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PAS DE TEMPS POUR MOURIR 1 '

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Academic year: 2022

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PAS DE TEMPS POUR MOURIR 1 '

DEUXIÈME PARTIE

Dans le compartiment du train qui l'emmène à Nice —- il a, pourquoi pas ? choisi le soleil — Gilbert Rabaud regarde les titres des journaux qui s'étalent devant lui sur la banquette :

L'AVION PARIS-LYON S'ÉCRASE AU DÉCOLLAGE.

TOUS LES PASSAGERS ONT PÉRI.

Et, en dessous, en caractères plus petits, mais importants encore : Gilbert Rebel, le magnat international d'origine française, parmi les morts.

Sept personnes seulement identifiées : on donne leurs noms et le sien n'est pas parmi eux !

Tout s'efface donc d'un coup : Rebel, Gloria, et même cette femme et cet homme qui devaient se retrouver, grâce à lui, sur l'aérodrome de Lyon !

A Nice, au matin, ce Nice qu'il connaît depuis qu'il y est venu, à la Libération, il descend, après avoir longé la mer qui, longtemps, a scintillé comme une promesse le long de la voie. Il retrouve l'ave- nue de la Victoire, choisit un petit hôtel qui ne sera qu'un abri et où il ne prendra pas ses repas. Désœuvré, sa valise déposée là,

Résumé de lo livraison du 15 mars. — Gilbert Rebel, Français fixé à New-York où il est à la tête de grandes affaires, est venu en France en avion ; il doit se rendre à Lyon pour traiter une de ces affaires. A l'escale d'Orly, il reçoit deux télégramme» d'Amérique:

un de son fondé de pouvoir lui annonce que le rendez-vous de Lyon est retardé de quel- ques heures ; le second émane de Gloria Payne, la femme qu'il aime et qu'il n'a pas encore eu le temps d'épouser. Celle-ci lui apprend que, lassée par son existence de bxisiness-man, toujours en route à travers le monde, toujours assailli de mille soucis, elle le quitte irrévo- cablement. Il décide de prendre un autre avion et, au dernier moment, cède son billet à un voyageur pressé. Mais en décollant l'avion explose. Le voyageur parti avec le billet de Rebel et sous le nom de ce dernier est parmi les morts. Rebel est donc légalement rayé du nombre des vivants. Il se rend à Paris, descend dans un hôtel du quar- tier Saint-Germain-des-Prés et s'y inscrit sous le nom de Gustave Rabaud qu'il a porté dans la résistance. Une vie nouvelle va-t-elle commencer pour lui ?

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il déambule à travers la ville, déjeune sur le port d'un loup grillé dont il se régale, puis de" nouveau il flâne et, comme le vent d'Est amène la pluie, ayant tâté la liasse de billets dans sa poche, il entre au casino où il perd puis regagne ce qu'il a perdu.

La nuit est tombée tandis qu'il jouait et le souvenir lui vient d'un restaurant qu'il fréquentait, du temps où il vivait dans cette ville : un restaurant italien. Il se met à le chercher, mais il en a oublié le nom. Un moment il erre dans le dédale des petites rues.

A droite ? Non : à gauche. Il s'engage dans une rue transversale.

Elle est déserte. Peu de gens y passent. Tout juste, devant lui, à quelques pas, une femme dont il ne pourrait même dire si elle est jeune ou vieille, laide ou jolie, mais dont la silhouette, pourtant, est mince quoique son dos — il le constate lorsqu'il est presque à sa hauteur — soït un peu voûté, sans doute à cause du vent contre lequel la femme lutte, sa tête enveloppée d'un foulard pen- chée en avant. De toute manière, cette femme, qui semble être d'ici doit savoir où est ce restaurant ; il portait un nom italien.

Ah ! il le retrouve : Alfieri !

Il presse le pas, rattrape la femme, juste à la hauteur d'un réver- bère :

— Puisse me permettre de vous demander un renseignement ? Elle s'arrête, se retourne. Son visage est à ce moment en pleine lumière et Gustave étonné comprend que celui-ci est baigné de larmes.

— Je m'excuse, balbutie-t-il, je..;

— De rien, monsieur : si je puis vous être utile...

Elle refoule ses larmes, tente de les cacher du mieux qu'elle peut:

.— Vous cherche^ ?...

— Un restaurant... Alfieri...

