Joachim.TCHERO Maître assistante
Filière Histoire
Université de Cocody - Côte d’Ivoire
RÉSUMÉ
Compte tenu du développement progressif des sciences de l’homme, l’historien est tenu, sous peine de n’appartenir à aucun laboratoire de recherche, d’élargir le champ de sa curiosité. L’histoire des mentalités s’inscrit dans cette dynamique de renouvellement de l’histoire, traditionnellement identifiée à un nombre restreint d’objets aux dépens de bien d’autres secteurs de l’activité humaine. Aussi s’alimente-t-elle à cette envie d’aller au-delà de l’étude des facteurs matériels des sociétés (population, échange, production, etc.), afin de toucher les idées que l’on s’en faisait hier, de raisonner les croyances et les actes qui les enracinaient et, ainsi, d’apporter à l’histoire la pièce qui lui manquait pour être véritablement totale. Il s’en est suivi une évolution de la notion de sources et, avec elle, l’apparition nécessaire de nouvelles grilles de lecture de ces sources, lesquelles grilles conduisent l’historien à faire siennes les exigences d’une approche pluridisciplinaire, telle que nous en avons exposé les principales artères quant à l’étude des mentalités dans le champ historique.
Mots-clés : Méthode, mentalités, champ historique, mémoire collective, image, prescience divine, destin, analogie, hypothèse, enquête orale.
SUMMARY
Considering the dynamic development of human sciences, the historian has to be interested in everything or he will not be seen as a member of a group of research. It is in this order of idea of development of history formally known as a limited number of things related to many other human’s scopes.
And so, urges of mentalities to go beyond the study of society’s material factors (population, exchange, production…) and shed light on the prejudices, beliefs and their rooting actions and eventually bring to history the missing piece to be actually perfect. The result was a development of the notion of sources and with it the compulsory appearance of new technic of sources studies which lead the historian to be familiarized with the demands of multidisciplinary approach, as we exposed the main composents her the study of mentalities in the historical field.
Key words: Methods, mentalities, historical field, collective memoire, picture, divine prescience, destiny, analogy, hypothesis, oral inquiry
INTRODUCTION
L’impérialisme de l’histoire ne fait plus question aujourd’hui ; sa source première se trouve dans la Revue de synthèse historique d’Henri Berr (1900). Les Annales de Lucien Febvre et Marc Bloch (1929) l’ont fait admettre comme nécessaire en orchestrant le dépassement de l’événement et le temps court qui la caractérisent. Et le territoire de l’historien, naguère
« l’empire de l’accidentel1 », selon le joli mot d’André Bruguière, s’est annexé les faits de répétition notamment les mentalités et, par implication, le temps long qui en est la trame même.
Pareille situation impose de dépasser également, dans l’ordre de la méthodologie, les antithèses d’écoles entre l’histoire et la sociologie, telle l’opposition entre observation directe et observation indirecte ; entre l’histoire et l’ethnologie, telle l’opposition entre synchronie et diachronie.
La profondeur de l’histoire exige de l’historien du talent et une compétence suffisante pour infléchir sa méthode vers des solutions de compromis, qui sont aujourd’hui conformes au statut du savoir historique.
Le mimétisme méthodologique éloigne de l’histoire, je veux dire de l’histoire des hommes dans leurs temps. Les fondateurs de la Revue historique (1876) dont la maquette méthodologique est passée à la postérité par le triomphe de l’idéal scientiste qu’exprime leur Introduction aux études historiques (1898), ne songeaient pas à une histoire non événementielle.
Mais l’influence des historiens comme Febvre, Bloch et Braudel, a été considérable sur la mentalité de leurs contemporains. La remise en question des principaux attributs de l’histoire selon le scientisme, à savoir le double culte de l’accidentel et de l’écrit, la causalité linéaire, l’effacement de l’historien devant les faits, etc., est directement due à la haute crédibilité que ceux-ci attachent aux idées mises en honneur dans les Combats pour l’Histoire (1959), Apologie pour l’Histoire ou Métier d’Historien (1949, 1ère éd.), ou Ecrits sur l’Histoire (1969). C’est dans ces chantiers du divers que s’est enracinée l’histoire non événementielle.
C’est vrai que les aristocrates de l’objectivité historique ne participent pas à cet élan novateur qui porte l’histoire vers le haut ; par le triste revers de leur esprit de système, ils y voient plutôt un effet de mode, mais le constat est là, simple, largement positif déjà, sous la plume de P.
Lacombe, en 1900 : « il n’est pas de fait où ne puisse se distinguer une part d’individuel et une part de social, une part de contingence et une part de régularité2. »
Tel est le processus de l’histoire d’aujourd’hui, celle qui descend dans les profondeurs sans négliger la surface, celle qui ne sacrifie par les idées aux faits, la structure à ses mouvements. Et ce mélange hardi, c’est l’histoire non événementielle ; elle s’est imposée avec force, au-delà des années 60, grâce à la parution de plusieurs travaux de grande envergure, comme L’Enfant et la Vie familiale dans la France d’Ancien Régime (1960), Mourir autrefois (1974), La vie conjugale sous l’Ancien Régime (1975) ou Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 (1975). Ce triomphe est passé par un juste
1 1. Cf. Hervé Martin, « le marxisme et l’histoire, pp. 307-337, in Les écoles historiques, Paris, juin 1983 et Janvier 1991, p. 317
2 Cf. F. Braudel, Ecrits sur l’histoire, Paris, 1969, p 102
réajustement de la méthodologie historique à la nature des nouveaux objets que l’histoire s’est annexés, et parmi lesquels, les mentalités.
Essayons de présenter les mentalités. Qu’elles soient « psychologie collective3 », « un certain nombre de représentations de la nature, de la vie et des rapports humains, de Dieu (ou des dieux),4 » , « fruit d’héritages lointains dont les germes sont perdus dans le passé et transmis à travers des générations et des générations d’hommes.5 », « ce qui échappe aux sujets individuels de l’histoire parce que révélateur du contenu impersonnel de leur pensée6 », « reflet inconscient des représentations enracinées7 »,
« intermédiaires culturelles8 », « un certain nombre d’habitudes mentales stables…9 » ou « résidu psychologique irréductible stable10 », ces acceptions, parfois rhétoriques, ne sont pas des trouvailles pour satisfaire l’imagination ; chacune d’elles représente un jalon de la pensée historienne sur le passé humain, conçu comme une totalité unifiée où se combinent réalités concrètes et aventures spirituelles: chaque jalon vise à sortir ces dernières de la virtualité. L’intention est là, louable. Et si ces définitions s’imposent à l’esprit, je prends cependant le parti de les laisser momentanément de côté, en tant que telles, pour jeter un pont entre leurs relations réciproques, afin d’en extraire, par addition, une nouvelle définition.
