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L’ACTION PUBLIQUE FACE AUX RISQUES

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sePtemBre

2004

actes du colloque

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3 2 1

Sommaire

Programme 4

Présentation 6

ouvertureducolloque 8

Maurice Charrier, maire de Vaulx-en-Velin

introductionaucolloque 9

Michel Juffé, conseiller du vice-président du CGPC

Premièretableronde   14

La veiLLe en matière de riSqueS, entre mémoire et anticipation animée par Bernard Perret, CGPC

ateliern° 1   27

riSqueS natureLS et conStruction : caS deS inondationS

animé par raphaël SlaMa, CGPC

ateliern° 2 34

digueS et inondation animé par Bernard Guézo, Certu

et emmanuel roBert de Saint-VinCent, IGGREF

ateliern° 3 49

Sécurité du tranSport deS matièreS dangereuSeS animé par Gérard SylVeStre, CGPC

ateliern° 4   55

protection deS popuLationS et poSt-criSe

animé par alain lhoStiS, CGPC et Philippe Sauzey, IGA

restitutiondesateliersetdiscussionPlénière 69

deuxièmetableronde   76

Jeux d’acteurS et répartition deS reSponSabiLitéS

animée par Jean-Pierre Galland, ENPC-LATTS

conclusionducolloque 85

Claude Martinand, vice-président du CGPC

4 5 6

7 8 9 10

sommaire

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Jeudi 23 septemBre 2004 9 h 00

Accueil des participants 10 h 00

OuvertureducOllOque par le directeur de l’ENTPE

et par Maurice CHARRIER, maire de Vaulx-en-Velin, vice-président du Grand Lyon IntrOductIOnducOllOque par Michel JUFFÉ, CGPC

10 h 30 - 12 h 15 PremIèretablerOnde

« laveIlleenmatIèrederIsques, entremémOIreetantIcIPatIOn » la conscience du risque procède d’un double mouvement de prise en compte du passé et de projection dans l’avenir. garder la mémoire des catastrophes est important mais ne suffit pas : les événements passés doivent être relus avec la visée d’en tirer des leçons générales pour l’avenir.

Animateur : Bernard PERRET/CGPC, avec la participation de François-Xavier ALBOUY/Université Paris-Dauphine, Bernard CHEVASSUS-AU-LOUIS/président du Muséum d’histoire naturelle, Agnès de FLEURIEU/présidente de la 2e section du CGPC, Patrice FOIN/CGPC, Michel FRANC/conseiller d’État, Georges-Yves KERVERN/

professeur de Cindyniques à l’université Paris I Déjeuner à l’ENTPE

14 h 30 - 17 h 30 Quatreateliersauchoix

atelIer 1 - rIsquesnaturelsetcOnstructIOn : casdesInOndatIOns

Quels rapports entre inondations et changement climatique ? Comment améliorer la construction pour réduire la vulnérabilité de l’habitat ? Le système d’assurance très protecteur ne limite-t-il pas la vigilance des particuliers ?

Animateur : Raphaël SLAMA/CGPC, avec la participation de Pierre BESSEMOULIN/

directeur à Météo-France, Jacques POULAIN/directeur technique de l’IGN, Michel SEGARD/délégué-adjoint aux risques majeurs, Jean-Luc SALAGNAC/directeur d’études au CSTB, Patrick BIDAN/Caisse centrale de réassurance, Roland NUSSBAUM/mission Risques naturels du comité européen des assurances

atelIer 2 - dIguesetInOndatIOn

La question des digues interpelle l’action publique car elle est complexe : la gestion de ce risque nécessite de renforcer la sécurité des ouvrages mais aussi de s’interroger sur le système hydraulique fluvial dans son ensemble. Tout ceci nécessite de s’appuyer sur un référentiel de connaissances élargi aux territoires exposés. Enfin, il faut mobiliser l’action publique et l’engager dans la durée.

Animateurs : Bernard GUÉZO/Certu et Emmanuel ROBERT de ST-VINCENT/

IGGREF, avec la participation de Pierre BALLAND/IGGREF, Roland COMMANDRE/

DDAF du Gard, Paul SERRE/DDE délégué des Bouches-du-Rhône, Jean-Luc MASSON, Maire-Adjoint d’Arles chargé de la Politique de l’Eau, Pierre CALFAS/directeur du service de navigation du Rhône, Patrick CHASSE/CETMEF, Patrice MÉRIAUX/CEMAGREF, Alain-Pierre ROMAC/DG du syndicat mixte d’aménagement des digues du Rhône, Gilles DUMAS/Maire de Fourques, Serge ALEXIS/directeur de la DIREN Rhône-Alpes atelIer 3 - sécurItédutransPOrtdesmatIèresdangereuses

Prévention, anticipation, veille, formation responsabilisation des intervenants, analyse des retours d’expérience des accidents notamment seront les principales garanties abordées dans l’atelier. Le maître mot sera donc celui de vigilance des divers acteurs. Celui de réactivité à l’accident complétera cette approche.

Animateur : Gérard SYLVESTRE/CGPC, avec la participation de Romain CAILLETON/

adjoint au directeur de la mission Transport de Matières dangereuses au ministère de l’Équipement, Nicolas CHERVY/adjoint au Commandant du port du Havre, Claude PILLONEL/vice-président du Grand Lyon, chargé de la voirie, Jean-Georges HEINTZ/chargé de la sécurité de l’environnement, direction de la stratégie, SNCF, Yves DECOURCHELLE/Secrétaire Général de GROUPE SAMAT, Francine KERAVEL/

chargée de sécurité à RFF, Jean-Gérard KOENIG/directeur du bureau d’enquêtes sur les accidents des transports terrestres

Programme

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atelIer 4 - PrOtectIOndesPOPulatIOnsetPOst-crIse

Au-delà des secours et de l’urgence, l’expérience récente conduit à tenir compte de la durée des situations perturbées et des effets multiples qui en découlent pour la population.

La mise en place d’un soutien d’ensemble portant sur plusieurs volets de la vie courante s’avère nécessaire et fait pourtant souvent défaut. Pourquoi et comment y remédier ? Animateurs : Alain LHOSTIS/CGPC et Philippe SAUZEY/IGA, avec la participation de Sylvain MATHIEU/sous-préfet « ville » à Toulouse/AZF, Daniel CHEMIN/DDE à Toulouse, Régis GUYOT/préfet, adjoint du directeur de la Défense et de la Sécurité civile, Colas DURLEMAN/direction générale de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Construction, Bruno LE BOULLENGER/chargé de mission auprès du secrétaire général de la Ville de Paris.

19 h 00 à 22 h 00 à l’Hôtel de Ville de Lyon

dîner à l’invitation de Gérard COLLOMB, sénateur-maire de Lyon, président du Grand Lyon

Vendredi 24 septemBre 2004 9 h 00 - 10 h 00

restItutIOndesatelIersenséancePlénIèreetdIscussIOn

10 h 00 - 11 h 30

deuxIèmetablerOnde `

« JeuxdacteursetréPartItIOndesresPOnsabIlItés »

Chaque « acteur » - Parlement, Gouvernement, fonctionnaires d’État et territoriaux, entreprises publiques et privées, sociétés d’assurances et fonds d’indemnisation, juridictions, médias, chercheurs et experts, associations d’usagers, de citoyens, de victimes - développe sa propre perception des risques, des dangers et des dommages et, dernièrement, de la veille, de la précaution et de la gestion des crises. Comment, avec une telle diversification, rendre compatibles, voire harmoniser doctrines et pratiques ? Animateur : Jean-Pierre GALLAND/ENPC, avec la participation de Vincent AMIOT/

DRE de Rhône-Alpes, Paul-Henri BOURRELIER/IGM, Jacques BRESSON/délégué général de la FENVAC, Michel REPPELIN/vice-président du Grand Lyon, chargé des questions de risques majeurs, Gilles LEBLANC/Haut fonctionnaire à la défense, ministère de l’Équipement

cOnclusIOnducOllOque par Claude MARTINAND, vice-président du CGPC

programme

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Présentation du colloque

L’

action pubLique face aux risques

:

rendre Les poLitique pLus cohérentes et mieux coordonnées

Vis-à-vis des risques, les attentes des citoyens envers l’État vont grandissantes et restent entières lorsqu’il y a crise affectant les personnes et les biens.

