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1.Le contexte historique

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1. Le contexte historique

1

Après son arrivée sur la scène européenne (1878), la principauté bulgare passe à plusieurs reprises, et très rapidement, de l’espoir à l’amertume d’une déception. Les deux factions qui prennent la forme de partis, conservateur russophile et libéral austro-germanophile, se disputent le pouvoir. A travers ces luttes, le kaiser et le tsar rivalisent pour la suprématie.

Les premières années sont mouvementées alors que la Roumélie orientale, quoique béné- ficiant d’une large autonomie assurée par les Puissances, demeure sous suzeraineté otto- mane. Brouillé avec tous, le souverain bulgare, Alexandre de Battenberg, cherche à redo- rer son blason à s’appuyant sur la nouvelle lubie des libéraux : l’union de cette terre. Les Habsbourg pas davantage. Cependant, les Russes soutiennent Alexandre. Parcourus de grandes tensions, les Balkans connaissent un équilibre précaire. Pour finir, la Bulgarie obtient gain de cause auprès des Puissances (1886) : elle conserve ces mêmes frontières jusqu’en 1912. Mais l’agrandissement du nouvel Etat s’accompagne également de l’évincement d’Alexandre de Battenberg

2

.

Stéphane Stambolov, russophobe déclaré, joue les premiers rôles dans l’élection de Fer- dinand de Saxe-Cobourg au trône bulgare. Si elle apporte immédiatement des capitaux pour le développement de ce pays encore très agraire, l’orientation austro-germanophile coûtera cher dans le conflit mondial à venir. Sous son règne, marqué par un gouverne- ment toujours plus autoritaire et corrompu, le pays connaît des transformations considé- rables : l’essor du socialisme, la tentative de rapprochement avec la Russie (à partir de 1893), l’agitation en Macédoine et en Thrace

3

à la même époque, l’unification et la nor- malisation linguistique

4

, la proclamation formelle d’une indépendance déjà acquise de fait (1908), la réforme agraire

5

et l’agrandissement limité à l’issue des guerres balkani- ques

6

.

1 Pour l’illustration cartographique, la carte 8 (p. 468) des annexes s’avère la plus intéressante.

2 CASTELLAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, La Bulgarie, PUF, Paris, 1976, pp. 34-39 ; CASTEL- LAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 322-325.

3 A partir de 1893, l’ORIM, Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine, commence ses actions.

L’Empire ottoman doit faire face à un nouveau front. CASTELLAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, op.

cit., p. 41. MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., c2003, p. 170 ; CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 325-326.

4 En matière orthographique, grammaticale et phonétique. Au même titre que l’armée et le service militaire, ce mouvement contribue, à travers la diffusion d’une langue bulgare standardisée, au développement de l’identité nationale. TODOROVA, Maria, "The Course and the Discourse of Bulgurian Natioanlism" in SUGAR, Peter F., Eastern European nationalism in the twentieth century, American UP, Lanham- Washington-Londres, 1995, p. 77.

5 Ainsi, la question sociale se pose avec moins d’acuité que dans les autres pays étudiés, connaissant des répartitions plus inégalitaires des terres. Cependant, la poussée démographique annihile progressivement une partie conséquente de ses effets. CASTELLAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, op. cit., pp. 42-43.

6 CASTELLAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, op. cit., pp. 39-48. La Bulgarie obtient entre les deux conflits la possession de la Macédoine et de la Thrace (1912-1913). Elle les perd avec la furtive paix balka- nique. V. MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., p. 170.

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Rendus amers et frustrés par l’issue de la seconde guerre balkanique, les Bulgares se tournent vers les Allemands, malgré l’opposition des sociaux-démocrates et des agrariens à la guerre. Toutefois, en 1915, saluant le rôle du roi dans la réalisation de l’union natio- nale, l’union sacrée réunit l’essentiel du spectre politique bulgare à la veille de l’entrée en guerre. Le roi de Bulgarie continue à poursuivre son rêve insensé : coiffer la couronne de basileus d’un Empire byzantin restauré. Or, les Alliés promettent Constantinople aux Russes. Les tentatives françaises et anglaises de rallier Ferdinand sont ruinées. Les pro- messes des Centraux, à savoir la Grande Bulgarie de San Stefano, décident Sofia à lutter aux côtés des Centraux, pour laver l’affront de 1913. Non seulement certaines promesses ne sont que partiellement et tardivement tenues : la Bulgarie ne peut qu’administrer et non annexer la Macédoine, elle n’obtient la Dobroudja méridionale qu’à quelques semai- nes de la défaite finale ; mais d’autres ne sont jamais réalisées

7

. Le roi se fait rapidement détester pour sa campagne de Serbie : de Georges V d’Angleterre à Albert Ier de Belgi- que, tous ses parents Saxe-Cobourg-Gotha expriment la réprobation à l’égard de sa poli- tique, déjà à l’époque où il est encore victorieux. Il se compromet définitivement en atta- quant, sans déclaration préalable, la Roumanie, dont la reine est un autre membre de la famille

8

. Guy Gauthier résume très bien la situation :

"Très bizarrement, tout se passait donc à cette époque comme si le roi de Bulgarie voulait rompre les ponts avec ses parents pour se compromettre avec un empereur allemand qu’il n’aimait pas et avec un empereur d’Autriche qui avait assez peu de considération pour lui."9

Comprenant que la défaite s’approche inéluctablement, le souverain charge Alexandre Malinov, réputé entendophile, de diriger un cabinet réunissant radicaux et démocrates.

Fin septembre 1918, affolé, ce dernier demande l’armistice. Le 29, il est signé. Le 3 octo- bre, compromis, le roi abdique en faveur de son fils, Boris III. Les épreuves, autant socia- les qu’économiques, s’accumulent pour le peuple bulgare

10

.

7 Le territoire concerné correspond à celui prévu par le traité de San Stefano, c’est-à-dire celui qui avait donné tant d’espérances en 1878. Conclu entre les Empires ottoman et russe, il prévoyait la création d’une grande principauté bulgare autonome, du Lac d’Ohrid à la Mer Noire, et de l’Egée au Danube. L’opposition des grandes puissances et des autres Etats balkaniques à la création de ce géant péninsulaire aboutit à la réduction de deux tiers du projet initial au Congrès de Berlin, qui eut lieu la même année. En dépit du ca- ractère furtif de la perspective d’obtenir un territoire aussi vaste, San Stefano demeure à travers toute la période étudiée la référence et l’idéal à atteindre. MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., p. 170 et TODOROVA, Maria, op. cit., pp. 76-77.

8 CASTELLAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, op. cit., pp. 48-52. MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., p. 170 ; GAUTHIER, Guy, Les Aigles et les Lions. Histoire des monarchies balkaniques de 1817 à 1974, France-Empire, Paris, 1996, pp. 237-241 ; CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), p. 395.

9 GAUTHIER, Guy, op. cit., p. 239.

10 Cf. note 7, BECKER, Jean-Jacques, op. cit., p. 8.

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Assez rapidement, les agrariens s’imposeront, éliminant leurs alliés d’un temps, les com- munistes. Les autres partis sont rayés de la carte politique par leur compromission dans le conflit. Ainsi, dans un premier temps, la gauche modérée avait endossé le rôle ingrat d’accepter la paix alors même que les 250 000 émigrés venaient compléter les rangs déjà fournis des irrédentistes et revanchistes de tous poils. Le 27 novembre 1919, le traité de Neuilly avait imposé à Sofia des clauses dures, notamment en matière territoriale : la Ma- cédoine ne sera ni bulgare, ni indépendante sous contrôle allié, mais serbe et grecque ; le territoire égéen est définitivement perdu au profit d’Athènes qui reçoit la Thrace bulgare.