— C'était rue de France, monsieur, il n'existe plus depuis pas mal d'années.,

Elle est jeune, elle est claire, elle est jolie, même malgré ce chagrin qu'elle ne parvient pas à dissimuler et au cœur duquel il l'a surprise. Elle ne ressemble pas à Gloria et pourtant elle possède avec Gloria un air de parenté dont Gustave ne peut définir d'où il vient et qui l'émeut. Il la remercie, Il devrait s'éloigner, pourtant il est incapable de s'en aller ainsi :

— Vous pleurez? demande-tril.

— Oui, répond-elle, tout simplement.

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— Un chagrin ?

— Plus que cela.

Et elle explique :

— Je viens de perdre quelqu'un qui était tout pour moi.

— Je vous demande pardon.

— Ne le faites pas, vous ne pouviez pas savoir.

Il pense : un' chagrin d'amour ? Un homme qui l'a quittée ? ' Elle dit :

— Ma grand-mère vient de mourir, à l'hôpital, cet après-midi : je n'avais plus qu'elle.

— Mais vos parents ?

— Je les ai perdus quand j?étais toute petite : c'est elle qui m'a élevée.

— Je comprends, dit-il.

— Non, fait-elle, vous ne pouvez pas, c'est impossible.

Disant cela, elle ne peut réprimer ses larmes. Elle se reprend à pleurer et, à la façon dont elle le fait, quoiqu'elle ait la taille et les formes d'une femme, il sent qu'elle est très jeune :

— Voyons, dit-il, ému, il ne saurait dire pourquoi, il ne faut pas vous laisser aller !

Elïe le regarde droit dans les yeux :

— Si vous saviez ! dit-elle d'une voix déchirée.

Mais.elle se reprend aussitôt :

— Je suis désolée, pour le restaurant...

— Vous n'y pouvez rien. En connaissez-vous un autre, du même ordre ?

— Oui. Rue de France, il y a Valentini. Vous prenez tout droit... puis à gauche : c'est juste au coin, vous trouverez facilement.

— Allons-y, dit-il.

Il lui prend le bras, essaye de l'entraîner.

— Non, dit-elle, se dégageant mais doucement, sans violence, tout en continuant à marcher à ses côtés, non : je n'ai pas faim...

et, ajoute-t-elle, comme une excuse : je ne vous connais pas.

— Vous savez bien que si, dit-il.

Ils ne se sont jamais rencontrés jusqu'alors, ils sont des étran- gers l'un pour l'autre, et pourtant ce qu'il vient de dire est vrai et ils le savent tous les deuft : il y a ainsi des correspondances contre lesquelles on ne peut rien, qui naissent d'un regard, de la résonance d'une voix. Elle sait très bien que cet homme qui lui parle n'est pas un de ces individus entreprenants qui profitent des rencontres,

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U y a trop de gravité sur son visage. Du reste le sien, à elle, est baigné de larmes qu'elle ne retient plus, elle se sent laide, elle.

lui a dit son deuil ; s'il continue à s'intéresser à elle c'est qu'il a à cela des raisons vraies, peut-être même profondes. Et puis, elle est si désemparée, toute à sa détresse, et il ne sait même pas, il ne peut pas le savoir, à quel point elle est désespérée.

Il dit :

— Je sais, je sens, que je ne dois pas vous laisser. J'ai besoin de vous aider.

Et il questionne :

— Voydns ? Vous avez quitté l'hôpital. Pourquoi ?

—; Grand-mère est morte à cinq heures. Je l'ai veillée jusqu'à maintenant. Il me fallait revenir chez nous, à l'appartement que j'habite avec elle, rue de France, trois pièces au deuxième étage, sur la cour — afin d'y prendre mes affaires po.ur la nuit. Je retour- nerai ensuite là-bas pour la veiller.

— Vous dînerez avant, affirme-t-il.

— Je vous ai dit que je n'avais pas faim.

—• Je vous obligerai à prendre quelque chose : il faut vous soutenir.

Tout ce dialogue est naïf, un peu ridicule, et cela leur apparaît soudain. Ils ont bien d'autres choses à se dire. C'est elle qui décide :

— J'irai avec vous. J'essayerai de dîner. Vous avez raison, il le faut. Je n'ai aucune raison de vous refuser et, si je le faisais, ce ne serait pas reconnaître votre gentillesse. Mais avant, je dois passer chez moi.

Ils marchent, maintenant, en se taisant. Par moment, car il fait noir et qu'elle a besoin qu'on la guide, il lui prend le bras et elle le laisse faire; elle a tant besoin d'une présence, d'une chaleur humaine auprès d'elle et celui-ci, elle ne saurait dire pourquoi, elle sait que ce n'est pas pour elle un homme comme les autres.

