,
ce sont lestracteurs
etcultivateurs
que vous mettez en compétition à Montagnae
et
àPinet;
lesconstructeurs en recueillent des directives utiles et les viticul-
teurs
fixent mieuxleur
choix.Tout cela vaut bien
de
lagratitude
de lapart
de ceux qui enont
tant
bénéficié.Et
parmi eux, iln'y
a pas que desprati-
ciens. Vous nous avez
dit
que lesvignerons
reçoivent les règlesà
suivre
dessavants
et des techniciens spécialisés. Ceux-cireçoivent
beaucoupaussi
desvignerons qui
'les consultent. Leregretté Professeur
VENTREaimait
àcauser,
lemardi,
avec lesviticulteurs praticiens;
avec vous-même, ileut
de nombreuxentretiens dont
iltirait
profit.Plus
quetout autre,
il acontri-
bué à
lier la
cuveau laboratoire parce qu'il voulait
etsavait
vous écouter. Les séancesdes
Sociétésd'agriculture
auxquel- les, Dieu merci, neparlent pas
que desprofesseurs,
sont sui- vies avecassiduité par
les membres dupersonnel enseignant
de
l'Ecole d'agriculture;
ilsy puisent
lapartie la
plusvivante
de
leur
enseignement, cellequi
touchela terre
deplus près.
Cette
collaboration,
vousl'avez toujours
aidée et àplusieurs reprises
provoquée.1.**
Non, Monsieur, vous ne vous êtes
point
essoufflé àvouloir
sui-vre
lesrapides
enjambées des sciences, et soyez bienpersuadé
que ceuxqui
sontvenus chercher la lumière dans votre
sillagesont
plus nombreux
que vous ne croyez. Mais ilfaut
bien recon-naître
quedepuis l'époque
où vous suiviez lesexcursions
domi- nicalesdu Professeur
FLAHAULT, et quej'ai
suivies moiaussi
quelquetemps après,
le cheminparcouru a
été marquépar
desconcepts assez nouveaux.
Pour n'en citer
que deux, lesplus
saiJHants,
la notion d'c association
» tellequ'on la
concevaitencore
au
débutdu
siècle, estmaintenant
méconnaissable,et d'Amérique
nousest
venue celle de « succession », bienplus
féconde.
Certes,
leforestier reboiseur aura toujours
&araison d'être;
mais
lesregards
sejettent
deplus
en plusvers
lesefforts
dela nature
à laquelleon doit demander beaucoup parce qu'elle a la possibilité
deréaliser d'harmonieuses
combinaisonsd'essen-
ces,
trop
complexespour
lesefforts
humains.La
compréhension de ces loisnaturelles
nouspermet cependant
de lesdiriger un
peu,vers
desbuts qui
ne sontpas obligatoirement d'ordre
économique. Le rôle
supérieur
dela forêt dans la nation est
de
s'associer
àla culture
du champet
àl'élevage
du bétail enredevenant
untout
qui puisse seperpétuer par
sespropres
moyens, se
régénérer dans
une ambiance stable.Forestiers
etbotanistes
nomment cela un climax,voulant ainsi marquer
quecette ambiance est le terme ultime des stades successifs qui Pont élaborée. Ils demandent impérieusement
qu'à
côté desreboisements exigés
par
les besoins de la nation, il y ait des forêts plus naturelles quiparticipent
mieux aux équilibres cli- matiques. L'éclosion des parcs nationauxmarquera
dans l'es-pace ce désir
d'aujourd'hui; car
pour savoir comment uneforêt s'améliore, il
faut
lasoustraire
aux tentations des hom-mes qui
l'ont fait régresser
sur toute la surface du globe (ilne reste plus que 5 de cette surface couverte de forêt vierge).
A ces concepts nouveaux il a bien fallu un vocabulaire nou- veau.
Et
c'est peut-être là que nous touchons du doigtl'une
des réformes qui effrayaient le plus notre Maître — réforme contre laquelle il a lutté de toutes ses forces,
lorsqu'il
a vu quetous ses petits poussins — disons ses petits canards — se four- voyaient dans un langage qui ne pouvait être compris des
paysans. Ah! il ne nous
l'envoyait
pas dire. Un jour, ayant écrit quelques pages, je lui demandai de bien vouloir me direce
qu'il
en pensait. Le manuscrit mefut
retourné avec cesmots
:
« Si vous maintenez cette forme de langage votre livreira
aupanier
». Il a bien failli y aller en effet, sansl'interven-
tion de deux autres Maîtres,
l'un
zoologiste etl'autre
géolo-gue, qui l'empêchèrent
d'y
tomber.Quel était donc ce charabia? Oh! pas
grand
chose de plusque celui qui
était
employé depuisfort
longtemps pour dési- gner les endroits où domine une même espèce. Les Romains appelaient leurverger
fruticetum. Dieu nous garde de deman-der à notre « païre »
s'il
a songéà arroser
le fruticeturm! Mais, cependant, lorsque nous allons à Saint-Martin-de-Prunet, iln'est
pas défendu — si nous avons une culture supérieure àcelle de notre « païre »
- de
nous demander pourquoi ce fau- bourg a ce nom. Saint-Martin-de'Prunet
était lePrunetum
dela ville, le verger où dominait le prunier.
