CAROLINE ANGÉ
À Jean Clément1
Ce numéro des Cahiers du numérique montre que le déplacement de l’attention que nous portons à l’étude des interfaces relationnelles (réseaux sociaux, blogs, écrans nomades, etc.) ne saurait voiler la permanence des enjeux situés au fondement de nos pratiques technologiques. L’empreinte laisse sa forme. Elle in-forme ainsi ce qui la recouvre par sa nouveauté.
1. Animant le groupe « Écritures hypertextuelles » à ses débuts, Jean Clément a publié nombre de textes fondateurs privilégiant une approche historique et fine de la notion. Reprenant la gestion du groupe, Luc D’All Armellina poursuit les investigations autour de l’hypertexte et de la création numérique en reprenant ce fonctionnement de l’échange et du partage d’information : http://www.hyper texte.org
L’hypertexte n’est plus à la mode dans le vocabulaire en dépit de la persistance des interrogations qu’il soulève. Et pourtant, il nous a laissé un fond théorique mobilisateur, qu’il s’agisse de considérer les approches hypertextuelles en tant que démarche cognitive pour la compréhension des systèmes (Balpe, Saleh, 1997), réflexion sur la place de l’écrit hypertextuel dans notre civilisation (Vandendorpe, 1999), forme de discursivité porteuse d’une rhétorique et d’une activité de lecture singulière (Clément, 2007), analyse cognitive et stylistique du rapport à l’écrit (Ertzscheid, 2002), notamment.
Car l’idée2 de l’hypertexte existait avant le dispositif, avant l’apparition de la notion, avant le web. Récemment, le « lien hypertexte » a été discuté pour dénoncer les idéologies à l’œuvre dans l’usage du terme (Davallon, Jeanneret, 2004). Il convenait de se distancier des prophéties technologiques déterministes. Il convenait de remettre la dimension sociale et sa construction au centre de l’activité du sujet « cliquant ». Si nous revenons aux usages du texte, c’est-à-dire aux manières de faire avec nos écrans, les enjeux dont est porteuse la technologie intellectuelle demeurent prégnants.
À regarder de plus près les pratiques des acteurs, à analyser la tendance à l’effacement du dispositif technique pour donner l’illusion de la transparence, on en oublierait l’opacité de la page-écran et de sa structure.
Revenons au geste social et à l’activité du sujet. Pourquoi le déploiement de ces stratégies d’acteurs de gestion des contenus, de ces stratégies de guidage d’internautes si ce n’est pour cerner la production du sens souvent problématique déjà pointée par les théories de l’hypertexte ? Eye- Tracking,
« référencement naturel », web sémantique, web analytics ne sont-ils pas là pour nous rappeler ce lien non déterminant entre la structure du texte et son usage ? Les guidages déguisés (design) des logiques combinatoires (algorithme) des modes d’apparition de nos écrans n’évacuent nullement la question de l’hypertexte comme outil d’écriture de la complexité (Clément, 2007). Une lecture rétrospective montre aisément en quoi les recherches hypertextuelles préfiguraient la pertinence de questions qu’elles soulevaient à propos d’interfaces bien plus rudimentaires : comment créer du sens ?
2. Vannevar Bush, « As we may think », The Atlantic Monthly, 1945.
En effet, le web est bien affaire de liens, de réseaux, de processus d’écritures inférant des modes de lecture « supposés » laissés à l’appropriation et à la personnalisation des contenus par les internautes. Le lecteur a toujours le dernier mot. Ainsi, l’intérêt épistémologique exprimé par la notion ne tient pas seulement à l’organisation des contenus qu’elle lie mais à l’importance opératoire qu’y acquièrent les activités de lecture et d’écriture nous interrogeant par là sur nos devenirs individuels et collectifs à l’ère du numérique.
Plus encore, l’hypertexte n’est pas seulement « en ligne », il irradie dans le social par diverses médiations pour reprendre le terme d’un de nos contributeurs. Ainsi, le présent numéro s’inscrit dans la volonté de rendre compte des enjeux liés à cette notion. Ils ne peuvent se restreindre aux propriétés techniques de l’objet. Ce faisant, il est proposé aux auteurs d’explorer l’actualité et la fécondité des recherches sur l’hypertexte (théorie, objet, système, pratiques, etc.) pour donner à voir la richesse des problématiques qu’il pose. Le caractère hétérogène des approches sur l’hypertexte dans les articles présentés ne vise nullement à confondre des objets communicationnels, des discours, des opérations interprétatives mais à soutenir qu’il y un intérêt certain à revenir à ce qui préexiste, fût-il dans l’imaginaire, à ce qui est recouvert par de nouvelles terminologies marchandes. L’accélération technologique et la mise sur le marché de nouveaux objets techniques nous invite à requalifier nos outils d’analyse, nous contraint à prendre la mesure de l’histoire qui traverse nos médiations sémantiques (Angé, Renaud, 2012).
Ainsi, il revient à chaque auteur de remettre en contexte les empreintes de l’hypertexte dans le cadre théorique et l’approche singulière qui est la sienne. La notion d’hypertexte, à travers les contributions proposées sera aussi bien le prétexte à une large réflexion qu’à des explorations focalisées ou marginales. La visée étant de rendre visible la portée conceptuelle et/ou créatrice de l’hypertexte dont peuvent se nourrir les réflexions qui vont de la conception des objets à leurs appropriations par des lecteurs supposés.