Ainsi, par mentalités, entendons un réseau de représentations stables et générales, faites d’assertions, de croyances et de concepts impersonnels, propres à une collectivité historique, à une époque donnée, et qui se manifestent à travers les usages, les comportements et les explications que les membres de cette collectivité en donnent. Les mentalités apparaissent ainsi dans « le rôle de système général de références11 » ; elles sont le principe de l’activité réfléchie et, pour dire mieux, la condition du progrès. Et qui le nierait ? En effet, le progrès naît d’un premier acte qui, par la trace qu’il a laissée dans les faits et dans l’esprit, permet à l’activité consciente de le reproduire au mieux. On parle alors d’innovation. Il s’en suit qu’aucun progrès n’est réellement possible là où, pour une raison ou pour une autre, cette relation réciproque est en panne. Dès lors, on voit l’intérêt qu’il y a de formaliser les mentalités, afin de les étudier. On peut y trouver des enseignements grâce auxquels on peut profiter des leçons de l’Histoire.
Mais comment les étudier ? - et pour être précis, comment connaître ces faits qui sont hors de portée des yeux ? La réponse à cette interro- gation est l’objet de ce travail ; elle peut être recherchée dans un flash back, un retour en arrière qui retrace brièvement les étapes de la méthode historique, que Paul Veyne nomme « la mise en œuvre des documents et leur critique ». C’est à partir de ce faisceau alors réverbéré, qu’on saura distinguer s’il y a ou non une méthode appropriée aux mentalités.
3 L. Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, 1992, p.208
4 R. Mandrou, « L’histoire des mentalités », in Encyclopaedia universalis, corpus 11, 1990 p.479 5 F. Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, 1993, P.54
6 J. Le Goff, « Les mentalités, une histoire ambiguë », in Faire de l’histoire, t.III, pp.76-94, Nouveaux objets, p.807 ph. Ariès, « Histoire des mentalités », in La Nouvelle histoire
8 M. Vovelle, Idéologies et mentalités, Paris, 1982, p.18
9 J. Paul, Histoire intellectuelle de l’occident médiéval, Paris, 1973, p.18 10 G. Bouthoul, les mentalités, Paris, 1971, p.30
11 G. Bouthoul, Op. Cit. , p .60
I- EN TERMES D’UNE MISE AU POINT
Lorsque Paul Veyne affirme que « la méthode historique n’existe pas » (Veyne ; 1971), il ne dit pas qu’on puisse s’improviser historien ; il suggère qu’on pose le problème en termes de critique historique, la méthode étant dans un rapport de cœxistence nécessaire avec l’analyse, qui fait que celle- là ne peut exister sans celle-ci. Or, l’histoire n’analyse pas, elle critique.
Elle dit : « je considère que le document m’apprend ceci ; puis-je lui faire confiance là-dessus ? »12. Tandis que l’analyse est chargée de donner au scientifique la connaissance détaillée de l’objet, la critique, elle, consiste en techniques de maniement et de contrôle des documents en vue de s’assurer que le témoignage est vrai.
Mais, au-delà de cette réalité d’ordre sémantique, il y a la réalité tout court, qui veut que toute démarche rationnelle en vue de résoudre une situation ou un cas, prenne le nom de méthode. Elle repartie le travail de l’historien sur trois moments, à savoir : 1° La collecte et la lecture des documents, 2° la critique des documents et, 3° leur interprétation prolongée par une synthèse que Veyne appelle la « retrodiction », et qui permet à l’historien de boucher les lacunes qui proviennent du processus de la connaissance historique, connaissance toujours partielle et indirecte.
Et l’on s’aperçoit alors que l’histoire n’est pas une simple narration, mais une connaissance rationnelle du passé, c’est-à-dire fondée sur des procédés scientifiques. Et c’est là qu’il faut être précis : cela signifie que la science n’est qu’un prêt dans le champ historique ; elle ne détermine pas, ne gouverne pas la production historique, ce n’est pas par rapport à elle que l’historien pose ses questions. Alors que la science, c’est la raison qui cherche à faire passer une idée à la réalité, et donc à inventer afin de combler un manque, l’histoire, c’est la raison qui cherche à comprendre ce qui est, réel et /ou contingent. La différence de leurs objets est significative de la différence de leurs méthodes. Plus précisément, soit un événement à tirer au clair : ce qui le fera connaître se compose, du côté de l’histoire, de données qui sont des faits situés en un lieu et à un temps déterminés, plus une relation tout au plus généralisable, qui est la cause ; du côté de la science, à ce train de faits concrets, s’ajoutent, en plus du principe de causalité, le principe des lois qui en résulte : ici l’explication est enchaînée à au moins une loi. Et s’il n’est pas faux qu’une relation causale puisse se répéter, il est totalement faux d’y voir quelque prétexte pour l’ériger en loi : la raison en est qu’on ne saura jamais dire avec exactitude quand et à quelles conditions elle se répétera. C’est pourquoi, l’explication historique n’est guère formulable contrairement à l’explication scientifique.
Alors pourquoi sommes-nous habitués à soutenir que l’histoire est une connaissance scientifique du passé ? Parce que, d’une part, comme la science – on vient de le noter, elle recourt à des données qui sont des faits, puis à une relation (la cause) ; parce que d’autre part, ces données et relation font l’objet d’une méthode, qui est le propre de la connaissance scientifique.
Cette méthode, ai-je rappelé, porte le nom de critique historique ; elle part de l’idée que la connaissance historique étant par nature indirecte,
12 P.Veyne, Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie. Paris, 1971, p.23
étant donné qu’elle ne se construit que par le biais de documents, il faut d’abord établir l’authenticité de ceux-ci ; on passe ensuite à l’établissement de la validité du témoignage qu’ils contiennent, le tout par le crible de la critique ; la fin de ces opérations conduit au troisième et dernier niveau, qui est celui de la mise en œuvre des acquis.
Née des innovations dont le champ historique a fleuri depuis la « méthode historique et science sociale13 » de F. Simiand, l’histoire des mentalités s’est dotée d’une méthode entièrement sous le signe de la pluridisciplinarité.