Tout au plus les Puissances octroient-elles un accès économique à la mer, sans le définir ni l’assurer par des décisions concrètes. De surcroît, Sofia doit céder aussi des zones en- tières à la tout nouvelle Yougoslavie et la Dobroudja méridionale à la Roumanie. Au to- tal, le pays perd un sixième de sa population. Révoltés devant cette violation du principe des nationalités, les experts américains protestent vainement face à un David Lloyd George décidé à favoriser Eleftherios Vénizélos en qui il place sa confiance. Cette situa- tion amplifie la violence endémique dont la société bulgare souffre. Paradoxalement, le premier ministre et leader agrarien, Alexandre Stambolijski, qui réprime sans pitié ses opposants à l’intérieur, se pose à l’extérieur comme un pacifiste forcené, à tel point que la Bulgarie, première parmi les vaincus, entre à la SDN en 1920. Légaliste et patriote, pragmatique avant tout, il ne participe ni n’élabore aucune initiative belliqueuse tout en demandant un traitement et des frontières plus favorables pour son pays. Ainsi, il conti- nue à revendiquer un accès à l’Egée, ce qui l’empêche de conclure un accord avec les Grecs qui lui proposent seulement l’octroi d’une zone franche. Sa politique de rappro- chement avec les Yougoslaves aboutissant aux accords de Niš (avril 1923) suscitent l’hostilité de l’ORIM et de la Ligue des Officiers, qui réunit militaires, journalistes, avo- cats et universitaires, d’orientation réactionnaire et nationaliste, dirigés par l’économiste Alexandre Tsankov. Dépités par le triomphe électoral agrariens (plus de 85% des sièges) face aux communistes et à leur formation, l’alliance démocratique, ils se résolvent à un coup de force. L’Eglise, les hommes d’affaires, l’armée et les intellectuels se sentent libé- rés par le nouveau régime, qui poursuit une terreur blanche. Mais, avec une ORIM plus forte que jamais, avec laquelle il conserve des liens, le régime autoritaire et conserva- teur

11

d’Alexandre Tsankov suscite plus d’une suspicion parmi ses voisins

12

.

11 En effet, en dépit de l’interdiction du parti communiste ainsi que des nombreuses restrictions aux libertés individuelles et aux droits politiques, il faut noter que des élections périodiques et multipartites sont main- tenues. Il faut donc se montrer mesuré lorsqu’on caractérise ce nouveau régime, ni totalitaire ni démocrati- que. CASTELLAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, op. cit., pp. 58-59.

12 Avec un cinquième de l’électorat, il s’agit du parti communiste le plus puissant des Balkans. CASTEL- LAN, Georges, et TODOROV, Nikolaj, op. cit., p. 53-60. MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., p. 170.

CRAMPTON, R.J., A Concise History of Bulgaria, Cambridge UP, Cambridge – New York, 1997, pp. 148- 159 ; GAUTHIER, Guy, op. cit., pp. 241-243 ; BECKER, Jean-Jacques, op. cit., p. 69 ; CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 403, 405-406, 416 et 426-428.

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2. La perception du tempérament national et l’usage du champ séman- tique de la nation

2.1. Les légations 2.1.1. Sofia

13

Les Bulgares possédaient certes un Etat depuis le dernier quart du XIXe siècle. Mais les vicissitudes de l’histoire balkanique – en ce qui nous concerne, les guerres balkaniques et la guerre mondiale – amènent à reconsidérer la nation bulgare dans son ensemble au sor- tir de la première guerre mondiale. Les données du problème national sont donc reposées en d’autres termes. Cela explique l’intérêt plus prononcé aux cours des premiers mois.

Légation de Sofia (1919-1923)*

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement référence au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) :

approche chronologique

Année A B

1919 16 8 (50%)

1920 30 12 (40%)

1921 35 10 (29%)

1922 36 7 (19%)

1923 45 10 (22%)

* les années 1918 et 1924 ne sont pas reprises en raison de leur importance secondaire dans l’étude qui commence avec l’armistice et qui prend fin avec la démission d’Henri Jaspar

L’examen de la même question sous l’angle du profil des diplomates n’apporte aucun élément probant.

Légation de Sofia (armistice, fin 1918 – démission d’Henri Jaspar, courant 1924) Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement

référence au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) : ventilation par diplomate

Noms des diplomates A B

André Motte 38 18 (48%)

Fernand Van der Heyde 42 10 (24%)

Van Streel 9 3 (33%)

Charles Maskens 86 22 (26%)

Louis d'Ursel 4 0 (0%)

13 Sauf contre-indication, les rapports mentionnés dans ce point du chapitre sont extraits des dossiers chro- nologiques suivants : Arch. Min. Aff. Etr. (B), Corr. pol. légations. Bulgarie (1915-1921). Corr. pol. léga- tions. Bulgarie 1922-1926. 1922. 1923. 1924.

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Sur le plan qualitatif, l’examen des dossiers de la légation de Belgique à Sofia offre plus de similitudes avec le cas autrichien qu’avec le hongrois. En effet, le ton est moins sé- vère. André Motte se forge une idée plutôt favorable des Bulgares, de toute manière pas plus mauvaise que celle de ses voisins. Il salue ainsi le patriotisme comme élément sou- dant le gouvernement, ce qui amène Alexandre Stambolijski à renoncer à ses plans de déstabilisation. Mais il rassure tout aussi vite directement sur les dispositions du peuple et son caractère profondément raisonnable et pacifique, malgré les mauvais conseils venus de l’étranger :

"Rentré dans ses foyers, loin de s’abandonner au ferment bolcheviste que s’efforcent de répandre dans le pays, peut-être avec la complicité des Serbes et des Grecs, quelques dé- magogues, le paysan bulgare chez qui la raison et le bon sens l’ont emporté sur l’esprit d’ouverture n’a d’autre idée que de remettre sur pied dans la paix et le calme ses entrepri- ses agricoles négligées depuis plusieurs années."14

Dans un autre rapport, il évoque un peuple persévérant, tenace, ordonné et travailleur.

Tout au plus lui reproche-t-il sa violence, en s’empressant d’ajouter qu’il s’agit du trait commun aux peuples de la région. On retrouve d’ailleurs tous les éléments développés dans la missive présentée ci-dessus : la critique du leader agrarien, assimilé à un commu- nisant, est répétée dans des termes on ne peut plus clairs. Selon lui, le patriotisme n’est d’ailleurs pas compatible avec l’extrémisme

15

. Dans son ‘panégyrique’ – pourrait-on dire avec une certaine ironie –, il est accusé de suivre des associés peu recommandables, au parmi lesquels figurent évidemment les Juifs, dénoncés une fois de plus comme un élé- ment antinational. Les Serbes et Grecs sont également égratignés au passage. Ils vise- raient à établir l’anarchie par un plan jugé mégalomane :

"Stamboliski, politicien ambitieux et sans scrupules, maintes fois parjure à sa parole, qui dénué de tout sentiment patriotique n’obéit qu’à des mobiles purement personnels. Il est en fait le jouet du maître de l’intrigue… Ghénadiew... ancien leader Stambouloviste qui poursuit inlassablement avec une habilité consommée puisée dans l’absence de toute mo- rale et une souplesse innée, ses manœuvres pour s’arroger la dictature."16

"Les velléités des partis extrêmes sont d’autre part stimulées, et facilitées par les efforts de pénétration auxquels se livrent les bolchevistes russes par l’entremise d’Israélites, que par les agissements inqualifiables des Serbes et des Grecs dont la complicité dans les me- nées révolutionnaires en Bulgarie, complicité qui se manifeste aussi bien verbalement que… pécuniairement, est nettement établie."17

14 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 25 janvier 1919, pp. 2-3. Il confirme qu’il s’agirait d’un peuple complètement réfractaire aux idées communistes dans son rapport du 2 août de la même année.

15 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 2 août 1919, p. 7.

16 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 22 avril 1919, p. 4.

17Ibid., p. 5.

(6)

La défense du petit royaume slave des Balkans se poursuit un mois plus tard, fin mai 1919, à l’occasion de la fête nationale. Il présente un gouvernement en communion inté- grale avec son peuple, même au-delà des frontières :

"Le Gouvernement et le peuple bulgares ont tenu à rehausser cette année, l’éclat de cette solennité qui prend ici le caractère d’une manifestation de l’unité morale bulgare.