I. Des attentes sociales croissantes et affinées

Nos contemporains sont plus sensibles et plus réticents face aux risques que durant les décennies et siècles précédents. Plusieurs facteurs y concourent :

• le refus d’attribuer les catastrophes à la fatalité, notamment lorsqu’elles sont d’origine humaine ;

• l’attachement à une qualité de vie, dû en grande partie à l’accroissement important de la longévité espérée ;

• la multiplication des sources de dommages, évidemment liée à la diversification des services et modes de production ;

• l’incertitude croissante face à l’avenir, corrélée à l’affaiblissement des grandes eschatologies ;

• l’enrichissement, dans nos pays, de l’ensemble de la population, qui pousse à vouloir mieux protéger ses biens et le patrimoine collectif ;

• l’exigence, utopique mais persistante, d’une sécurité « intrinsèque », cohabitant avec les activités impliquant une prise de risques (sports, spéculation, exhibition médiatique, etc.).

Cela se traduit notamment par un déplacement de la réparation. Jusqu’ici bien plus axée sur une logique « assurantielle », la réparation est à présent vécue comme l’attente de sanctions civiles et pénales, c’est-à-dire la recherche d’auteurs de fautes ou de négligences. Ceci est d’autant plus prégnant que l’exigence de prévention et de précaution s’est accrue.

II. Des visées politiques liées à ces attentes

Le public et les usagers, ainsi que les acteurs de politiques de sécurité ont tendance à se perdre dans la diversité de doctrines et de pratiques parfois antagoniques et souvent peu cohérentes. Il n’est donc pas superflu, d’une part de tenter de construire une cohérence doctrinale, d’autre part de préciser qui est responsable de quoi en matière de traitement des risques.

Ainsi, il nous paraît utile de saisir comme un ensemble la « chaîne » des actions liées aux risques de toutes natures et de distinguer cinq phases dans l’appréhension des risques.

L’estimation et la surveillance : anticipation et prospective, recensement et quantification des menaces, veille et observation.

La gestion prévisionnelle : réduction à la source (prévention), éducation des populations et sensibilisation des experts et des professionnels aux limites de leur action (précaution), anticipation des dommages possibles et de leurs remèdes (prévoyance).

Le traitement des crises : protection civile et préparation des services publics, dispositifs d’alerte et secours d’urgence, mesures d’aide temporaire.

Le dédommagement : restauration, réparation et indemnisation, aides à long terme.

Les leçons à tirer : évaluation des politiques publiques et retours d’expériences.

III. Vigilance et responsabilité : deux concepts fédérateurs

De cet ensemble d’actions émergent deux concepts fédérateurs : la vigilance et la responsabilité.

La vigilance part de la notion de « veille » mais la dépasse, car elle est trans- temporelle : être vigilant avant, c’est anticiper, prévenir, prévoir, agir avec précaution ; pendant, c’est être attentif aux situations locales et/ou globales au plus près des événements et non en application de schémas préétablis (lesquels restent nécessaires pour éviter la panique durant une crise) ; après, c’est bien discerner

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les tenants et aboutissants des dommages et sinistres, sans se laisser happer par les pressions médiatiques, électorales, corporatives et « victimaires » (recherche de boucs émissaires), et sanctionner de manière équitable et impartiale.

La responsabilité ne se scinde pas seulement et simplement en deux aspects,

« moral » et « juridique », comme il est trop souvent répété. Face à des événements complexes et entraînant des répercussions importantes, il importe de discerner plus finement divers types de responsabilités, à la fois pour mieux savoir qui doit rendre tel type de comptes et pour mieux organiser une action publique qui engage généralement une multiplicité, parfois très élevée, d’acteurs. Succinctement, on peut distinguer celle des politiques (opérer des choix clairs et nets, leur donner une durée utile), celle des citoyens (débats publics, engagement personnel), celle des scientifiques (utilité sociale des recherches, véracité des thèses), celle des experts (justesse dans l’application des connaissances), celle des agents des administrations publiques (capacité et volonté de mise en œuvre des politiques publiques), celle des agents économiques (respect des habitants, des usagers et de leurs personnels dans la production et diffusion de leurs biens), celle des médias et leader d’opinion (fiabilité et mesure des informations), celle, enfin, des magistrats (résister aux pressions, bien connaître les dossiers).

C’est dans cet esprit que s’inscrit ce colloque : dégager les principes et les améliorations de notre politique de prévention, pour aboutir aux enjeux et responsabilités des divers acteurs à partir d’exemples précis (sécurité des bâtiments, digues et inondations, transport des matières dangereuses, protection civile et secours), qui permettent de lier intimement doctrine et expérience.

Présentationdu colloque

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diScourS d’ouverture

Maurice CHARRIER, maire de Vaulx-en-Velin, vice-président du Grand Lyon l’intitulé de ce colloque « l’action publique face aux risques » est au cœur de l’actualité (par exemple, azf à toulouse). les travaux du colloque sont au cœur des préoccupations des collectivités : l’élaboration des Plu doit intégrer la présence d’industries, chimiques par exemple (couloir de la chimie à lyon), qui sont de plus en plus insérées dans le tissu urbain. la préoccupation immédiate est de porter à connaissance les contraintes définies par le préfet. Les communes se retrouvent dans des situations de plus en plus inextricables. le développement de la commune et même la vie quotidienne se retrouvent sclérosés par cet état.

ne pourrait-on pas dissocier la notion de risque de celle de danger ? tout en intervenant à la source des risques et en définissant mieux les procédures de vigilance et d’alerte. À travers ces questions, s’exprime la légitime protection des personnes, des emplois et activités économiques. il convient donc de responsabiliser les acteurs. Cela exige également une transparence sur les risques et une action citoyenne ainsi qu’une sensibilisation aux risques.

1 1

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introduction au coLLoque

Michel JUFFÉ, conseiller du vice-président du CGPC

les propos liminaires de Maurice Charrier me donnent une grande satisfaction, car ils constituent la trame de ce que je vais développer dans l’introduction à ce colloque. d’une certaine manière je vais surtout commenter ce qu’il vient de nous exposer si synthétiquement.

Mais tout d’abord, je dois remercier l’entPe de nous accueillir, et tout spécialement Véronique leMMenS, qui n’a pas ménagé sa peine pour que nous soyons accueillis dans les meilleures conditions possibles.

