Équations différentielles
Cours de L3 par Frédéric Hélein
1, janvier–avril 2021
Mardi 9 mars 2021
3.3.2 L’intervalle maximal est un ouvert
Une autre conséquence du théorème de Cauchy–Lipschitz est le résultat suivant.
Proposition 3.1 SoitX ∈C0(U,Rn)une application localement lipschitzienne en espace soit (t0, x0)∈U. Considérons la solution maximale (IM ax, y) du problème de Cauchy
∀t∈IM ax, dy
dt(t) =X(t, y(t)) et y(t0) = x0 Alors est un intervalle ouvert.
Démonstration – Raisonnons par l’absurde et supposons IM ax ne soit pas ouvert, par exemple, IM ax = ]t−, t+]. Comme U est ouvert, il est possible d’appliquer le théorème de Cauchy–Lipschitz avec les données de Cauchy (t+, y(t+)) : ∃ε > 0, tel que, si Iε :=
]t+−ε, t++ε[,∃z ∈C1(Iε,Rn), solution de
∀t ∈Iε, dzdt(t) = X(t, z(t)) z(t+) = y(t+)
Ainsizetysont définies et sont solutions de la même équation différentielle sur l’intervalle ]t−, t+]∩]t+−ε, t++ε] =]t+−ε, t+]et coïncident ent+. Donc, d’après le résultat d’unicité de Cauchy–Lipschitz, ces deux applications coïncident sur tout]t+−ε, t+]. On peut donc prolonger y en une application y¯∈C1(]t−, t++ε[,Rn), définie par
∀t∈]t−, t+], y¯(t) := y(t),
∀t∈]t+−ε, t++ε[, y(t) :=¯ z(t)
Alorsy¯prolonge la solution y, ce qui contredit le fait quey est la solution maximale.
3.4 Un critère d’explosion des solutions
Supposons à présent que l’équation différentielle dydt(t) = X(t, y(t)) soit définie pour un champ de vecteur X ∈ C1(I ×Ω,Rn), où I ⊂ R est un intervalle et Ω ⊂ Rn est un ouvert. Nous savons que la solution maximale de cette équationn’est pas nécessairement définie sur tout l’intervalle I, c’est à dire qu’il est possible que IM ax ⊂ I et IM ax 6= I.
Cela se produit par exemple pour l’équation dydt = y2 et nous pouvons observer dans cet exemple que les valeurs detoù la solution cesse d’exister sont celles où la solutionexplose, ce qui signifie que sa norme tend vers+∞. Cette situation est générale comme le montre le résultat suivant.
1. Université de Paris, Licence 3 de Mathématiques,[email protected]
3.4.1 Le théorème principal
Dans ce qui suit, I ⊂Rdésigne un intervalle et nous convenons quesupI désigne, soit la borne supérieure de I, si I est majoré, soit +∞, si I est non majoré. De même infI désigne, soit la borne inférieure deI, siI est minoré, soit −∞, siI est non minoré.
Théorème 3.1 (Sortie définitive de tout compact) Soit I un intervalle de R, Ωun ouvert deRn etX ∈C0(I×Ω,Rn)un champ de vecteur localement lipschitzien en espace.
Soit (]t−, t+[, y) une solution maximale de l’équation dydt(t) =X(t, y(t)).
(i) si t+ < supI, alors y(t) sort définitivement de tout compact lorsque t tend vers t+, ce qui signifie
∀K ⊂Ω, siK est compact, ∃t¯∈ ]t+, t+[, ∀t∈ [¯t, t+[, y(t)6∈K (1) (ii) si infI < t−, alors y(t)sort définitivement de tout compact lorsque t tend verst−,
ce qui signifie
∀K ⊂Ω, si K est compact, ∃¯t∈ ]t+, t+[, ∀t∈ ]t−,t],¯ y(t)6∈K (2) Démonstration — Nous nous contenterons de montrer (i), le résultat (ii) étant totalement symétrique. Nous raisonnons par l’absurde en supposant qu’il existe une solution maxi- male (]t−, t+[, y) telle que t+ <supI et que (1) n’est pas vérifié.
(a) Le fait que (1) ne soit pas satisfait signifie qu’il existe un compact K ⊂Ω tel que
∀¯t∈ ]t+, t+[, ∃t ∈ [¯t, t+[, y(t)∈K
En appliquant cette propriété pour des valeurs det¯qui tendent verst+ (par exemple pour
¯t=t+− 1k, avec k∈N∗), nous obtenons qu’il existe une suite (tk)k∈N∗ telle que [ ∀k ∈N∗, tk ∈ ]t−, t+[ et y(tk)∈K ] et lim
k→+∞
tk =t+
Comme K est compact, il est possible d’extraire une sous-suite (tϕ(k))k∈N∗ de (tk)k∈N∗
telle que (y(tϕ(k)))k∈N∗ converge vers une limite y+ ∈K. Pour alléger les notations, nous noterons tk=tϕ(k). Ainsi
k→lim+∞y(tk) =y+∈K ⊂Ω
Interlude — L’idée est de procéder comme dans la preuve de la proposition 3.1, sauf que les choses sont compliquées par le fait quet+n’est pas dans l’intervalle sur lequel est défini y et que rien ne garantit a priori que y(t) tend vers y+ lorsque t tend vers t+ (cela n’est vrai que pour une suite). Nous allons pour cela construire un piège, sous la forme d’un voisinage de(t+, y+), de la forme]t+−τ, t++τ[×B¯(y+, r)(voir plus bas), et attendre que (tk, y(tk))passe dans ce piège.