Une cérémonie religieuse célébrée en plein air a été suivie d’une défilé imposant de toutes les écoles, universités, associations culturelles et de bienfaisance de Macédoine, de Do- broudja et de Thrace."18

A l’évocation de ce qu’il qualifie d’incident – des socialistes tabassés pour avoir crié ‘A bas le roi’ –, il soupçonne immédiatement les Grecs qu’il accuse du coup

19

. Il déplore ensuite les conséquences possibles de la médisance des voisins de la Bulgarie, potentiel- lement productive :

"[Il] servira de prétexte à la presse des pays voisins pour renouveler contre la Bulgarie, qu’elle présente comme livrée aux troubles, émeutes, bolchévisme, révolutions, des accu- sations aussi calomnieuses que fantaisistes [qui] (…) n’en pourrai[en]t pas moins influen- cer l’opinion publique à l’étranger et provoquer des décisions dangereuses et regretta- bles."20

Toujours dans le même rapport, il affirme tout le contraire : comme les représentants al- liés le supposeraient, l’ordre et la dignité du peuple bulgare devraient se maintenir. Le ton ne faiblit pas quand il s’agit de prendre parti sur l’attribution de territoires contestés. Le diplomate recourt à des raisons juridiques : le droit naturel et positif à travers un principe générique consacré dans les Quatorze Points censés fonder une paix juste et durable.

Après avoir versé dans la moralité – les Grecs et les Serbes seraient peu dignes de foi après leurs trahisons, leurs mensonges et leurs mauvaises actions –, il affirme ainsi que :

"Les Bulgares ne cherchent pas actuellement à se disculper de leurs torts, mais confiants dans les principes qui les ont fait renoncer à la lutte, ils réclament en demandant un plé- biscite pour les régions dont leurs ennemis s’efforcent de les amputer, un traitement qui ne soit pas plus sévère que celui imposé à l’Allemagne elle-même."21

Il ajoute de suite qu’en plus de causer une vive émotion, l’éventualité de l’attribution de la Thrace bulgare à la Grèce a choqué car elle bénéficierait à un pays dont la conduite au cours de la guerre n’a été que duplicité, mensonges et trahisons

22

. Il donne l’image du Bulgare, certes vaincu, mais fiable et dans son bon droit, victimes d’odieux traîtres, ses voisins sans vergogne, qui se sont placés dans le bon camp pour défendre une cause qui

18 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 25 mai 1919, p. 1.

19Ibid., pp. 1-2.

20Ibid., pp. 2-3.

21 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 12 juillet 1919, p. 7.

22Ibid., p. 7.

(7)

ne l’est point. Il ne doit pas éprouver la plus grande joie quand les Alliés remettent des conditions de paix qui, d’après lui, bafoueraient les thèses wilsoniennes. Il ajoute que négliger l’espoir suscité par ces dernières, c’est créer un boulevard pour la revanche al- lemande

23

. Quoique conscient de l’hypothèque très lourde qui pèse sur l’avenir du pays, il ne perd pas complètement courage puisqu’il appelle le gouvernement à travailler avec plus d’ardeur à la défense de la cause nationale eu égard à la situation internationale du pays après le Traité de Paix

24

. Déçu, mais pas abattu, il se pose encore et toujours en avocat de la cause bulgare : il rejette l’attribution de la Macédoine aux Grecs au nom de l’ethnicité et de la culture. Il définit donc implicitement la nationalité comme une combi- naison dans laquelle au moins ces deux éléments interviennent. Il laisse aussi supposer que la nation doit fonder l’attribution d’un territoire. Il s’agit donc de la légitimité politi- que suprême.

Quant à Fernand Van der Heyde, il professe de tout autres opinions à propos du peuple bulgare et de ses initiatives. La rupture est donc plus complète et immédiate dans le dis- cours de la légation. Où son prédécesseur ne voyait presque que des qualités, il ne voit que des sauvages dont seul un étranger a pu corriger quelque peu les mauvaises inclinai- sons. Il dresse le portrait d’une nation fort immature : la liberté n’est pas à mettre dans les mains de populations qui n’y sont pas préparées. Deux citations d’un de ses tout premiers rapports éclairent sa pensée à travers l’historique qu’il fait du pays :

"[Alexandre] Battenberg [l’ancien monarque, renversé] vaincu par une sédition venait de quitter, désespérant d’éduquer ses sujets encore profondément marqués par la mentalité orientale et fort mal préparés du reste à jouir des privilèges d’une charte constitution- nelle."25

Avant d’ajouter :

"Ayant ceint la couronne à une époque où le parlementarisme, instrument dangereux entre les mains d’un peuple inexpérimenté, avait faussé son esprit et le conduisait à l’anarchie, il [le tsar Ferdinand] était parvenu à l’asservir à sa loi et lui laissant l’illusion de ses droits constitutionnels.

Il s’était octroyé un pouvoir presqu’absolu.

Il avait compris que l’avenir de la nation et de sa sécurité personnelle résidaient dans la discipline militaire."26

Mais le seul fait d’avoir servi la Bulgarie semble un tort puisqu’il déclare encore :

"Quelles luttes n’a-t-il pas soutenues pour arriver à ce résultat jusqu’au jour où il obligea ce même peuple, ces mêmes soldats à assister, à coopérer à la civilisation dont il se van- tait de leur enseigner les principes."27

23 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 30 septembre 1919, pp. 2-3.

24 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 25 février 1920, p. 7.

25 Rapport de van der Heyde à Paul Hymans, Sofia, 10 août 1920, p. 2.

26Ibid., p. 12.

27Ibid., pp. 12-13.

(8)

En gros, il soutient que même une personne endurante peut difficilement extirper ce peu- ple de la barbarie. Dans le meilleur des cas, la Bulgarie est accusée de faire preuve de maladresse

28

.

Critiquant vivement le pays dans lequel il travaille, le diplomate belge n’en est pas pour autant porté à estimer ses adversaires ou l’Entente. Il déclare qu’en bafouant la libre dis- position des peuples au profit de ses petits alliés, cette dernière favorise les Bolcheviks.

Ceci constitue évidemment, tout sauf un compliment. Quant aux voisins, ils ne sont pas forcément grandement appréciés : les Serbes n’opprimeraient pas que les Macédoniens.

La charge devient particulièrement sévère quand il affirme que ne pas avoir compris les aspirations de ces peuples constitue une impardonnable négligence

29

.

Il doute en effet qu’Alexandre Stambolijski, la figure de proue des agrariens, soit patriote et qu’il se soit résolument opposé à la guerre. Pour lui, il serait mu d’abord par son intérêt personnel et privilégierait l’Internationale Verte – agrarienne – au patriotisme. On voit poindre plus qu’un soupçon de défiance

30

.

De passage à la légation à l’été 1921, Van Streel adopte un ton plus nuancé. Evoquant des associations défendant l’identité bulgare et les droits de Macédoniens en Yougoslavie :

"Quoiqu’il en soit, et le mouvement macédonien ne trouverait-il même pas de sérieux ap- pui dans le pays, le danger de ces associations réside en ce que les pays profitent de ces incidents pour accuser la Bulgarie de desseins de revanche, et de ne pas se conformer au Traité de Neuilly."31

Le premier rôle du côté des ‘méchants’ revient aux voisins, ex æquo. Confirmé un peu plus tard dans son intuition par les propos de Boris III lui-même

32

, Charles Maskens dé- plore plus généralement le tempérament de tous les peuples balkaniques :

"Les peuples des Balkans cèdent si aisément à la tentation de s’agrandir aux dépens de leurs voisins, lorsque ceux-ci sont en difficultés, et renient si facilement leurs promesses et leurs alliances que toute situation nouvelle se développant subitement peu[t] dégé- nér[er]."33

Dans son rapport du 30 mars 1923, il consacre quelques lignes qui corroborent ses convictions. La Grèce sort fort égratignée :

28 Rapport d’André Motte à Henri Jaspar, Sofia, 21 juin 1921.

29 Rapport d’André Motte à Henri Jaspar, Sofia, 8 décembre 1920.

30 Rapport d’André Motte à Henri Jaspar, Sofia, 18 février 1921.

31 Rapport de Van Streel à Henri Jaspar, Sofia, 9 juillet 1921, p. 2.

32 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 21 décembre 1922.

