A Liliane
Du même auteur :
e Histoire de demain, en collaboration avec Jean Fourastié, PUF, 4e édition, 1968.
e La population active. Evolution passée et prévisions, avant- propos de Jean Fourastié, préface d'Alfred Sauvy, PUF, 1960.
CLAUDE j/IMONT
L A V E N I R D E L ' E M P L O I l:ILWSOIRE,LE POSSIBLE
REFLEXION SUR LES MECANISMES DE L'EMPLOI ET DU CHOMAGE
ECONOMICA 49, rue Héricart, 75015 Paris
1981
e Ed. ECONOMICA, 1981
Tous droits de reproduction, de traduction, d'adaptation et d'exécution réservés pour tous pays.
A VANT-PROPOS
La situation actuelle de l'emploi, le niveau élevé du chômage conduisent l'opinion publique à adopter un comportement passion- nel face aux problèmes de l'emploi : irritation devant l'incapacité de résoudre une crise ayant de si graves conséquences humaines et sociales, fatalisme devant une situation qui semble insoluble ou recours à des remèdes irréalistes, mais qui ont au moins l'avan- tage d'apporter un espoir de solution dans une situation bloquée.
L'objet de cet ouvrage est de dépassionner le débat, d'abord par la description aussi claire et complète que possible des mécanismes de l'emploi et du chômage dans la société française contemporaine, en montrant les facteurs nouveaux qui expliquent la montée du chômage depuis une dizaine d'années.
Contrairement à ce que souhaite l'opinion il ne sera pas proposé de remède miracle à la situation que nous connaissons. Cet ouvrage n'est donc pas un essai sur une idée brillante de solution nouvelle.
Il n'existe pas, en effet, de mesure simple, dont l'application permettrait une brutale amélioration de l'emploi.
Cette étude veut au contraire montrer que l'on ne peut définir arbitrairement une politique de l'emploi, par exemple sur la base d'un seul des facteurs qui expliquent le chômage, sans courir le risque d'obtenir à terme le résultat inverse, une nouvelle dégra- dation.
Les politiques de l'emploi sont donc nécessairement complexes, car le nombre des facteurs à prendre en considération est élevé et que des interactions se produisent entre eux, dont il faut tenir compte.
De plus la France, pas plus que les autres pays, à l'Ouest ou à l'Est, n'est entièrement maître de sa propre situation de l'emploi, dans la mesure où les facteurs d'origine internationale jouent un rôle croissant. On ne peut donc espérer par des mesures propres à chaque pays obtenir une situation satisfaisante de l'emploi.
Dans ces conditions, que peut-on proposer ? Une politique cohé- rente avec l'analyse des facteurs qui commandent le niveau et la nature de l'emploi, intégrant l'action de ces différents facteurs, soit pour en tirer les conséquences heureuses, soit pour en limiter les effets néfastes.
Cette politique ne supprimera pas complètement le chômage dans les années à venir. Une telle perspective est impensable dans un monde en pleine transformation technologique, économique et sociale. Mais elle doit par contre permettre un meilleur aménage- ment de l'emploi, d'une façon plus conforme aux besoins de l'économie et aux attentes des travailleurs. De ce fait, elle permettra une réduction du chômage par une meilleure prévention et une diminution de sa durée.
C.V.
INTRODUCTION
Le plein emploi n'existe plus à l'heure actuelle dans les écono- mies à haut niveau de développement. Cette constatation relève du domaine des évidences lorsque l'on examine l'évolution de l'emploi depuis la fin de 1973. Mais la hausse du chômage a précédé de quelques années le déclenchement de la crise pétrolière en France, mais encore plus aux Etats-Unis et au Canada où la tendance à la progression du chômage remonte à dix ans. L'Allemagne fédérale, dont les taux de chômage restent plus bas que dans les autres pays industriels européens a enregistré une forte progression du chômage seulement dans les dernières années1.
Cette situation nouvelle de l'emploi s'oppose à celle observée dans les années cinquante et le début de la décade suivante, période pendant laquelle le plein emploi s'était établi sans grandes diffi- cultés dans ces pays. A cette époque, une ère nouvelle paraissait s'ouvrir : grâce à une politique économique appropriée, inspirée par la théorie de Keynes, un haut niveau d'emploi était garanti, permet- tant d'employer toute la population active disponible. Le problème du chômage qui avait été si aigu à la suite de la crise de 1929, semblait définitivement réglé, les moyens nécessaires pour le com- battre étant à la disposition des gouvernements des grands pays industrialisés.
Quelles sont les causes de cette évolution défavorable de l'em- ploi ? Plusieurs raisons sont avancées. Mais toutes ne sont pas convaincantes, car elles apparaissent en contradiction, soit avec les faits eux-mêmes, soit avec des opinions couramment répandues dans
1. Voir en annexe le Tableau 2.
la période précédente de plein emploi et considérées à cette époque comme fiables.
- Ainsi la baisse du taux de croissance des économies dévelop- pées est la première raison citée, mais celle-ci n'est apparue qu'en 1974. Or la montée du chômage, dans certains pays tels que la France, est antérieure à cette date.
— La hausse trop rapide de la population active à la recherche d'un emploi, due au maintien à un taux élevé de la natalité jusqu'au milieu des années soixante et à la progression des désirs d'activité professionnelle des femmes est également incriminée. Mais de nom- breux économistes ne disaient-ils pas dans la période précédente de plein emploi qu'une population active abondante, dans un pays développé tout au moins, était une des principales richesses de ce pays et garantissait une croissance économique rapide, et de ce fait un niveau élevé de l'emploi ?