(b) Comme I et Ω sont ouverts, il existe α > 0 et r > 0 tels que le compact K+2α,2r :=
[t+−2α, t++ 2α]×B¯(y+,2r)soit inclus dans I×Ω(ici B¯(y+,2r)désigne la boule fermée de centre y+ et de rayon 2r). Comme X est localement lipschitzien par rapport à x, il existe une constante C > 0telle que
∀(t, x),(t, x′)∈K+2α,2r, kX(t, x′)−X(t, x)k ≤Ckx′−xk
De plus nous pouvons aussi borner X sur ce même compact : il existe V>0tel que
∀(t, x)∈K+2α,2r, kX(t, x)k ≤V
Nous appliquons le théorème de Cauchy–Lipschitz. Notons K+α,r := [t+ −α, t+ +α]× B(y¯ +, r), nous avons : ∀(s, x)∈K+α,r,
∃τ >0, ∃z ∈C1(]s−τ, s+τ[,Rn), solution de dz
dt(t) = X(t, z(t)), ∀t∈]s−τ, s+τ[
z(s) = x
La chose importante ici est le fait que τ peut être choisi indépendamment de (s, x)∈ K+α,r. En effet, en examinant la preuve du théorème de Cauchy–Lipschitz, on voit qu’il suffit de supposer que τ <min(α,C1,Vr).Le piège est prêt.
(c) Commelimk→+∞tk =t+ et limk→+∞y(tk) =y+, il existek ∈N∗ tel que (tk, y(tk))∈]t+−τ, t++τ[×B(y¯ +, r)
On applique alors ce qui précède avec(s, x) = (tk, y(tk)): il existez ∈C1(]tk−τ, tk+τ[,Rn) tel que
z(tk) =y(tk) et
∀t∈ ]tk−τ, tk+τ[, dz
dt(t) =X(t, z(t))
D’après le théorème d’unicité de Cauchy–Lipschitz, y et z coïncident sur ]t−, t+[ ∩ ]tk− τ, tk+τ[ = ]tk−τ, t+[et on peut donc prolongeryen une solutiony¯définie sur]t−, t+[∪]tk− τ, tk+τ[ = ]t−, tk+τ[. Ort+−τ < tk, ce qui équivaut àt+ < tk+τ : l’intervalle]t−, tk+τ[
contient donc strictement ]t−, t+[, ce qui signifie que y n’est pas la solution maximale,
c’est une contradiction.
3.4.2 Les corollaires
Le théorème précédent admet plusieurs corollaires.
Corollaire 3.1 Soit I un intervalle de R, Ω un ouvert de Rn et X ∈ C0(I ×Ω,Rn) un champ de vecteur localement lipschitzien en espace. Soit(IM ax, y) une solution maximale de l’équation dydt(t) = X(t, y(t)). Supposons qu’il existe un compact K ⊂ Ω tel que y(t) reste dans K pour tout temps. Alors IM ax =I.
Démonstration — Cette proposition est équivalente à sa contraposée qui s’énonce : si IM ax 6= I, alors ∀K, compact inclus dans Ω, y(t) sort au moins une fois de K. Or cet énoncé est lui-même une conséquence du théorème 3.1 qui affirme que, si IM ax 6=I, alors
y(t) sort définitivement de tout compact.
Corollaire 3.2 Soit Ω un ouvert de Rn et X ∈ C0(R ×Ω,Rn) un champ de vecteur localement lipschitzien en espace. Soit (IM ax, y) une solution maximale de l’équation
dy
dt(t) = X(t, y(t)). Supposons qu’il existe un compact K ⊂ Ω tel que y(t) reste dans K pour tout temps. Alors IM ax =R.
Démonstration — Ce résultat est lui-même un cas particulier du corollaire précédent.
Exemples
(i) Nous avons vu qu’aucune solution maximale de l’équation y′ =y2 n’est définie sur tout R, à l’exception de la solution nulle. En effet, pour une donnée de Cauchy y(t0) = y0 6= 0, la solution maximale est y(t) = 1+y0y(t00−t) et est définie sur ]−
∞, t0 + t10[, si y0 > 0, et sur ]t0+ t10,+∞[, si y0 < 0. Nous sommes dans un cas d’explosion de la solution à l’instant t0+y10.
(ii) Le système
( dy1
dt = y2p
1 + (y1)2+ (y2)2 =y2p
1 +kyk2
dy1
dt = −y1p
1 + (y1)2+ (y2)2 =−y1p
1 +kyk2
est non linéaire, avec une non linéarité qui croît de façon quadratique lorsquekyk:=
p(y1)2+ (y2)2 tend vers +∞, comme dans l’exemple précédent. Néanmoins nous observons que, si y= (y1, y2) est une solution, alors
dkyk2
dt = 2y1dy1
dt + 2y2dy2
dt = 2 y1y2−y2y1 p
1 +kyk2 = 0.