33 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 10 septembre 1922, p. 1.

(9)

"Dans ce but on lâcherait sur les villages bulgares et turcs la soldatesque avec mission de piller, d’incendier et de s’emparer des biens des paysans sans défense dont un grand nom- bre ont été forcés d’évacuer leurs villages et ont été déportés dans les îles de la Mer Egée.

Les bandes d’irréguliers turcs et bulgares, formées sur le territoire du Royaume de Bulga- rie, font des incursions en Thrace Occidentale derrière le front hellénique où elles s’efforcent de faire sauter des trains de ravitaillement et de commettre d’autres méfaits.

Ces bandes trouvent un refuge dans les villages bulgares et turcs de la Thrace. Dans ces conditions les Autorités militaires helléniques procèdent à la destruction de ces villages, véritables repaires d’irréguliers, et la population d’une série de ces agglomérations a dû être déportée.

Les Grecs continuent à accuser les Autorités bulgares du Royaume de tolérer la concen- tration des bandes dans le but d’entretenir l’agitation dans la population de la Thrace Oc- cidentale afin qu’un mouvement révolutionnaire s’y dessine et que la question de la sou- veraineté de ce territoire revienne à l’ordre du jour des Conférences Internationales avant que l’occupation hellénique en changeant peu à peu le caractère du pays enlève à la Bul- garie tout argument ethnographique pour étayer ses prétentions sur le district qui sépare sa frontière de la mer Egée."34

En quelques mots, le gouvernement hellénique est accusé d’opérer un nettoyage ethnique.

Au contraire, en dépit des suspicions qui pèsent sur le nouveau cabinet bulgare, il loue la discipline militaire, qui serait un trait constitutif du tempérament national bulgare

35

. Mais cette note positive détonne dans l’ensemble : [c]et attentat [l’assassinat de Nikola Ghe- nadiev] montre la sauvagerie des mœurs politiques de ce pays qui subsiste malheureuse- ment sous tous les régimes

36.

Ce serait même une ‘tradition’ bulgare. De la sévère agres- sion d’un représentant serbe à Sofia, il déclare ainsi :

"Le Gouvernement yougoslave était justifié à réclamer une réparation d’autant plus que l’incapacité notoire de la police bulgare assure l’impunité à ceux qui seraient tentés de re- commencer de semblables méfaits. Dans ce pays si les auteurs de crimes ne sont jamais appréhendés soit que la police craigne des représailles personnelles soit qu’habituée aux mœurs des régimes politiques qui se succèdent elle ait toujours à redouter que le dessein ne soit pas armé par quelque personnage en vue tenant de près aux sphère[s] gouverne- mentales."37

Mais, apprenant que l’incident, aussi grave qu’il fût, n’était qu’une banale histoire d’amour, il se ravise, évoque les blessures infligées au peuple bulgare et la tempérance de ses autorités :

"Réduit à ces proportions l’incident prend les allures d’un fait divers et doit s’étonner que le Gouvernement yougoslave, sans attendre les résultats d’une enquête approfondie, ait exigé des réparations dont le caractère a profondément blessé le peuple bulgare.

Le Gouvernement de Sofia s’efforce d’éviter que la presse n’ébruite cette nouvelle ver- sion des événements, car il veut empêcher à tout prix d’envenimer les relations avec la Yougoslavie au moment où les accords qui viennent d’être signés laissent espérer qu’un jalon a été posé dans la voie qui peut mener à une amélioration des rapports politiques en- tre les deux pays."38

34 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 30 mars 1923, p. 2-4. Ces procédés sont évoqués dans certains des rapports qu’il a rédigés ultérieurement, notamment le 10 avril et le 30 mai de la même année.

35 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 11 juin 1923.

36 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 1er novembre 1923.

37 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 20 novembre 1923, p. 2.

38 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 20 novembre 1923, p. 2.

(10)

Dans sa mise en accusation des Serbes, il semble aussi rejoindre ses prédécesseurs. Il se permet même de prodiguer des conseils implicitement : les concessions faites dans le cadre de l’accord avec la Yougoslavie par la France ne semblent qu’augmenter les exi- gences du parti militariste et de la presse nationaliste de Belgrade. Il s’agit d’une invita- tion, certes implicite, mais toutefois extrêmement claire, à reconsidérer ses relations avec le grand Etat slave des Balkans

39

.

En conclusion, on retrouve un portrait assez détaillé du tempérament et des droits des Bulgares chez trois diplomates. André Motte, le premier et le seul, manifeste une ardente sympathie à l’égard de leur cause et présente des Grecs malhonnêtes et odieux. Quant au dernier, Charles Maskens, il se déchaîne davantage sur les Serbes. Entre les deux, Fer- nand Van der Heyde témoigne d’un pessimisme général sur les conséquences funestes du tempérament balkanique. Aucune nation n’échappe à son violent réquisitoire de leur comportement et de leur mentalité. Si le premier aborde la question également sous l’angle du droit, les deux autres se focalisent presque exclusivement sur la question du caractère national. Il s’agit d’un deuxième clivage majeur entre diplomates. Mais il serait bien hasardeux de tirer quelque conclusion, prématurée, sur un échantillon aussi faible.

Cette considération est également applicable aux questions du fédéralisme et de l’autono- mie.

*

* *

Il est certain que, plus que tout autre, la perception de l’action de l’étranger dans la ques- tion bulgare occupe les diplomates belges en poste à Sofia. L’explication est relativement simple. Le plus souvent, l’évocation des trois précédents ramène invariablement à en en- visager les tenants ou et les aboutissants en matière de relations extérieures. Les niveaux d’intérêt atteignent de tels sommets qu’il serait fort audacieux de se risquer à des com- mentaires supplémentaires.

Légation de Sofia (armistice, fin 1918 – démission d’Henri Jaspar, courant 1924) Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement

référence aux relations internationales (B) : ventilation par diplomate

Année A B

André Motte 38 37 (97%)

Fernand Van der Heyde 42 39 (93%)

Van Streel 9 9 (100%)

Charles Maskens 86 82 (95%)

Louis d'Ursel 4 4 (100%)

39 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 1er décembre 1923.

(11)

Légation de Sofia (1919-1923)*

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement réfé- rence aux relations internationales (B) : approche chronologique

Année A B

1919 16 16 (100%)

1920 30 29 (97%)

1921 35 32 (91%)

1922 36 34 (94%)

1923 45 44 (98%)

* les années 1918 et 1924 ne sont pas reprises en raison de leur importance secondaire dans l’étude qui commence avec l’armistice et qui prend fin avec la démission d’Henri Jaspar

André Motte persiste dans sa défense obstinée de la Bulgarie : consciente du péril qu’elle susciterait en s’opposant aux Alliés, elle ne serait pas prête à céder aux sirènes italien- nes

40

. Il dresse un portrait élogieux de son premier ministre, Théodore Theodorov, qui maintient une image digne et calme du pays face aux insanités inventées et colportées par la presse haineuse des pays limitrophes

41

.

Précédemment établie, la mauvaise presse dont les Roumains jouissent, mais surtout les Grecs et les Serbes, se confirme. Ils sont systématiquement présentés sous un mauvais jour, en train de travailler à la ruine de la Bulgarie, en cherchant à intervenir sous le moindre prétexte

42

. De même, la politique des Alliés est fustigée pour son injustice et son irréalisme. Les points précédents avaient également permis d’établir sa déception et sa répulsion à l’égard de plus d’une clause du traité de paix.

Lorsqu’il est ratifié, il s’oppose catégoriquement à l’application intégrale des dispositions militaires. Il déclare que cela a permis à la Bulgarie d’éviter momentanément le risque de se voir livré[e] à l’anarchie contagieuse de[s] pays voisins

43

. Mais le diplomate voit déjà poindre à long terme une correction de l’injustice par l’alliance que les actes inhumains des Grecs suscitent entre la Yougoslavie et sa petite sœur slave des Balkans

44

. Le ton devient très vite plus résolu. Avant de rappeler les intentions pacifiques des Bulgares, il affirme ainsi que :

"La fécondité bien connue de leur imagination [des Grecs], multiplie les calomnies sensa- tionnelles pour étouffer la vérité et arriver à ruiner dans l’opinion publique mondiale, un peuple dont ils savent parfaitement que la robustesse et la puissance de travail auront cer- tainement raison un jour de leurs intrigues."45

40 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 20 janvier 1919.