La rue de France est éclairée. Un tramway y cahote. Ils le laissent passer et, derrière elle, il traverse, s'engage sous une voûte, pénètre dans une vaste cour. Elle le mène tout au fond, jusqu'à un escalier large de vieille maison. Rien ici ne sent le luxe, mais bien la simplicité et le manque d'argent. Aux fenêtres qui donnent sur la cour

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et malgré la nuit,du linge sèche que le vent d'Est agite comme quelque drapeau livide.

Au deuxième, elle met une clef dans la serrure et, comme

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il hésite à pénétrer avec elle dans l'appartement sombre, elle l'invite à le faire :

— Entrez.

Dès qu'elle a donné de la lumière, il sait, par la façon dont est meublée la pièce, qui est cette jeune fille qu'il a suivie là. Tout ici, par la qualité des quelques meubles, par le goût qui préside à l'arrangement intérieur, dit aussi bien l'origine riche que la pauvreté actuelle :

— Asseyez-vous, fait-elle, lui montrant une bergère qui cer- tainement est d'époque et comme il en a vu bien peu en Amérique.

La soie en est pourtant usée mais rien, jamais, ne peut, sauf le temps, donner cette patine à une étoffe, ce modelé à un bois qui, sous la main, lui paraît vivant.

Elle laisse ouverte une porte qui donne sur ce qui doit être la chambre. Il l'entrevoit, par l'embrasure, posant une valise sur le lit et faisant la navette entre une armoire ancienne et celle-ci, y portant une blouse, un pyjama, une paire de mules. Elle revient, sa valise à la main et, cette fois, il la voit. Il la voit pour la pre- mière fois.

C'est une jeune fille. Elle peut avoir vingt-deux ans tout au plus. Elle est habillée d'un tailleur strict bien coupé. On sent qu'elle n'achète qu'une chose par an mais que celle-ci est toujours de qualité. Pas de chapeau, mais un foulard, sans doute à cause du vent, qui lui enserre la tête et donne à ses traits réguliers, à son nez droit, au bel ovale de son visage, des lignes pures. Une mèche de cheveux blonds passe, sur son front, à droite, et une boucle près de son oreille. Ce qui le frappe surtout, ce sont ses yeux, des yeux limpides qui regardent tout droit, des yeux qui demeurent clairs malgré les larmes car, si elle ne pleure plus, ils en demeurent encore mouillés. Et il reste là, sans mouvement, saisi d'un sentiment curieux fait de ce besoin qu'il éprouve non de la mieux connaître — il lui semble qu'il n'apprendra rien sur ce qu'elle est vraiment mais seulement sur les événements de sa vie — comme s'il retrouvait un être dont il a été séparé depuis longtemps, qui lui est cher depuis toujours.

— J'ai pris tout ce qu'il me fallait. A présent, je puis vous suivre. Vous m'avez proposé de m'emmener dîner : j'accepte.

Elle dit cela comme si c'était tout simple, comme si, depuis

bien longtemps déjà, elle connaissait cet homme qui l'invite

pour la première fois.

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Et elle le regarde, elle aussi, elle ne le découvre pas : elle le trouve plutôt. Ils redescendent l'escalier lorsqu'elle a refermé sa porte. Ils sont ensemble dans la cpur, dans là rue. Elle est à ses côtés maintenant et elle n'a pas besoin de le regarder de nouveau pour s'assurer qu'il est grand, bien habillé, encore jeune. De l'avoir ainsi auprès d'elle, elle sent moins sa détresse, elle se sent protégée.

— Allons chez Valentini.

Elle sait que c'est un restaurant cher et, un instant, avec cette mesure et ce tact qui sont les siens, elle est sur le point de le lui dire. Mais c'était un restaurant de cet ordre qu'il cherchait ; elle l'y suivra donc.

Ils y entrent. Elle n'y a dîné qu'une fois, lorsque son oncle est venu à Nice avant de mourir, il y a quatre ans. Tout ici est Italien, des fiasques de Chianti qui ornent les murs au menu qui comporte tous les cannelloni, les figatelles que l'on peut désirer.

Ils s'asseyent à une petite table du fond : il n'y a que peu de monde et il commande. Quand il la consulte, elle dit oui à ce qu'il propose.

Lorsqu'on sert le premier plat de pâtes, elle dit :

— Vous avez raison, il faut que je me nourrisse si je veux passer toute la nuit.

Elle ne pleure plus. Elle mange, parce que cela est raisonnable et qu'il le lui a demandé. Elle mange en s'appliquant, dominant son manque d'appétit, rejetant son chagrin avec courage pour être agréable à cet homme dont elle ne sait même pas le nom.

