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La philosophie de l'amour dans l'Espagne du XVe siècle

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Academic year: 2021

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To cite this version:

Carlos Heusch. La philosophie de l’amour dans l’Espagne du XVe siècle. Littératures. Université de la Sorbonne nouvelle - Paris III, 1993. Français. �tel-00734876�

(2)

P A R I S   I I I  

                 

L A  P HILOSOPHIE DE L' A MOUR  DANS L' E SPAGNE DU XV e  SIÈCLE 

 

       

T HÈSE POUR LE  D OCTORAT 

(Arrêté du 30 mars 1992 — Doctorat Européen)   

     

Présentée par  C arlos  H EUSCH   

   

§  

     

Sous la direction de monsieur  M ichel  G ARCIA  Professeur à l'Université de la Sorbonne Nouvelle 

Paris III 

 

 

 

 

1993  

 

(3)

— 3 —

REMERCIEMENTS

En quatre ans de recherches nous avons eu le loisir de rencontrer bien des personnes dont l’aide et le soutien ont contribué à rendre possible le présent travail.

C’est bien évidemment à elles que vont nos remerciements les plus sincères. Le congrès de l’Asociación Hispánica de Literatura Medieval, tenu à Salamanque au mois d’octobre 1989 a été pour nous l’occasion de faire la connaissance d’éminents professeurs venus de nombreux pays, comme Alan Deyermond, Martí de Riquer, Francisco Rico, Pedro Cátedra, Jacques Joset, George Greenia, Derek Carr et bien d’autres dont les bonnes paroles et conseils, tantôt dans le cloître de l’« Universidad vieja », tantôt sur une terrasse de la Plaza Mayor, ont été pour nous source d’enrichissement et d’interrogations nouvelles, des échanges qui, en outre, ont pu se poursuivre épistolairement. Mais ce congrès nous a aussi offert la possibilité de rencontrer de jeunes chercheurs de notre âge avec lesquels nous avons noué de solides liens d’amitié, tout particulièrement avec Manuel Ambrosio Sánchez et Jesús Rodríguez Velasco. Leur sollicitude et leur empressement nous ont aidé à surmonter de multiples difficultés dans la réalisation de notre travail, jusque dans les derniers moments de la rédaction, où références et documents s’égarent souvent. Dans ces situations, seule la bonne volonté de tels amis peut vous aider à les retrouver.

Nos remerciements doivent aussi aller à une structure humaine comme le Centre de Recherche sur l’Espagne Médiévale (C.R.E.M.) de l’Université de Paris III, dont le soutien constant et l’idée du travail d’équipe ont été pour nous d’un très grand apport. Le fait que le C.RE.M. soit, en outre, une structure d’accueil nous a permis de rencontrer des chercheurs invités par le Centre dont la connaissance ou les retrouvailles ont été pour nous capitales. Tel est le cas de Jeremy Lawrance et de Pedro Cátedra qui passèrent à Paris quelques jours lors du colloque « Ecrits et lectures au Moyen Age », organisé par le C.R.E.M. et tenu au Collège d’Espagne les 16 et 17 novembre 1990. Nous ne saurions remercier assez messieurs Lawrance et Cátedra pour les bons conseils qu’ils nous ont apportés, à un stade crucial de nos recherches, mais aussi pour leur aimable soutien et leur généreux accueil, en particulier celui de Pedro Cátedra qui nous accueillit magnifiquement à l’université de Salamanque au printemps dernier.

Un mot ému pour les dames du service de prêt aux enseignants de la

Bibliothèque de la Sorbonne qui ont fait preuve de compréhension devant la

précipitation avec laquelle nous avons souvent eu besoin d’un livre. Sans oublier

(4)

Colette Grandjean, secrétaire de l’U.F.R. d’Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université de Paris III dont le zèle nous a permis de concilier les plages horaires de l’enseignement et celles que la recherche exigeait. Un remerciement aussi pour les collègues et le responsable des U.V. dans lesquelles nous avons enseigné pendant la réalisation de notre travail.

Nous remercions aussi chacun des membres du jury, messieurs Augustin Redondo, Bernard Darbord, Jeremy Lawrance, Pedro Cátedra et Michel Garcia pour l’intérêt qu’ils consacreront à la lecture et à l’examen de notre travail. Nous leur savons d’ores et déjà gré de toutes les remarques qu’ils formuleront et qui, sans aucun doute, serviront à le parfaire.

Nous tenons à exprimer notre plus profonde et sincère gratitude à notre directeur monsieur le professeur Michel Garcia qui a eu la patience et le courage de nous diriger depuis nos toutes premières recherches, en 1985, jusqu’à aujourd’hui. Il s’est toujours donné la peine d’examiner chacun de nos textes à la virgule près, a accepté de mettre en place une hot line téléphonique pour toute consultation, quels qu’en fussent le jour et l’heure, a toujours répondu à nos questions et a parfois mis sens dessus dessous sa bibliothèque pour y répondre d’une manière scientifiquement irréprochable, n’a jamais pensé aux heures qu’il consacrait à notre travail et qui étaient souvent volées à un repos mérité. Enfin, il a su nous inculquer à chaque instant tout ce que les livres ne disent pas, un esprit de recherche, de travail, un oeil curieux mais critique, sceptique mais enthousiaste derrière lequel se cache l’authentique volonté de savoir.

Last but not least, sur le plan strictement personnel, je dois remercier ceux et

celles qui ont bien voulu endurer avec nous les affres de la recherche et les

désagréments qu’elles entraînent : celle qui a dû en pâtir au quotidien, ma famille, le

Phalanstère de l’Olive avec tous ses habitants, mes amis..., tous ceux à qui je n’ai pas

toujours pu consacrer tout le temps que j’aurais souhaité.

(5)

— 5 —

AVANT-PROPOS

C’est à la fin de l’année 1988 que nous avons déposé notre sujet de doctorat, quelques mois après la soutenance de notre Diplôme d’Etudes Approfondies. Dans le cadre de cette formation à la recherche nous avons réalisé une étude pour tenter d’évaluer la présence de l’éthique aristotélicienne au sein des doctrines morales dans l’Espagne du

XV

e siècle. A la recherche des commentaires hispaniques des oeuvres morales d’Aristote nous nous sommes trouvé face à des textes divers mais qui étaient souvent réunis autour d’un intérêt commun, celui qu’ils portaient aux éléments constitutifs d’une sociabilité. Ce que les commentaires à l’Ethique recherchaient avant tout, c’était la possibilité de fonder en raison un discours sur les relations humaines. Dès lors, cette volonté se cristallisait dans une attention tout à fait particulière portée aux livres VIII et IX de l’Ethique dans lesquels Aristote traite le problème de l’amitié. Nous avons alors pensé que cet intérêt pour le problème de l’amitié devait faire l’objet d’une analyse détaillée, car il allait bien au-delà des enseignements universitaires. L’analyse bibliothéconomique de l’Ethique à Nicomaque prouvait que des traductions et des commentaires divers se retrouvaient dans la plupart des bibliothèques nobiliaires, en particulier chez le marquis de Santillane, une présence que la nouvelle traduction latine de Leonardo Bruni, suivant des critères rhétoriques "humanistes", avait rendu plus aisée.

Cette première constatation en a vite entraîné une deuxième. Le discours sur l’amitié pouvait difficilement faire abstraction de celui sur l’amour. La théorie de l’amitié tantôt présupposait, tantôt impliquait une théorie de l’amour, ce qui était, d’ailleurs, tout à fait explicite dans certaines textes comme le Breuiloquio de amor &

amiçiçia d’Alfonso Madrigal, el Tostado, dont le titre indiquait clairement le parallélisme des deux notions. Par le biais d’Aristote, on allait donc vers l’amitié mais aussi vers l’amour. Cela pouvait paraître d’autant plus singulier qu’il n’y a pas à proprement parler, dans toute la philosophie d’Aristote, de théorie sur l’amour.