Cela implique que y(t) prend ses valeurs dans le cercle de centre (0,0)et de rayon ky(t0)k, qui est compact. Donc d’après le corollaire précédent, les solutions maxi- males sont définies sur tout R.
3.5 Champs de vecteur à croissance sous-linéaire
Définition 3.1 Soit I un intervalle de R et X ∈ C1(I ×Rn,Rn). On dit que X est à croissance sous-linéaire s’il existe des constantes C1, C2 >0 telles que
∀(t, x)∈I×Rn, kX(t, x)k ≤C1+C2kxk (3) Exemples
(i) Tout système linéaire de la forme dydt(t) = A(t)y(t) +B(t), où A ∈ C0(I, M(n,R)) et B ∈C0(I,Rn) sont bornés surI est à croissance sous-linéaire.
(ii) L’équation dydt =p
1 +y2 à est croissance sous-linéaire.
(iii) L’équation dydt =y2 n’est pas à croissance sous-linéaire.
Théorème 3.2 Soit I un intervalle de R et X ∈ C0(I ×Rn,Rn) un champ de vecteur localement lipschitzien en espace et à croissance sous-linéaire. Alors, toute solution maxi- male de l’équation dydt(t) = X(t, y(t)) est définie sur tout I.
Démonstration — Nous allons montrer que si (IM ax, y) est une solution maximale de
dy
dt(t) =X(t, y(t))et si t0 ∈IM ax, alors
(i) pour tout intervalle borné [a, b]⊂I, la solutiony est bornée sur[a, b] ∩ IM ax; (ii) le précédent résultat se traduit en disant que la restriction de y à [a, b] ∩ IM ax
prend ses valeurs dans un compact de Rn, ce qui permet d’appliquer le corollaire 3.1 pour montrer que la restriction de y à[a, b] ∩ IM ax est définie sur tout [a, b]; (iii) Comme le raisonnement précédent est valable pour tout intervalle [a, b] ⊂ IM ax contenant t0 et comme I est la réunion de tels intervalles, on en déduit que y est définie sur tout I.
Ainsi il suffit de montrer (i) et le reste suivra.
Pour tout t ∈ [a, b] ∩ IM ax, posons u(t) := ky(t)k2. Cela définit une application de classe C1 à valeur [0,+∞[. Nous avons, en utilisant (3)
du dt(t)
= 2
y,dy
dt
≤2kyk
dy dt
= 2kyk kX(t, y)k
≤ 2kyk(C1+C2kyk) = 2C1kyk+ 2C2kyk2 Donc, en utilisant l’inégalité 2C1kyk ≤C12+kyk2, nous obtenons
du dt
≤α+βu,
oùα :=C12 etβ := 1 +C2. Cela équivaut aux deux inégalités 0≤ du
dt +βu+α et du
dt −βu−α≤0 (4)
La première de ces inégalités équivaut à : 0≤eβt
du
dt +βu+α
= d dt
eβtu+ α βeβt
Donch
t7−→eβtu+αβeβti
est une fonction croissante sur[a, b] ∩ IM ax, ce qui entraîne en particulier que,∀t ∈[a, b] ∩ IM ax,
t≤t0 =⇒ eβt
u(t) + α β
≤eβt0
u(t0) + α β
⇐⇒ u(t)≤eβ(t0−t)
u(t0) + α β
−α β Un raisonnement analogue montre que la deuxième inégalité dans (4) implique que, ∀t∈ [a, b] ∩ IM ax,
t≥t0 =⇒ u(t)≤eβ(t−t0)
u(t0) + α β
−α β
On en conclut que u(t)est majoré par
u(t0) + αβ
max eβ(t0−a), eβ(b−t0)
−αβ. Doncy est
bornée sur[a, b] ∩ IM ax.
Exemples
(i) Nous retrouvons ainsi que tout système linéaire dont les coefficients sont bornés ad- met des solutions sur tout le domaine où est défini l’équation, comme nous l’avions vu grâce à la formule de Dyson.
(ii) Le théorème que nous avons montré entraîne que l’équation dydt =p
1 +y2 admet une solution sur tout R.
(iii) Le théorème est optimal au sens où, si le champ de vecteur X a une croissance légèrement plus forte qu’une croissance linéaire, alors les solutions de l’équation différentielle ne sont pas nécessairement définies sur tout l’intervalle. Par exemple, si α > 0 et si X ∈ C∞(R×]0,+∞[,R) est défini par X(t, x) = x1+α, alors X a une croissance surlinéaire et, pour t0 ∈R et y0 ∈]0,+∞[, la solution de l’équation
dy
dt =y1+α telle que y(t0) = y0 est
y(t) = y0
(1 +αy0α(t0−t))1/α Cette solution définie sur]− ∞, t0+αy1α
0[et elle explose lorsque ttend verst0+αy1α
0.