41 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 22 avril 1919, p. 2. Cette vision est corroborée un peu plus d’un mois plus tard, dans ses rapports du 25 mai et du 12 juillet 1919.

42 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 31 décembre 1918 et 20 janvier 1919.

43 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 3 mars 1920, p. 3.

44 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 11 juin 1920, p. 3.

45 Rapport d’André Motte à Paul Hymans, Sofia, 17 juillet 1920, p. 2.

(12)

Quant à Fernand Van der Heyde, il décrit autant les Serbes que les Alliés en termes peu élogieux : les premiers violent une décision de la Conférence des Ambassadeurs au détri- ment des Bulgares et les seconds se contentent de protestations, sans rien entreprendre

46

. Un peu plus tard, il dépeint les premiers comme des vrais monstres. Après avoir rappelé le préjudice porté par eux à l’industrie minière belge, il dénonce leur intransigeance extraordinaire et leur extrême brutalité avant de préconiser l’attitude à suivre :

"…la Conférence des Ambassadeurs devra forcer la main au Gouvernement de Belgrade si elle veut éviter qu’il se propage dans cette région un état permanent de troubles par la formation nouveaux ‘Comitadjies’ qui jetteraient partout la terreur et viendraient compli- quer encore le règlement de la situation inquiétante qui s’est révélée en Croatie à la suite des déclarations de RATICH et des partisans d’un régime séparatiste républicain ou so- viétiste."47

Les quelques derniers mots traduisent la menace qu’un régime oppresseur fait courir éga- lement à la Yougoslavie : le républicanisme et le bolchevisme.

Souvent, aussi, il se déchaîne contre la Bulgarie. Dans ses rapports favorables, il adopte un ton neutre. Mais, comme son prédécesseur, il invite les Alliés à réviser les clauses mi- litaires

48

, accusées d’engendrer des risques gravissimes pour l’ordre. Par contre, il dénon- ce l’indulgence des entendistes à l’égard de la Bulgarie. Comme dans le premier volet de l’analyse qualitative, il se retrouve ainsi, une fois encore, aux antipodes d’André Motte.

Quand ce diplomate perçoit une amélioration passagère, il ne l’attribue pas à Sofia et sai- sit l’occasion pour attaquer l’Allemagne et l’Italie. Il déclare que l’assagissement du gou- vernement doit être attribué à l’arrivée de la Commission des Réparations. Son soutien au cabinet en place s’avère plus que résigné : la politique d’une coalition serait beaucoup moins prévisible et floue, alors que le Reich cherche à récupérer son influence perdue.

Quant à l’Italie, elle est accusée d’excuser les méfaits de cette dernière pour combattre l’influence française

49

.

Van Streel partage pour l’essentiel ses suspicions : liens avec les Kemalistes avérés ou presque, peut-être avec les communistes

50

. Quelques semaines plus tard, il ne laisse plus planer aucune ambiguïté : les contacts avec le révolutionnaire turc reposent sur des faits réels. Les dénégations d’Alexandre Stambolijski ne riment à rien

51

. Mais, comme Fer- nand Van der Heyde, il n’est pas enthousiaste face à la politique des voisins. Probable- ment soutenue par le Royaume-Uni et appuyée par les exigences répétées de ses acolytes

46 Rapport de Fernand Van der Heyde à Léon Delacroix, Sofia, 28 juin 1921.

47 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 24 décembre 1920, pp. 3-4.

48 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 14 mai 1921.

49 Rapport confidentiel de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 28 juin 1921.

50 Rapport de Van Streel à Henri Jaspar, Sofia, 9 juillet 1921. L’idée est corroborée par la suite.

51 Rapport de Van Streel à Henri Jaspar, Sofia, 5 août 1921.

(13)

yougoslave et roumain, la Grèce est parvenue à imposer l’application des dispositions militaires du traité. Comme le général français Joseph Badi de Fortou, il estime que cette politique de recrutement des hommes ne désirant pas travailler, de la lie de la population compromettrait la sécurité intérieure

52

. Il se montre on ne peu plus explicite quand il af- firme que les ennemis de Bulgarie triomphent ; la propagande à laquelle ils se sont adonnés en prêtant au pays des idées militaristes et de revanche a porté ses fruits

53

. De retour à la légation, Fernand Van der Heyde approuve l’alarme du général français à propos du licenciement de l’armée bulgare et déclare qu’il faudrait peut-être tempérer les exigences en la matière

54

. Il sera évidemment déçu à l’annonce du rejet de la requête du Français pour adoucir les clauses militaires

55

. Au contraire, il doit temporairement être rassuré quand l’opinion de la Conférence se modère : elle autorise le maintien des forces de sécurité jusqu’à une solution finale. Par contre, la Serbie apparaît comme une véritable furie parmi des voisins très indisposés par la mesure transitoire : il déclare n’avoir cure du désagrément éprouvé par la Grande Entente à l’égard de ses menaces d’invasion au cas où la Bulgarie n’exécute pas intégralement et immédiatement ses obligations

56

. Il se ré- jouit de la tournure que les événements prennent assez rapidement. Sans laisser une lati- tude extrême, la Conférence autorise le gouvernement bulgare à réviser à la baisse la du- rée du service. La Commission Interalliée de Contrôle et la SDN pourront tout contrôler.

Le gouvernement devra prendre avis auprès du Français, mais la décision donne

"en partie satisfaction aux justes revendications du Gouvernement Bulgare dont les Léga- tions de Belgique et de France et aussi, moins formellement, la Légation d’Italie, avaient fait ressortir le bien fondé auprès de leurs Gouvernements respectifs et, auxquelles la Lé- gation britannique avait dans les derniers temps également accordé son appui."57

Il évoque ensuite l’irréalisme et la criminelle pensée d’Alexandre Stambolijski. Son pro- jet d’union yougoslave incluant la Bulgarie aurait ainsi peu de chance d’aboutir, car elle suppose le renversement du très populaire Boris III et la confiance des Serbes dans son projet de République Verte

58

. Outre son corollaire – le rapprochement d’avec les frères macédoniens –, le diplomate évoque les sentiments peu amicaux entre les deux peuples.

Enfin, la comparaison avec l’ennemi germanique cloue définitivement le cercueil des desseins du leader agrarien :

52 Rapport de Van Streel à Henri Jaspar, Sofia, 5 août 1921, p. 2.

53 Rapport de Van Streel à Henri Jaspar, Sofia, 25 août 1921, pp. 1-2.

54 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 3 septembre 1921.

55 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 19 et 22 septembre 1921.

56 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 22 septembre 1921.

57 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 26 septembre 1921, p. 3.

58 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 9 novembre 1921, pp. 3-4.

(14)

"La haine des serbes pour les bulgares égale désormais celle que les bulgares témoignè- rent de tous temps aux grecs. Les atrocités commises par leurs troupes pendant l’occupa- tion de NISCH ont dépassé de l’avis même du bulgare honnête ; tout ce que l’imagination conçoit et ils ne leur pardonneront pas davantage que nous ne pardonnons aux Allemands.

Mon collègue de Serbie me disait dernièrement : Nous n’avons rien à offrir aux bulgares, nous leur avons enlevé le plus que nous pouvions leur prendre, s’ils ne nous laissent pas en repos nous leur prendrons davantage."59

Le Royaume-Uni joue dans l’affaire du recrutement des militaires le rôle de la perfide Albion. Soutenant officiellement les démarches italiennes et françaises visant à remédier au problème, elle les saperait en coulisse. Circonstance aggravante, cette politique permet à de nouvelles recrues, désobéissantes, de terroriser les campagnes, de semer l’anarchie et de menacer le pays d’une invasion étrangère

60

. Toujours à propos du même sujet, Fer- nand Van der Heyde relaie les cris d’alarme de Boris III avant de formuler deux mises en garde. D’une part, quoiqu’Alexandre Stambolijski prétende pouvoir contrer les visées communistes avec ses légions paysannes, le roi serait alors prisonnier d’un leader agra- rien aux théories politiques non moins périlleuses. D’autre part, le danger concerne non seulement la Bulgarie, mais également l’ensemble des Balkans

61

.