Certes, le platonisme avait produit une conception esthético-morale de l’amour. On

la redécouvrira, épurée de ses avatars alexandrins et haut-médiévaux, au

XVe

siècle,

dans les académies italiennes, et au

XVIe

dans la Péninsule Ibérique, avec la percée

de la culture humaniste italienne et la diffusion des Dialoghi d’amore de Léon

(6)

l’Hébreu

1

. En revanche, l’aristotélisme ne s’est intéressé que très accidentellement à l’amour. Cela est dû en grande partie aux distinctions lexicales qu’Aristote fait subir à cette notion. Dans le grec d’Aristote il n’y a aucun terme qui corresponde à la polysémie de l’amor latin. Les termes philia et eros, ont le plus souvent chez Aristote les sens respectifs d’amitié et concupiscence (le désir naturel des plaisirs charnels). L’un relève donc de l’éthique et, par conséquent de la recherche du bonheur social, l’autre de la passion, et donc de la psychologie et de la philosophie naturelle. Il peut arriver, cependant, que philia soit utilisé dans l’acception de l’affect passionnel

2

. Or on s’est habitué depuis longtemps à parler d’une "théorie aristotélicienne de l’amour". En fait, cette théorie n’est pas le fait d’Aristote mais de ses commentateurs médiévaux qui, en introduisant le terme latin et l’idée chrétienne d’amor, ont fait subir au discours aristotélicien sur la philia et l’eros d’importantes modifications sémantiques. L’association de l’amor à l’eros aristotélicien sera même le cheval de bataille des péripatétitiens les plus véhéments, ceux qu’on appellera

"averroïstes" et "hétérodoxes" et que l’évêque de Paris, Etienne Tempier, condamnera en 1277. Leur vision du prétendu "amour aristotélicien" sera directement dirigée, dans une complète apologie du sensualisme, contre les doctrines officielles de la morale ecclésiastique au sujet du péché de la chair, de la chasteté, la continence, etc. D’une manière certes moins radicale, saint Thomas systématisera la notion aristotélicienne de philia–eros, assimilée aussi à l’amor, pour en faire la première et la plus importante de toutes les passions. C’est ainsi, dans les universités, que l’amour aristotélicien est né. Mais ce travail réalisé sur les doctrines du Stagirite met bien en évidence le fait que maints auteurs du Moyen Age ont ressenti le besoin de produire une pensée systématique et, par conséquent, théorique sur l’amour. C’est cette constatation qui nous a amené à considérer que l’étude de l’intérêt pour l’amitié devait nécessairement s’élargir pour s’insérer dans la problématique générale de la théorisation, au Moyen Age, du phénomène amoureux.

Par le biais d’une ouverture culturelle que l’on peut associer au pré-humanisme, à la fin du Moyen Age, amour et amitié ont pu constituer les deux principaux objets d’une théorie de l’homme autant dans sa dimension sociale — l’amitié — que dans sa dimension proprement affective — l’amour. Néanmoins,

1 Cf. de Juan de ENCINAS le Dialogo de amor. Institulado Dorida. En que se trata de las causas por donde puede justamente un amante (sin ser notado de inconstante) retirarse su amor. Nuevamente sacado a luz, corregido y enmendado por Juan de Enzinas. Varèse : Philippe de Junta/ Juan Baptistam, 1539, in 8. 8 f. + 102 fols. D’après A. PALAU Y DULCET (Manual del librero hispanoamericano. Barcelone, 1923-1927) ce « dialogo de amor » est une refonte des dialoghi de Léon l’Hébreu. Nous n’avons pas pu voir l’imprimé pour confirmer ou non cette information.

2 C’est le cas de Ethique à N., II, 4, 1105b 21.

(7)

lorsque l’idée de cette problématique prenait corps dans notre esprit, nous étions encore prisonniers d’une conception réductrice de l’amour, sans doute héritée des présupposés de la critique sur laquelle nous nous étions déjà penché. Nous voyions dans l’amour la manifestation d’un sentiment subjectif unissant l’homme soit à ses semblables, soit à l’Autre radical, à la femme. Une lecture déjà ciblée des textes du

XIVe

et du

XVe

siècles a considérablement repoussé les limites de notre

problématique. A la recherche de ce qui serait l’idée en soi d’amour pour les auteurs

de cette période, nous nous sommes aperçu que la portée sémantique de la notion

était beaucoup plus grande que celle que nous pensions. L’amour ne concernait pas

que l’individu concret, il couvrait, pour ainsi dire, tous les domaines de discours des

textes médiévaux. Il instituait une vision du monde dont les répercussions étaient

manifestes au sein de toutes les représentations : religieuses, sociales, politiques et,

enfin, celles que nous croyions être exclusives au départ, humaines. C’est donc en

fonction de cette constatation, essentiellement due à la découverte des textes

eux-mêmes, que nous avons bâti la problématique générale de notre recherche.

(8)

— 8 —

S O M M A I R E

P R E M I E R E P A R T I E

L ’ O R D R E A M O U R E U X

L’amour et le sacré L’affectus naturalis L’amour politique

D E U X I E M E P A R T I E

A M O U R E T A M I T I E

La valeur de l’amitié médiévale

L’amitié selon le Breuiloquio d’Alfonso de Madrigal L’amitié humaniste

T R O I S I E M E P A R T I E

L E S C O N F L I T S D E L ’ A M O U R

Le naturalisme amoureux Les forces de l’amour

Dire l’amour

(9)

— 9 —

INTRODUCTION

« S’aucuns est qui ne saiche l’art D’amors, en cest livre regart, Lise et apreigne, et quant saura S’il vuelt amer, si amera. »

Maître Elie

Problématique générale

La simple lecture des textes médiévaux, quel que soit le genre auquel ils appartiennent, débouche sur le constat d’une omniprésence de l’amour et des termes qui l’expriment. On le rencontre dans tous les domaines de la production écrite médiévale : la religion, la morale, l’histoire, le droit, la parémiologie, la science, la fiction, la poésie... Une recherche sur les formes théoriques de l’amour au Moyen Age est nécessairement déterminée par ce constat initial. L’amour est doté, dans les textes médiévaux, d’une charge et d’une efficacité sémantiques si importantes qu’il devient le principe organisateur et structurant de la plupart des discours quels que soient leurs domaines d’application.

L’amour est beaucoup plus qu’un sentiment subjectif, qu’un besoin physiologique ou psychique, qu’une force universelle outrepassant le pouvoir des hommes. Ces définitions, que nous avons héritées d’une "surlittérarisation" de notre représentation du Moyen Age et de la Renaissance

1

, restent exactes mais ne sont aucunement suffisantes pour rendre compte de toute la portée discursive du concept d’amour au Moyen Age. Leurs limitations viennent du fait qu’elles ont essayé d’appréhender l’amour à partir d’une logique du sujet. L’amour littéraire n’existe que comme manifestation, soit douloureuse soit extatique, d’une conscience. Les chefs-d’oeuvre de la fiction médiévale, à partir desquels on a voulu se faire une idée de l’amour au Moyen Age, ne cessent de se représenter l’amour comme cette jonction de l’accidentel et du nécessaire qui frappe soudain la conscience de l’homme, le poussant à mener jusqu’au bout son action, en dépit de difficultés, de

1 En grande partie, cette vision "littéraire" de l’amour au Moyen Age a été véhiculée par des travaux devenus des "classiques" tels que L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont.

(10)

dangers et d’attentes. Le Roman de la Rose ou les différentes oeuvres des cycles arthuriens en sont bien la preuve.