— Une mauvaise orientation des jeunes au sein du système éduca- tif, conduisant à un excédent de diplômés par rapport aux besoins de l'économie est souvent citée. Mais de nombreux travaux effec- tués sur les résultats économiques des années antérieures ont montré que l'élévation du niveau de qualification de la population active était un facteur de croissance économique important, appelé
« facteur résiduel » dans les travaux de. l'économiste américain Denison1.
— La mobilité insuffisante de la population active est dénoncée aussi bien sur le plan géographique que professionnel. Mais en dehors même du cas des Etats-Unis, où cette mobilité est élevée et le taux de chômage cependant important, les données statistiques disponibles sur la France, pays où cette raison est souvent avancée, montrent que, d'une façon générale, la mobilité de la main d'oeuvre a progressé sensiblement dans les quinze dernières années2.
Aucune vue claire et complète des raisons de la situation actuelle de l'emploi n'apparaît, qui soit acceptée par l'ensemble des politi- ques comme des techniciens. Une nouvelle analyse est donc néces- saire, qui dépasse les explications partielles et prenne en compte l'ensemble des facteurs intervenant sur le marché du travail.
Or ces facteurs sont de plus en plus nombreux. Et ceci est vrai aussi bien pour ceux qui commandent le niveau et la nature de l'offre que pour ceux qui déterminent le niveau et la nature de la demande d'emploi. Quelques exemples illustrent cette constatation.
1. Voir E.W. Denison, J.P. Poullier, Why Growth Rates Differ, Postwar experience in nine western countries, Washington, D.C. Brookings Instatution, 1967.
2. Voir les résultats des enquêtes « Formation-qualification professionnelle » de l'INSEE.
Dans la mesure où les pays occidentaux n'ont plus une position dominante dans l'économie mondiale, l'offre d'emploi dépend tout autant des politiques économiques suivies par des nations étrangères à ces pays que de celles qu'ils souhaitent eux-mêmes mener. Les conditions d'utilisation des pétro-dollars ont actuellement une incidence directe sur l'offre d'emploi en France ou aux Etats-Unis, tout aussi importante que le dispositif de lutte contre l'inflation mis en place par les gouvernements français ou américain. Ceux-ci ne sont plus maîtres du niveau de l'offre d'emploi.
L'accélération du progrès technique modifie la nature des offres d'emploi proposées et impose un rythme rapide de reconversion de la main d'œuvre employée. L'offre est de moins en moins stable.
Du côté de la demande, les changements sont encore plus impor- tants. Dans les schémas anciens de fonctionnement du marché du travail, celui de l'économie libérale classique comme celui de Keynes, la main d'œuvre à la recherche d'un emploi était considérée comme homogène et fongible c'est-à-dire que tout travailleur disponible était apte à prendre l'emploi qui lui était proposé, quelle que soit la nature de celui-ci. La résorption du chômage ne dépen- dait que du niveau de l'offre d'emploi.
Au XIXe comme au début du XXe siècle, très peu d'emplois exigeaient une réelle qualification préalable. La main d'œuvre dispo- nible pouvait prendre tous les emplois qui lui étaient offerts, quelle que soit leur nature. La régulation de l'emploi dépendait seulement d'une politique économique globale, fixant le nombre des offres d'emploi.
Ce mécanisme a été retenu à juste titre successivement par les économistes libéraux, puis par Keynes car il restait valable à son époque encore. Une politique structurelle de l'emploi, une politique de formation professionnelle n'étaient pas nécessaires. La stabilité de l'emploi du personnel hautement qualifié, qui était en faible nombre, était en effet par ailleurs garantie. Le chômage n'atteignait que les travailleurs non qualifiés ou faiblement qualifiés.
Ce raisonnement est devenu faux à la fin des années cinquante.
Les innovations technologiques ont entraîné un besoin croissant de main d'œuvre ayant reçu une formation professionnelle préala- ble. Le marché du travail a éclaté en de nombreux sous-marchés par spécialités d'emplois demandés. Le développement du système éducatif et de la formation professionnelle a renforcé encore ce mouvement de segmentation. De ce fait, pénuries et excédents de main d'œuvre peuvent coexister.
Les comportements des travailleurs à l'égard de l'emploi se sont eux-mêmes modifiés pour un ensemble de raisons différentes, dont les transformations de la conception de la valeur travail, les désirs d'activité professionnelle des femmes, les progrès des systèmes de protection juridique et financière contre le chômage, en sont quel-
ques uns des aspects.
Mais jusqu'au début des années soixante-dix, les transformations de l'appareil productif et leurs conséquences sur l'offre d'emploi, la forte structuration de la demande, qui a résulté des transforma- tions du système éducatif, comme du changement progressif des attitudes à l'égard de l'emploi, n'ont pas fait ressortir l'autonomie de l'offre et de la demande d'emploi. L'opposition croissante entre les deux éléments essentiels du marché du travail a été cachée parce que les différents facteurs commandant l'un comme l'autre exer- çaient leur action dans le même sens. Une forte croissance de l'économie et, de ce fait, de l'offre d'emploi correspondait à l'aug- mentation de la population active en main d'œuvre qualifiée, répondait à l'élévation des taux de scolarité et permettait d'em- ployer tous les jeunes nouveaux diplômés sortant des écoles et des universités. Une harmonie s'était ainsi établie de fait entre l'offre et la demande d'emplois, sans que le caractère exceptionnel de cette rencontre soit perçu. Tout s'est passé comme si la demande s'était adaptée spontanément à l'offre.
Par contre, depuis le début des années soixante-dix, une diver- gence croissante s'est établie entre l'évolution de la demande et celle de l'offre. La .première a été commandée par la croissance rapide non seulement des effectifs de la population active mais encore plus des désirs d'activité professionnelle de plus en plus affirmés des femmes et l'accroissement très rapide du nombre des nouveaux diplômés dans des spécialités professionnelles de plus en plus fmes.