Quand elle est un peu rassasiée — elle avait faim et elle ne le savait pas ! — elle parle. Elle dit ce qu'il faut qu'il sache. Elle qui a été élevée par cette grand-mère bourgeoise et timorée, elle qui a appris à cacher derrière une pudeur apprise tout ce qui la concerne et surtout à ne pas dire ce qui peut, par les autres, être considéré comme humiliant, voici qu'elle a besoin de tout lui confier. Il l'écoute et elle lui explique tout, avec cette même simpli- cité qui transparaît sur toute sa personne. C'est un peu comme si, par lui, elle se libérait de toutes ces contraintes, de tous ces préjugés qu'ont fait si longtemps peser sur elle l'éducation de la vieille dame.

— Grand-mère est morte. Elle était toute ma famille. Je n'avais

plus qu'elle, rien qu'elle. Mon père était officier de marine et c'est

lui qui m'a élevée car ma mère n'a vécu que quelques années

après ma naissance. Avec papa, et selon ses postes, j'allais de Cher-

bourg à Toulon, d'une base, maritime à une autre. Quand il navi-

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guait, sa mère — grand-mère — installée chez nous, me gardait.

Je puis dire que j'ai surtout vécu avec elle car s'il m'aimait il n'avait guère le temps de s'occuper de moi. Il est mort à Toulon et alors — j'étais encore toute petite fille — nous sommes venues nous installer ici. J'ai fait mes études au lycée. J'aurais pu être élevée à la Légion d'Honneur, à Saint-Denis, comme fille d'officier, mais grand-mère voulait me garder auprès d'elle. En dix ans

— j'avais onze ans et demi à la mort de mon père — elle a mangé, tout doucement, le peu de fortune qu'elle possédait. Nous vivions petitement, mais elle ne me refusait jamais rien. Naturellement, elle ne me mettait jamais au courant de ses affaires et je ne savais pas qu'elle vendait des titres ; je n'ai su qu'elle n'avait plus rien que le jour où elle est entrée à l'hôpital.

— Elle vous aimait, affirme-t-il.

— Elle avait reporté sur moi tout l'amour qu'elle avait eu pour son fils, celui aussi qu'elle avait porté à un mari qui l'avait déçue, non pas abandonnée mais qui avait fait pire : vécu à côté d'elle sans amour. Lorsque le médecin eut décidé qu'il fallait l'opérer, je me préoccupai d'une clinique. C'est alors qu'avec un pauvre sourire elle dut m'avouer qu'elle ne possédait plus un sou vaillant et que l'on dut la transporter à l'hôpital où elle est morte. •

La jeune fille eut un soupir sans larmes : elle se rappelait ces dures minutes où il lui avait fallu refuser à celle qui allait mourir

• — le médecin ne lui cachait pas là gravité de son cas — ce dernier luxe de n'être pas traitée comme n'importe qui. L'hôpital, pour cette vieille femme, cela équivalait déjà au corbillard des pauvres.

— Mais, dit-il, même l'hôpital, cela coûte. Elle y est restée longtemps ?

— Deux semaines.

— Vous avez ce qu'il faut ?

— Non, avoua-t-elle. Pas plus que de quoi couvrir les frais de l'enterrement. Grand-mère a une tombe au cimetière de Cimiez.

Je l'y ferai transporter. Ensuite, je m'arrangerai avec les gens des Pompes funèbres ; j'y ai réfléchi, je prendrai un emploi et je payerai, peu à peu, ce que je dois.

— Mais enfin, il ne vous reste rien ?

— Quatorze mille francs.

— Non, ce n'est pas suffisant !

— Je le sais.

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— Il faudra payer l'hôpital tout de suite.

— Si c'est nécessaire, je vendrai des meubles. •

— Vous ne pourrez pas faire cela en quelques heures. Et, ayant besoin de vendre, les antiquaires vous donneront moins que rien.

— J'irai au plus court, il le faudra bien.

—• Non, décida-t-il, je vous avancerai l'argent.

Il venait de faire un calcul rapide. L'hôpital, .l'enterrement, cela ne représentait tout au plus que quatre cents dollars... Quatre cents dollars, autant dire rien ! Et il s'aperçut à cet instant qu'il avait pensé en dollars.

Oui, quatre cents dollars n'étaient rien pour Gilbert Rebel.