En effet, on séparait traditionnellement l’étude de l’homme en trois parties étanches, selon qu’on l’étudiait en lui-même, qu’on l’étudiait dans ses rapports avec le corps social, ou qu’on l’étudiait dans le mouvement de sa vie à travers le temps. Sur ce sautoir des Muses, identifié sous le nom de sciences morales, la première marche était le domaine des sciences psychologiques, la seconde revenait aux sciences sociales et la troisième, aux sciences historiques. D’où trois types de méthodes particulières suivant, disait-on, la nature de leurs objets.
Pour ce qui est de l’histoire, la question était celle-ci : dans ce mouvement de la vie en société, qu’est ce qui intéresse-t-elle l’histoire ? Réponse de Paul Mantoux, en 1903, rapportée par Fernand Braudel : « ce qui est particulier, ce qui n’arrive qu’une fois…14 ». Autrement dit, le répété n’était pas histoire, pas plus que les phénomènes de conscience n’en faisaient partie. La méthode historique classique était le manifeste de l’histoire exclusive, celle qui distinguait les faits entre l’événement, le répété et l’inconscient, et qui, à la fin, se mettait des œillères sur les deux derniers qu’elle attribuait volontiers à la psychologie et à la sociologie. La méthode historique s’arrêtait alors, dans cette logique, à la surface des données du jeu social, qui sont des traces visibles, l’autre nom des documents écrits. L’histoire devient ainsi, aux dépens de l’homme, une relation entre un sujet, l’historien et un objet, le document écrit (chartes, décrets…).
Grâce notamment à la Revue de synthèse historique (1900) d’Henri Berr, et surtout aux annales (1929) de Lucien Febvre et Marc Bloch, qui ont entrepris une campagne systématique contre cette conception sclérosante de l’histoire, celle-ci « s’est employée, dès lors, à saisir les faits de répétition aussi bien que les faits singuliers, les réalités conscients aussi bien que les inconscients.15 » Et dès lors que l’histoire, par ces pionniers, est devenue une dimension des sciences sociales, la logique a voulu que, de cette méthode descriptive traditionnelle, scolaire et monotone, on passe à une méthode plus ouverte, où l’historien, acteur de son raisonnement, crée ses sources en rapport avec sa problématique, et conforme sa démarche à la spécificité de son objet d’étude. L’histoire des mentalités est l’illustration même de cette expérience pionnière. Africaniste, on est de ceux pour qui cette histoire, prenant appui sur le temps long d’où elle part, répond mieux aux exigences méthodologiques quant à l’étude des sociétés traditionnelles du continent noir. Vivement qu’elle y fasse une percée !
13 Revue de synthèse historique, 1903 14 Cf. F. Braudel, Op. Cit. , p. 101 15 F. Braudel, Op. Cit. , p. 103
II-MÉTHODOLOGIE DES MENTALITÉS
Partons de cette sentence de Descartes : « ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon ; le principal est de l’appliquer bien ». En termes plus prosaïques, cela revient à dire que si le génie se distingue par la puissance de son intelligence, il a nécessairement besoin de méthode, qui trace à celle-ci les règles de son fonctionnement. La nécessité de la méthode se déduit ainsi de son efficacité qui consiste à guider quiconque cherche à tirer de ses facultés le meilleur parti possible. En histoire, la méthode descriptive reste toujours le cadre de référence. Mais pour s’être ouverte à de nouveaux objets, l’histoire s’est soumise à l’expérience de nouvelles sources et, avec celles-ci, aux exigences de nouveaux objectifs qui influent sur sa méthodologie.
2.1- Ce sont des sources indirectes
Précisons avec Hildesheimer, qu’on désigne sous ce vocable « l’ensemble des documents dont la visée n’est pas expressément de servir à l’histoire, mais que l’historien y fait contribuer16 » ; avec le recours à ces « sources non-conformistes » - comme dit Vovelle -, notamment l’iconographie (image, mobilier sacré et profane, ex-voto, gravure, etc.), l’enquête orale sur la mémoire collective ( chanson, conte, gestuel des rites), l’histoire décroche de ses habitudes d’élite, héritées des a priori idéologiques qui l’attachaient aux sources volontaires. Elle descend au niveau des effets qui, par les fonctions qu’ils servent, survivent à leur cause et, pour ainsi dire, facilitent sa rencontre avec les réponses d’une époque aux problèmes et défis du milieu. Ces sources sont en un mot le support d’une masse importante de vestiges, neutres et davantage proches des conditions d’existence des minorités humaines dont l’histoire n’est pas abordée par l’écrit.
2.2- Un nouveau chemin s’impose
L’approche descriptive que Vovelle désigne sous le nom d’ « analyse thématique classique », sans être désuète, ne suffit plus ; il lui faut une doublure conceptuelle. Se dessine alors les traits d’une nouvelle approche ; on l’appellera méthode comparative ou méthode de compréhension. Elle intime l’ordre à l’historien d’aller du présent au passé, étant entendu que comprendre, c’est surtout expliquer à partir de ce qu’on sait des valeurs d’un individu ou d’un groupe social en situation. C’est pour cette raison que l’histoire des mentalités, science des faits de répétition, à une prédilection pour cette méthode.
Elle ne s’est pas inventée a priori : ce qui la sous-tend, c’est surtout « le souci d’une plongée, comme dit Vovelle, dans l’histoire des masses : celles qui n’ont pas pu se payer le luxe d’une expression (…) littéraire.
Que l’on traite de la culture ou de la religion populaire, ou plus encore de ces attitudes du grand nombre à l’égard de la vie ou de la mort, et l’on se trouve affronter avec la nécessité de tricher avec le silence, de surprendre par voie de confession indirecte ce qui n’a pas été formulé, ni même senti clairement17. »
16 F. Hildesheimer, Introduction à l’histoire, Paris, 1994, p.85 17 M. Vovelle, Op. Cit., p. 98
Et l’on comprend, à la lumière de ces prémisses, que cette méthode consiste dans la synthèse d’un corpus de documents essentiellement indirects et de l’expérience du chercheur, afin de les compléter l’un par l’autre. De là :
- Acte 1. Primauté d’un support ethnographique dominé, selon les lieux d’où l’on parle, par l’iconographie, le gestuel des rites et pratiques, ou par l’enquête orale sur la tradition.