Notre propos, parti de ce constat d’omniprésence du concept d’amour au Moyen Age, consiste à montrer que cette logique du sujet n’est qu’une des formes possibles de l’amour parmi bien d’autres. Et c’est là que se pose le premier problème de notre recherche. Qu’est-ce que l’amour en dehors de cette logique du sujet à partir de laquelle on s’est habitué à le penser? Et, plus exactement, qu’exprime-t-il, cet amour s’il dit autre chose que les sentiments d’une individualité?

Il faut donc commencer par établir ce que l’amour exprime, si ce n’est pas uniquement cet "accident nécessaire" de la conscience. Si on essaie de se faire une première idée de la signification du concept d’amour, à partir des différentes acceptions que l’on rencontre dans les textes, on constate que l’amour sert essentiellement à indiquer une structure relationnelle qui constitue sa forme la plus générale. C’est sans doute cet aspect, somme toute assez évident, qui a été éclipsé par la vision littéraire de l’amour, conçu comme passion individuelle. Dès lors qu’on ne se limite plus au terrain strictement littéraire, on se rend compte que l’amour sert à exprimer un ordre relationnel entre des consciences. Il devient même le terme grâce auquel prend forme, au Moyen Age, la structure de tous les rapports, entre les hommes ou entre les hommes et Dieu. L’amour est le terme générique auquel se rattachent tous les concepts qui indiquent la relation tels que la bonté divine, la charité sous toutes ses formes, les dépendances politiques, l’amitié ou le sentiment passionnel inter-sexuel. Si l’amour est si présent dans tous les textes médiévaux, c’est bien pour cette raison : parce qu’il n’est pas qu’un sentiment subjectif; parce qu’il permet de mettre en place un ordre, une économie des inter-relations, et, par conséquent, des formes de pouvoir et de soumission, des droits et des devoirs, des intersections entre le métaphysique et le physique... Il est, en outre, à même de constituer à la fois une profonde unité et une distance irréductible autant entre les hommes qu’entre les sexes.

Dès lors, prend forme une problématique nouvelle. Si l’amour est avant tout, dans sa plus grande généralité, le noyau de toutes les structures relationnelles, par quel moyen en rendre raison? Ne doit-on pas tenter de trouver un principe organisateur de cette structure qui nous permettrait de rendre compte d’une plus grande spécificité du discours amoureux? Quelle est donc la grille d’intellection de l’ordre amoureux?

En fait, cet amour relationnel peut se déployer dans deux formes opposées de

rapports qu’il est possible de schématiser à partir d’une métaphore géométrique. Il

(11)

est un ordre amoureux vertical et un autre horizontal. Les rapports verticaux sont ceux qui s’appliquent à des relations d’inégalité. L’amour devient une espèce de sève

2

qui peut circuler entre des inégaux, tantôt en montant, tantôt en descendant; il est ce qui, en dépit des différences, permet une communication authentique — mystique, politique ou sociale — entre des êtres à l’origine séparés; il fait figure de nexus et donc de symbole qui relie le haut et le bas, le Ciel et la terre, le dominant et le dominé, l’agent et l’agi, la cause et l’effet. Cet amour est un "regard" soit vers ce qui est au-dessus, soit vers ce qui est au-dessous. On le rencontrera entre Dieu et l’homme, entre le souverain et le vassal, entre les époux, entre le père et le fils...

A la verticalité de cet ordre amoureux s’oppose l’horizontalité des relations qui sont fondées sur un regard direct vers l’objet qui se trouve sur le même plan, vers l’égal. Cet amour horizontal, en tant que projection de soi dans un Autre identifié à soi, se confond pleinement avec la notion d’amitié, pierre de touche d’un ordre amoureux structurant une certaine conception de la sociabilité où l’amour ne circule plus de manière hiérarchique mais s’étend, se répand comme une tache d’huile, entre des semblables.

Les deux directions fondamentales de ce repère géométrique permettent de définir une troisième dimension de l’amour, un amour en profondeur qui mêle verticalité et horizontalité. Il s’agit de l’amour passionnel. Lorsque le regard de l’homme se porte directement sur l’Autre radical qu’est la femme, l’horizontalité de l’amour est affectée d’une certaine forme de verticalité. Le regard de l’homme de la fin du Moyen Age sur la femme n’est ni absolument horizontal ni tout à fait vertical;

il ne peut être qu’oblique, qu’en profondeur, une forme mitoyenne de regard relevant à la fois des caractéristiques de l’une et de l’autre des deux directions. En effet, à l’origine, la passion amoureuse inter-sexuelle se conçoit selon l’horizontalité des modèles de l’amitié, comme le souligne René Nelli

3

, c’est-à-dire qu’elle est le moyen d’une véritable communion entre des consciences, d’une fusion grâce à laquelle deux êtres ne font plus qu’un. Mais cette vision rencontre vite l’écueil de ses propres présupposés. Les modèles de l’amitié, du fait de leur absolue horizontalité, présupposent une égalité totale entre les êtres, un face-à-face, un vis-à-vis que les représentations sociales des différences entre les sexes ne sont pas en mesure de souffrir. Comment alors regarder amoureusement la femme? La contradiction entre l’égalité abstraite des deux sexes et leur inégalité concrète, imposée par les

2 Nous ne faisons que filer la métaphore de l’arbre, si souvent employée au Moyen Age, pour rendre compte des situations hiérarchiques.

3 Cf. R. NELLI, L’Erotique des troubadours. Toulouse : Privat, 1963, p. 277.

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représentations sociales, explique une progressive déviation vers les modèles verticaux qui est contemporaine de la mise en place dans l’Occident médiéval d’une théorie de l’amour inter-sexuel, avec la constitution de ce qu’on a appelé l’amour courtois et l’amour chevaleresque. Dans les deux cas, c’est infléchie par l’amour vertical, celui des modèles politiques et religieux essentiellement, que la passion amoureuse est théorisée. Parce que la femme ne peut être regardée que verticalement : soit rehaussée au-dessus de l’homme et partant assimilée au souverain ou à la divinité, soit rabaissée au-dessous de lui et considérée comme le parangon de tous les vices et péchés. Reine ou vierge d’un côté, monstre ou prostituée de l’autre, la femme que l’amour oblige l’homme à aimer ne peut faire l’objet que de la plus totale des dévotions ou de la plus véhémente des répugnances.

Mais pratiquement jamais le regard amoureux de l’homme ne passe par l’identité.

D’où vient cette alternative? La femme aimée est une image inversée de l’homme, soit dans la supériorité — la perfection que l’homme ne peut atteindre — soit dans l’infériorité — le néant qu’il cherche à fuir —, ce que tous les discours, littéraires et scientifiques, et toutes les pratiques, courtoises ou sexuelles, ne cessent d’affirmer. Cette ambivalence du regard sur la femme est particulièrement forte en Espagne et surtout au

XV

e siècle au cours duquel d’une part, la littérature sentimentale qui exalte la figure de la femme connaît un développement sans précédent et, d’autre part, le thème du dépit amoureux, de la "belle dame sans merci", se transforme souvent en acerbe satire, voire en obscénité. La conséquence de cette dualité s’est concrétisée dans la fameuse polémique, plus forte et plus longue ici que dans d’autres cours européennes, sur le féminisme. Du fait de son tiraillement entre l’horizontalité et la verticalité, l’amour pour la femme s’enferme dans le paradoxe, dans la controverse, et les attitudes palinodiques des auteurs à ce sujet ne sont de cette tension qu’une confirmation supplémentaire.