Je remercie aussi mes amis, membres du CGPC et des autres corps d’inspection (agriculture, intérieur, écologie), qui ont eu la générosité de participer à l’organisation et à l’animation d’un colloque, bien sûr de portée interministérielle, mais tenu cependant dans le cadre du bicentenaire du CGPC. Je remercie également les membres des services centraux et déconcentrés des ministères, des collectivités territoriales, des entreprises publiques et privées et du monde académique, qui apportent leur contribution aux tables rondes et ateliers. Bien évidemment je remercie tous les participants, qui nonobstant l’opacité des conditions d’inscription et la nécessité d’affronter les faubourgs de lyon, ont réussi à remplir aujourd’hui cet amphithéâtre. Je ne voudrais pas oublier les étudiants qui se sont engagés au pensum qui consiste à transcrire l’ensemble des exposés et des débats. Venons-en, à défaut des propos d’un orateur plus éminent, à mes propres vaticinations sur ce que j’oserai appeler une « philosophie du risque ».

nous ne sommes plus au temps où une doctrine unique pouvait s’imposer, car elle rendait compte de tous les aspects de la vie humaine et au-delà. nous en sommes donc « réduits » – et c’est le triomphe d’un esprit scientifique bien compris, c’est- à-dire non positiviste – à cheminer dans le champ des possibles et des probables, sans certitude absolue… ce qui nous permet aussi de croire en un futur ouvert.

Cela s’applique à l’ensemble des actions humaines, et plus particulièrement à

celles qui font face à ce qui nous menace, aux dommages que nous subissons et que nous engendrons. est-ce à dire que nous devons sombrer dans le relativisme et dans l’indécision ? Je ne le crois pas et vais tenter de le montrer tout d’abord par une brève lecture de quelques doctrines récentes et ensuite en essayant de tirer quelques leçons de leur mise en perspective.

I. Le conflit des principes

il n’est pas question de remonter, dans l’histoire des conduites face aux risques, à la plus haute antiquité. il est pourtant utile de dire, sans y insister, que dès les tragiques grecs la notion de fatalité est récusée : les hommes paient, parfois très cher, leur imprudence ou leur malveillance. Si les atrides (agamemnon et les siens) ou les labdacides (la famille d’Œdipe) sont accablés de malheurs, si les dieux les frappent sans relâche, c’est suite à leur inconduite, comme nous le démontrent abondamment eschyle et Sophocle.

Venons-en directement à l’année 1979, celle où hans JonaS publie Le principe responsabilité1. Que nous dit-il ? Que nous sommes enfin capables d’altérer la nature en tant que telle, qu’elle devient menacée et presque sans défense, et devient donc objet de notre responsabilité. une responsabilité que Jonas conçoit comme asymétrique : nous sommes tenus de répondre à ce qui est fragile et menacé. or la menace, dit Jonas, est sans précédent, et c’est elle qui doit nous donner un nouveau principe éthique ; c’est la peur de perdre notre intégrité et celle de notre monde qui doit nous inspirer face aux abus liés à notre pouvoir continuellement croissant.

notons en passant que même si la situation est inédite, le remède préconisé se trouvait déjà chez les prophètes d’israël, à commencer par ezéchiel : prévoir et prédire le pire afin de l’éviter. Ainsi que chez les Tragiques, que je viens d’évoquer.

d’ailleurs Jonas commence par citer le célèbre chant du chœur de l’antigone de Sophocle : « De tous les prodiges de ce monde, le plus grand prodige est l’homme […]

Paroles, pensées agiles, lois qui régissent les cités, tout cela il apprend à le forger lui-même, à se garder des flèches du gel et de la pluie et à prévoir les lendemains imprévisibles. […]

Mais cette ruse et ce savoir qui dépassent toute espérance, l’entraînent tour à tour vers le bien, vers le mal. Forte sera sa cité s’il suit les lois de son pays, s’il respecte les serments et les dieux, mais morte sera sa cité s’il laisse le crime vivre en lui. »2

Imsel Verlag, Frankfurt a. M., 979, Editions du Cerf, 990.

Traduction Jacques LACARRIERE, Editions du Félin, 994.

2 2

introductionau colloQue

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Cependant JonaS va plus loin, et même aux extrêmes : l’homme viole la nature, l’homme est créateur de sa propre vie ; on ne peut plus parler de nature humaine ou de condition humaine. il nous propose donc un nouvel impératif catégorique :

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ». la position de Jonas rejoint – ou fonde – celle des écologistes « fondamentalistes » : nos abus nous condamnent à exténuer la vie sur terre, y compris la nôtre. il faut donc qu’ils cessent. C’est une position radicale et, peut-on penser, difficile à tenir.

ulrich BeCK, avec La société du risque, livre paru en allemagne en 1986, et traduit en français en 2001, pose en principe que nous sommes en train de passer de la société de la misère à la société de la peur, donc à une société plus proche de celles du Moyen Âge, avec ses grandes peurs, que de celle du XiXe siècle, placée sous le signe de la paupérisation. une société où, même si les inégalités économiques persistent, tout le monde est égal devant les grandes menaces, telle que celle d’un nuage radioactif (notons que ce livre est paru avant l’accident de la centrale nucléaire de tchernobyl). nous sommes passés, dit-il, d’une société traditionnelle à une société industrielle, et à présent cette société se transforme d’elle-même, de manière auto- référentielle, réflexive. Dans cette société le danger est global (disparition globale de la forêt, pollution de l’air et de l’eau, smog, intoxications multiples). dans cette société, il y a inversion : ce n’est plus l’être qui détermine la conscience (la misère vécue) mais la conscience qui détermine l’être (le danger perçu). d’où une critique de la techno-science qui n’a rien d’irrationaliste, mais naît du constat que celle-ci ne parvient plus à faire face aux diverses menaces qu’elle engendre pourtant en grande partie. un monde à la frankenstein, si j’ose dire. notamment en les minimisant (les taux limites, le refus de prendre en compte l’accumulation des toxicités, des mesures de précaution -en cas d’accident nucléaire- très insuffisantes). « La science s’est transformée en administratrice d’une contamination mondiale de l’homme et de la nature » (p. 127). Comme l’opinion publique ne suit pas, elle amplifie ou dénie les risques, sans mesure. d’où le problème politique majeur : identifier les risques.

Comme les savants actuels n’y arrivent pas plus que les politiques, et que les deux ont partie liée, il faut chercher à mettre en place des garanties juridiques, passant par des tribunaux et des médias forts et indépendants et par une autorité politique qui, au lieu d’être soumise à l’idéologie économique, s’engage résolument vers la protection et l’arbitrage, retrouve sa fonction symbolique, au service de la préservation des droits sociaux et démocratiques. À bien des égards ulrich BECK est précurseur, voire initiateur. Un fil rouge traverse tout son livre : le faire,

c’est-à-dire la technique et l’industrie, est le moteur de l’histoire. en cela, il se situe dans l’optique progressiste de l’esprit des lumières ; il en constate et approuve les mutations, même s’il en dénonce les excès. Si les rapports entre la science et la société se modifient, via le système politique, les dangers majeurs pourront être jugulés ou amoindris. Son principe est donc celui de l’autolimitation du faire par lui-même, avec l’aide de diverses médiations, notamment juridiques.