- Acte 2. Recours méthodique à l’expérience du chercheur. C’est une réalité que Paul Veyne décrit comme étant « composée de tout ce qu’un historien peut apprendre à droite et à gauche dans sa vie, ses lectures et ses fréquentations.18 » ; elle n’est donc pas nouvelle, sauf qu’ici, au-delà de son contenu matériel, l’expérience est envisagée comme une dimension concrète de la méthode : elle consiste à appliquer la comparaison aux données de l’acte 1, essentiellement recueillies sur le présent ; en ce sens, elle se présente comme une stratégie de repérage des continuités, des corrélations entre les faits sociaux appartenant à des époques différentes.
Par suite, le document, dans sa signification, ne s’arrête plus à une image isolée, encore moins au dire d’un témoin, il s’enrichit de données concep- tuelles au moyen de cette stratégie qui fonctionne à travers trois procédés empiriques dont l’analogie, l’hypothèse et l’observation directe.
2.3- Plus les faits s’éloignent du champ visuel, plus l’observateur prend conscience de son rôle
Ainsi :
- l’analogie. C’est le principe des métaphores qui consistent à appliquer à un objet le nom ou l’image d’un autre objet avec lequel on lui trouve une ressemblance. Transposée dans le champ historique, ce principe permet au chercheur de décrire, d’affirmer quant à un fait, ou une situation passée, en opérant sur les données que lui fournit le présent en vertu de leur ressemblance avec le fait ou la situation passés à connaître.
Une approche méthodologique apparaît ainsi sous le signe d’un parti pris : celui d’inaugurer le contact pluridisciplinaire, en transformant l’analogie – procédé plus connu en littérature, en anthropologie, et en sciences de la nature – en instrument de recherche en histoire sous le biais duquel les faits enracinés deviennent explicables. Et si, pour certains esprits les explications analogiques n’offrent guère de véritable certitude (n’est-ce pas là le trait commun de toutes les conclusions tirées sur la base d’une documentation, quelle qu’elle soit ?), le progrès fulgurant de l’histoire des mentalités depuis les années 70, est un démenti cinglant à cette critique, s’y reflète le vrai que ces explications contiennent et qui fondent leur utilité.
« L’histoire des mentalités, a écrit M. Vovelle, a aujourd’hui cause gagnée19». Ce constat signifie que le chemin a été long ; que les bâtisseurs des mentalités ont essuyé des attaques à cause du caractère, en apparence, non-conformiste de la méthode qu’ils prônaient, méthode dont les
18 P. Veyne, Op. Cit. , p. 190 19 M.Vovelle, Op. Cit. , p. 94
procédés, accusés d’être un attribut des sciences sociales auxquelles, selon ces historiens de l’époque, minés par l’instinct conservateur, l’histoire n’appartenait pas ; qu’ils ont enduré de longs tâtonnements et vaincu des objections avant de jalonner définitivement leur approche.
C’est pour rappeler que les tenants de l’histoire « comme elle s’écrivait avant 1929» ont été indignés, voire prostrés à l’annonce du procédé d’analogie dans le champ historique, et par suite, l’ont contesté ; et comme l’idée inspire le mot, ils l’ont fait sans ménagement : non, l’analogie est une plaisanterie ; elle est un contresens épistémologique au sens où l’histoire est le domaine du « fait unique ». Elle signifierait, au fond, que les faits ont le pouvoir de s’arracher à l’impact du temps. Ce qui est inconcevable.
Oui, mais ces behavioristes n’étaient-ils pas en train de confondre l’analogie avec l’induction ? Les pionniers de la nouvelle histoire ont d’ailleurs gardé le calme, et réfuté avec éclat cette objection. Certes, ils n’ont pas contesté la notion de « fait unique » mais sans détour, ils ont affirmé que son effet lui survivait, évoquant, pour illustrer cette idée, l’impact des actes posés par nos aïeuls sur la vie des contemporains à travers l’exemple de la langue qui, comme un moule, conforme notre pensée à leurs catégories intellectuelles avec leurs superstitions, leurs préjugés et leurs goûts. Ces superstitions, ces préjugés et ces goûts se reproduisent jusqu’à nous, alors que ce n’est plus le même cadre de vie ni la même époque. Ils en ont conclut que l’analogie se réfère moins à l’identité des éléments qu’à l’homologie de leur fonction ou de leur structure à une époque et dans un système différents. C’est en quoi elle diffère de l’induction qui va du même au même, et dont cette caractéristique interdit l’application systématique aux faits historiques à raison directe de la liberté qui en est une composante et, à laquelle l’histoire doit d’être un mélange de données et de déterminations libres, propre à déjouer n’importe quelle prévision.
L’analogie quant à elle, va du semblable au semblable. Ainsi, on n’a guère d’informations sur le modèle de la parenté en milieu krou ancien, mais on peut écrire une page d’histoire assurée de cette parenté défunte en se fondant, notamment sur la ressemblance des cas observés avec les éléments ethnographiques sur la vie familiale des individus, mis au jour par les études sur l’organisation sociale des sociétés krou postcoloniales.
En ce sens, l’analogie, pour dire comme Veyne, est une « heuristique » qui s’appuie nécessairement sur un document lacunaire, qu’elle renforce par le jeu des corrélations, des continuités.
2.4- Ce n’est pas tout
On ne s’arrête pas en si bon chemin ; en prolongeant leur réflexion de déconstruction du vieux panier des conventions historicistes traditionnellement admises, les pionniers de la nouvelle histoire ont tenu à percer l’écume des scories qui enveloppe la notion de « fait unique », afin de redresser l’image inclinée de l’histoire. Ainsi, « l’histoire n’est pas seulement (…) – ce que l’on ne verra pas deux fois. Et d’ailleurs l’inédit n’est jamais parfaitement inédit. Il cohabite avec le répété ou le régulier20. » À travers cette profession d’antipositivisme, l’histoire n’est pas exclusive ; étudiant l’activité humaine comme un fait indépendant de l’existence
20 F. Braudel, Ibid., P. 102
individuelle, elle est une dimension à part entière des sciences sociales et, delà même, la légitimité d’ouvrir sa méthode aux procédés des autres disciplines voisines, notamment l’hypothèse.