Verticalité, horizontalité et profondeur. Telles sont les trois directions de

l’amour : l’amour hiérarchique, l’amitié, le sentiment amoureux inter-sexuel. Ce

repère constitue la référence qui guidera notre analyse. Nous suivrons ce fil

conducteur et examinerons d’abord les différents visages de l’amour vertical, puis les

enjeux des théories médiévales de l’amitié comme forme par excellence de l’amour

horizontal. En dernier lieu, nous analyserons la complexité d’une théorisation et

d’une mise en discours de l’amour entre les hommes et les femmes.

(13)

— 13 —

Etablissement du corpus de textes étudiés et état de la question

Si nous aspirions à une pleine exhaustivité, notre corpus comprendrait la presque totalité de la production textuelle espagnole des

XIVe

et

XVe

siècles, tellement, comme nous l’avons évoqué dans notre introduction, la notion d’amour est présente dans les textes. Nous avons dû, logiquement, réaliser des choix en fonction de la problématique précise de notre étude. La recherche des fondements théoriques du discours amoureux, dans sa triple dimension — la hiérarchie, l’amitié et l’amour inter-sexuel —, nous a amené à ne retenir pour nos analyses détaillées que les oeuvres qui présentaient les plus grandes singularités théoriques, celles dont les idées avaient exercé le plus d’influence, ou encore celles qui étaient le fruit direct d’une construction théorique antérieure.

De ce fait, le texte le plus important de notre corpus est, sans aucun doute, le Breuiloquio de amor & amiçiçia d’Alfonso de Madrigal, dit el Tostado, rédigé vers le milieu de la décennie 1430-1440. Son étude justifierait à elle seule une recherche monographique, puisque ce long traité sur l’amour (soixante-quatorze folios dans le manuscrit de Salamanque), sans doute le plus long jamais écrit dans tout le Moyen Age castillan, a longtemps fait l’objet, de la part de la critique, du plus inexplicable des oublis. Jusqu’en 1989, pour ainsi dire personne ne s’était intéressé à ce texte, exception faite de Pedro Cátedra qui en avait édité quelques chapitres portant sur l’amour charnel

1

et qui, à cette époque, avait déjà achevé l’essentiel de ses recherches sur les manifestations "universitaires" du discours amoureux qui allaient voir le jour, trois ans plus tard, dans un ouvrage extrêmement important pour notre étude, Amor y pedagogía en la Edad Media

2

. Cette même année, 1989, paraissait à Valladolid un petit livre de Nuria Belloso Martín

3

qui, malheureusement, se contente, dans la plupart des chapitres prétendument analytiques sur le Breuiloquio, de rapporter par le moyen de la paraphrase les principales idées du futur évêque d’Avila, sans même distinguer ce qui relève de l’auteur ou de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote que le Tostado commente longuement. Or, à part ces deux études, rien d’autre n’a été écrit explicitement sur ce traité. Sans doute, cet oubli peut être expliqué par le fait que le Breuiloquio est encore aujourd’hui à l’état de manuscrit

4

.

1 Cf. P. CATEDRA, Del Tostado sobre el amor. Barcelone : Stelle dell’Orsa, 1986.

2 Salamanque : Université, 1989.

3 N. BELLOSO MARTIN, Políica y humanismo en el siglo XV. El maestro Alfonso de Madrigal, el Tostado. Valladolid : Universidad–Caja de ahorros y Monte de Piedad de Salamanca, 1989.

4 On en a conservé deux manuscrits, l’un à Salamanque (ms. 2178) et l’autre à l’Escorial (h-II-15).

(14)

Un projet d’édition avait été lancé par Pedro Cátedra et sa Biblioteca Española del siglo

XV

, mais il n’a pu aboutir. Aussi nous sommes-nous proposé, avec l’accord du professeur Cátedra, de faire la transcription du manuscrit de Salamanque, que nous publions, en tant que travail d’édition, en annexe de notre doctorat. Le Breuiloquio traite essentiellement des principales formes d’amour (l’amour pour la terre natale, entre les conjoints, entre parents et enfants, l’amour charnel...) et, surtout de l’amitié, sujet qui occupe la plus grande partie du traité. Aussi, on ne sera pas étonné de retrouver le Tostado et son Breuiloquio dans chacun des grands mouvements de notre recherche. Il nous permettra de mieux cerner la vision "pré-humaniste" de l’affectus naturalis, c’est-à-dire les relations parentales, puis de comprendre l’actualisation dans le cuatrocientos espagnol des idées aristotéliciennes sur l’amitié et, enfin, il nous offrira une théorie complète de l’amour inter-sexuel conçu comme passion "naturelle". En outre, afin de parfaire notre analyse de la pensée du Tostado sur l’amour, nous introduisons dans notre corpus une autre oeuvre du futur évêque d’Avila qui marque le stade final de l’évolution de sa pensée de amore. Il s’agit de la dixième des Questiones vulgares (ou poeticas), rédigées vers 1446, portant sur le dieu Cupidon

5

.

Nous incorporons aussi à notre corpus les textes qui sont directement issus des idées tostadiennes sur l’amour. Il s’agit d’abord de l’anonyme Tratado de cómo al hombre es necesario amar (circa 1475), longtemps attribué par la critique au Tostado et même confondu parfois avec le Breuiloquio. Nous disposons de deux éditions de ce texte, l’une de la fin du

XIXe

siècle, réalisée par A. Paz y Melia, et l’autre, beaucoup plus récente, que l’on doit aussi à Pedro Cátedra

6

. Dans la même descendance tostadienne se trouve la Repetición de amores (1497) de Lucena

7

. Jusqu’à l’étude de Pedro Cátedra

8

, cette oeuvre n’avait été abordée que comme une manifestation, hyperbolique même, de l’antiféminisme de la littérature castillane du

5 Nous nous sommes servi de l’imprimé qui se trouve à la Bibliothèque de la Sorbonne (R. ra. 209) et qui correspond à l’édition d’Anvers de 1551 : Las XIIII qvestiones del tostado, a las qvatro dellas por marauilloso estilo recopila toda la sagrada escriptura. Las otras diez qvestiones poeticas acerca del linaje y sucession, delos dioses delos Gentiles. Anvers : Martin Nucio, 1551.

6 Tratado que hizo el Tostado de cómo al ome es nescesario amar. Ed. d’A. PAZ Y MELIA, in Opúsculos literarios de los siglos XIV á XVI. Madrid : Sociedad de Bibliófilos Españoles, 1892, p. 219-244 et Tratado de cómo al hombre es necesario amar. Ed. de Pedro CATEDRA, in Del Tostado sobre el amor, éd. cit., p. 7-68.

7 Il s’agit sans doute de Luis de Lucena, bien que la critique n’en ait pas encore la certitude. Le texte est une espèce de patchwork universitaire fait de multiples plagiats dont la Historia de duobus se amantibus d’Æneas Silvio Piccolomini, le Tratado de cómo al hombre... et la “Question de Cupido”

des Questiones vulgares du Tostado.

8 Amor y pedagogía..., éd. cit.

(15)

XVe

siècle, sans qu’on ait cherché à élucider ses connexions avec la culture universitaire.

Notre étude des formes théoriques de l’amour hiérarchique commence par l’amour sacré. La plupart des oeuvres du

XVe

siècle qui abordent cette question le font souvent d’une manière éparse, secondaire, ou, en revanche, trop dogmatique, c’est-à-dire en se contentant de reproduire ce qui serait le discours officiel de l’Eglise à ce sujet. Leur valeur théorique est, de ce fait, assez réduite. Ce n’est pas le cas d’une oeuvre qui, par ailleurs, a été très peu étudiée, malgré ses répercussions dans la culture philosophique de la Renaisance et du Siècle d’Or. Il s’agit de la Theologia naturalis du catalan Ramon Sibiuda, plus connu en France sous le nom que lui donne Montaigne, Raymond Sebond

9

. Or le livre

III

de la Theologia naturalis développe une théorie complète de l’amour hiérarchique, qui répond tout à fait à notre problématique. Etant donné l’influence qu’aura sur le franciscanisme espagnol des siècles suivants l’oeuvre de ce mystérieux catalan, résidant à Toulouse, de la première moitié du

XVe

siècle, on peut voir en lui un précurseur de la spiritualité moderne dont l’amantia méritait une étude détaillée.