La crise pétrolière a entraîné, par contre, un ralentissement de la croissance économique, dont les conséquences ont été non seule- ment une moindre augmentation de l'offre globale d'emploi, mais aussi une forte restructuration de l'industrie, dont les effectifs ont sensiblement diminué.
L'autonomie de l'offre et de la demande d'emploi est apparue clairement, avec la conséquence qu'elle entraîne lorsqu'il n'y a plus de correspondance entre les facteurs qui en fixent le niveau et la nature : la création d'un chômage important. Plus les facteurs agissant sur le niveau et la nature de l'emploi sont nombreux, moins l'ajustement se fait aisément.
Un nouveau modèle de fonctionnement de l'économie a été ainsi créé dans lequel des déséquilibres durables de l'emploi peuvent apparaître, dont les causes ne sont pas seulement économiques, mais peuvent être d'ordre socio-culturel. Les mécanismes d'ajuste- ment de l'économie libérale classique, comme ceux prévus par Keynes, peuvent de ce fait être inefficaces non seulement parce qu'ils ne tiennent pas compte des facteurs nouveaux commandant l'offre d'emploi, ce qui est admis en général par les économistes, maintenant, mais aussi parce qu'ils ignorent les facteurs spécifiques de la demande. Pour pouvoir fonctionner correctement, ils
supposent, en effet, que seuls les facteurs d'ordre économique, tels que le niveau de l'offre d'emploi, commandent le marché du travail.
Or il n'en est plus ainsi.
Le développement autonome de la demande d'emploi, complè- tement divergent de celui de l'offre est actuellement parfaitement concevable parce que produit par un système éducatif, qui a ses lois propres de fonctionnement et alimenté par la volonté de la population féminine de jouer un rôle nouveau dans la société, par exemple. L'absence d'offres d'emploi n'aura, par elle-même, qu'une faible influence sur ces facteurs essentiels de détermination du niveau et de la nature de la demande d'emploi. Même s'il n'y a pas d'emplois disponibles, cette population active nouvelle se maintien- dra sur le marché du travail.
Peut-on, dans ces conditions rétablir le plein emploi dans les années à venir ?
Certains estiment que la reprise de l'expansion économique créerait une dynamique de l'offre d'emploi susceptible d'absorber le chômage existant. Le schéma des années soixante à soixante-dix reste valable à leurs yeux. Une forte expansion correspondrait au rythme de croissance rapide de la demande d'emploi, aussi bien globalement que par niveau et type de qualification.
Les partisans de cette solution appartiennent à des groupes politiques et des écoles de pensée très différents : les uns sont des tenants du libéralisme, d'autres d'une planification plus ou moins étroite de l'économie. Certains n'envisagent que des moyens de politique économique et sociale orthodoxes pour atteindre ce but, l'application d'une politique libérale classique leur semble seule permettre l'expansion nécessaire, d'autres envisagent des formes nouvelles d'action économique et sociale et de création d'emplois.
A ce premier courant de pensée s'oppose une autre politique fondée sur la réduction de la demande d'emploi. Ses modalités sont diverses et envisagent le retour des immigrés dans leur pays d'origine, comme le retour de la femme au foyer. Dans ce cas, le
« coût » de la réduction de la demande porte uniquement sur certaines catégories sociales. Dans d'autres cas, le partage du travail entre tous ceux qui souhaitent avoir un emploi est proposé, de nouvelles formes de travail étant créées à cette occasion. Dans cette perspective, quelle que soit la solution technique proposée, la demande est ramenée globalement au niveau de l'offre. Quelle est la part de l'illusoire et celle du possible dans chacune d'entre elles ? Ne faut-il pas aller plus loin et définir une nouvelle politique de l'emploi intégrant mieux les divers facteurs qui commandent main- tenant offre et demande, tenant compte des caractéristiques du nouveau marché du travail ? Ne doit-on pas replacer toutes les solutions actuelles proposées par rapport à un concept nouveau de l'emploi, qui ne repose plus sur le principe d'une carrière
continue et à plein temps pour chaque travailleur pendant toute la durée de sa vie active ? Mais dans ce cas, que répond-on à la ques- tion fondamentale que se posent tous les travailleurs : comment assurer la garantie de l'emploi ? Tel sera l'objet de notre réflexion sur les facteurs qui commandent offre et demande d'emploi, comme sur les méthodes de lutte contre le chômage.
PREMIERE PARTIE
L'AUTONOMIE CROISSANTE DE L'OFFRE ET DE LA DEMANDE D'EMPLOI,
FACTEUR DE CHOMAGE
Sans doute affirmer que l'offre peut être autonome par rapport à la demande est de nature à choquer tout économiste. Sur tous les marchés, la confrontation de l'offre et de la demande conduit à un point d'équilibre qui assure l'égalité de ces deux éléments. Ceci est donc vrai également pour le marché du travail. L'équilibre entre offre et demande s'établit pour le principal par l'intermédiaire des variations de salaire. Une offre d'emploi forte et une demande faible mènent à des salaires élevés. Dans la situation inverse, le niveau de salaire baisse, jusqu'au moment où un certain nombre de deman- deurs d'emploi estiment qu'il ne vaut plus la peine de travailler pour une rémunération aussi basse ou dans de telles conditions. Ils se retirent du marché du travail. Il en était ainsi traditionnellement pour de nombreuses femmes, qui n'étaient pas obligées d'avoir une activité professionnelle et préféraient abandonner leur demande d'emploi dans ce cas.