C’est dans une optique similaire, mais avec une ambition plus modeste et plus opérationnelle puisqu’il s’agissait de rendre un rapport au Premier ministre de l’époque, que Philippe KOURILSKY et Geneviève VINAY ont rédigé, fin 1999, Le principe de précaution3. Constatant que ce principe, issu des problèmes d’environnement dès 1980, s’est étendu à des problèmes de santé publique (notamment à la suite des procès du sang contaminé), ils s’empressent de préciser qu’il ne saurait être assimilé à une exigence de « risque zéro » ou à un principe d’abstention. Pour eux, il s’agit d’évaluer la gravité des risques et de leur probabilité de se réaliser, et d’être vigilant quant aux décisions et à leurs effets. KourilSKy et VINAY sont précis, définissent soigneusement leurs termes. Ils prennent notamment la précaution de parler d’attitude de précaution, propre aux risques incertains, en complément de la prévention, qui a trait aux risques certains, mais dont l’occurrence reste probabiliste, pour coiffer les deux du véritable principe, celui de la prudence, ainsi définie : « La prudence implique de réfléchir à la portée et aux conséquences de ses actes et de prendre ses dispositions pour éviter de causer des dommages à autrui » (p. 21). N’oublions pas qu’Aristote qualifiait déjà la prudence comme la vertu du gouvernant et l’opinion vraie celle du gouverné. « Car le gouverné est comme le fabricant de flûtes, alors que le gouvernant est comme le flûtiste qui les utilise »4 (p. 220).

nous reviendrons plus loin sur l’opinion vraie.

Pour nos auteurs, les principaux mérites de ce principe de précaution ainsi entendu sont de quatre sortes :

• répondre aux défaillances de la prévention ;

• développer le débat public ;

• accroître la responsabilité collective face aux générations futures ;

• affiner la perception de l’acceptabilité des risques.

Editions Odile Jacob, La Documentation française, janvier 000.

4 Les politiques, Garnier-Flammarion, 990.

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S’ensuivent des réflexions sur les diverses phases d’action dans la lutte contre les dangers de toute nature, condensées en « dix commandements de la précaution », dont voici les deux premiers :

• « Tout risque doit être défini, évalué et gradué. »

• « L’analyse des risques doit comparer les différents scénarios d’action et d’inaction » (p. 56).

l’augmentation considérable de la recherche pluridisciplinaire sur les risques est vivement recommandée, en séparant toutefois l’expertise strictement scientifique d’une expertise plus large incluant les « acteurs sociaux ». en revanche, souligne le rapport, la situation juridique est moins claire puisque ce principe n’a aucune valeur normative et que les magistrats usent de tout un arsenal qui va de l’homicide involontaire à la responsabilité sans faute.

II. Une mise en perspective

J’ai choisi trois auteurs qui admettent tous le même postulat : « le savoir engendre le pouvoir. » tous s’accordent à reconnaître que c’est par la connaissance que l’on peut résoudre les problèmes de sécurité et les autres. leur divergence porte sur la nature et l’usage du savoir.

Observons que de l’un à l’autre, on passe d’une extrême méfiance envers la science, à une demande d’autocritique de la science et pour finir à une grande confiance en la science telle qu’elle est. Ce n’est pas une coïncidence si Jonas prend un ton apocalyptique (nous vivons dans une société sans précédent et qui s’autodétruit), si BeCK perçoit une révolution dans la modernité et si KourilSKy et Vinay trouvent une continuité entre nouveaux et anciens principes. il n’y a pas lieu de trancher entre les trois (sans parler de toutes les thèses que, faute de temps, je n’ai pu mentionner), et nous pouvons admettre qu’il y a une part de vrai en chacun : les dr folamour existent, même s’ils sont rares et rarement en position de pouvoir ; il est vrai que sur terre, la nature est de plus en plus « artificialisée », donc les sociétés ont de moins en moins un « en dehors » d’elles ; enfin, quels que soient les critiques et les errements, le mouvement général de la science depuis vingt-cinq siècles est tout de même celui d’une plus grande lucidité et d’une plus grande efficience.

Même si nous redoutons de grandes catastrophes, nous ne sommes pas aussi impuissants qu’il y a quelques siècles face aux grandes famines, épidémies,

changements climatiques et maladies diverses. C’est dans le monde entier que l’espérance de vie croît, avec de très grandes inégalités - la société de la misère n’est pas passée, et l’emporte encore nettement sur la société de la peur ou se conjugue avec elle -, dans de nombreux endroits le confort matériel atteint des niveaux impensables il y a encore cinquante ans et la quantité de travail à fournir en une vie a singulièrement baissé. les pires dangers restent encore ceux des guerres et des répressions politiques, religieuses et ethniques. Ce sont ensuite ceux d’une division internationale du travail, notamment avec le travail des enfants, qui continue à provoquer beaucoup de morts, de handicaps permanents et de souffrances de toutes sortes. C’est enfin ceux de la malnutrition ou de la sous-nutrition qui affecte encore des centaines de millions de personnes, aggravée par les maladies endémiques que l’on ne sait ou que l’on ne se donne pas les moyens de combattre : paludisme, sida, etc. C’est d’ailleurs en partie à cause de notre relative impuissance face à ces dangers extrêmes, que nous mettons en avant les dangers de moindre ampleur ou aux effets moins massifs. Ce sont des dangers - tels que les effets des changements climatiques, la pollution de l’air et de l’eau, l’intoxication chimique et alimentaire, l’irradiation nucléaire, les séismes, inondations et incendies, voire le terrorisme international - qui sont plus à notre portée et sur lesquels les citoyens attendent légitimement de forts progrès dans la prévention, la précaution et la réparation, les précédents relevant sinon de la fatalité du moins de moyens et de volontés qui excèdent visiblement nos capacités, sans parler d’une encore très faible conscience collective de l’unité de l’humanité.

Chacun sait, pour l’éprouver quotidiennement, que nous sommes plus sensibles à quelques morts dans notre voisinage qu’à des milliers de morts lointaines, quel que soit l’effort intellectuel que nous accomplissions pour dépasser nos insularités.

J’aurai donc tendance à imiter ce juge rabbinique qui, en présence de deux plaignants au sujet d’une affaire de champ dévasté par des moutons, donnait raison à tout le monde, y compris à ceux qui lui reprochaient de donner raison aux deux plaignants :

• Comme le dit hans JonaS, il existe bien un horizon catastrophique, celui de la détérioration ou de la disparition possible de l’existence humaine, mais sa probabilité est indécidable et les précautions à prendre sont de longue haleine et passent sans doute par l’éducation de la population mondiale au respect d’autrui sous tous ses aspects.

introductionau colloQue

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• Comme le décrit ulrich BeCK, nous vivons dans des sociétés complexes, où s’enchevêtrent, se combattent et se superposent divers courants de pensée et d’action, requérant une forte capacité d’analyse, mais limitant nos capacités de prévision et par suite de choix raisonnés.

• Comme l’affirme Philippe KOURILSKY, parmi bien d’autres savants, nous pouvons conserver une réelle assurance dans les bienfaits des techniques (en y incluant les techniques sociales), car elles couvrent une grande diversité de situations habituelles, et qu’elles nous aident, consommées avec modération, à nous conduire avec prudence.

en dépit de la diversité des principes et des pratiques, toute l’action à mener en matière de risques et dangers, de dommages et de préjudices, repose in fine sur un seul principe fondamental : « protéger les populations »5 contre toute atteinte à leur intégrité physique et mentale. C’est ce que réaffirme solennellement la charte des droits fondamentaux de l’union européenne, qui place en tête le respect de la dignité et de l’intégrité de chaque personne. C’est ce que nous ne devons pas oublier au moment où nous entrons dans l’analyse des divers moments de l’action (veille, prévention, secours, réparation et indemnisation…), dans les diverses techniques relatives à tel ou tel risque ou dommage possible, et dans l’assignation des diverses responsabilités.