L’analyse de la valeur politique de l’amour dans l’Espagne du

XVe

siècle ne saurait faire l’économie d’une étude des Partidas d’Alphonse X : d’abord parce que c’est surtout à la fin du Moyen Age que cette oeuvre produit un effet sur les théoriciens et les grands personnages publics; ensuite, parce que l’idée d’amour politique qu’elle développe est foncièrement en avance sur son temps. Elle présuppose des conceptions politiques qui sont celles que certains secteurs tenteront de mettre en place aux

XVe

et

XVIe

siècles. On retrouve ce même esprit dans les chapitres des Partidas consacrés à l’amitié, dans lesquels l’idée aristotélicienne de philia est réadaptée au projet politique alphonsin. Aussi devrons-nous les analyser dans le cadre de notre étude sur l’amour d’amitié. En matière de théorie politique, l’influence des Partidas se laisse sentir chez certains auteurs du

XVe

siècle dont nous étudions les textes politiques, tels que Mosén Diego de Valera, essentiellement le Tratado de providencia contra Fortuna

10

, et Rodrigo Sánchez de Arévalo, auteur de la Suma de la política

11

.

9 Cf. Theologia naturalis siue liber creaturarum de hominem & de natura eius inquantum homo. et de his quibus sunt ei necessaria ad cognoscendum seipsum et deum et omne debitum ad quod homo teneretur et obligatur tam deo quam proximo. Nous suivons l’édition lyonnaise de 1526.

10 Toutes les oeuvres de Valera que nous étudions sont réunies dans l’édition de M. PENNA, Prosistas castellanos del siglo XV. Madrid : B.A.E. t. CXVI, vol. I, Atlas, 1959.

11 Ed. de J. BENEYTO PEREZ. Madrid : C.S.I.C., 1944.

(16)

De même qu’il est difficile de s’interroger sur l’amour politique au

XV

e siècle sans faire état des doctrines antérieures, il nous a paru que, pour comprendre le phénomène de l’amitié il était nécessaire de s’intéresser aux conceptions qui ont immédiatement précédé notre période et qui avaient encore une certaine vigueur à la fin du Moyen Age. C’est dans la littérature didactique des

XIIIe

et

XIVe

siècles que nous avons rencontré la plus grande interrogation sur la valeur de l’amitié. Ces textes, comme les Castigos e documentos attribués à Sanche IV, le Conde Lucanor de Don Juan Manuel, ou le Libro del Caballero Zifar, développent des exempla sur l’amitié, souvent à partir du Disciplina clericalis de Petrus Alphonsi, sans cesse reproduits et augmentés. La synthèse de cette vision de l’amitié se trouve dans un opuscule de Don Juan Manuel exclusivement consacré à ce sujet, De las maneras del amor qui clôt le Libro enfenido.

Notre analyse de l’amitié au

XV

e siècle est axée sur la différence de point de vue avec les discours précédents. Cette différence est appuyée sur l’étude du Breuiloquio, comme nous n’avons dit, mais aussi sur les autres manifestations de ce qui serait une conception pré-humaniste de l’amitié. On retrouve une telle représentation de l’amitié d’abord dans l’entourage culturel du marquis de Santillane.

Nous étudions les idées de ce dernier sur l’amitié ainsi que la manière dont les reprend son chapelain, Pero Díaz de Toledo, auteur du Diálogo e Razonamiento en la muerte del marqués de Santillana, qui consacre plusieurs chapitres à l’amitié. Enfin, cette vision pré-humaniste de l’amitié est réadaptée par un auteur, encore méconnu, qui rédige, vers la fin du siècle, un Tratado de amiçiçia. Il s’agit de Ferrán Núñez, légiste au service du deuxième Iñigo López de Mendoza, petit-fils de son homonyme.

Comme on l’a déjà évoqué la seule théorie complète de l’amour inter-sexuel se trouve dans le Breuiloquio du Tostado. Seule donc cette oeuvre intéresse notre projet dans sa totalité. A côté du traité du Tostado et les textes de sa descendance universitaire, nous étudions certains aspects théoriques des oeuvres les plus représentatives du discours amoureux dans l’Espagne du

XV

e siècle, en nous centrant sur le contexte culturel le plus immédiatement en contact avec Alfonso de Madrigal, c’est-à-dire la cour littéraire de Jean II. C’est aux littérateurs de la première moitié du

XV

e siècle que se pose avec le plus de vigeur la question d’une théorie amoureuse

conditionnée par l’existence d’un savoir sur l’amour. Tantôt dans la poésie, tantôt

dans la prose, les auteurs ne manqueront pas de faire état de leurs connaissances sur

un tel savoir, de même que, parfois, ils chercheront à produire eux-mêmes des

positions théoriques. Ainsi retrouvera-t-on, dans différents passages de notre travail,

des analyses de l’Arcipreste de Talavera d’Alfonso Martínez de Toledo, sans doute

(17)

la plus grande reprobatio amoris du

XVe

siècle castillan et qui n’est pas entièrement dénuée d’ambiguïtés. D’autre part, étant donné que le problème théorique de l’amour est directement lié au discours médical, nous faisons aussi état des sources médicales les plus répandues (Bernard de Gordon ou Arnaud de Villeneuve) dont ont pu se servir les auteurs, ainsi que des textes, en rapport avec la médecine, qui ont été produits dans la Péninsule pendant notre période et qui sont souvent en rapport avec certaines préoccupations littéraires, comme le Sumario de la medicina du docteur Francisco López de Villalobos, grand ami de Fernando de Rojas. De même, nous consacrons une attention spéciale au Speculum al foder, oeuvre catalane du début du

XV

e siècle, dans laquelle l’amour charnel est abordé avec une grande liberté de ton.

Sous couvert de discours médical, cet ouvrage est sans doute le traité érotique le plus singulier de l’Occident médiéval.

*

La raison d’être de notre recherche ne résulte pas uniquement d’un intérêt

scientifique mais aussi d’une situation critique. Rares sont, en effet, les études qui

aient cherché à approfondir l’idée théorique de l’amour dans sa globalité. Les

références critiques dont on dispose souffrent trop souvent du partage moderne des

savoirs et des disciplines d’étude. Or, comme on l’a déjà évoqué, l’une des

particularités du phénomène amoureux au Moyen Age est qu’il réunit les différents

champs de savoir, qu’il rassemble les contenus discursifs en adéquation avec une

idée encyclopédique de la science, dont il fait partie. Le résultat est que, dans certains

des champs de savoir qui se sont constitués, par la suite, en sciences indépendantes,

la question de l’amour a été plus ou moins évacuée. C’est le cas, par exemple, de

l’histoire politique. Si des notions comme la souveraineté, la légitimité, ou le

pouvoir, dont la pertinence est une constante historique jusqu’à nos jours, ont fait

l’objet des études les plus poussées, il n’en est pas de même pour l’amour. Sans

doute les spécialistes ont-ils vu dans cette notion une valeur métaphorique, ambiguë,

fuyante et mal définie, qui échappait à leurs schémas critiques. Peut-être aussi ont-ils

pensé qu’elle était le terrain réservé d’autres modes d’analyse comme le religieux ou

le littéraire. Un phénomène semblable s’est produit avec l’étude des relations

parentales. L’analyse des discours médiévaux sur l’affection dans les structures de

parenté s’est déplacée vers celle des représentations et des comportements sociaux

dans le cadre d’une "histoire des mentalités". Il n’y est pas question de l’amour en

tant que sentiment, mais des contraintes et des obligations, des conditions de vie et

des structures sociales qui permettent de classer, pour un temps donné, les actions et

les réaction de certains groupes humains. C’est le cas des relations conjugales et

paterno-filiales. Enfin, l’amour sacré a surtout été perçu comme une manifestation de

(18)

la pensée mystique, plus ou moins réservée à une étude théologique qui n’a pas toujours pensé à mettre cette pensée en rapport avec un ordre social ou à voir comment elle était exprimée dans un contexte tout à fait différent du théologique.