D'ailleurs,
lorsquele Maître nous conduisait à l'Aigoual, il ne manquait pas de
nous
faire visiter
sa belle création de l'Hort-de-Dieu et vous vous souvenez sans doute qu'ill'appelait l'arboretum,
mêmedevant les gardes
forestiers
qui ne sont pas toujours beaucoup plusinstruits
que nos paires.Dans
l'ouvrage
auquel je faisais allusion plus haut,l'endroit
où pousse
l'oyat
fixateur de sables (VAmmophïla) était dési-gné
Ammophiletum;
enavant,
setrouvent presque toujours
des dunes plus
basses
oùcroît
unchiendent (V
Agropyrum).Il
paraît
commode dedire
queV Agropyretum
est plusprès
de lamer
que 'l'Ammophiletum; et
cela neparaît pas
plus pré-tentieux
que de dire:
les dunes àAmmophila
a,rundinacea pous-sent
enarrière
desdunes
àAgropyrum
junceum.Que
s'est-il passé
depuis?C'est bien simple;
il y a eu abus.Voici en effet quelques
dernier-nés
de cevocabulaire inter- national
(qui estloin d'être
adoptépar tous
les phytosociolo- gues) :Le
Versicoloreto-Agrostidetum alpinae.
Le
Seslerieto-Humileto-Brometum.
Le
Populeto-Alneto-Salicetum rhenanum.
Le
Potameto perfioliati-Ranunculetum fluitantis.
Ah !
si
RABELAIS OU MOLIÈREavaient
connu cela!
Il faut aussi
se méfierd'un autre
écueil: 'les nomslatins
des espèceschangent
augré des
hommes. UnPrunetum
nesuffirait plus aujourd'hui pour désigner
unepruneraie, parce
quebeaucoup de nos
arbres fruitiers
sont devenus — nonpas pruniers
—mais Prunus
(lecerisier,
le pêcher,l'amandier, l'abricotier).
Si
l'on voulait franciser tout
cela, ondirait qu'il
ya des pru-
niers
àprunes,
despruniers
à pêches, despruniers
àcerises.
et en
latinisant
cesdiverses
pruneraies: Prunetum domesticae,
Prunetum Cerasi, Prunetum Persicae.
(1). Mais demain, lesdisciples
de ceuxqui
ontrebâti
legenre Prunus,
le pulvérise-ront
à nouveau, moëllonpar
moellon, etla nomenclature
rechangera.
Cesperpétuels travaux
demaçonnerie
sont l'œu-vre
de Congrèspériodiques
auxquels serendent
des hommes soucieux de'l'avancement des
scienceset parfois
du leur.Notre Maître avait bien raison! Parlons clair
etrendons
la science accessibleau plus grand
nombre possible de compa-(1) Au génitif, c'est-à-dire: le Prunetum du Prunus domestica, du Prunus Cerasus, du Prunus Persica.
triotes. Mais n'oublions pas cependant que jadis les hommes
de science se tenaient encore plus éloignés de la masse peu ins-
truite lorsqu'ils
écrivaient toutes 'les pages de tous leurs livresen un
latin
quin'était
pas toujours celui de Cicéron. Le chan- gements'est fait
au gré des uns, contre le gré desautres
etles nouvelles habitudes sont nées, comme toujours, de réticen-
ces
et
d'excès; si bienqu'il faut
être indulgent pour tous, puis-que tous sont mis d'accord tôt ou
tard, par
cette puissance extraordinaire et anonyme qui s'appelle l'usage. Ellenaît
dansla tempête, puis s'étend sur le calme revenu
;
comme unegoutte d'huile
sur l'eau
ridéepar
le vent, elle permetd'y
voirclair. Une fois de plus faisons-lui confiance: attendons-la. De-
puis le
jour
où vous vous êtes volontairementretiré
de cette bataille incessante deslaboratoires
etjusqu'à
ce jour, où vousne paraissez point le
regretter, l'eau n'a pas coulé très
lim-pide, en effet, sous les ponts. Elle
s'est
cependant chargée delimons nouveaux; mais le courant qui les entraîne est encore
un peu divagant et nul ne sait dans quels coins les éléments les plus fertiles seront déposés.
Attendons!.
Cela ne nous éloignera pas beaucoup de ce quiparaît
être le destin des hommes sur cetteterre:
attendre. En hiver l'humanité entière,à part
quelques Esquimaux, attendce qui se
passera
en été.Et s'il
ne se passe rien en été, elle seremet en position
d'attente
pourl'hiver
suivant.Attendons!.
De nouvelles formules, de nouveaux concepts,de nouveaux hommes peut-être surgiront, qui répandront sur
la houle l'huile qui nous