« Protéger les populations » n’est pas une mission de ministères spécialisés (défense, intérieur, santé, équipement, industrie…) mais la tâche première de l’ensemble des pouvoirs publics, d’où le rôle primordial de l’interministérialité et des différents niveaux des collectivités territoriales : protéger est ce qui permet de durer, de se développer, de se diversifier et de créer ou d’inventer. Sans stabilité, sans abri permanent, sans institutions pérennes, toute société serait vouée à une très grande dépense d’énergie pour assurer sa seule survie, n’autorisant ni travail différencié, ni œuvre élaborée. Ce n’est pas une mode politique ou médiatique qui remet au premier plan les questions de sûreté et de sécurité, c’est un retour à une conscience aiguë de ce qui fait le fondement des sociétés : leur continuité.

Je m’en suis jusqu’ici tenu à un propos très général, que certains pourraient juger trop philosophique voire « planant », pour tracer à grands traits les perspectives où nous nous inscrivons, non seulement dans ce colloque, mais en termes d’action publique à venir, au niveau français, sûrement européen et peut-être au niveau

Cf . l’Art.er et l’annexe de la loi du août 004 de modernisation de la sécurité civile, J.O. du 7 août 004.

mondial. nous devons éviter les erreurs de proportion (ne pas sous-estimer ou surestimer l’importance de tel ou tel risque et surtout des dommages qui en découlent) et plus encore les erreurs de perspective (ne pas prendre une époque pour une autre ; ne pas prétendre connaître le sens ou le fil de l’histoire : la seule chose sûre concernant le futur c’est qu’il est inconnu). Se tromper de proportion ou de perspective nous expose à de pires dangers que ceux d’erreurs scientifiques, techniques, administratives, juridiques ou économiques. C’est dire que notre responsabilité majeure - que nous soyons ingénieurs, urbanistes, chercheurs, administrateurs, entrepreneurs, magistrats, journalistes ou représentants d’associations ou de syndicats professionnels - est proprement politique, au sens où le politique est ce qui concerne le bien commun de la Cité, laquelle couvre à présent, par strates successives, la planète entière. nul ne peut se soustraire à cette obligation, sous prétexte de sa spécialisation, de son faible pouvoir ou de ses connaissances limitées. de même la subjectivité dans l’appréciation des risques - notamment à propos de leur gravité perçue et réelle, de l’aversion et de la tolérance qu’ils inspirent - ne doit pas être un facteur de scepticisme ou d’inaction, mais un élément constant d’adaptation et de différenciation des modes d’action.

ainsi l’action publique face aux risques est-elle la recherche d’une unité de l’action :

• Par l’unité de doctrine qui fait encore largement défaut ; ce qui ne veut pas dire que nous devons chercher une doctrine monolithique, remplie de fausses certitudes, et dictatoriale ou inquisitrice ; et nous venons de voir, à travers trois types de discours, que plusieurs approches sont compatibles, si elles sont mises en perspective ; en d’autres termes, la cohérence doctrinale doit être le fruit d’un travail transdisciplinaire, multisectoriel et fondée sur une appréhension de toutes les échelles territoriales pertinentes.

• Par l’harmonisation des pratiques, dont divers rapports récents soulignent encore le manque cruel, ce qui ne signifie pas leur uniformisa- tion mais des coopérations sans réserves ou arrière-pensées, au-delà de l’esprit de corps ou de territoire ; une telle harmonisation ne peut être plaquée d’en haut ou d’en bas, mais résultera de continuels dialogues au sein des divers composants de la société civile, au sein des administrations publiques et entre la société civile et les pouvoirs publics.

• Par la laïcité des représentations - j’entends par là des représentations et des convictions qui ne soient pas dominées par des préjugés politiques,

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scientifiques ou autres - qui n’exclura pas leur diversité mais évitera l’hégémonie d’un courant d’opinion, qu’il se prétende fondé sur les valeurs de la science, de la raison, de la république ou de toute autre idéologie politique ou religieuse. laïcité qui rejoint l’idée « d’opinion vraie », laquelle ne peut résulter que d’une éducation du jugement et non de l’imposition de telle ou telle « vérité ».

C’est sans doute cette troisième tâche qui mérite le plus d’attention, car les dirigeants et les experts sont soumis à la pression de l’opinion publique et, si elle erre, ils errent avec elle, quel que soit l’arsenal juridique ou scientifique dont ils disposent.

or, l’opinion vraie n’a rien de spontanée et le bon sens se construit : par le déploiement des débats publics et la consultation des citoyens, par la pluralité et la confrontation des points de vue d’experts, par le développement de l’expertise à large spectre et la collégialité de ses avis, par l’obligation que doivent se donner les législateurs et les autres décideurs politiques d’expliciter leurs options et à en discuter publiquement, et enfin par une éducation des citoyens et habitants à la prise de parole publique, étayée et argumentée - bien au-delà des sondages d’opinion - afin qu’elle soit entendue et prise en compte par les divers composants de la puissance publique.

introductionau colloQue

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Premièretableronde

La veiLLe en matière de riSqueS, entre mémoire et anticipationS

Bernard PERREt, CGPC

Le fil conducteur des débats de ce matin sera la temporalité, c’est-à-dire l’inscription de la question du risque dans le cadre de notre rapport au passé et à l’avenir. nous aborderons cette problématique sous deux angles.

• Comment mieux tirer parti de la connaissance du passé ? Quelles sont les limites des enseignements de l’expérience ? il faudra aussi se demander de quel passé l’on parle (proche ou lointain). Ce point sera traité par Bernard CheVaSSuS-au-louiS et Patrice foin.

• Quel rapport entre le futur et le présent ? Comment prendre en compte le futur dans l’action publique présente et, notamment, comment inscrire l’anticipation des risques futurs dans le droit et dans les dispositifs assurantiels ? Ces points seront abordés par françois Xavier alBouy et Michel franC.

l’intervention de Georges-yves KerVern sera l’occasion d’une reprise plus conceptuelle de toutes ces problématiques. Enfin, Agnès de fleurieu nous dira ce qu’elle a retenu de ces interventions et quelles perspectives de travail elles dessinent pour le CGPC.

Patrice FOIN, CGPC

« Mais où sont les neiges d’antan ? » interrogeait françois Villon dans sa célèbre

« Ballade des dames du temps jadis » composée vers 1460. J’ai personnellement toujours entendu mes professeurs de français présenter ce vers comme le parfait exemple du passé qui se magnifie dans notre mémoire, métamorphosant les chutes de neige tout à fait banales vécues dans notre enfance en cataclysmes blancs. et si l’explication n’était pas uniquement là ? et si le vers devait être pris au pied de la

lettre ? les travaux des historiens6 nous apprennent que si ce que l’on nomme le petit âge glaciaire a commencé vers le milieu du XVie siècle, il y a eu préalablement une première période froide entre 1215 et 1350 suivie d’une rémission discontinue et modérée avec quelques poussées marquées par l’avancée de certains glaciers alpins. il se peut donc, même si cela reste à prouver, que Villon ait connu lui-même ou eu connaissance par sa famille d’épisodes de neige bien plus forts que ce qu’il voyait au moment de la composition de son testament (un épisode neigeux fort, ce sont par exemple les 50 cm de neige au Bourget en 1946… pour nous aussi, mais où sont les neiges d’antan ?). en tout cas, peu après, période froide ou pas, et en principe pas, l’épisode de 1468 évoqué par Pédelaborde7 après Commynes et durant lequel « on débita le vin à la hache, et les gens l’emportaient dans leur chapeau ou dans un panier » dans les rues de Paris donne à réfléchir sur la relativité de ce que nos journalistes appellent catastrophe ou record de température de nos jours.

Bien des catastrophes passées peuvent être relatées et je n’en citerai que quelques- unes ayant touché notre territoire national ou proche de celui-ci.