Si l’historien doit se poser des problèmes, c’est pour qu’il y apporte des solutions, même provisoires. D’où la nécessité pour lui, dans certains cas, de passer par l’hypothèse. Dans son esprit, une hypothèse se conçoit comme « une proposition de réponse » à la question fondamentale que l’on se pose en ce qui concerne l’objet de sa recherche ; dans les faits, elle vise un rapport entre des phénomènes différents dont l’un au moins, attestés par un document, est supposé directement relié aux autres. Autrement dit, entre ces phénomènes, certes différents, il existe une relation causale telle que la cause du phénomène connu par le document, présente tous les traits susceptibles d’expliquer l’apparition des autres phénomènes que l’on cherche à connaître. A titre d’illustration, ces deux groupes de faits : d’une part, l’exclusion d’Allassane Ouattara des élections à la fonction présidentielle de Côte d’Ivoire par la Constitution de Juillet 2000 et, d’autre part, le coup d’Etat manqué du 19 Septembre 2002.
L’hypothèse est celle-ci : la mesure politique ou juridique – appelons- la du nom qu’on veut – d’écarter Allassane Ouattara de la fonction présidentielle en Côte d’Ivoire, a été perçue par les siens, comme sa mise au ban du corps social ; ce qui a créé des frustrations «poussent- aux- crimes» au sein de son parti, le RDR21, élargi à son groupe ethnique22 et à ses attaches avec l’extérieur23. D’où la réaction armée du 19 Septembre 2002, dans l’ultime but de faire valoir « ses droits » par la force.
Cette hypothèse ne s’alimente pas à une causalité abstraite, tant s’en faut ; elle s’appuie sur des faits reliés à la crise politico-militaire du 19 septembre, des faits qui ont ébranlé la conscience nationale en termes de violences à répétition que chaque Ivoirien a vécues dans sa chair, depuis la promulgation de la Constitution en Octobre 2000 jusqu’au putsch manqué, dont le mémorial articule les faits saillants de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Ainsi le discours du Président Bédié, au palais de l’Assemblée Nationale, le 22 décembre 1999, intentionnellement insultant pour Ouattara, accusé par prétérition d’usurpation de la nationalité ivoirienne, étant de « ces personnes qui se disent ivoiriennes les jours pairs et non ivoiriennes les jours impairs24. » On connaît la suite : le 24 décembre, soit
21Rassemblement des Républicains
22Plutôt une fédération de groupes ethniques, comprenant les Odiénéka du Ouorodougou, les Sénoufo de Korhogo, les Lobi de Bouna, et les Dioula de Kong.
23Le soutien d’un certain nombre de pays étrangers aux rebelles du Nord est aujourd’hui un fait établi à travers l’arrogance et l’hostilité de leurs dirigeants vis-à-vis du président ivoirien. Ainsi, A. Wade du Sénégal justifie le putsch manqué du 19 septembre 2002 par la xénophobie et l’intolérance du régime d’Abidjan : « un Burkinabé subit en C.I. ce qu’un Noir ne subit en Europe. » (Conférence sur le racisme, la xénophobie et l’intolérance, à Dakar, janvier 2001) ; même son de cloche avec B. Compaoré du Burkina Faso, qui demande « le départ de Gbagbo » sous peine de « finir comme Milosevic, c’est-à-dire devant le Tribunal Pénal International (TPI), où il lui faudra répondre des charniers et des nombreuses exactions commises par ses partisans, ainsi que des escadrons de la mort qui sévissent dans son pays ». (Le quotidien français : Le Parisien du 21 janvier 2003, repris par Fraternité-Matin d’Abidjan, n°11462, du 22 janvier 2003) ; enfin J. Chirac, le Français qui dénonce« une minorité agissante autour d’un régime contestable… », C’est-à-dire « de nature fasciste. » (Lors d’un dialogue avec les jeunes de Marseille dans le cadre de la 14ème cité de la réussite – site Internet RFI, 14-11-04).
24 Le discours du président H.K. Bédié in Le Temps Hebdo, n°29 du 11 au 17 mars 09.
deux jours seulement après son intervention, il a été renversé par une junte militaire, qui a porté le général Gueï à la tête de l’Etat.
Mais, l’hostilité de la majorité des Ivoiriens à l’égard des non autochtones, s’est transportée dans la Constitution25 que la junte fait rédiger dès juin 2000 et s’y installe, notamment en son article 35 où le projet consacre les dispositions politiques de l’ "ivoirité" d’Henri Konan Bédié, puisque pour être candidat au fauteuil de président de la République, il faut être Ivoirien d’origine, né de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens d’origine.
Pour éluder cette rigidité de l’opinion populaire, le pouvoir d’Etat se transforme en pédagogie en faveur des Ivoiriens d’ " adoption", et la junte doit débuter sur une anecdote sous la forme d’une tentative de substitution de "ou" à "et" dans le libellé de l’article 35. Il s’agit de sortir Allassane de l’inéligibilité, lui qui n’est Ivoirien que par la mère. L’échec de cette opération d’apaisement, dans la foulée, servit de prétexte à l’éruption au- dehors des rancoeurs devenues impatientes. D’où les attaques armées des 6 juillet et 18 septembre 2000. Le message, certes implicite paraît clair :
"avec Ouattara, c’est tout le nord du pays qui est exclu du jeu politique national, et contre une telle injustice la lutte sera sans répit ; on rendra le pays ingouvernable".
Ces deux coups de force avaient fait long feu, et l’élection présidentielle fut organisée en octobre conformément aux dispositions de la Constitution, c’est-à-dire sans Allassane Ouattara.
Cela explique ceci : le 24 Octobre, soit deux jours après la proclamation des résultats confisqués par la junte à Laurent Gbagbo, les rues d’Abidjan sont prises d’assaut par des manifestants surexcités : les uns pour soutenir le général qui ne reconnaît pas sa défaite ; les autres pour apporter leur appui numérique au candidat Gbagbo qui revendique sa victoire ; puis le camp des partisans d’Allassane qui exigent l’annulation pure et simple d’un scrutin dont leur leader a été "injustement" exclu. Au cours de cette journée des dupes où les trois factions rivales n’étaient unies que dans le mal, la République a basculé dans la barbarie, et comme dans un panier à crabes, la haine a gommé la raison et le sang a coulé.
Les forces de sécurités s’en sont mêlées, faisant monter d’un cran l’ampleur des sévices. Chaque faction a compté ses morts, mais on peut le dire, dans un esprit de grossissement dont l’historien tire le droit de plaindre son temps à cautionner le nombre des victimes, avancé çà et là : un millier pour certains, « près de 30026 » selon le président de la République.