D’autre part, si la relation affective d’amitié a été bien analysée dans le cadre de la pensée antique, par exemple par J. C. Fraisse

12

, on ne peut pas en dire autant de ses manifestations médiévales. Surtout pour ce qui concerne l’Espagne. Le versant juridique de la question a fait l’objet de quelques réflexions

13

, mais son versant littéraire n’a pas vraiment été exploité, sauf dans des cas précis comme celui de Don Juan Manuel

14

. Sa présence dans la littérature parémiologique et didactique ainsi que dans les idéaux des pré-humanistes du

XV

e siècle nous aurait pu laisser supposer une attitude bien différente de la critique à son égard. Mais aussi l’importance qu’accorde à cette notion Alphonse X dans les Partidas, où elle devient la pierre de touche du système alphonsin de la sociabilité. Seules deux petites études anglo-saxonnes sont parues au sujet de l’amitié selon Alphonse, ce qui est peu de chose

15

. De même est-il assez singulier que les propos du marquis de Santillane sur l’amitié, au moins ceux qui se trouvent dans le prologue de son Bias contra Fortuna adressé à son cicéronien ami et cousin Fernand Alvarez de Toledo, comte d’Albe, n’aient pas mis la critique sur la piste de l’importance que le Marquis pouvait accorder à cette notion. Il faut dire, cependant, que cette importance est surtout explicitée dans une oeuvre qui jusqu’à présent n’a guère suscité l’intérêt des chercheurs, le Dialogo e razonamiento en la muerte del marqués de Santillana de Pero Díaz de Toledo, chapelain du marquis et traducteur du Phédon de Platon. Le même sort a été réservé à Ferrán Núñez, peut-être à la suite du rapide jugement de son éditeur moderne, A. Bonilla y San Martín, qui voyait en lui un "aspirant" à l’humanisme sans aucune envergure

16

.

12 Cf. J.C. FRAISSE, Philia. La notion d’amitié dans la philosophie antique. Paris : Vrin, 1974.

13 Cf. HINOJOSA, E. La fraternidad artificial. Madrid, 1905; PRIETO BANCES, Ramón. « Los

«amigos» en el fuero de Oviedo », Anuario de Historia del Derecho Español, 23 (1963 ou 1953 vérifier) , p. 209-246 et ALFONSO DE SALDAÑA María Isabel. « Sobre la amicitia en la España medieval », Boletín de la Real Academia de Historia CLXX (1973), p. 376-386.

14 AYERBE-CHAUX, Reinaldo. « El concepto de la amistad en la obra del infante Don Juan Manuel

», Thesaurus XXIV (1969), p.37-49 et MACPHERSON, Ian. « Amor and don Juan Manuel », Hispanic Review 39 (1971), p. 167-182.

15 Cf. J. HORACE NUNEMAKER, "Alfonso the Wise on Friendship", Modern Language Forum XVIII (1935), p. 97-99 et Marilyn STONE, Marriage and Friendship in Medieval Spain : Social Relations According to the Fourth Partida of Alfonso X, New York : Peter Lang, 1990, cf. ch. 5

"Friendship" (p. 115-130).

16 Cf. l’introduction de BONILLA Y SAN MARTIN à son édition du Tratado de amiçiçia, in Revue hispanique 14 (1906). Fort heureusement, des travaux de Carmen PARRILLA sont actuellement en cours pour tirer de l’oubli l’oeuvre de Núñez.

(19)

La situation critique de l’amour dans son acception sentimentale est bien différente. Sur ce point, les études ne manquent pas. Presque toutes les oeuvres du

XV

e siècle où il est question d’amour de l’homme pour la femme ont été étudiées selon de multiples approches, surtout depuis le regain d’intérêt des dix dernières années pour la littérature sentimentale

17

. Néanmoins, la plupart de ces approches critiques de l’amour s’attachent à des considérations purement littéraires. Ce sont les problèmes de style, d’originalité esthétique, de construction, d’établissement de formes ou de genres qui retiennent l’attention de grand nombre de chercheurs. Cela n’est pas un défaut, bien au contraire. Cependant, tous ou presque s’accordent pour affirmer que la conception de l’amour qui est exprimée par ces "formes", objet de multiples études, vient directement de constructions théoriques, d’une théorie amoureuse, de ce que l’on a baptisé, en espagnol, « la tratadística amorosa » et que l’on associe à l’idée bien connue de l’ars amandi. On présuppose l’existence de nombreux traités théoriques sur l’amour dans lesquels les auteurs du

XVe

seraient allés chercher leurs conceptions amoureuses. On se contente, cependant, de faire référence à cette panacée en matière de prétendue théorie amoureuse qu’est le De amore d’André le Chapelain, dont on pense qu’il a pu exercer une certaine influence, par exemple, parce qu’il avait été traduit en catalan dès le

XIVe

siècle. En fait, la traduction catalane était extêmement déficiente, très fragmentaire et avec une expression souvent incompréhensible qui l’éloignait d’une manière radicale de l’original latin d’André. De ce fait, sa diffusion fut sans doute restreinte aux soirées galantes de la cour de Jean Ier et Violante de Bar

18

. En revanche, le De amore pouvait être lu dans la version latine, mais il était alors accessible à un milieu culturel comme celui de Martínez de Toledo qui dit s’être servi du livre

III

du De Amore, la fameuse reprobatio amoris, pour composer son Arcipreste de Talavera. A part l’oeuvre du Chapelain, tant de fois citée dans les articles et les introductions, le plus souvent, les réferences à la « tratadística » s’arrêtent là. Autant dire que l’utilisation qui en est faite est celle qui correspond à une "idée reçue". Le fait est que cette notion de « tratadística amorosa » a rarement été problématisée. Pour ce qui concerne l’Espagne, elle n’a jamais fait l’objet d’une étude poussée. En fait, on s’est souvent contenté d’appliquer à l’Espagne ce qui avait été affirmé par certains spécialistes au

17 Cf. notre bibliographique générale. Pour des éléments de bibliographie plus exhaustifs, voir pour ce qui précède les années quatre-vingts, K. WHINNOM, The Spanish Sentimental Romance 1440-1550 : A Critical Bibliography. Londres : Grant & Cutler, 1983 et pour les dernières études A.

DEYERMOND, Historia y crítica de la literatura española (dir. par F. RICO), 1/1 (Edad Media.

Primer suplemento). Barcelona : Crítica, 1991, ch. 9 « Libros de Caballerías y ficción sentimental », p.

281-298 [Bibl., p. 292-298]. Voir aussi pour la poésie amoureuse du XVe siècle A. DEYERMOND, ibid., ch. 8 « La poesía del siglo XV »,.