Quant au tableau que Charles Maskens dépeint de la situation à son arrivée à la légation, il est tout simplement désespéré, n’entrevoyant aucune lueur d’espoir dans le comporte- ment présent et futur des Bulgares, de leurs voisins ou des Alliés. Après avoir envisagé que la démarche de Picot puisse entraîner une bolchevisation accrue du régime et son corollaire, l’intervention étrangère, surtout yougoslave, il déclare que :

"Les adversaires du Gouvernement en Bulgarie n’ignorent pas que la Commission Interal- liée des Réparations à Sophia est peu favorable à des aventures et des complots[62] et qu’elle entrevoit même dans un retour au pouvoir des anciens partis bulgares une recru- descence de difficultés pour l’accomplissement de sa tâche.

Aussi les attaques contre la Commission et les revendications qu’elle émet sont[-]elles particulièrement âpres dans la presse d’opposition. On critique également l’attitude de la presse étrangère, surtout de la presse française qui est pleine de condescendance pour le Gouvernement de Mr. STAMBOLIISKY. On sait que le Gouvernement Bulgare dépense des sommes importantes pour sa propagande à l’étranger ; cette circonstance peut expli- quer le fait que Mr. STAMBOLIISKY en quittant Sophia pour la Conférence a fait trans- férer à l’étranger plusieurs millions de leva destinés apparemment à l’entretien de la délé- gation bulgare à Gênes."63

Il présente un Alexandre Stambolijski passé maître dans l’art consommé du mensonge. Il met en évidence le contraste entre ses desseins et ses affirmations – il n’y aurait plus de menace extérieure pesant sur la Bulgarie – …

59 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 9 novembre 1921, pp. 3-4.

60 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 6 décembre 1921.

61 Rapport de Fernand Van der Heyde à Henri Jaspar, Sofia, 13 décembre 1921.

62 Il vise les rumeurs persistantes et fondées de préparation par l’état-major bulgare d’un coup d’Etat pour renverser le régime agrarien.

63 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 5 mai 1922, pp. 3-4.

(15)

"En se constituant ainsi une atmosphère favorable dans les cercles gouvernementaux des trois pays qui jouent un rôle prépondérant dans les Balkans et en exerçant à distance une action sur l’opinion publique de ces pays, Mr. STAMBOLIISKY cherche à créer une in- fluence utile aux revendications internationales de la Bulgarie, à fortifier le pouvoir poli- tique du parti agrarien, à tenir en échec les appétits de ses voisins balkaniques, à éviter surtout que la Yougoslavie puisse être tentée d’intervenir militairement à Sofia pour y ré- primer quelque mouvement révolutionnaire et enfin diminuer la pression qu’exerce sur le Gouvernement Bulgare la Commission Interalliée des Réparations."64

… et les résultats obtenus :

"Les prévenances dont la délégation bulgare aurait été l’objet à Gênes et le rapprochement avec la Russie semblent avoir aiguisé la jalousie ou éveillé les inquiétudes de ses voisins ; on remarque en effet depuis quelques jours une vive campagne de dénigrement du côté serbe et roumain."65

Et la suite du tableau n’engage pas à plus d’optimisme : les Britanniques agissent de concert avec une Italie qui soutient la Bulgarie pour s’en servir contre la Grèce et la You- goslavie. Cette dernière accuse Sofia d’entretenir les bandes révolutionnaires. Le diplo- mate belge retourne l’accusation : l’administration serbe favorise leur existence et les autorités bulgares ne seraient pas en mesure de les aider dans l’hypothèse où elles le sou- haiteraient. Il semble ne pas estimer plus crédibles les soupçons roumains de collabora- tion avec les Russes pour reprendre respectivement la Bessarabie et la Dobroudja. Mais, à l’occasion de l’évocation de la protestation commune des Serbes, des Roumains et des Grecs à propos des comitadjis, il en vient à accuser le gouvernement bulgare d’entretenir la haine et les visées des pays voisins :

"la politique du Gouvernement agrarien y est pour beaucoup, car elle manque de tact et d’habilité à leur égard. C’est ainsi que le langage presque insultant de Mr. Stamboliisky pour les institutions monarchiques et les Gouvernements bourgeois, les faveurs qu’il té- moigne aux partis agrariens roumain et croate qui sont dans l’opposition, son idéal d’une république des paysans slaves enfin son attitude vis-à-vis des Soviets de Russie ne sont pas faits pour lui valoir des sympathies à Bucarest, Belgrade et Athènes."66

Pour compliquer encore la situation, le secrétariat de la SDN refuse de suivre les voisins de la Bulgarie dans leur intransigeance. Mais il relativise les conséquences à court terme :

"Il ne semble pas cependant que les trois pays balkaniques envisagent pour le moment des mesures aussi radicales, mais ils examineraient les moyens d’établir un blocus économi- que de la Bulgarie si leurs réclamations [en matière d’inviolabilité des frontières] ne rece- vaient pas satisfaction."67

64 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 10 juin 1922, p. 2.

65Ibid., p. 3.

66 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 22 juin 1922, p. 3. De surcroît, Alexandre Stambo- lijski ne prendrait que très tardivement conscience de la vanité et de la maladresse de ses demandes. Rap- port de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 11 janvier 1923. Quant aux exagérations des voisins, elles sont corroborées une fois de plus à la lecture des deux rapports successifs de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 4 janvier (deuxième rapport du jour) et 2 février 1923.

67 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 5 juillet 1922, p. 2.

(16)

Il en arrive même à défendre la Bulgarie : devant le pacifisme du gouvernement actuel et les effectifs incomplets de l’armée, il appelle à une révision des clauses militaires pour conjurer le péril du contrôle bolchevique qui découle du système de recrutement alors en vigueur

68

. L’absence d’intentions ou de sentiments belliqueux est à nouveau évoquée. Le stoïcisme des autorités de Sofia surprend le diplomate face une Grèce menaçante :

"Et pourtant l’occupation de Constantinople et de la Thrace par les Grecs, si elle devait devenir définitive, aurait des conséquences bien graves pour la Bulgarie dont les accès économiques sur la mer seraient barrés par une Puissance particulièrement hostile et dé- nuée de tout scrupule.

Certes la Bulgarie ne peut prétendre en ce moment exercer une action militaire ou politi- que, mais la diplomatie bulgare pourrait se prévaloir auprès des Puissances qui lui ont promis solennellement par le Traité de Neuilly une issue économique sur la Mer Egée de l’attitude correcte que le Cabinet de Sofia a observée dans les questions internationales, attitude qui contraste singulièrement avec celle de la Grèce.

Ce calme et cette indifférence de l’opinion bulgare s’expliquent par le caractère pacifique de la masse des paysans, et surtout par l’incapacité notoire des ministres agrariens qui ne sont pas à même de s’élever au-dessus des luttes de parti et de comprendre les grands problèmes de la politique internationale.

Si l’action de la Grèce doit provoquer quelque trouble dans le Proche-Orient, il n’y a pas lieu de craindre que la Bulgarie cherche à y jouer un rôle."69

Par contre, il n’est que temporairement rassuré sur les intentions des bolcheviks bulga- res : ils n’agissent pour le moment qu’en présence du risque d’une intervention étrangère, roumaine ou yougoslave

70

. Au cas où le département ne l’aurait pas encore compris, il affirme qu’au milieu des turbulences de cette péninsule européenne :

"ce n’est pas de Sofia que le danger peut venir, car en matière de politique internationale la mentalité du peuple bulgare est celle d’un peuple vaincu et désarmé qui a conscience de son impuissance actuelle."71

L’image de la politique bulgare menée par le gouvernement n’est pas très reluisante : demandes irréalistes, parfois aux yeux-mêmes de ceux qui les défendent, complaisance à l’égard des Bolcheviks, inquiétudes serbes, intention possible de semer le désordre en Thrace en collaboration avec les Turcs pour attirer l’attention des Puissances sur la situa- tion du territoire, affrontements possibles avec tous les voisins, même la Turquie

72

. Mais quand le gouvernement d’Alexandre Stambolijski s’apprête à demander la révision des clauses militaires pour faire face aux périls turc et macédonien, il l’accuse d’exagérer ses difficultés

73

.