Cependant, la tension n’a pas baissé, puisque le 8 Janvier 2001, nuitamment, la RTI est attaquée et occupée par des inconnus, appelant la population à se joindre à eux, « afin de mettre fin aux régime xénophobe de Gbagbo » ; cette énième intrigue pour le pouvoir par la force, a fait craindre le pire en durant plus de cinq heures d’horloge, avant d’être étouffé in extremis au lever du jour. La Côte d’Ivoire s’enlise, la vie politique est
25 Cette Constitution a été votée par 86,4% d’Ivoiriens
26 L. Gbagbo, président de la République de C.I., Entretien accordé à Canal 2, une chaîne privée camerounaise.
cf. Le Courrier d’Abidjan, n° 793, 2006
devenue un abîme d’intolérance.
L’attaque armée du 19 Septembre 2002, sans perdre son relent de représailles exercées par la France, apparaît, ainsi qu’on peut en juger par l’expérience, comme la phase où tous ces soubresauts, de fait, le conséquent de l’exclusion d’Allassane Ouattara de la liste des candidats à la fonction présidentielle de Côte d’Ivoire, se sont manifestés avec leur maximum d’acuité, pour finir tristement dans l’occupation du pays dans sa moitié nord, un engrenage politico-militaire dont on n’arrive pas encore aujourd’hui à se dégager.
L’historien qui met en œuvre les ressources de l’hypothèse et fait remonter la crise ivoirienne à l’épuration constitutionnelle de juillet 2000, ne fait pas de journalisme, encore moins de roman ; au contraire, il utilise une grille de lecture du conflit, qui s’appuie sur l’image que les gens se font de leur pays et de leur temps et, par là même, apporte une contribution essentielle à la compréhension de cette guerre dont les conséquences socio-politiques et militaires laissent peu de place à la sérénité quant au futur de la Côte d’Ivoire.
Au répertoire des procédés de connaissance que l’histoire emprunte à la science, et dont on est en train de rappeler l’intérêt ainsi que les conditions d’application, figure l’observation directe. C’est le troisième et dernier rouage de notre méthode après l’analogie et l’hypothèse ; il se déroule au moyen de l’enquête orale et, pour ainsi dire, confirme le déclin des conventions conservatrices de l’époque, en balayant l’opposition du contemporain et de l’historique, afin de privilégier les indices de continuité de la vie sociale, luisant dans les usages et les croyances, alors recueillis conjointement avec les explications que les intéressés en donnent. Ces explications étant le fruit d’une improvisation, faut-il le dire, en portent généralement la marque : les relations logiques tendent par moments à s’estomper, chose liée au fait que, dans l’esprit du témoin, les éléments du raisonnement s’emboîtent suivant les points d’affleurement des souvenirs, des idées. De là les chevauchements des phrases, qui sont la source des équivoques ; si à celles-ci l’on ajoute les déformations reliées au parti pris, parfois à la crainte de déplaire à quelque autorité politique ou administra- tive, on se retrouve avec une déposition truffée de lacunes qui, du point de vue de nos maîtres traditionnels, nuisaient à la véracité du document ainsi obtenu. Il n’en est rien pour l’historien des mentalités, qui ne doit pas y voir de déchets à éliminer ou à mettre au rebut, mais plutôt une suite d’éléments affectifs qui façonnent le discours et dont la connaissance, en termes de révélateurs de mentalité, donnera du sens à sa recherche.
Pourquoi donc avoir mis aussi longtemps à négliger l’enquête orale comme procédé de connaissance historique alors qu’elle paraît essentielle à l’histoire ? Et surtout, surtout en zone subsaharienne où les masses sont restées sans expression littéraire. Le credo a été, du premier jour, les documents d’archives, et ces matériaux dont on a les oreilles rebattues sont de fait conçus pour porter témoignage sur ce qu’il est convenu d’appeler l’acculturation, c’est-à-dire sur les processus de contact culturels et non sur les groupes sociaux en crise et dont le passé est systématiquement négligé. Les données qu’ils livrent dans les points de vue du colonisateur contiennent sans doute une part de vérité, mais uniquement dans leur
rapport aux faits ; au contraire pauvres, froides et sans images pour ce qui est de la mémoire collective, ce lieu spécifique des notions d’autorité, de famille, d’individu, de liberté, de droit, etc., toutes choses qui ne se laissent pas ramener à l’universel et, cependant, passées sous silence. La mémoire collective, cette autre part de vérité, n’est pas traduite en mot bien que ce soit elle qui sous-tende l’ordre social; installée dans le mouvement de la vie quotidienne, elle s’enracine dans la durée. C’est elle qui reste la principale pente l’histoire de l’Afrique noire et, pour cette raison même, au moins aussi importante que la chronique des faits. Et ce sont ces matériaux du même type, c’est-à-dire ceux qui font corps avec l’existence sociale de l’homme, donc avec la durée, qui peuvent permettre d’y accéder a priori, notamment la tradition avec ses contes, ses adages, ses chansons et autres
« vestiges ou éléments matériels ou immatériels auxquels l’historien lui- même peut reconnaître valeur implicite de signe, d’indice, de preuve, de témoignage27. » Il s’ensuit que l’africaniste doit mettre l’enquête orale au centre des moyens de la recherche historique, ce contact direct, plus ou moins prolongé avec le milieu social, ou la société étudiée.
Qu’on le tire du document d’archives, ou qu’on le tire de l’interview, le fait a le même caractère : il est de provenance humaine, c’est-à-dire une construction intellectuelle. Il y a donc là deux conditions de contact avec le réel, dont l’une ne saurait avoir a priori plus de valeur que l’autre.
Les usages, les croyances et les explications qui les fondent et les garan- tissent, tels sont la matière de l’enquête orale sur le terrain. Les éléments recueillis sont alors décrits, critiqués, cas par cas ; ensuite, les interpréta- tions sont mises en relation entre elles. Ce recoupement doit en principe, s’il est bien ficelé, permettre de dégager l’attitude fondamentale commune face au monde. Ce que nous appelons la mentalité du groupe social.
Suspecte pour l’historien traditionnel, c’est en tout cas la démarche qui est la mienne, et qui m’a permis, sous le regard attentionné d’un certain DEVISSE, étudiant la maladie en milieu krou au temps de la médicalisation de la société ivoirienne, dans le cadre de ma thèse de doctorat unique, de découvrir quelles étaient les catégories collectives par lesquelles ce peuple se représentait le mal biologique. On a ainsi appris que, dans les premiers temps, il ignorait la maladie ; qu’à la place de celle-ci, la pratique médicale s’attachait à des métaphores, c’est-à-dire des images obtenues par réification des archétypes religieux, à savoir : kugbє, gazoh∂, ou p∂p∂gu, lesquelles entités ont en commun d’exprimer une relation, tantôt entre le malade et une divinité, tantôt entre lui et un sorcier. Ainsi :
- Kugbє, qui veut dire «prix à payer» ; - gazoh∂, «rappel» à Dieu et,
- p∂p∂ gu, maladie «lancée».