18 Cf. l’éd. d’Amadeu PAGES. Castellón de la Plana : Sociedad Castellonense de Cultura, 1930.

(20)

sujet des littératures européennes, surtout de la littérature française où les artes amandi fleurissaient, par exemple au

XIIe

siècle

19

. C’est donc probablement la lecture d’un ouvrage comme celui de Peter Dronke

20

, ou la référence, par les hispanistes, à cet ouvrage qui peut être à l’origine de l’idée selon laquelle la théorie amoureuse existait en tant que telle, avec une production textuelle précise qui avait inspiré les poètes et les prosateurs du

XV

e siècle. Peter Dronke, comme l’indique par exemple Keith Whinnom — dont les travaux sont si lus et admirés, à juste titre, par les hispanistes — rappelle que, selon Egidio Gorra, auteur de l’’une des premières études consacrées à ce sujet

21

, il y a eu de nombreux traités théoriques sur l’amour

22

. En dehors de toute étude de la question directement axée sur l’Espagne, il était aisé de penser que de telles affirmations pouvaient s’appliquer à la Péninsule. C’est d’ailleurs de ce présupposé que sont parties nos recherches. Nous avons essayé de retrouver des traités théoriques espagnols contenant un ars amandi complet, "clés en main", directement utilisable sur le plan littéraire. Les résultats sont loin de donner raison, au moins pour ce qui est de l’Espagne, à l’affirmation de Keith Whinnom.

D’ailleurs, il s’agit de textes qui, s’ils méritent bien d’autres études que celles qui leur ont été consacrées jusqu’à présent, ne constituent pas, à l’heure actuelle, une

19 Cf. FINOLI, A. M., éd., Artes amandi. Da Maître Elie ad Andrea Capellano, Milan-Varèse:

Instituto Editoriale Cisalpino, 1969.

20 DRONKE, Peter. Medieval latin and the rise of european love-lyric. Oxford, 1965.

21 Cf. Egidio GORRA, « La teorica dell’amore e un antico poema francese inedito », in Fra drammi e poemi, Milan : Ulrico Hoepli, 1900, p. 199-302.

22 « conviene recordar que hubo numerosos tratados medievales sobre el amor, la mayoría aún sin editar. Nos recuerda Dronke, p. 85, la existencia de un trabajo totalemente olvidado que estudia muchos de aquellos tratados [...] : Egidio Gorra, “La teoria dell’amore”, Fra drammi e poemi, Milán, 1900 » (K. WHINNOM. Introduction à son éd. de Diego de San Pedro, Obras completas II, Cárcel de amor. Madrid : Castalia, 1984, p. 17 n24). En fait, ces traités ne sont pas si mystérieux que cela.

Egidio GORRA se réfère presque exclusivement à la littérature française et les oeuvres qu’il cite sont, pour la plupart, celles qui ont été éditées par A.M. FINOLI, Artes amandi. Da Maître Elie ad Andrea Capellano, Milan-Varèse: Instituto Editoriale Cisalpino, 1969. Il s’agit, d’abord de tous les artes directement inspirés d’Ovide et dans le sillage de la traduction aujourd’hui perdue qu’en fit Chrétien de Troyes, comme l’Art d’aimer de Maître Elie, la Clef d’Amors, l’Art d’Amors et Li remèdes d’Amors de Jacques d’Amiens, le Facetus (dont on trouve plus tard une intéressante traduction catalane dont nous nous occuperons, le Facet ço és llibre de corteria). Puis des oeuvres nettement plus connues comme le Pamphilus, le Roman de la Rose, la Cour d’Amors, le De Amore d’André et la Puissance d’Amours de Richard de Fournival, auteur du Bestiaire d’amour bien connu. Egidio GORRA s’intéresse aussi aux oeuvres qui font état d’une divinisation de l’amour comme le Fablel dou Dieu d’Amour, De Venus la deesse d’Amour, Panthère d’Amour, Florence et Blancheflor (traduit par la suite en castillan) et Melior et Idoine. Les plus théoriques de ces oeuvres sont celles qui essaient de donner des préceptes et des lois de l’amour, dans la lignée la plus directe de l’Ars amandi d’Ovide.

C’est le cas des premières, antérieures au De Amore. On trouve une intéressante théorisation du processus amoureux chez les femmes dans la Puissance d’amours de Richard de Fournival, oeuvre que nous ne connaissons que de seconde main puisqu’elle est toujours inédite, aux dires de Jean Charles PAYEN (Le Moyen Age, tome I de la Littérature Française dirigée par C. PICHOIS. Paris : Arthaud, 1990, cf. "Dictionnaire des auteurs").

(21)

nouveauté dont la critique aurait à s’ébahir. Parmi les plus théoriques il y a, bien sûr, le Breuiloquio du Tostado, le Tratado de amor attribué à Juan de Mena

23

, le Tratado de cómo al hombre es necesario amar, les Leyes de amor adressées à Hugo de Urríes, et guère plus. Certes, nombre d’autres textes présentent bien des aspects théoriques sur l’amour, mais ils ne peuvent pas être considérés comme des traités d’amour à proprement parler

24

.

Doit-on conclure que la théorie amoureuse est en Espagne moins importante qu’ailleurs, que l’amour n’a pas su se doter d’un arrière-fond théorique? Bien sûr que non. Mais ce n’est pas uniquement dans de prétendus "traités" qu’il faut aller chercher la théorie amoureuse. Cela est, d’ailleurs, valable pour d’autres pays, par exemple l’Italie où, pendant longtemps, on a considéré que l’un des meilleurs exemples de théorie amoureuse était précisément... un poème, le fameux “Donna me prega” de Guido Cavalcanti, lu, diffusé et amplement commenté comme s’il s’agissait d’une sacra pagina ou d’une auctoritas du Philosophe. Peut-être alors devrait-on considérer un tel poème comme un "traité"? Peut-être est-ce ainsi qu’il a été perçu par ses commentateurs, comme Dino del Garbo, qui en fait l’exégèse en latin, presque comme d’un texte scientifique? Cela signifie qu’il n’existe pas une

"théorie" de l’amour qui serait mise en place par des traités explicitement conçus comme tels, mais bien plutôt un savoir sur l’amour éparpillé au hasard des différents champs de l’Encyclopédie médiévale : la morale, la philosophie naturelle, la médecine, l’astrologie... Un savoir que certains "savants", en petit nombre, décident de compiler, de rassembler dans des oeuvres que l’on est bien forcé d’appeler des

"traités" et que d’autres, les plus nombreux, mettent directement en pratique, c’est-à-dire en "expression". Et si nous insistons sur cette idée — que nous avons déjà évoquée dans notre introduction —, c’est parce qu’elle permet de comprendre les difficultés que la critique a pu rencontrer pour réaliser une étude de la théorie amoureuse au Moyen Age. Cette difficulté est celle d’une globalisation des champs d’étude. Pour étudier la théorie amoureuse médiévale il faut s’intéresser à la

23 Cf. Ed. de M.A. PEREZ PRIEGO, Juan de Mena, Obras completas. Barcelone : Planeta, 1989, p.

379-391. Il y a d’autres éditions du traité, depuis la première de Ch. V. AUBRUN, « Un traité de l’amour attribué à Juan de Mena » (Bulletin hispanique, 50 [1948]). Cf. A. del MONTE, « La

“disertación sobre el amor” attribuita a Juan de Mena », in Civiltà e Poesia Romanze, Bari, 1958;

María Luz GUTIERREZ ARAUS, Tratado de amor (atribuído a Juan de Mena). Madrid : Alcalá, 1975. Nous suivons l’édition de M.A. PEREZ PRIEGO, qui nous semble la plus conforme au ms. de Paris.

24 C’est le cas, à vrai dire, de tout texte sur l’amour qui n’adopte pas directement le ton descriptif du point de vue d’un moi subjectif. On pourra toujours qualifier un tel texte de "théorique" puisqu’il prétend parler de l’amour en faisant abstraction d’une expérience concrète. C’est le cas des différents

"sermons", "lettres", "questions" et "réponses" dont étaient particulièrement férus les chevaliers, et dont nous aurons aussi à nous occuper.