Si le séisme de Bâle de 1356 fut ressenti jusqu’à Paris et dû faire des milliers de morts. Celui de Villach (Autriche) en 1348 est bien documenté et fit une quantité impressionnante de victimes, sur les territoires correspondant à l’autriche et à l’italie actuelles. Peut-être est-il mieux connu parce qu’il eut lieu immédiatement avant la grande peste sur laquelle j’aurai l’occasion de revenir.

S’il est arrivé que le vin gelât dans les caves ou l’encre dans les encriers, que la Seine à Paris ou le rhône à arles soient entièrement gelés au point d’y faire passer

« charrettes et canons », que la débâcle de la Seine, avec des radeaux de glace de plusieurs milliers de tonnes, ait entraîné la destruction de ponts, en bois il est vrai, il fut aussi possible de traverser la Seine à pied sec ou à gué, du fait, soit de la sécheresse (1448), soit d’un embâcle de glace ayant arrêté temporairement le cours du fleuve (1591). Et l’on pourrait allonger presque à l’infini la liste de ces événements, dont beaucoup relatés par Champion8, « insolites » s’ils n’avaient pas entraîné souvent dans leur sillage la souffrance et la mort de milliers de personnes, du fait des disettes ou épidémies corrélatives aux accidents météorologiques correspondants.

nous prenons actuellement très au sérieux la menace de l’écroulement de 3 millions de mètres cubes de rochers et peut-être plus, en amont de Grenoble,

Emmanuel Leroy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil, Champs. Flammarion, 98.

7 Pierre Pédelaborde, Le climat du bassin parisien, Ed. Th.Génin, 97 8 Maurice Champion, Les inondations en France du VIe siècle au XIXe siècle.

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dans la vallée de la romanche, au lieu-dit « les ruines de Séchilienne ». un comblement partiel pourrait entraîner un arrêt de la circulation dans la vallée avec des conséquences économiques très importantes. les hypothèses les plus pessimistes évoquent la possibilité de la formation d’un lac risquant de se vider brusquement en entraînant des dégâts considérables à Grenoble même. Mais se souvient-on encore que cela s’est déjà produit dans cette même vallée de la romanche nettement plus en amont ? en 1191, un éboulement dans la gorge au niveau de ce qu’on nomme actuellement la « rampe des Commères », barra la vallée et créa un lac (baptisé lac Saint-laurent, il ne devait pas être très éloigné du site de l’actuel lac de barrage du Chambon). en 1219, la rupture brusque de ce barrage naturel entraîna un nombre important de victimes à Grenoble, pourtant située à une cinquantaine de kilomètres en aval. l’histoire ne dit pas ce qu’il advint des villages très probablement implantés au fond de la vallée. et que dire de l’effondrement du mont Granier, 500 millions de mètres cubes tombant brutalement dans la nuit du 24 au 25 novembre 1248 et recouvrant 23 km² dont le bourg de Saint-andré et faisant entre 1000 et 5000 victimes suivant les estimations ?

Plus proche de nous dans le temps, on connaît mieux l’éruption de 1902 à la Montagne Pelée (Martinique) et l’anéantissement de la ville de Saint-Pierre, 29 000 morts, ou la rupture du barrage de Malpasset et les 500 morts à fréjus en 1960. À peine plus éloignée, nous avons semble-t-il oublié la catastrophe de longarone, petite ville des alpes italiennes, anéantie en 1963. le 9 octobre, 300 millions de mètres cubes de roche tombaient du mont toc dans le nouveau barrage nouvellement construit sur le Vajont, record de hauteur et « prouesse technologique », mais dont la mise en eau avait déstabilisé la montagne. étonnamment, le barrage résista mais n’empêcha nullement la gigantesque vague de submerger la ville située en aval et de causer la mort de près de 2000 personnes. aucune évacuation n’avait eu lieu malgré des signes « avant-coureurs » que l’on juge, paradoxalement a posteriori, comme évidents.

la présentation qui précède est, volontairement, de type médiatique en ce sens qu’elle privilégie les aspects à la fois spectaculaire et ponctuel d’un événement. en se fondant sur les quelques lignes ci-dessus, il ne faudrait pas beaucoup d’effort pour inventer les gros titres des journaux correspondants. ne pouvant guère occuper plus de cinq colonnes en première page, la une ne serait sans doute pas très différentes de ce que nous connaissons dès qu’un accident un peu

spectaculaire se produit. Mais pour imaginer les événements passés, il faut faire plus et dépasser ce stade du ponctuel. Prenons deux cas.

L’« optimum climatique » du néolithique. les archéologues savent depuis plusieurs décennies qu’une grande partie de l’hémisphère nord au moins a connu un

« optimum climatique » bien plus chaud que ce que nous connaissons actuellement, environ de 5 000 avant J.-C. à 3 000. de nombreuses études, notamment sur les sédiments des lacs et tourbières et sur les glaces le montrent clairement et sans ambiguïté. La flore de cette époque est assez largement connue à travers de nombreuses études polliniques (études des pollens conservés dans les sédiments et les niveaux archéologiques, elles permettent de connaître les diverses espèces végétales, arbustives et herbacées, qui se trouvaient sur les sites correspondants au moment où les pollens se sont trouvés enfouis). Pourtant, cela n’empêche pas l’immense majorité des études prospectives sur l’évolution du climat au XXie siècle et les conséquences du réchauffement climatique prévu d’ignorer superbement ces connaissances d’une période passée au climat analogue. il s’agit pourtant d’une mine d’informations précieuses permettant de connaître certaines composantes d’un futur possible. Cette carence, certainement imputable au grand cloisonnement de nos systèmes d’enseignement et de recherche, est fort regrettable. la période en question, baptisée « phase atlantique » chez nous correspond au Wärmezeit des auteurs germaniques et est assez largement abordée dans l’« histoire du climat depuis l’an mil »9, bien qu’en marge du sujet visé par le titre. Si les termes « phase » et « atlantique », trop généraux, ne se prêtent pas à l’exercice, une recherche sur internet avec Wärmezeit donne instantanément une idée du nombre important des études qui ont été faites à son sujet et de leur richesse.

La grande crise du XIVe siècle. Si elle est peut-être un tout petit peu plus présente dans nos esprits à cause de la guerre de Cent ans qui débuta au tiers de ce siècle, un très gros effort d’imagination est cependant nécessaire pour appréhender l’évolution qui s’est alors produite. Entre le début et la fin du siècle, la population de la plus grande partie de l’europe s’est trouvée divisée par deux avec des épisodes paroxystiques particulièrement traumatisants. de nombreux écrits historiques existent à ce sujet et deux citations nous aideront à nous projeter dans cette période, certes ancienne, mais que nous avons trop souvent tendance à noyer dans un magma obscur que notre inconscient baptise Moyen-Âge.