Mais il n'était plus Gilbert Rebel : il était Gustave Rabaud. Et ce carnet de chèques dont il pouvait user comme il voulait, il l'avait déchiré. Ce crédit qui était le sien aussi longtemps qu'il demeurait Gilbert Rebel et aussi longtemps qu'il évitait la ruine en sautant d'une combinaison dans l'autre, il n'était plus celui de Gustave Rabaud. Il n'était plus que Gustave Rabaud. Il l'avait voulu. Il ne pouvait plus revenir en arrière, sa vie, sa vraie vie était à ce prix.

Quatre cents dollars ! ce n'était rien pour l'un et trop pour l'autre. Pourtant, ce que Gilbert Rebel savait faire, Gustave en était capable, lui aussi. Non, il n'avait pas assez dans sa poche, mais il le trouverait ; il ne savait encore comment :

— Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vous avancerai le nécessaire.

Vous avez assez de chagrin pour ne pas vous trouver, en plus, préoccupée de cette manière. -

— Mais vous ne me connaissez pas !

— Il faut, fit-il, négligeant l'interruption, que votre grand- mère, à qui vous devez tout, ait des obsèques décentes. Ce que je mettrai à votre disposition, vous me le rembourserez plus tard, lorsque vous aurez une situation.

Elle lui prit les mains à travers la table. Une fois encore, elle- le regarda dans les yeux.

—- Une situation, si j'en trouve une, celle-ci ne sera pas brillante et il me faudra longtemps pour vous rendre ce que vous m'aurez avancé. Je ne sais rien faire. Grand-mère croyait qu'apprendre un métier est déchoir. J'ai passé mes baccalauréats et c'est tout.

Oh ! je sais aussi jouer du piano, monter à cheval, nager, patiner,

même faire du ski car grand-mère, chaque année, m'envoyait trois

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semaines à Beuil. Elle pensait, sans doute, qu'elle ne verrait jamais le bout de sa fortune. Elle répétait toujours que je serais mariée avant. Elle ne songeait même pas que nous ne voyions plus personne, que nous n'avions plus de relations, que nous étions toutes seules. Je ne l'ai pas détrompée : je croyais que nous aurions largement de quoi tenir jusqu'à sa mort. En réalité, cela s'est révélé exact... à quinze jours près. Allons, dit-elle, regar- dant sa petite montre-bracelet, cette montre que sa grand-mère lui avait donnée pour ses vingt et un ans, il faut que j'aille la retrouver maintenant.

Dans sa poche il tâtait le paquet de billets. Que lui restait-il ? Un peu plus de soixante mille francs. C'était toute sa fortune et ce n'était pas assez pour que la jeune fille pût faire face à ce qu'elle de- vait. Il lui faudrait aussi vivre demain, les jours suivants, même s'il se mettait tout de suite en quête d'un emploi. Et qu'allait-il trouver ? Ce n'était pas ainsi qu'il avait vu les choses. Maintenant elle disait :

— Vous voulez donc faire cela pour moi ? Mais vous ne savez même pas mon nom !

Avait-il besoin de son nom pour savoir qu'il ne pouvait agir autrement envers elle. Et qu'était un nom ? Rebel ? Rabaud ? Gilbert ? Gustave ? Que signifiait un nom ? Il y a les êtres humains et celui-ci, cette jeune fille, en était un. Et il en était un aussi pour elle, il le, savait, sous quelque nom que ce fût. Elle allait lui donner le sien et lui, le prénom qu'il allait lui dire, queËe signification exacte allait-il avoir pour elle ? Il n'en aurait vraiment une que s'il lui disait celui de l'homme nouveau qu'il voulait être, qu'il était, n'est-ce pas ? déjà.

— Je m'appelle Gustave, dit-il. Et vous ?

• • .:— Laurence, répondit-elle.

Elle n'aimait pas « Gustave ». Et il n'aimait pas non plus ce prénom de Laurence. Et. tout cela était sans importance. Il y avait elle et lui et tout le reste n'existait pas, pas plus pour lui que pour elle qui, comme lui, et par cette mort qui mettait une fin à l'autre, allait commencer une nouvelle vie, une nouvelle vie dans laquelle il était déjà entré à cette minute, dont déjà il savait qu'elle ne sortirait plus. ^

Il payait, se levait. Il décidait, et elle se laissait guider :

— Je vous conduis jusqu'à l'hôpital. C'est loin ?

— Vingt minutes à pied, i

— Voulez-vous que nous prenions une voiture ?

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— Non, faimerais marcher. Le vent tombe Je vais être enfermée toute la nuit. Une garde est auprès de grand-mère jusqu'à dix heures. Ensuite, je ne la quitterai plus.