(22)

philosophie, à la médecine, à l’astrologie, à l’histoire des mentalités, au droit... et, bien entendu, à la littérature. Bref, le chercheur doit reproduire ce qu’a pu être ce savoir global, à défaut d’être précis, de l’auteur qu’il essaye de comprendre. Il ne s’agit pas uniquement de saupoudrer les analyses, par exemple, de quelques pincées de psychanalyse ou d’anthropologie structurale comme l’ont fait d’éminents spécialistes du discours amoureux

25

, mais de chercher à épouser une réalité culturelle dans laquelle un discours, tout discours, est nécessairement pris. Cette multiplicité de champs est flagrante en ce qui concerne le savoir sur l’amour. Elle nous permet aussi de comprendre la manière dont il a été étudié : comme recherche soit sur la sexualité, soit sur l’histoire de la médecine, des pratiques sociales, des formes littéraires... Et il est vrai que l’amour est à la fois dans tous et dans chacun de ses lieux du savoir.

Nous avons, cependant, pensé, en suivant, d’ailleurs, l’idée de ceux que nous souhaiterions avoir l’honneur d’appeler nos maîtres

26

, que pour essayer d’y voir un peu plus clair, dans la limite de nos possibilités, dans ce qu’il est éventuellement permis d’appeler une "théorie amoureuse", il était grand temps de rassembler tous ces lieux trop longtemps demeurés étanches et qui sans aucun doute formaient un tout au yeux de l’écrivain de la fin du Moyen Age.

25 De Rougemont ou Nelli. Ce ne sont que des exemples qui n’entachent en rien l’importance de leur oeuvre.

26 La déontologie du doctorant nous interdit de citer ici des noms.

(23)

PREMIÈRE PARTIE

L’ORDRE AMOUREUX :

LE POUVOIR STRUCTURANT DE L’AMOUR

(24)

Les différentes formes d’amour vertical servent à configurer un ordre, l’ordo amoris. Selon le vieux postulat de Grégoire le Grand, tout ordre repose sur une hiérarchie et, par conséquent, sur un échange affectif inégal. D’un côté la dilection, de l’autre la révérence. La verticalité implique donc l’amour autant que celui-ci l’exprime. Ces formes verticales de l’amour peuvent alors s’inscrire dans les architectoniques médiévales de la hiérarchie, à l’instar d’autres représentations symboliques comme celles des "arbres", qui tendent à signifier une relation d’inégalité pouvant être ontologique, politique ou sociale, suivant les cas. Dès lors que l’amour est une forme verticale de relation il constitue le moyen d’un classement (taxis), d’une organisation (ordo) auxquels viennent se greffer des représentations sociales. L’amour se confond ici avec une vision du monde; il est intégré aux trois champs fondamentaux de l’univers médiéval : l’espace métaphysique, l’espace privé et l’espace public, ou, en d’autres termes, la religion, la famille et le pouvoir. Qu’il s’agisse du rapport au divin, des liens entre ceux qui partagent un même sang, ou des relations entre souverains et vassaux, c’est toujours de l’amour que parlent les textes.

C’est "par amour" que Dieu nous donne la vie, et c’est seulement de l’amour que nous sommes tenus de lui rendre en échange. De même, il est le fondement de toute cellule parentale : les conjoints s’aiment, et de leur amour naît une descendance qui sera à son tour aimée et aimante. Enfin, le devoir principal du souverain est d’aimer sa terre et ses vassaux, et grâce à cet amour son gouvernement ne peut être que bon.

De leur côté, les vassaux sont liés à leur souverain précisément par l’amour, beaucoup plus que par un besoin de protection ou un simple pacte de soutien, et surtout pas par intérêt. Cause et point de départ de toute action, condition de toutes les vertus, seul lien vraiment absolu au-delà de toutes les affinités et les alliances particulières, l’amour finit par être le principe et le fondement de la vision médiévale du monde. Les textes médiévaux, quelles que soient leur provenance et leur destination, ne cessent d’affirmer cette primauté qui est laissée à l’amour comme principe organisateur de l’univers, autant du monde d’ici-bas que des rapports avec l’au-delà.

On n’a pas suffisamment insisté sur cet aspect qui est sans doute une des

caractéristiques de la pensée médiévale. A la recherche d’un principe centripète

universel capable, au moins d’une manière idéale, de réunir, de rassembler tous les

hommes, la religion, la morale et le droit n’ont trouvé que l’amour. Le Moyen Age

est probablement, par rapport aux autres moments de l’histoire, le temps de l’amour,

c’est-à-dire le temps où l’amour a joué, ne serait-ce que d’une manière théorique, le

rôle le plus important dans la constitution des idéaux et des représentations d’une

société. Le Christianisme en a fait non seulement le fondement de son dogme par

(25)

opposition à la Loi judaïque, mais aussi son principe social, par le biais de l’agapè, de la charité chrétienne. Pour les médiévaux, nourris d’augustinisme et de patristique, la société chrétienne idéale est, d’une part celle que le Christ aime et qui aime le Christ, et d’autre part celle dont les membres s’aiment les uns les autres d’un amour sans faille. La tradition exégétique chrétienne du Cantique des cantiques, extrêmement intense lors du renouveau culturel roman, avec des figures comme saint Bernard, s’est aussi chargée de donner à l’amour une telle primauté. L’intellection mystique des rapports entre le Christ et l’Eglise, l’ensemble des fidèles, se fait alors à travers la métaphore des Epoux spirituels, des amants mystiques. En outre, l’adaptation au christianisme de certains éléments de la mystique arabe, en particulier celle des Soufis, à partir du

XIII

e siècle, a définitivement fait de toute expérience mystique une expérience amoureuse. Dans la Péninsule Ibérique, cette adaptation a été favorisée par le triculturalisme qu’exprime tout particulièrement l’amantia de Raymond Lulle, autant dans son versant mystique, celui de l’Amic e amat, que dans le versant métaphysique, par exemple dans le Llibre de filosofia d’amor.

Parallèlement à cette primauté de l’amour dans la religion et la mystique, la morale, assujettie aux mêmes sources textuelles, a développé une conception des liens parentaux tout aussi fondée sur l’amour. Les textes moraux ont cherché à donner au principe contractuel de l’alliance conjugale — apparentée, dans les faits, à une simple transaction entre des "clans", dans le but d’un accroissement de pouvoir, comme l’a montré Georges Duby

1

— une dimension symbolique et religieuse dont le fondement se trouve dans l’idée chrétienne de l’amour. A la suite des écrits de saint Paul et des Pères, on a voulu faire du mariage chrétien un mariage d’amour, une espèce de micro-équivalent social de la grande union mystique avec le Christ.

L’amour a donc servi d’opérateur d’une entière analogie entre le religieux et le social. C’est une même conception de l’amour qui a permis d’associer intimement le plan métaphysique, voire mystique, et le plan strictement social. Bien entendu, cette association s’étend aux rapports entre les parents et leurs fils. L’idée d’un Dieu

"père" aimant ses fils a été projetée sur l’amour paternel dans la cellule parentale.

Sur le plan politique, la diffusion des doctrines hiérocratiques sur la théocratie royale, à partir de la consolidation idéologique de l’Empire carolingien

2

, a permis d’appréhender la relation politique selon les modèles de la relation religieuse. En tant que bras séculier, le monarque théocratique est l’un des représentants sur terre du

1 Cf. G. DUBY, Mâle Moyen Age. De l’amour et autres essais, Paris : Flammarion, coll. "Champs", 1988; et Le chevalier, la femme et le prêtre. Paris : Hachette, coll. "Pluriel", 1981.

2 Cf. Walter ULLMANN, Historia del pensamiento político en la Edad Media, Barcelone : Ariel, 1983.

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