C'est sur la base de ce raisonnement que les économistes libéraux classiques ont pu affirmer que le chômage ne pouvait pas exister tout au moins durablement, les lois du marché conduisant nécessai- rement à un équilibre entre l'offre et la demande. L'expérience montre qu'il n'en est pas ainsi. Même s'il n'était pas comptabilisé comme tel, le chômage existait dès le début du XIXe siècle sous sa forme moderne. Dès que des mesures d'indemnisation du chômage ont été prises, et des moyens de calcul du nombre des travailleurs sans emploi ont été mis en œuvre, la réalité du chômage est apparue clairement dans les économies occidentales. Il y a donc toujours une certaine autonomie du comportement de la demande par rapport à l'offre. Cette constatation est d'ailleurs évidente, car les facteurs commandant l'offre et la demande d'emploi sont propres à chacun d'entre eux. Ils relèvent pour l'un de l'ordre économique, pour l'autre de l'ordre démographique et socio-culturel.
L'expérience de ces dernières années montre que le nombre de ces facteurs s'accroît, et que l'action de chacun d'entre eux tend à rendre l'adaptation de l'offre et de la demande sur le marché du travail sans cesse plus difficile. Ainsi se créent des situations impor- tantes de chômage, différenciées par sexe, âge, niveau et type de qualification, région, nationalité.
Le recensement de ces facteurs et de leurs modalités d'interven- tion dans le fonctionnement du marché du travail démontrera com- bien tant du côté de l'offre que du côté de la demande, ceux-ci ont un effet pertubateur et souvent contradictoire, le développement de l'offre d'emploi ne s'exerçant pas selon les souhaits de la popula- tion active disponible et la nature des demandes d'emploi ne correspondant pas nécessairement aux contraintes de la croissance économique.
Trois constatations principales peuvent être faites :
- L'expérience montre que l'offre d'emploi est affectée cons- tamment par des mouvements internes, dus à deux causes : les fluctuations du niveau de la production, les effets des innovations technologiques. Par nature, l'offre d'emploi est donc instable.
— L'observation des années passées montre également qu'il existe des lois de développement de cette offre. Il n'est pas possible de créer n'importe quel type d'emploi pour faire face à une situation donnée de chômage. Dans certains cas, ces créations sont saines et entraînent une réelle croissance de l'économie, sans qu'il y ait par ailleurs de conséquences néfastes : développement de l'inflation, déséquilibre de la balance commerciale avec l'étranger. D'autres sont de fausses solutions, qui entraînent à terme des difficultés de gestion de l'économie telles que l'effet bénéfique de la création des emplois se trouve ensuite annulé. Des effets pervers se produisent à moyen terme.
— Cette instabilité fondamentale de l'offre, la nécessité de sélec- tionner dans les emplois qui peuvent théoriquement être créés ceux qui auront un effet à moyen terme favorable sur le dévelop- pement économique du pays, amènent des modifications dans l'offre d'emploi par niveau et type de qualification qui perturbent fortement l'organisation ancienne du marché du travail.
Or, à l'heure actuelle, l'instabilité de l'offre se trouve renforcée par les effets de la crise économique mondiale. Les contraintes pesant sur la création d'emplois deviennent, elles aussi, plus fortes.
La lutte contre l'inflation, le maintien en équilibre de la balance commerciale, entraînent en effet, la nécessité d'une sélection encore plus grande parmi les emplois qui peuvent être créés au profit de
ceux qui ne produisent pas de nouvelles tensions inflationnistes ou permettent le progrès des exportations.
Le comportement autonome de l'offre d'emploi par rapport aux aspirations de la demande s'accentue ainsi de plus en plus. Cette situation s'oppose en effet aux désirs des demandeurs d'emploi, qui veulent que soit assurée la stabilité de sa carrière à chaque travail- leur et que soient créés autant d'emplois qu'il y a de demandes.
Chapitre 1
L'INSTABILITE FONDAMENTALE DE L'OFFRE D'EMPLOI
Dans la période actuelle, l'opinion publique est très sensibilisée à l'instabilité de l'offre d'emploi. La crise, qui secoue le monde occidental depuis 1973, a entraîné la montée du chômage, un accroissement sensible des mouvements de restructuration de notre appareil industriel, qui mettent en valeur l'instabilité de l'offre d'emploi aux yeux de chacun.
Mais l'opinion publique ne voit pas que la situation actuelle de l'économie aggrave une instabilité « naturelle » de l'économie, qui a des causes plus profondes, que le relèvement du prix du pétrole, les mouvements erratiques de capitaux dans le monde ou la crois- sance rapide de l'industrie dans certains pays neufs. La crise des industries du textile et de l'habillement s'explique en grande partie par le progrès de l'industrialisation en Extrême-Orient ou en Europe de l'Est. Mais c'est une cause immédiate et aggravante d'une situa- tion qui se justifie par d'autres facteurs dont l'apparition remonte à la révolution industrielle, et qui se manifestent maintenant dans ces industries.
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les structures économiques d'un pays, comme la France ou la Grande-Bretagne, étaient stables, même si le niveau de vie de la population connaissait des fluctua- tions beaucoup plus importantes qu'à l'heure actuelle. Les crises économiques des époques précédentes étaient pour l'essentiel des crises de famine dues à l'effondrement de la production agricole, elles-mêmes entraînées souvent par des causes climatiques ou par des guerres. Mais ces crises n'affectaient pas la répartition de l'emploi par secteur d'activités économiques. Celle-ci restait à peu près stable, dans ce temps, sous réserve d'un mouvement des journa- liers se déplaçant d'une ferme à l'autre, mais toujours au sein du
secteur agricole. La crise n'entraînait aucune nécessité de mobilité professionnelle.