— Quand Tenterre-t-on ?

— Demain matin. On m'a demandé, tout à l'heure, les ren- seignements. Je les ai donnés. J'ai même vu l'homme des Pompes funèbres. Je ne lui ai pas dit que je n'avais pas de quoi payer.

— Vous l'aurez. Ainsi que de quoi régler l'hôpital. *

— Je vous remercie. Comment se fait-il que j'aie rencontré quelqu'un qui, justement, m'aide au moment où j'ai besoin d*être aidée ? Grand-mère parlait toujours de la Providence... '

— Il est possible que ce soit cela, dit-il. Il est possible; seule- ment, qu'il existe, parfois, des rencontres inéluctables. *

— Je le crois, dit-elle.

Ils avançaient maintenant à travers la ville. Ils traversaient les avenues bruyantes et éclairées. Ils arrivaient au bord de cette rivière aux .rives cimentées, qui s'appelle « Le Paillon » et dont le lit était à sec pour le moment alors qu'il s'enfle et déborde presque à la fonte des neiges. Un haut bâtiment s'élevait, là-bas :

— C'est l'hôpital, dit-elle.

Ils firent encore quelques pas en silence. Bientôt ils furent devant la grille. Au moment où il allait la quitter, il dit :

— Je serai là demain matin à neuf heures. Vous n'avez à vous préoccuper de rien.

— Merci, dit-elle. Je vous remercie du fond du coeur. Grâce à vous je vais pouvoir ne plus penser qu'à mon chagrin.

Il la quitta et se rendit droit au Casino. Que risquait-il à jouer dix mille francs ? Là, peut-être, était la solution du problème, la possibilité pour lui de tenir sa promesse. Il joua, perdit, gagna.

Au moment où il quittait la salle du « privé », ayant de nouveau perdu la somme qu'il s'était fixé, il entendit un chiffre et, il n'aurait pu dire pourquoi, il lança : « Banco ! » Il attendit un instant : les cartes sortirent. A son grand étonnement il vit alors le croupier pousser vers lui un paquet de jetons. Mon Dieu ! sans le savoir il avait risqué tant ! Bien plus qu'il ne possédait ! Derrière lui on murmurait. Il ramassa, ne compta pas : non seulement il avait de quoi faire face à son engagement mais il lui restait près de quatre cent mille francs. Revenant à son hôtel, dans la nuit, il riait comme un gamin comblé. Ainsi la chance, cette chance que, jusqu'alors il lui avait fallu forcer, traquer, et à quel prix ! lui avait souri

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gratuitement, sans contrepartie. Il pourrait payer l'hôpital, l'en- terrement, et il aurait encore de quoi vivre plusieurs semaines.

A cet instant, il se jura de ne plus jouer.

Le lendemain il retrouvait Laurence et tous deux, ils menèrent la vieille dame à sa dernière demeure. Devant la tombe, leurs deux mains se trouvèrent : Laurence lui disait à la fois merci et sa confiance.

Dans le faubourg, près d'un grand hôtel entouré d'un vaste parc au milieu duquel se dressaient des palmiers, Gustave héla un taxi qui en sortait venant, sans doute, d'y déposer quelque voyageur. Il y fit monter Laurence.

— Où allons-nous ? questiqnna-t-il.

— Chez moi, dit-elle,

A présent la matinée était avancée. Les ménagères, dans les rues, revenaient chez elles, leurs cabas pleins et l'odeur de l'huile chauffée, qui est celle de midi, commençait à envahir la rue, poussant ses bouffées avec les voix et les musiques de la T. S. F., par les fenêtres ouvertes. Bientôt, ils furent rue de France et le taxi s'arrêta devant la maison de Laurence.

Un instant, la voiture s'étant éloignée, Gustave resta sur le trottoir. Alors, se tournant vers lui, Laurence dit :

— Venez avec moi.

Il monta derrière elle les deux étages. Tout en la suivant, il admirait son corps en mouvement, mais aucune autre pensée - que celle d'une tendresse dont il se croyait incapable jusqu'alors ne le tenait ; il était pourtant heureux qu'elle fût si belle. Devant sa porte, Laurence sortit sa clef, ouvrit :

— Entrez, dit-elle.

Il la précéda. Elle avait été jusqu'au fond, avait retiré son chapeau, revenait vers lui :

— Enlevez votre manteau. • Et, comme il hésitait, elle commença à l'aider, d'un geste

presque maternel.