68 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 18 juillet 1922.

69 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 3 août 1922, p. 2.

70 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 16 août 1922, p. 3.

71 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 17 août 1922.

72 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 27 septembre, 11 octobre, 3, 4 et 20 novembre et 5 décembre 1922.

73 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 21 décembre 1922.

(17)

L’année 1923 est marquée chez le diplomate par de véritables crises de schizophrénie : tantôt la Bulgarie menace le calme tout relatif de la région par des propositions inaccep- tables, tantôt elle est louée pour son pacifisme sincère

74

ou, du moins, sa tout nouvelle modération

75

. Quant aux Serbes, ils conservent leur mauvais rôle : ils nieraient la bonne foi bulgare dans ses efforts de rapprochement avec le cabinet de Belgrade et dans la ré- pression accrue des comitadjis. Ils ruineraient de la sorte les efforts franco-tchèques pour harmoniser les intérêts des peuples balkaniques

76

. La tournure des événements lui permet toutefois d’espérer davantage : Prague pourrait rapprocher les deux peuples slaves des Balkans par ses offices, y trouvant elle-même le bénéfice de retrouver dans le petit royaume des tsars les anciens marchés de l’Autriche-Hongrie

77

. Mais les feux se concen- trent sur les Grecs. S’il n’exempte pas Sofia d’arrière-pensées, il dépeint un gouverne- ment hellénique intransigeant et prêt à maltraiter une population pour maintenir sa souve- raineté

78

, soulevant même l’indignation des Puissances

79

.

Quand le régime agrarien est renversé, des suspicions se portent sur les réelles intentions des militaires qui ont réalisé le coup d’Etat. En effet, des doutes naissent suite à leurs sympathies avérées pour le mouvement macédonien. Autant les voisins que les Alliés sont quelque temps dans l’expectative

80

. A l’instar du cabinet de Bucarest, le diplomate belge se montre toutefois vite satisfait d’un résultat du changement de gouvernement :

"On ne peut que se féliciter d’ailleurs d’une manière générale, de voir le gouvernement bulgare de prendre l’initiative d’une action énergique pour disperser ce noyau de commu- nisme installé au cœur[-]même des Balkans."81

Même si les Alliés ne sont pas convaincus de la pleine exécution des dispositions militai- res du traité, le diplomate souligne qu’ils reconnaissent les intentions pacifiques du nou- veau pouvoir

82

. Une fois n’est pas coutume, les deux parties sont présentées sous un jour favorable :

"Il faut constater que depuis son arrivée au pouvoir le nouveau Gouvernement s’est effor- cé de mettre une sourdine aux violents articles que la presse inspirée ne cessait de publier contre la Grèce et contre ses agissements en Thrace. Une certaine détente s’est produite de ce côté et l’autorité des Autorités helléniques y a contribué."83

74 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 10 avril 1923. Très subtilement, Charles Maskens évoque une Bulgarie pacifique par conviction et nécessité. Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 30 mai 1923, p. 1.

75 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 26 avril 1923, pp. 3-4.

76 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 1er mars 1923, p. 2.

77 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 10 mai 1923.

78 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 30 mars 1923.

79 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 10 avril 1923.

80 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 11, 14 et 28 juin 1923

81 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 5 juillet 1923, p. 3.

82 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 12 juillet 1923.

83 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 12 juillet 1923, p. 3.

(18)

Plus encore, il salue des mesures opportunes, le réalisme et les succès rapides du cabinet d’Alexandre Tsankov sur la scène régionale. Après avoir évoqué l’amélioration des rela- tions avec la Grèce, il déclare que :

"Du côté roumain les relations sont encore meilleures. La chute du Gouvernement de Bulgarie qui diminue l’influence du parti paysan roumain [dans l’opposition], la consoli- dation de l’idée monarchique par la disparition d’un régime semi bolchévique et l’expulsion de Bulgarie des agents soviétiques encouragent le Cabinet de Bucarest à ap- puyer le Gouvernement Tsancoff vis-à-vis des autres Etats de la Petite Entente la Yougo- slavie et la Tchécoslovaquie.

On remarque également les efforts du Gouvernement Tsancoff pour se créer des sympa- thies en Italie et pour y trouver un appui d’autant plus aisé à obtenir que les conceptions des deux Gouvernements en matière de politique intérieure sont fort similaires et que l’attitude de la Yougoslavie les rapproche nécessairement dans le domaine internatio- nal."84

Peut-être la Bulgarie gagne-t-elle un peu d’estime auprès de Charles Maskens lorsque celui-ci annonce qu’un entendiste serait pressenti pour la représenter à Bruxelles

85

.

2.1.2. Les autres légations

Défendant que les différents peuples yougoslaves ont marqué leur souhait d’un Etat uni- taire, Maurice Michotte de Welle abonde dans le sens des Grecs et des Yougoslaves quand ils dénoncent une manœuvre bulgare derrière les revendications d’autonomie ou les projets fédératifs :

"A Belgrade, comme à Athènes, on est convaincu de la complicité des gouvernants bul- gares dans ces menées subversives. Il s’agit de produire une impression sur les Puissan- ces qui tiennent leurs assises à Paris, en faisant naître l’idée que la paix ne régnera ja- mais, dans les Balkans, aussi longtemps que la Macédoine restera sous la domination serbe et grecque. En même temps, on émet, de Sofia, la suggestion que le seul moyen d’apaiser les esprits et d’assurer un juste équilibre des forces dans la péninsule, serait de créer une Macédoine autonome. Les Bulgares réclament toujours cette autonomie quand ils reconnaissent que les circonstances ne se prêtent pas à la réalisation de leurs ambi- tions annexionnistes. En effet, si cette région était abandonnée à elle-même, elle offrirait un libre champ à leur propagande violente, et il leur serait plus facile de saisir la pre- mière occasion pour s’en emparer. Ils se souviennent que l’autonomie a été le premier stade par lequel a passé la Roumélie orientale avant d’être incorporée dans le Royaume.

Ce ne sont pas les seuls calculs auxquels se livrent les gouvernants de Sofia. Leur poli- tique est toujours faite de duplicité dans les deux sens du mot ; elle semble poursuivre des résultats contradictoires. Tandis qu’ils se conduisent en ennemis des Serbes, en Ma- cédoine, par ailleurs, ils semblent chercher à se rapprocher d’eux. C’est dans ce dernier sens qu’il faut interprêter la mission que Mr Balabanoff vient de remplir à Prague. Cet envoyé du Roi Boris est allé proposer à Mr Masaryk de constituer un Etat fédératif des Yougoslaves divisés en sept Etats différents, auxquels viendraient se joindre la Tchéco- slovaquie et la Bulgarie. Il est trop visible que la Jougoslavie, partagée en entités politi- ques fragmentaires devrait subir la direction de la Bulgarie qui, elle, consistant en un bloc compact, se proposerait de jouer le rôle de la Prusse dans l’ancienne Confédération germanique. Le piège était trop grossier pour que l’on pût s’y laisser prendre. Aussi Mr.

Balananof est-il retourné à Sofia les mains vides."86

84 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 2 août 1923, p. 3.

85 Rapport de Charles Maskens à Henri Jaspar, Sofia, 22 janvier 1924.

86 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Belgrade, 14 février 1919, pp. 4-6, in Arch. Min.

aff. Etr. (B), 1919-1924. Corr. pol./Légations/Yougoslavie. Serbie 1919-1921.