L'irruption des technologies nouvelles, qui a entraîné la création des industries modernes, a été le facteur essentiel qui a expliqué la mobilité constante de l'offre d'emploi et le changement continu de sa structure. De nouveaux processus de production sont régulière- ment mis en place, entraînant des besoins en main d'œuvre d'une nature différente : des métiers nouveaux sont apparus et même une classe nouvelle, celle des ouvriers née des progrès techniques succes- sifs mis en application au XIXe siècle.
Mais le progrès technique a eu un effet second. Grâce à l'accrois- sement considérable de la productivité qu'il a entraîné, il a permis la baisse des prix réels des produits agricoles et industriels. Cet effet est masqué par le mouvement général de hausse des prix qui s'est produit pendant une grande partie du XIXe siècle, et surtout au XXe siècle. Mais il apparaît clairement, lorsqu'on calcule le prix d'un objet fabriqué en heures de travail nécessaires pour l'acheter.
Ainsi, une bicyclette coûtait en manœuvre 819 heures de travail en 1900 et, en 1980, 37 heures 1/2. Cet effet second du progrès techni- que a permis aux consommateurs, à revenu égal, de satisfaire des besoins nouveaux. Il a entraîné la création d'une offre d'emploi supplémentaire dans les secteurs où se portait la demande.
Le rôle de ces deux facteurs essentiels de la vie économique mo- derne, le progrès technique, la structure de la demande des consom- mateurs a été clairement mis en valeur par Jean Fourastié dans des ouvrages devenus classiques 1. La théorie des progrès processifs et récessifs d'Alfred Sauvy a montré leur interaction dans un secteur donné et leur effet final sur l'emploi 2 . Si le progrès technique se produit dans un secteur où la demande n'est pas susceptible d'un accroissement sensible, l'augmentation de la productivité, consé- quence de ce progrès technique, entraînera une baisse des effectifs employés. Il n'y aura pas eu augmentation de la production suffi- sante pour compenser l'effet sur l'emploi de la hausse de la produc- tivité. Dans le cas inverse où l'apparition dans l'industrie d'un progrès technique nouveau entraîne une forte croissance de la demande, malgré la progression de la productivité, les besoins en main d'œuvre de ce secteur s'accroîtront sensiblement. L'augmen- tation de la demande entraînera des besoins d'emplois croissants même si les besoins unitaires en main d'œuvre pour la fabrication de chacun des objets produits diminuent.
1. Voir Jean Fourastié, Le grand espoir du XXe siècle, édition définitive, Gallimard, 1963.
2. Voir Alfred Sauvy, Théorie générale de la population, tome I, PUF, 3ème édition, 1963.
C e s a n a l y s e s d e s « p u l s a t i o n s » f o n d a m e n t a l e s d e s é c o n o m i e s n é e s d e la r é v o l u t i o n i n d u s t r i e l l e p e r m e t t e n t d e r e n d r e c o m p t e d e la b a i s s e d e l ' e m p l o i e n a g r i c u l t u r e e t d e l ' e s s o r d e l ' i n d u s t r i e a u X I X e s i è c l e , d e l ' e s s o r d e s s e r v i c e s a u X X e . L a f a i b l e c r o i s s a n c e d e la c o n s o m m a t i o n d e p r o d u i t s a l i m e n t a i r e s p a r r a p p o r t a u x a u g m e n - t a t i o n s c o n s i d é r a b l e s d e p r o d u c t i v i t é d e l ' a g r i c u l t u r e j u s t i f i e l ' i m p o r t a n c e d e l ' e x o d e a g r i c o l e . L ' a p p a r i t i o n d e t r è s n o m b r e u x p r o d u i t s i n d u s t r i e l s n o u v a u x , o u v r a n t d e n o u v e l l e s p o s s i b i l i t é s d e c o n s o m m a t i o n ( l ' é l e c t r i c i t é e t s e s a p p l i c a t i o n s , l ' a u t o m o b i l e , l ' a v i o n , e t c . . . ) e x p l i q u e la c r o i s s a n c e d e l ' e m p l o i d a n s l ' i n d u s t r i e d a n s le s i è c l e p a s s é e t d a n s les p r e m i è r e s d é c e n n i e s d u X X e s i è c l e . L a p o s s i b i l i t é d e s a t i s f a i r e d e n o u v e a u x b e s o i n s p a r le s e c t e u r d e s s e r v i c e s , q u ' i l s ' a g i s s e d e l ' é d u c a t i o n , d e la s a n t é o u d e s l o i s i r s , e s t à la b a s e d e la p r o g r e s s i o n e x t r a o r d i n a i r e m e n t r a p i d e d e s e m p l o i s d a n s c e s e c t e u r .
A c t u e l l e m e n t , d a n s l a c r i s e g é n é r a l e d e l ' e m p l o i q u e n o u s c o n n a i s s o n s , c e s p h é n o m è n e s n ' a p p a r a i s s e n t p l u s c l a i r e m e n t . C e s a n a l y s e s r e s t e n t c e p e n d a n t v a l a b l e s e t il e s t n é c e s s a i r e d e d i s t i n g u e r d a n s les c r i s e s d e l ' e m p l o i q u i s e c o u e n t l e s p a y s o c c i d e n t a u x la p a r t q u i r e v i e n t à l ' a c t i o n d e c e s f a c t e u r s e s s e n t i e l s d a n s la s i t u a t i o n a c t u e l l e . M a i s , il f a u t a u s s i d é t e r m i n e r les e f f e t s s u p p l é m e n t a i r e s d e la c r i s e s u r l ' i n s t a b i l i t é d e l ' o f f r e d ' e m p l o i . F a c t e u r s s t r u c t u r e l s e t f a c t e u r s c o n j o n c t u r e l s d o i v e n t d o n c ê t r e c l a i r e m e n t a n a l y s é s .