Ce qui signifie : que la maladie relevait du surnaturel (kugbє) ; que l’aventure humaine est prédestinée (gazoh∂) ; et qu’enfin, l’homme n’a pas de statut fixe : il peut être à la fois lui-même et un jeteur de sort (p∂p∂gu).
27 H. Moniot, « l’histoire des peuples sans histoire », pp. 106-123, in Faire de l’histoire, Paris, 1974, p.109
III- DES ÉLÉMENTS APPAREMMENT SANS LIEN
Ces éléments hétérogènes, à vrai dire, ne le sont qu’en apparence ; car, dès qu’on les met en relation entre eux, la combinaison se charge de sens, exprime une rationalisation de l’homme, en somme une vision générale du monde commune à l’Afrique subsaharienne, laquelle insère l’individu dans l’ordre divin et consacre sa dépendance à un principe absolu, appelé destin. C’est le règne de l’autorité divine. Qu’elle ait comporté quelques nuances référant aux particularismes géographiques, on ne saurait en douter, mais au fond elle reste, dans l’ordre intellectuel, spirituel et moral, le schème commun des pratiques sociales propres à cette Afrique.
Les conséquences en sont multiples sur le mouvement général de la vie : - la croyance au destin, reliée à un entrelacs de forces nécessitantes, dont on ne peut prévoir ni modifier les effets, enveloppe la pensée et la dirige. Il s’ensuit que la perception des phénomènes naturels comme la maladie ou la disette est en gluée dans des formules de tout repos, en termes de soumission aux forces maléfiques, ou au plan divin à l’image de gazoh∂, le spectre de la maladie prédestinée dont on était persuadé de mourir infailliblement.
- Et, on doit le sentir, la prescience divine n’est pas propice au progrès humain, puisqu’elle sous-tend la dépendance des individus et groupes d’individus qui y rapportent habituellement leurs jugements et leur pensée.
Cette rationalisation de l’homme n’offre alors qu’un cadre de vie desséchant, fermé aux aspirations d’expression personnelle (désir, ou envie) : d’où l’absence de toute tension susceptible d’éveiller un intérêt de recherche. Le blocage apparaît fondamental. D’autre part, les individus se reconnaissant incapables d’agir par la nécessité de leur seule volonté, s’installent dans l’inaction, résignés à n’assurer que la survie. La survie, c’est-à-dire cette vie de routine, sacrifiant le mouvement, l’inventivité. Et qui dirait le contraire eu égard à ce que Veyne appelle « la pauvreté stable » de l’Afrique ?
- Enfin, la prescience divine signifiant que le réel est unique, on tient pour acquis que toute chose a sa cause en elle-même. D’où la prédominance de la vision de l’immanence en Afrique noire. Et sous l’effet d’habitude de penser et de juger, cette cause qui échappe à l’expérience, a finalement étouffé dans l’esprit des Africains, la cause qui représente un phénomène concret : celle qui, par son action, produit un effet comme on s’en aperçoit, par exemple, avec les démangeaisons provoquées soit par une chique, soit par un acarus de la gale. Les figures de kugbє et de gazoh∂ illustrent bien cette carence de la pensée spéculative : ces cas de maladie traduisent chacun un niveau de rapport du malade à Dieu, ou du malade au sorcier, bâti sur une présomption de culpabilité du premier. Il s’ensuit l’inflation des procédés cathartiques en matière de thérapie ; entre-temps, l’agent pathogène occulté, tranquillement tapi à l’intérieur des cavités de ce corps ignorant, continue sa tâche de démolition. Le bacille de Hansen (1874), le virus filtrant (1880), le bacille de Koch (1882) ont ainsi décimé aux siècles derniers les populations noires dans des proportions effrayantes par la lèpre, la variole et la tuberculose ; ils n’ont été débusqués, identifiés et traqués, pour être aujourd’hui partiellement vaincus dans cette région où le monde réalise son contingent le plus démuni, que grâce à la médecine scientifique des Occidentaux, médecine conçue pour découvrir et lutter
contre la cause phénoménale du mal biologique.
La mentalité de l’immanence a donc détourné les Africains de la recherche, pour les attacher à la spéculation, le procédé par excellence des connais- sances formelles, qui ne satisfait que le seul besoin du sens et, à l’inverse, constitue un obstacle au renforcement de l’esprit scientifique. Enfin, un dernier point. L’unicité du réel comporte un élément insolite, d’inspiration mystique : étant donné que le réel est un, on considère qu’il n’y a pas de différence entre le tout et ses parties. Ainsi, l’ongle ou la salive, ou encore la dent prélevées sur une personne, représentent cette personne elle-même et, par conséquent, partagent avec elle le principe de vie ; ces éléments sont alors identifiés à autant de moyens par lesquels l’on peut agir sur cette personne : la séduire ou la rendre malade. L’Afrique noire, sous l’empire de l’unicité du réel, s’est ainsi employée depuis l’aube des temps, à nier le principe d’identité, principe qui est au fondement de la pensée logique et prescrit qu’une chose est ce qu’elle est, quoiqu’elle puisse être perçue ou nommée de différentes façons. Pour l’Africain, une chose peut, à un certain point de vue, être assimilée à une autre et traitée comme telle.
Et cette fusion subjective des images offre à la sorcellerie son cadre d’élaboration rituelle. On peut la définir comme une idéologie de pouvoirs maléfiques ou, plus concrètement, une manifestation répressive de la volonté sociale, considérée dans ses objectifs du double primat du groupe sur l’individu et de la préservation d’un équilibre naturel sur le changement social, pour la réalisation desquels les représentants naturels de la société, recourent nécessairement à toutes formes de menaces et de contraintes, parmi lesquels le pouvoir maléfique. Et ce n’est pas une surprise si l’on retrouve, au fondement de ce pouvoir, la fusion des images. En effet, la sorcellerie est un jeu de réactions sympathiques, s’organisant autour de la loi de similarité qui en est le pivot, et selon laquelle le semblable évoque le semblable ; il s’agit donc pour les initiés de nommer les personnes, les choses ou les actes, et de les faire naître par sympathie. La similitude qui n’est que conventionnelle ici, met en jeu, pour cette raison même, des images qui ont le sens de symbole. Ce qui élargit le champ «sorcellaire», l’initié pouvant aller jusqu’à représenter le simplement possible, comme par exemple la condamnation à vie d’un individu au célibat.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette idéologie des profondeurs a pénétré l’imagerie collective, empoignant la généralité des individus dans leurs opinions, leur personnalité au point de s’employer, sous de multiples facettes, à régler leur conduite sur les menaces et les conjectures des initiés. Cette fonction d’éducation se renforce d’une fonction d’encadrement qui rapproche, au moins dans leur rôle, la sorcellerie de la police actuelle. C’est ainsi que pour éviter de s’attirer les maux et les malheurs sui generis à la sorcellerie, la population se sent tenue de se conformer aux « vérités de ses chefs naturels».