9 Emmanuel Leroy Ladurie, Op.cit.

Première taBle ronde : laVeilleenmatièrederisQuesentremémoireetanticiPations

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« À la fin du XIVe siècle, passées la peste noire et les premières atteintes des guerres anglaises, les rôles de feux et les livres censiers du comté de Foix ne dénombreront plus dans la même communauté qu’une centaine d’âmes, réparties en 23 feux. Soit l’habituelle chute, de plus de moitié, du peuplement, qu’on enregistre un peu partout dans la France du Sud, sous le coup des catastrophes du second XIVe siècle. »10

« La grande épidémie, qui affecta toute l’Europe entre 1348 et 1350 et tua plus d’un tiers de la population, fut précédée d’un violent tremblement de terre qui frappa l’Autriche méridionale, dans la région de Villach, et le nord-est de l’Italie. »11

il est bien évident qu’il y a, pour nous femmes et hommes du XXie siècle, encore beaucoup à apprendre de ces événements et de bien d’autres. Ceci peut se décliner en diverses questions non résolues ou dont, dans le cas le plus favorable, les réponses restent confinées dans un cercle de spécialistes :

• quelles étaient réellement ces « grandes pestes » en termes médicaux : pestes ? fièvres hémorragiques ? et n’y a-t-il pas de risque de voir réapparaître de telles hécatombes ? la grippe espagnole n’est pas si éloignée que nous puissions prendre cette question à la légère, d’autant que les médias nous présentent régulièrement des épidémies enrayées de justesse ;

• quel lien y a-t-il entre le séisme de Villach qui dut faire des dizaines de milliers de morts, et l’épidémie qui suivit ? la seconde n’est-elle pas une conséquence du premier, sachant qu’avoir des milliers de cadavres non enterrés est certainement un facteur déclenchant d’épidémie ?

• où en sommes-nous avec une france à 60 millions d’habitants alors que la france, ou plutôt le territoire équivalent du début du quatorzième siècle ne devait pas nourrir plus de 20 millions d’habitants ? en particulier, il semble qu’avant le XXe siècle, ce territoire n’ait jamais été occupé par plus d’une vingtaine de millions d’habitants et qu’à chaque fois qu’on est arrivé aux alentours de ce chiffre, il y a eu des réductions drastiques de la population du fait d’épidémies, de famines ou de guerres ; en écologie, ce genre de phénomène est bien connu comme une régulation limitant naturellement une explosion de population ; en risquons-nous une ? les historiens savent parfaitement qu’au cours de ces périodes de population maximale, des zones moins hospitalières, plateaux, montagnes, se sont

0 Emmanuel Leroy-Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Folio Histoire, 00.

Emanuela Guidoboni, Jean-Paul Poirier, Quand la terre tremblait, Odile Jacob.

trouvées peuplées, puis dépeuplées lors de la période qui a suivi ; avec 60 millions d’habitants avides d’espace (résidences secondaires, sites de loisir), nous sommes amenés à occuper encore bien plus, dont les zones dangereuses ; de nombreuses conséquences en termes d’aménagement global de l’espace seraient à en tirer ; etc.

Mais il nous est presque aussi difficile de nous projeter dans le passé que dans le futur. le problème n’est pas d’assimiler les clichés constitués par les éléments lacunaires concernant des événements ponctuels dont nous disposons, pas plus que nous ne pouvons inférer les causes et la dynamique d’une catastrophe actuelle des seules informations fournies par les médias. il s’agit de reconstituer autant que faire se peut le système dans lequel se sont produits les événements et d’appréhender le schéma global qui a présidé à leur réalisation. Peut-être avons-nous besoin de multiplier les écrivains comme Marguerite yourcenar, Michel Peyramaure ou Jean Giono et surtout de multiplier les lecteurs et les interprétations cinématographiques ou télévisuelles. on me rétorquera que, si érudits qu’aient été leurs auteurs, L’œuvre au noir12 (et les quelques pages sur la crue du rhin de 1549 et la peste qui suivit), la Lumière et la boue13 (et les ravages de la guerre de Cent ans) ou le Hussard sur le toit14 peuvent parfois contenir des inexactitudes ou une vision historique dépassée vis-à-vis des connaissances actuelles. Peu importe ! ils ont l’immense mérite de nous donner une appréhension de l’ensemble du contexte dans lequel se sont produits certains événements passés. il se dit que la description clinique de l’épidémie de choléra en Provence vers 1832 dans le hussard sur le toit de Jean Giono contient des inexactitudes… mais ce livre et le film15 qui en a découlé nous donnent l’image d’une catastrophe passée dont nous ignorerions peut-être même l’existence. et puis, sommes-nous si sûrs que l’image que nous donnent les médias des catastrophes actuelles soit plus pertinente ? après une catastrophe, discutez avec les maires, les préfets, les pompiers et les administrés et vous constaterez que la vision même des intéressés n’est pas unique, que les divergences sont parfois énormes. Cette connaissance biaisée est pourtant un facteur de progrès nous permettant dans une certaine mesure d’induire le fonctionnement des systèmes futurs… et nous n’aurons jamais mieux !

Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir, 98 Michel Peyramaure, La lumière et la boue, 980.

4 Jean Giono, Le Hussard sur le toit, 9 Le Hussard sur le toit, Film français, 99

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l’immense majorité des catastrophes passées était imputée à dieu, punissant des pécheurs, voire appuyant ses fidèles en difficulté. Sans remonter au déluge (« catastrophe naturelle », certes, mais dont la réalité historique reste sujette à caution…), le rôle attribué à dieu se retrouve historiquement à toutes les époques jusqu’au XViie ou XViiie siècle, et même actuellement dans certains pays. emanuela Guidoboni et Jean-Paul Poirier16 nous présentent ainsi toutes les réactions religieuses et scientifiques aux tremblements de terre passés, que ce soit dans des pays chrétiens ou ayant d’autres croyances (Grèce ou rome antique par exemple). Maurice Champion17 nous cite des écrits présentant bien l’état d’esprit à des époques anciennes.

« Si l’on en croit l’auteur anonyme de la vie et des miracles de Sainte Geneviève, que le P. le Juge interprète en ces termes :

« du temps d’inchade, evesque de Paris, sous loys le débonnaire, dieu voulut punir le peuple de cette ville par l’élément de l’eau : il envoya une telle inondation et débord de la rivière de Seine, que jamais n’en fust veu un tel, de sorte qu’il sembloit que toute la ville fust submergée et ne pouvoit-on aller sinon par bateau…

il advint que ce bon pasteur susnommé, craignant que pour ses péchez et pour les péchez du peuple, cecy vint encore en empirant, envoya des prestres et hommes d’eglise, de costé et d’autre, savoir s’il n’y avoit aucun endroit où il y eut moyen de célébrer le divin office, pour appaiser l’ire de Dieu…

Mais il y a aussi des catastrophes salvatrices.

« en 886, le 6 février, alors que les normands assiégeaient Paris, il arriva un grand débordement dont le poète abbon trace le tableau suivant. « Tout à coup, pendant le silence de la nuit, le milieu du pont s’écroule, entraîné par le courroux des ondes furieuses, qui s’enflent et débordent. La Seine, en effet, avait étendu de tous côtés les limites de son humide empire, et couvrait les vastes plaines des débris du pont, qui, du côté du midi, ne portait que sur un point où le fleuve s’abîme dans un gouffre. Il n’en fut pas de même de la citadelle, qui, bâtie sur une terre appartenant au bienheureux Saint-Germain, resta debout sur ses fondements. L’un et l’autre tenaient au reste au côté droit de la cité de Paris. » Au mois de mars, le fleuve déborda de nouveau. Au milieu de la description des combats acharnés que soutiennent les Parisiens, où le courage des assiégés est égal à la fureur des assiégeants, abbon s’écrie, dans son langage poétique : « La Seine nous prêtant son secours, enfle ses ondes, engloutit au fond de ses abîmes ces malheureux et les fait descendre dans l’Averne ».

Quand la terre tremblait, op. cit.

7 Maurice Champion, op. cit.

Et enfin, la colère de Dieu.