I. - L'INSTABILITE « FONDAMENTALE » DE L'OFFRE D'EMPLOI : LES FACTEURS STRUCTURELS
L e m o u v e m e n t s o u t e r r a i n , q u i e s t à l ' o r i g i n e d e l ' i n s t a b i l i t é f o n d a m e n t a l e d e l ' o f f r e d ' e m p l o i s e p o u r s u i t à l ' h e u r e a c t u e l l e , c o m m a n d é p a r les f o r m e s n o u v e l l e s q u e p r e n n e n t le p r o g r è s t e c h n i - q u e e t la d e m a n d e d e s c o n s o m m a t e u r s . D e u x p h é n o m è n e s a p p a r a i s - s e n t à c e t é g a r d :
- l ' i n d u s t r i e n e c r é e p l u s q u ' u n n o m b r e l i m i t é d ' e m p l o i s , c a r p e u d e p r o d u i t s n o u v e a u x s o n t a c t u e l l e m e n t d é c o u v e r t s e t d e c e f a i t l e m a r c h é d e s p r o d u i t s i n d u s t r i e l s e s t e n f a i b l e e x p a n s i o n ;
— l ' e m p l o i n e p e u t ê t r e i n d é f i n i m e n t a c c r u d a n s t o u t e s l e s b r a n - c h e s d u s e c t e u r d e s s e r v i c e s e t l e s « c r i s e s » d e l ' e m p l o i t e r t i a i r e f o n t l e u r a p p a r i t i o n , a l o r s q u e c e t e r m e é t a i t r é s e r v é j u s q u ' à m a i n t e - n a n t a u m o n d e i n d u s t r i e l .
A ) L a f a i b l e p a r t d e s p r o d u i t s n o u v e a u x d a n s l ' i n d u s t r i e
L ' h i s t o i r e d e l ' e m p l o i i n d u s t r i e l d a n s les p a y s d é v e l o p p é s p e u t ê t r e d i v i s é e e n d e u x p h a s e s p r i n c i p a l e s : d a n s u n p r e m i e r t e m p s , l e s
i n n o v a t i o n s t e c h n o l o g i q u e s c r é e n t d e s i n d u s t r i e s n o u v e l l e s , e t d e c e f a i t , s t i m u l e n t la c r o i s s a n c e d e l ' e m p l o i ; d a n s u n s e c o n d t e m p s , le p r o g r è s t e c h n i q u e e s t a m b i v a l e n t , s e l o n la r é a c t i o n d e la d e m a n d e , il e s t c r é a t e u r o u d e s t r u c t e u r d ' e m p l o i e t le p r o b l è m e se p o s e d e s a v o i r si l e s d e s t r u c t i o n s n e v o n t p a s l ' e m p o r t e r s u r l e s c r é a t i o n s .
L e d é v e l o p p e m e n t d e l ' i n d u s t r i e t e x t i l e , d e s c h e m i n s d e f e r , d ' u n e f a ç o n g é n é r a l e d e l ' i n d u s t r i e m é c a n i q u e , p u i s à l ' o c c a s i o n d e la s e c o n d e r é v o l u t i o n i n d u s t r i e l l e , l ' e s s o r d e s i n d u s t r i e s l i é e s à l ' é l e c t r i c i t é o n t m a r q u é l e s p r i n c i p a l e s é t a p e s d e l ' e x p a n s i o n d e l ' e m p l o i i n d u s t r i e l a u c o u r s d u X I X e e t a u d é b u t d u X X e s i è c l e . L ' a u t o m o b i l e , les b i e n s é l e c t r o - m é n a g e r s , l ' a v i o n o n t é t é à l ' o r i g i n e d ' u n e n o u v e l l e p r o g r e s s i o n d e l ' e m p l o i a u X X e s i è c l e .
D e s p r o g r è s a u s s i i m p o r t a n t s q u e le c h e m i n d e f e r e t l ' a u t o m o b i l e o n t c o n s t i t u é d e s s o u r c e s d ' e m p l o i s c o n s i d é r a b l e s d o n t l ' e f f e t a é t é t r è s s u p é r i e u r a u x c o n s é q u e n c e s d e la d i s p a r i t i o n d e s m o y e n s d e t r a n s p o r t t r a d i t i o n n e l s a u s s i b i e n d a n s le s e c t e u r i n d u s t r i e l q u e d a n s le s e c t e u r d e s s e r v i c e s .