(19)

Ces deux derniers modèles d’organisation territoriale sont associés à la confédération germanique. L’association à la Prusse constitue tout sauf un éloge. La Bulgarie passe ici, tout simplement, pour une incarnation du mal et de la fourberie. Quant à Adhémar Del- coigne, s’il considère qu’une décentralisation est concevable, l’autonomie en Yougo- slavie présenterait bien trop de risques pour l’unité avec les Hongrois et les Bulgares

87

. A Paris, la délégation belge à la Conférence de la Paix ne s’étend pas sur la question. Elle ne formule aucune objection ou remarque d’importance quant au contenu du traité. Tout juste le secrétaire de la délégation belge déclare-t-il au secrétariat général de la Confé- rence qu’elle a trahi la confiance dont elle avait semblé digne

88

.

2.2. Les autres acteurs

Au Parlement, le cas bulgare ne semble pas susciter un intérêt démesuré. Paradoxalement, du point de vue bulgare, les investissements belges dans leur industrie sont significatifs.

Mais dans une perspective belge, ce petit Etat agricole et éloigné n’apparaît pas comme un centre névralgique. Ainsi, comme les autres Etats vaincus, le rapport d’Adolphe Lim- burg-Stirum pour la Commission des Affaires Etrangères et la Section Centrale incline pour l’approbation du traité tel que proposé par les Alliés. La différence quantitative – l’espace consacré au sujet pour chaque pays – est donc fonction de l’importance des inté- rêts belges en jeu. Or, d’une part la Bulgarie ne fait évidemment pas partie des puissances garantes de l’indépendance belge, au contraire de la Prusse et de l’Autriche ; d’autre part, l’impact économique des relations bilatérales s’avère négligeable dans une perspective belge. Il n’y a donc aucune raison de s’étonner tant de l’acquiescement des membres de la commission au traité – il faut sanctionner les méfaits de l’ennemi – que du caractère laconique de la communication – il n’y a aucun intérêt particulier

89

. Quant à la signature (essentiellement dans les deux derniers mois de 1919) et à la ratification (des échanges épistolaires espacés jusque début août 1920), elle ne donne pas lieu à des commentaires.

La Belgique y participe sans rechigner, mais ne témoigne pas d’un zèle particulier

90

. La question bulgare ne focalise pas un grand intérêt sur elle, ni en termes positifs ni en ter- mes négatifs. Face à la collaboration plutôt probante de Sofia, Bruxelles vote son admis-

87 Rapport d’Adhémar Delcoigne à Henri Jaspar, Belgrade, 2 novembre 1922, passim, in Arch. Min. aff.

Etr. (B), 1919-1924. Corr. pol./Légations/Yougoslavie. Yougoslavie 1922-1923.

88 Rapport du secrétaire de la Délégation Belge au Secrétariat Général de la Conférence de la Paix, Paris, 29 octobre 1919, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), DB 19. Traités de paix avec la Bulgarie et la Turquie, Farde 5 (Documents épars).

89Documents Parlementaires (…) Chambre des Représentants (…) 1919-1920, Document de la Séance du 21 avril 1920 (n°231), p. 756.

90Arch. Min. Aff. Etr. (B), DB 19. Traités de paix avec la Bulgarie et la Turquie, Farde 5 (Documents épars), passim.

(20)

sion au sein de la SDN à l’instar Londres. Ce vote relativement précoce, qui intervient dans les derniers jours de 1920 (en décembre), ne soulève pas d’hostilité majeure, puis- qu’à côté des trente-cinq pays exprimant le soutien à la demande bulgare, il n’y en a que sept qui choisissent la voie de l’abstention. La réception favorable de l’admission s’avère claire car ce résultat s’accompagne d’une participation importante : le quorum de vingt- quatre membres est largement dépassé

91

. Le cas n’offre donc pas beaucoup d’originalité : pas mal de sympathie, ou de moins de compréhension dans le chef des diplomates en poste dans le pays, une hostilité nette et franche dans celui d’un voisin, rival et ennemi, juste après une guerre. Le cas n’offre pas un grand intérêt à ce niveau, pas plus que la condamnation, certes sobre, mais sans appel, du Parlement. La Belgique se trouve, au contraire de la Bulgarie, du côté des vainqueurs.

2.3. La presse

Pour le moins, comme on le constate au sein des cercles dirigeants belges, le sujet sou- lève peu d’intérêt. Il semble que le pays ne suscite pas de grandes craintes. L’indifférence caractérise la plupart des comptes-rendus neutres, souvent courts et insipides. A côté de quelques autres articles ponctuels et tièdes, la majorité des évocations neutres se rapporte au traité de paix, connu sous le nom de Neuilly

92

.

91 "Admission of Bulgaria to the League" (doc 9651), décembre 1920, in Arch. SDN, R1452.

92 "Le traité bulgare", in La Nation Belge, 19 septembre 1919, p. 3; "Les délégués bulgares ont reçu les conditions de paix", in Le Peuple, 20 septembre 1919, p. 2 ; "Le traité de Paix (…) Les Bulgares aussi", in ibid., 27 novembre 1919, p. 2 ; "La paix avec la Bulgarie a été signée à Neuilly, in ibid., 28 novembre 1919, p. 2 ; "Autour des Bulgares", in La Nation Belge, 8 juin 1919, p. 1 ; "Le traité avec la Bulgarie", in ibid., 18 septembre 1919, p. 1 ; "La remise du traité de paix aux Bulgares", in ibid., 20 septembre 1919, p. 1 ; "Le traité avec la Bulgarie", in ibid., 27 novembre 1919, p. 1 ; "La paix signée avec la Bulgarie", in ibid., 28 novembre 1919, p. 1 ; "A bientôt le traité de paix avec la Bulgarie", in La Libre Belgique, 8 juin 1919, p. 2 ;

"La Conférence de la Paix continue sa tâche et prépare la paix avec l’Autriche et les Etats balkaniques", in ibid., 4 juillet 1919, p. 2 ; "Le traité de paix. La disposition du Conseil Suprême à l’égard de la Bulgarie (…)", in ibid., 3 septembre 1919, p. 3 ; "Le traité de paix (…) Le traité va être communiqué à la Bulgarie", in ibid., 8 septembre 1919, p. 2 ; "Le traité de paix (…) La remise des conditions de paix à la Bulgarie", in ibid., 13 septembre 1919, p. 2 ; "Le traité de paix. Remise des conditions de paix à la Bulgarie", in ibid., 20 septembre 1919, p. 2 ; "Le traité de paix. La Bulgarie a signé", in ibid., 28 novembre 1919, p. 3 ; "De vre- deskonferentie. Het Bulgaarsche Vredesverdrag", Laatste Nieuws, 3 septembre 1919, p. 1 ; "De vredeskon- ferentie. (…) Grenzen van Bulgarije", in ibid., 8 septembre 1919, p. 1 ; "Het Bulgaarsch Vredesverdrag", in ibid.,.12 septembre 1919, p. 4 ; "De vredeskonferentie. Het Bulgaarsche Vredesverdrag", in ibid., 19 sep- tembre 1919, p. 1 ; "De Vrede met Bulgarije", in ibid., 20 septembre 1919, p. 1 ; "De Bulgaarsche Vredes- voorwaarden", in Gazet van Antwerpen, 28 juin 1919, p. 1 ; "In weinige woorden", in ibid., 4 septembre 1919, p. 2 ; même rubrique, in ibid., 14 septembre 1919, 2e cahier, p. 1 ; "In den oppersten raad", in ibid., 20 novembre 1919, p. 4 ; "Laatste Berichten", in Standaard, 3 septembre 1919, p. 2 ; même rubrique, in ibid., 8 septembre 1919, p. 2 ; "Overhandiging van het vredesverdrag voor Bulgarijë", in ibid., 10 septem- bre 1919, p. 2 ; "Uit den Oppersten Raad onderteekening van verscheidene overeenkomsten. (…) Voor- waarden aan Bulgarijë zal zaterdag geschieden, in ibid., 12 septembre 1919, p. 2 ; "De vredesconferentie.

Goedkeuring door den Hoogen Raad van het vredesverdrag met Bulgarijë", in ibid., 19 septembre 1919, p.

2 ; "De vredesconferentie. Overhandiging van de vredesvoorwaarden aan de Bulgaarsche delegatie" et articles suivantes, in ibid., 20 septembre 1919, p. 1.

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