C’est que l’hypertexte concerne aussi bien la théorie que la pratique (création d’objets). Il y a donc bien quelque chose « d’hypertextuel » dans ce dossier dont nous laissons au lecteur le soin d’élaborer les liens et de parcourir comme bon lui semble les points de vue qui se croisent ici. Il y a également matière à penser, à ouvrir de nouvelles pistes dans ces textes
traitant du passé et de l’avenir, de la rencontre du numérique avec l’univers de l’écriture, de la lecture.
Ainsi, Olivier Fournout dans un article d’une grande originalité scientifique propose une approche étendue de l’hypertexte tout en critiquant une vision technique qui viserait à le réduire à partir d’une création théâtrale dont il est lui-même observateur et participant. En nous présentant l’analyse d’une recherche engagée portant « sur l’entrechoquement de la société et de l’art », il confirme la théorie selon laquelle le social n’est pas « décorrélé » de ce qui se passe sur le web. En effet, ce que donnent à voir les représentations théâtrales des liens hypertextes et des représentations médiées par ordinateur, c’est la circulation des représentations sociales. Nous apprenons ainsi qu’il est possible de créer avec l’hypertexte comme thématique autant que d’exprimer une critique du lien qui agit notamment « comme une décharge électrique » et par lequel une pratique affective est possible. Les empreintes sont visibles dans et par le social.
Le propos d’Alexandra Saemmer contribue à l’avancée des recherches sur l’hypertexte. Par une approche sémio-rhétorique qui discute notamment la notion de « manipulabilité », l’auteure nous conduit vers une problématique qui touche au fondement même de la notion. Il s’agit par là d’étendre et de poursuivre les recherches sur le rôle précis de la manipulation dans le texte numérique en s’attachant notamment à la question des liens « efficaces », « suggestifs ». Prenant acte de l’héritage des théories sur l’hypertexte, l’auteure soulève avec efficacité la question d’une rhétorique du texte numérique interactif par le biais du signe iconique. Il y a encore à apprendre des relations entre geste et texte linguistique d’autant plus que les imaginaires de l’internet et de l’hypertexte persistent dans la société.
Si l’hypertexte est affaire de lecture, l’article de Paulina Koszowska- Nowakowska et Franck Renucci le place sous le prisme de l’objectivation.
Le replaçant dans les contributions théoriques qui en ont orienté l’usage et l’intérêt pour la recherche, les auteurs remettent en perspective sa fécondité dans le domaine de la lecture hypertextuelle appliquée aux méthodes contemporaines. La discussion sur la théorie hypertextuelle ouvre sur un trope rhétorique tel que le labyrinthe pour asseoir le fond mythologique mobilisateur convoqué et éclairer les représentations à l’œuvre dans l’architecture des sites. Concluant sur la complexité du
concept, ils soulignent sa richesse quant à la réflexion qu’il a nourrie dans l’histoire récente sur la lecture à l’écran.
La réflexion de Samuel Szoniecky, Hakim Hachour et Nasreddine Bouhai reprend à son compte les travaux passés de Jean-Pierre Balpe et de Pierre Lévy dans un programme de recherche sur l’évaluation des médias sociaux. Par cette (re)lecture croisée, il s’agit de montrer en quoi ces théories contribuent à la production d’un objet : un générateur automatique d’hypertexte susceptible d’analyser les processus interprétatifs des usagers des médias sociaux. La modélisation donne ici à penser un langage empreint de la philosophie des précurseurs – non de prophétisme – pour proposer des pistes interprétatives qui renouent avec les racines de l’hypertexte.
Enfin, la contribution de Stéphanie Dord-Crouslé, Emmanuelle Morlock-Gerstenkorn et Raphaël Tournoy donne à voir la conception d’un projet d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet (Flaubert) soutenu par l’Agence nationale de la recherche. La complexité de la mise en ligne de cet objet éditorial aux formes multiples (pages, fragments, textes, citations, etc.) met en lumière le travail de conception d’un éditeur d’hypertexte littéraire et plus largement du travail de l’outil de composition et de structuration de l’œuvre elle-même qui préside au site. L’étude de ce corpus confronté à un ensemble de critères et de choix d’agencements illustre bien l’enjeu de la lecture hypertextuelle quant à son potentiel de création du sens.
Bonne lecture à tous.
Bibliographie
Angé C., Renaud L., « De la ré-novation des écritures émergentes », Introduction, Communication & Langages, 2012, Paris, à paraître.
Balpe J.-P., Saleh I., « Hypertextes et Hypermédias », KolskiC., Interfaces homme- machine, Paris, Hermès, vol n °1, 1997, Hermès, Paris, p. 8-9.
Clément J., « L’hypertexte, une technologie intellectuelle à l’ère de la complexité », in Brossaud C., Reber B., Humanités numériques 1., Nouvelles technologies cognitives et épistémologie, Hermès Lavoisier, 2007.
Davallon J., Jeanneret Y., “La fausse évidence du lien hypertexte”, Communication & Langages, n° 140, 2004, p. 43-54.
Ertzscheid O., Le lieu, le lien, le livre : Les enjeux cognitifs et stylistiques de l’organisation hypertextuelle, Thèse de Doctorat, Université de Toulouse II, 2001- 2002.
Vandendorpe C, Du papyrus à l’hypertexte, essai sur les mutations du texte et de la lecture, La Découverte, 1999.