Il se laissait faire, la gorge serrée. Il n'y avait plus de pleurs

sur ce visage lumineux qui était celui de Laurence, et il en sentait,

lui, sourdre, au coin de ses yeux. Il la regardait, bouleversé par

un sentiment qu'il n'avait jamais éprouvé, inconnu encore de lui et

qu'il n'espérait plus ressentir, et cet homme qui ne croyait pas

ou qui croyait mal, qui n'avait pas eu de temps pour cela, sentait

monter en lui comme une action de grâce.

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— Laurence ?

—Reste. Tu sais bien que tu ne peux plus t'en aller.

Elle le tutoyait, elle qui n'avait jamais tutoyé personne, qui disait c vous » à sa grand-mère, et cela même, cette liberté soudaine, conférait à leurs paroles, à ce qui s'établissait entre eux, à leur présence à deux dans cet appartement, une pureté étrange, extra- ordinaire :

;

Tu es ici chez toi. Je ne te connais pas et je sais tout de toi.

Je ne té demande pas de rester pour te remercier de ce^que tu as ,f&it, mais parce que je ne conçois plus la vie sans toi. Si je te te demande, c'est parce que c'est à moi de le faire et parce que cela est naturel. Je ne sais ce qu'il,y aura entre nous, je sais seulement ce qui est, cela me suffit. Je n'ai jamais eu d'homme dans ma vie., Je suis encore une jeune fille. Je suis ta jeune fille et je serai sans doute ta femme, comme cela, sans te demander rien d'autre, sans exiger quoi que ce soit, ni mariage, ni contrat: en te faisant confiance, en croyant en toi simplement. Je n'ai rien à donner que cela et c'est à toi.

Elle ne s'approcha pas de lui. Elle ne le serra pas contre elle.

Elle dit seulement :

— Je vais mettre la table. J'ai ce qu'il faut pour déjeuner — ce que j'avais, hier, prévu pour le dîner et qui n'a pas servi puisque tu m'as emmenée. Assieds-toi. Je prépare tout. Et laisse-moi te servir : tu es chez toi.

Ils vécurent donc ainsi, l'un près de l'autre. Le temps n'avait plus de mesure, ce temps qui, jusqu'alors, et tant qu'il avait été Gilbert Rebel, lui avait échappé, à lui. Elle sortait juste pour aller aux commissions puis elle revenait et il la serrait de nouveau contre lui. Et à chaque fois, elle sentait un peu plus la joie l'envahir.

A présent, ils parlaient :

— Je suis croyante, disait-elle, mais je sais ne pas avoir mal fait en te faisant confiance. Dieu ne peut me donner tort.

— Je t'épouserai, dit-il.

Au même moment, il pensa qu'il était Gustave Rabaud et qu'il lui faudrait, pour cela, demander à Courpâlay des papiers, qu'il lui faudrait ruser pour se les procurer quoique le maire dû village, pendant la Résistance/eût gratté lès indications de décès sur les registres de l'état-civil, afin que ceux qui se cachaient pussent reprendre l'identité des morts.

— Tu m'épouseras si tu le veux, répondit-elle. Ainsi je serai "

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en règle avec ma croyance, mais, même si tu ne le faisais pas, je le serais envers moi-même. Pour soi-même, sinon pour son salut, cela suffit. v •

Aimer. Croire. C'était bien une vie nouvelle ! A présent, elle se racontait :

— Je veux que tu saches qui je suis, d'où je viens. Tu connais

déjà l'essentiel. t

Elle disait sa famille, ses parents, son enfance. Elle en montrait le côté étroif, ses petites joies et ses petites peines. Puis le lycée, sa vie auprès de sa grand-mère. Et l'attente où, toujours, elle avait été de lui.

— Et toi ? Dis-moi ? Raconte ? questionnait-elle.

— Je n'ai rien à raconter. Je n'ai pas eu de vie avant toi.

Je commence à toi.

Il se taisait. Il ne voulait rien dire. Elle respectait son silence, ce qu'elle pensait bien être un secret. Il parlerait quand il le voudrait et seulement s'il le voulait. « Je commence à toi » lui suffisait : elle savait bien qu'il ne mentait pas.

Un jour, le troisième, elle demanda timidement :

— Tu es ici, pour... longtemps ?

— Pour toujours, tu le sais bien.

Elle avait, aussitôt après sa question, légèrement détourné la tête. Quand il l'embrassa, il sentit sur ses lèvres le goût salé des larmes : elle venait de pleurer, sans sanglots, doucement, et il sut que c'était de reconnaissance. Elle n'exigeait rien de lui.