M a i s d è s le p r e m i e r t i e r s d u X X e s i è c l e , le p r o g r è s t e c h n i q u e d a n s le s e c t e u r i n d u s t r i e l n ' a p l u s e u u n e f f e t b é n é f i q u e s u r l ' e m p l o i a u s s i g é n é r a l . L a c r i s e d e 1 9 2 9 , p u i s la s e c o n d e g u e r r e m o n d i a l e o n t b r o u i l l é les é v o l u t i o n s e n p r o f o n d e u r q u i s e s o n t p r o d u i t e s d a n s c e s s e c t e u r s e t e n o n t r e n d u l ' a n a l y s e i m p o s s i b l e . M a i s u n e f o i s la p é r i o d e d e r e c o n s t r u c t i o n t e r m i n é e , e n 1 9 5 0 , e n F r a n c e , o n s ' e s t a p e r ç u p r e s q u ' i m m é d i a t e m e n t q u e le p r o g r è s t e c h n i q u e n e s e r a i t p l u s n é c e s s a i r e m e n t c r é a t e u r d ' e m p l o i s d a n s l ' i n d u s t r i e . L e s e c t e u r d u t e x t i l e a é t é le p r e m i e r à r é v é l e r q u e le p r o g r è s t e c h n i q u e p o u v a i t a v o i r d e s e f f e t s d é f a v o r a b l e s d a n s le d o m a i n e d e l ' e m p l o i . D è s le d é b u t d e s a n n é e s c i n q u a n t e , e n e f f e t , d e p r e m i è r e s c r i s e s s o n t a p p a - r u e s d a n s c e s e c t e u r , q u i o n t é t é r é s o l u e s p a r u n e m o d e r n i s a t i o n d e s i n s t a l l a t i o n s e x i s t a n t e s , a u x d é p e n s d u n o m b r e d e s t r a v a i l l e u r s e m p l o y é s . Il e n a é t é d e m ê m e d a n s les m i n e s . P o u r la p r e m i è r e f o i s , le c o n c e p t d e « r e c o n v e r s i o n i n d u s t r i e l l e », q u i a p r i s t a n t d ' i m p o r - t a n c e p a r la s u i t e a p p a r a i s s a i t . F a u t e d ' u n e c r o i s s a n c e s u f f i s a n t e d e l a d e m a n d e d e p r o d u i t s t e x t i l e s o u d e c h a r b o n , les p r o g r è s t e c h n i - q u e s n o u v e a u x d e v e n a i e n t d e s t r u c t e u r s d ' e m p l o i .
M a i s g l o b a l e m e n t , le s e c t e u r i n d u s t r i e l r e s t a i t e n e x p a n s i o n , c o m p t e t e n u n o t a m m e n t d e l ' e s s o r r a p i d e d e l ' i n d u s t r i e a u t o m o b i l e e t d e l ' i n d u s t r i e d e l ' é l e c t r o - m é n a g e r e t le b i l a n d e s e f f e t s d e s t r u c - t e u r s e t d e s e f f e t s c r é a t e u r s r e s t a i t p o s i t i f .
La période actuelle est caractérisée, au contraire, par une relative saturation du marché des grands produits qui ont « tiré » l'industrie dans les trente dernières années et par le faible nombre des produits nouveaux d'origine industrielle.
Pour un certain nombre de biens d'équipement électro-ménager, le marché français est proche de la saturation. La possibilité d'accroître le nombre de réfrigérateurs en service est pratiquement nulle et représente un marché supplémentaire éventuel tout à fait infime. Si des possibilités existent encore dans le domaine du petit équipement électro-ménager, celles-ci restent limitées dans la gamme actuelle des produits proposés au public. Seul, le passage de la télévision en noir et blanc à la télévision en couleur soutient un mouvement d'achat dans cette branche de l'industrie. Dans ce domaine les innovations technologiques récentes ont eu un certain effet positif sur l'emploi, dans la mesure où la télévision en couleur est presque un produit nouveau.
Le marché de l'automobile est apparu longtemps comme devant connaître une expansion continue. Une seule voiture ne suffit pas à une famille, disait-on, une seconde paraît rapidement indispen- sable, si ce n'est une troisième, lorsque les enfants sont parvenus eux-mêmes à l'âge adulte. Une évolution de ce type s'est effective- ment produite. Elle est actuellement remise en question : la circulation automobile en ville est devenue si difficile que la perspective d'une nouvelle augmentation du nombre des voitures aboutit finalement à l'impossibilité de circuler pour tous. Les progrès de la lutte contre la pollution ont créé un mouvement contre la multiplication du nombre des automobiles. Plus récem- ment, l'augmentation rapide des prix de l'essence est un frein à l'achat de voitures qu'il devient de plus en plus coûteux d'utiliser.
Cette relative saturation atteint des biens, qui, à l'heure actuelle, sont encore considérés comme les sources principales de la crois- sance de l'emploi industriel, mais risquent de ne pas jouer long- temps ce rôle. Or les perspectives de création de nouveaux produits sont, pour le moment, limitées et les effets sur l'emploi de ceux qui sont envisagés, restreints.
Dans le domaine de l'équipement électro-ménager, un produit nouveau est en pleine expansion ; les chaînes dites de « haute fidé- lité », dont le marché s'est ouvert il y a quelques années et a encore devant lui d'importantes possibilités, facilitées par l'apparition d'une gamme très étendue de produits à des prix très différents.
Sans atteindre le succès des appareils de télévision, les chaînes
« hi-fi », qui répondent à un goût croissant du public pour la musique, devraient se multiplier. Un second produit commence seulement à être connu et susceptible de créer un marché impor- tant, le magnétoscope qui permet, notamment, d'enregistrer des émissions de télévision, à un moment où le télespectateur est absent, ou simplement lorsqu'il désire conserver la possibilité de revoir ces émissions. Le marché des appareils « vidéo », d'une façon générale, devrait connaître dans les années à venir des développe- ments rapides, sans atteindre peut-être le succès qu'ont connu les
appareils de photo et les caméras.
Les énergies nouvelles peuvent être considérées comme des pro- duits nouveaux, qu'il s'agisse de l'énergie nucléaire, de l'énergie solaire, ou de celle des mers. La caractéristique commune de ces formes nouvelles d'énergie est d'exiger des investissements matériels importants au départ. Ainsi pour l'énergie nucléaire, les besoins en main d'œuvre du bâtiment, en ouvriers de la construction méca- nique et électrique sont importants au départ. Mais les coûts d'exploitation, en termes de main d'œuvre, sont très bas, une fois l'équipement mis en service. L'effet à terme sur l'emploi dans le secteur de l'énergie est de ce fait limité.