« en 1195, les pluies inondèrent les campagnes, et les grains germèrent en épis, avant qu’on pût en faire la récolte. Ces pluies excessives jointes à l’intempérie de l’année précédente, amenèrent une grande cherté, puis encore la famine. À cette affreuse calamité se joignit bientôt celle de l’inondation, que rigord raconte en ces termes : « l’an du Seigneur 1196, dit-il, au mois de mars, il y eut une inondation et des débordements qui submergèrent, dans plusieurs endroits, des villages entiers avec leurs habitants, et rompirent les ponts de la Seine. le clergé et le peuple de dieu, à la vue des signes et des prodiges qui les menaçaient dans le ciel et sur la terre, craignirent un second déluge ; et le peuple fidèle se mit en dévotion avec des gémissements, des larmes et des soupirs, passant les jours dans les jeûnes et les prières. on faisait des processions, à pieds nus ; on criait vers le Seigneur, pour qu’il pardonnât au repentir, pour qu’il détournât des pêcheurs, dans sa clémence, le fouet de sa colère et qu’il daignât les exaucer, recevant en miséricorde leur pénitence et la satisfaction qu’ils lui offraient du fond du cœur. le roi Philippe suivit lui-même ces processions, comme le plus humble de ses sujets, avec des larmes et des soupirs. le saint couvent du bienheureux denis, portant le saint clou du Seigneur, avec la couronne d’épines et le bras du saint vieillard Siméon, élevant sa voix et ses soupirs vers le Seigneur, bénit les eaux en croix et dit : « au nom du signe de la sainte Passion, que le Seigneur ramène ces eaux dans leur lit. « et, en effet, quelques jours après, la colère de dieu fut apaisée et les eaux rentrèrent dans leur lit. »

Si les catastrophes actuelles amènent à multiplier les retours d’expérience, les auteurs de ces travaux enquêtent certes auprès de toutes les autorités civiles…

mais en aucun cas récent, les prêtres ou autres membres des clergés des diverses religions présentes en france n’ont été consultés, sinon peut-être au titre de leur expérience individuelle ! la responsabilité des catastrophes n’est plus imputée à dieu ni aux péchés des hommes. la science progressant, des explications ont été trouvées… mais devant ce mystère que reste la mort, il faut toujours des responsables et mêmes des coupables pour que les survivants puissent arriver à surmonter l’épreuve. dans le passé, les pécheurs, réels ou supposés, ou certaines minorités ethniques, comme les juifs, servaient d’explication à la colère céleste, d’exutoire à la colère terrestre et payaient les pots cassés. les catastrophes pouvaient être suivies par des lynchages et des pogroms. de nos jours, ce sont tous les détenteurs d’une certaine autorité ou responsabilité technique qui jouent ce rôle, souvent victimes d’un lynchage médiatique avant même qu’un verdict les Première taBle ronde : laVeilleenmatièrederisQuesentremémoireetanticiPations

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reconnaisse responsables ou coupables ou les innocente. les églises, temples et divers accessoires des processions ont été remplacés par les tribunaux et tout ce qui les alimente, expertises, police, etc. Aux officiants se sont parfois substitués les psychologues. il n’apparaît pourtant en rien qu’un lynchage médiatique est plus efficace pour lutter contre les séismes ou les inondations qu’un lynchage physique ! tout au plus assure-t-il les mêmes fonctions sociales en étant à peine moins douloureux pour ceux qui en sont victimes et ont souvent eux-mêmes souffert de la catastrophe.

Ce qui est sûr en tout cas, c’est le développement de la « judiciarisation ». tout est maintenant matière à procès, à recherche de responsabilité, voire même à conflit lors des actions de prévention. imaginez le nombre de procès et de mises en accusation par les médias qui auraient lieu actuellement si l’éruption de la montagne Pelée de 1902 s’était produite un siècle plus tard : une des causes reconnues par tous de l’absence d’évacuation, outre la méconnaissance du phénomène de nuée ardente, fut le choix de ne pas biaiser les élections en cours. il est vrai qu’à l’époque, le gouverneur, sa femme et les deux candidats restants pour le deuxième tour sont morts dans l’éruption… mais il est probable que les plus hauts responsables de l’étal et des divers partis politiques seraient mis en accusation bien plus durement qu’à l’époque. au début du XXe siècle, ce fut surtout le malheureux alfred lacroix, expert géologue incontesté mais absent de la Martinique lors des deux épisodes meurtriers qui fut accusé, sans que cela atteigne semble-t-il le niveau de ce qu’on trouve actuellement dans nos médias lors de circonstances comparables, s’il en est.

toutes ces situations passées éclairent souvent notre présent d’un jour nouveau.

Pour ne prendre que quelques exemples, il s’en déduit des questions qui peuvent paraître inattendues.

Comment continuer à dimensionner nos ouvrages à partir de calculs de probabilité dont le caractère arbitraire apparaît instantanément ? C’est tel barrage du Gard ayant connu une surverse de plus d’un mètre en 2002 alors même qu’il était dimensionné pour une crue de fréquence de retour 5 000 ans et que des événements analogues se sont produits en 1907, 1933 et 1958… ; ce sont des fréquences de retour des catastrophes estimées à des centaines ou des milliers d’années mais calculées sur des séries temporelles qui n’excèdent guère cinquante ans alors qu’on voit clairement que le climat a fluctué et fluctue au fil des siècles… ; c’est une fréquence de retour des événements météorologiques exceptionnels qui devient elle-même fonction du temps avec la dérive due au réchauffement

climatique, etc. ; tous ces calculs probabilistes sont à utiliser à leur juste valeur et non pas pour dimensionner les ouvrages à leur strict minimum comme on a trop tendance à vouloir le faire actuellement.

les expériences négatives que sont les catastrophes passées sont légion ; il n’en manque pas actuellement, même s’il apparaît que leur étendue doit être relativisée à la lumière du passé ; les retours d’expérience les concernant sont la règle…

mais il y a également beaucoup d’enseignements à tirer des catastrophes évitées de justesse ou qui ont fait moins de dégâts qu’on aurait pu le craindre ; il y a urgence à inventer et mettre sur pied les « retours d’expérience positive » visant à mettre en évidence les bonnes pratiques et à les généraliser.

et surtout, à la lumière de ce qui est écrit plus haut sur l’« explosion de population » sans précédent que connaît notre territoire et qui crève les yeux quand on remet notre démographie dans sa perspective historique, il est urgent de trouver la stratégie globale et les stratégies locales d’aménagement du territoire permettant de privilégier l’occupation des zones les moins dangereuses ; ce n’est pas avec l’aménagement au coup par coup, voire sous la pression des événements que nous connaissons actuellement que nous pourrons empêcher la vulnérabilité de croître.

les catastrophes actuelles constituent un phénomène très médiatique. Si un mort dans une catastrophe est toujours un mort de trop, il n’en reste pas moins que les catastrophes françaises récentes sont sans commune mesure avec les catastrophes passées évoquées au début du présent document ou même que celles qui frappent d’autres régions du monde, séismes, cyclones, inondations. Pourtant, à la lecture des journaux et à la vue de la télévision, on a souvent l’impression que l’apocalypse vient de commencer…

il est nécessaire de relativiser. Par contre, au vu des catastrophes passées, on ne voit vraiment pas pourquoi une catastrophe de très grande ampleur ne se reproduirait pas chez nous. les phénomènes médiatiques ne doivent surtout pas nous empêcher de nous y préparer en nous laissant croire que nous avons vécu le pire. Sinon et bouclant sur françois Villon, nous serions comme lui obligés d’implorer les générations futures de pardonner aux erreurs de prévention et d’aménagement :

« Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurciz… »

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