Par cette pression invisible, elle garantissait la structure sociale et l’ordre hiérarchique anciens. Elle a ainsi joué un véritable rôle de médiation entre les individus et les générations dans une perspective morale.
3.1- Récapitulation
On est parti de la prescience divine qui est le pivot autour duquel s’ordonnent les valeurs qui offrent à l’Afrique subsaharienne son système
de références, et on est arrivé à la déduction que ce sont les interactions engendrées par ce système qui sont la source de l’ignorance des lois de la nature et son corollaire – l’état de pénurie endémique en Afrique noire.
Pour illustrer ce procès, on s’est autorisé à utiliser quelques termes de l’idiome bété, relatifs à différents cas de maladie dans le milieu krou ancien ; on leur a appliqué l’analyse componentielle qui a permis, à partir du sens des mots et de la signification afférente, de mettre au jour l’attitude fondamentale sous-jacente commune aux krou, et au-delà, à l’ensemble des populations subsahariennes, partageant avec ces derniers, le même mode de penser la réalité.
Ainsi, un déterminisme religieux paralyse l’activité volontaire des indi- vidus, qui ont fini par se convaincre qu’il n’y a rien d’effectif en dehors du plan divin ; ils se sont alors résignés à cette terrible pensée que l’on est ce pourquoi on est fait. Aussi la traite des Noirs tout comme la colonisation ont-elles un sens spirituel apaisant, assimilés aux manifestations d’une servitude programmée à la base : le blues des aînés de Bessie Smith (1894- 1937) et de Louis Armstrong (1900-1971), dans les plantations du sud des Etats-Unis , est la conscience de ce plan divin. Et de fait, le blues est un calvinisme païen ; l’esprit de prédestination qu’il répand est un palladium des négriers auxquels d’ailleurs, il attribut le statut de bouc émissaire et, en retour, en appelait à la sérénité intérieure des opprimés qui devaient éviter le piège desséchant de la haine et rester lucides au fond du gouffre, la pensée obstinément rivée au ciel, implorant la miséricorde divine.
Sur le mouvement de la vie, ce stoïcisme envahi de religiosité, devient un facteur de blocage qui transforme l’Afrique noire en un abîme d’insou- ciance, alors qu’elle s’éloigne des valeurs qui sous-tendent la conscience de soi et le goût du concret. Si l’Afrique noire n’a pas eu tort de dire qu’on ne naît pas libre, son erreur est d’avoir tardé aussi longtemps à comprendre qu’on le devient, et que la solution passe par une lutte nécessairement plurielle dont l’opportunité, qu’on se le dise, met la science au premier plan en raison des diverses applications pratiques de ses résultats, qui sont autant de moyens. Moyens qui mettent l’homme à même de s’expliquer les phénomènes de la vie et, par suite conséquente, d’accroître son pouvoir sur la nature qu’il est appelé à modifier suivant ses besoins.
Lorsqu’on accoste la mémoire collective de l’Afrique noire, on sort de ce commerce avec une pelletée d’indices qui l’ont détournée de la science ; ils ont pour nom : la terre comme temple du monde contre la terre comme condition de production ; la prescience divine contre la responsabilité humaine ; le destin contre la vocation ; le réel comme unité en soi contre le réel comme objet composé, justifiant chez elle la notion de cause immanente (celle qui préexiste à l’effet et lui survit) contre la notion de cause phénoménale qui suggère un antécédent accidentel, etc. Par cette somme de valeurs acquises exclusivement sur la pensée aux dépens de la réalité, l’Afrique noire s’est condamnée à l’impuissance à agir sur le monde, et les fouilles archéologiques, par leurs résultats, plutôt dérisoires, illustrent bien cet état d’indigence sur lequel son formalisme l’a arrimée : quelques vases de terre cuite, des coupe-coupe et des haches de pierre, des restes d’espèces animales qui, on n’est pas dupes, signifient que cette Afrique-là a longtemps pensé l’existence en termes de survie.
CONCLUONS D’UN MOT
L’histoire des mentalités, déjà par son utilisation des sources «non- conformistes», à l’image de celles qui ont été évoquées dans le texte, semble plus adaptée à l’Afrique d’hier au sujet de quoi, la chronique des événements ne sera jamais qu’une piètre production. Grâce à sa démarche où l’écrit n’est plus l’étalon des sources, grâce à son approche qui fusionne le répété, l’émergence et la structure au détour de la notion de longue durée, grâce enfin au nouveau regard de l’historien qui n’est plus attaché à l’optique des sources, les utilisant désormais comme des documents à la fois reflets de la société et activités de l’esprit conduisant aux principes et procédés littéraires de leur époque, ces traits ouvertement favorables à la manifestation du talent, peuvent, en quelque manière, permettre à l’histoire des mentalités de descendre dans la cave de cette Afrique profonde, afin de donner forme et signification au morceau de vie qui s’y trouve immobilisé, couché sous l’écume des âges muets dont il est à la fois l’arbre et le fruit.
Ce pan d’humanité lointain, sans archives et, ignoré de l’histoire classique, fille de l’écrit, l’histoire des mentalités munie elle, des vestiges que le milieu naturel et le milieu culturel mettent à sa disposition, doit l’aborder sans échappatoire en se fixant comme objectif, le seul qui vaille la peine, d’être une interprétation cohérente des multiples interactions qui peuvent y être identifiées. Aucun document ne donne la vérité des faits dont il n’a que le rôle de conserver le souvenir ; cette vérité est ailleurs, dans la manière dont les faits sont rapportés. Ce qui fonde, entre autres, l’intérêt de la méthode comparative, intentionnellement dite méthode de compréhension.
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