Le développement des industries agro-alimentaires est considéré depuis quelques années comme l'une des possibilités les plus inté- ressantes de notre industrie, compte tenu de la vocation agricole de la France, de la qualité de ses produits. Mais dans ce domaine, l'effet sur l'emploi ne serait pas très élevé, s'il s'agit de construire de grands équipements industriels, reposant sur des processus automatisés, des conserveries par exemple. L'industrie agro- alimentaire peut cependant connaître d'autres développements dans le domaine des plats cuisinés ou mettant en cause des chaînes de froid et de ce fait des moyens de transport et de conservation sur place. L'effet sur l'emploi serait alors plus élevé.
Mais le principal progrès en cours concerne les applications de l'informatique. Celles-ci vont être très nombreuses et variées, qu'il s'agisse des micro-processeurs ou de la télématique. Elles vont intéresser l'homme au travail, comme dans sa vie personnelle. Qu'il s'agisse dans le premier cas, de bureautique ou, dans le second, d'ordinateurs « domestiques », « scolaires », les effets sur l'emploi dans l'industrie seront favorables, à condition toutefois que les machines soient construites sur le sol français.
Par contre, il semble que les personnels nécessaires à la mainte- nance des équipements informatiques seront peu nombreux, l'échange de pièces standard étant préféré par les constructeurs à la réparation manuelle.
Cette rapide analyse des produits nouveaux d'origine industrielle susceptibles de prendre une place sur le marché des pays développés se termine par un exemple qui rappelle, avec des dimensions beau- coup plus modestes, sans doute, l'effet sur l'emploi de l'essor de l'automobile. Mais ceci ne doit pas cacher que, dans l'ensemble, la part des produits nouveaux est actuellement faible, que des espoirs existent, mais qu'ils sont de portée limitée.
Or, nous vivons dans un monde ouvert, où le commerce interna- tional joue un rôle important dans l'équilibre de chaque économie
nationale. Ceci est notamment vrai en France, où notre intégration au monde occidental et plus spécialement au Marché commun nous oblige à respecteur deux contraintes : la liberté des échanges exté- rieurs, l'équilibre de la balance des paiements.
Peu de produits nouveaux apparaissant, les marché de l'industrie sont relativement saturés, dans l'état actuel de la demande inter- nationale solvable tout au moins. Dans ces conditions, les pays développés, s'ils veulent accroître leurs exportations pour équilibrer leur balance des paiements, n'ont pour solution que de s'engager dans une âpre lutte de compétitivité avec les autres pays fabriquant les mêmes produits qu'eux. D'où la nécessité absolue d'augmenter la productivité des industries produisant des biens exportables ou entrant dans la fabrication de ces biens. Abandonner la recherche d'une productivité accrue serait sacrifier les possibilités d'exporta- tion du pays et condamner celui-ci à la régression, faute de garder sa place dans le commerce international. Les investissements de rationalisation sont, de ce fait, les plus activement recherchés, les investissements permettant une expansion de la production se trouvant limités par l'étroitesse même des marchés.
Or, par définition, ces investissements de rationalisation écono- misent la main d'œuvre actuellement employée. Seule, la réduc- tion des coûts en main d'œuvre assure, en effet, un niveau élevé de compétitivité internationale.
Ainsi, dans l'industrie automobile, tous les secteurs de la produc- tion paraissent devoir être affectés par ce mouvement1. Dans les unités de mécanique, et notamment à l'usinage, d'importants progrès de productivité sont encore possibles. Dans les unités de carrosserie, l'automatisation progressera aussi en matière de pein- ture, d'emboutissage, d'assemblage-tôlerie. D'autres exemples de grands secteurs de l'industrie pourraient faire l'objet des mêmes analyses.
De plus, au même moment où la concurrence internationale devient plus vive entre pays développés, les pays en voie de dévelop- pement créent des industries nouvelles. Ces créations ont un double effet. Ces pays en voie de développement s'industrialisant, satisfont les besoins nationaux avec leurs propres produits en excluant de leur marché intérieur les produits d'origine étrangère. De plus, ils cherchent à exporter, et concurrencent souvent à bas prix les productions des pays développés au sein de ces pays eux-mêmes.
La production de ceux-ci dans le domaine de l'industrie textile,
1. Voir J.P. Kertudo, F. Ginsbourger et J. Verrier, Travail et emploi dans l'industrie automobile, perspectives à moyen terme. Travail et emploi, n° 2, septembre 1979. Minis- tère du Travail et de la Participation.
Tableau 2
Evolution du pourcentage des chômeurs par rapport à la population active totale dans 13 pays industrialisés de 1967 à 1979
Source : Statistiques de la population active, 1967-1978. OCDE, Paris, 1980.
(édition l'année 1980). 1979, évaluation de l'auteur à partir des informations fournies par les statistiques de base des Communautés Européennes
Tableau 3
Part des femmes dans la variation de la population active disponible civile de 1967 à 1978 pour 13 pays développés
Source : Statistiques de la population active 1967-1978. OCDE, Paris, 1980.
1. La population active civile totale a diminué pendant cette période de 0,9 % en Allema- gne fédérale. L'augmentation de l'emploi féminin n'a donc pas compensé la baisse des effectifs masculins.
2. La population active masculine a diminué de 0,4 % pendant cette période.
3. Les données pour 1967 ne sont pas disponibles. Les calculs sont donc effectués sur la base de l'année 1968.
4. La population active masculine a diminué de 0,1 % pendant cette période.
5. La population active masculine a diminué de 2,6 % pendant cette période.
6. La population active civile totale a diminué pendant cette période de 2 % en Suisse.
L'augmentation de l'emploi féminin n'a donc pas compensé la baisse des effectifs mascu- lins.