Elle ne voulait rien de lui que lui-même. Il avait parlé de l'épouser mais elle ne le lui avait pas demandé. Il aurait dit qu'il partait qu'elle aurait accepté qu'il s'en allât, reconnaissante seulement pour ce qu'il lui avait donné. Mais elle n'avait jamais cru à son départ, elle savait bien qu'il était près d'elle pour ne plus la quitter.

Elle savait que ce qui était entre eux était trop fort et que de tels liens, — des liens de trois jours cependant, aux yeux du monde ! — ne se rompent pas comme cela.

Un peu plus tard, elle demanda encore :

— Que vas-tu faire ?

— Je ne sais pas encore. La question ne se pose pas pour le moment : j'ai de l'argent.

— Qu'as-tu fait jusqu'à présent ?

— Des affaires... du commerce. J'ai été aussi bien d'autres choses, avant... j'ai même exercé des métiers manuels. J'ai été en Amérique.

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— Tu es riche ?

— Je ne le suis plus. J'ai un peu d'argent, voilà tout. Il va»

de toute manière, falloir que je travaille.

— Pas trop ! dit-elle.

Elle avait dit cela ingénuement, sans savoir la signification que ses paroles pouvaient avoir pour lui. Il en fut frappé :

— Non, non, dit-il..., pour toi seulement, pour nous, pour vivre. Mais laisse-nous encore un peu de temps.

— S i cela est possible... Moi aussi, tu sais, je puis trouver un emploi.

— Lequel ? Tu m'as dit que tu ne savais rien faire ! Ils rirent ensemble. Il reprit :

— Je veux que tu restes ici, à m'attendre quand j'aurai trouvé quelque chose. Je travaillerai le moins possible... pour te voir le plus possible... Il nous faut juste de quoi vivre...

— Oui... oui... pas plus... je t'en supplie.

— De quoi ne pas mourir de faim, fit-il comiquement, et de quoi te gâter un peu.

— Je ne veux pas que tu me gâtes. Je veux tout ton temps.

Je veux toute ta vie. Le reste, je m'en moque.

Il prit son veston, en retira une liasse de billets :

— Voyons, dit-il, nous n'avons plus de dett.es : j'ai payé l'hôpital, les obsèques,• nous avons là?...

Il comptait les billets et elle les comptait avec lui :

— Trois cent dix... trois cent vingt... trois cent vingt-deux...

— C'est énorme ! De quoi vivre combien de jours !

— Une année !

— Je crois, cependant, qu'il faut être raisonnable;

— Bien sûr ! Et de quelle manière ?

Nous aurions moins, ce ne serait rien et nous n'aurions qu'à le dépenser, à en tirer le meilleur, à durer aussi longtemps que nous le pourrions. Après, nous aviserions. Pourtant, trois cent mille francs, c'est plus que la possibilité d'attendre : c'est un capital.

— On voit bien que tu as été dans le commerce, tu parles comme un homme d'affaires.

— Un capital, reprit-il, c'est un instrument de travail.

— De quelle manière ?

— On peut, avec, acheter une boutique... quelque chose qui permette un rendement, qui rapporte.

— Et qui vous tienne toute la journée.

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— On ne gagne pas sa vie sans, donner son temps.

— Je l'admets. Du reste, pendant que tu-seras pris, moi, j'aurai affaire ici.

Elle tournait dans la pièce et jouait à la femme qui tient son intérieur, fait le ménage. Elle ajouta, sérieuse :

— Cela prend du temps. Et puis il y a les commissions, la cuisine.

— En réalité, si je te comprends bien, le problème est de savoir combien de temps cela te prend afin que je n'accepte d'emploi que pour le même nombre d'heures, de minutes ?

— Oui, dit-elle, c'est cela.

— Avec trois cent mille francs, fit-il, réfléchissant, je peux faire quelque chose...

— Et c'est ?

— Acheter une voiture.

— Pour nous promener ?

— Nous... et les autres... Avec une voiture on peut gagner sa vie... et en choisissant ses heures pour le faire. Mlle Debrennan

— c'était son nom, il l'avait appris au cimetière — n'aimerait sans doute pas être la femme d'un chauffeur de taxi !

— Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse ? Je n'ai que. toi et que tu sois cela ou autre chose !...

— En Amérique, cela est admis, on.le voit tous les jours.

Un homme riche la veille et subitement ruiné vous ouvre la portière de sa voiture et vous y montez pour qu'il vous conduise où vous exigez qu'il vous mène. Il vous fait la conversation, si vous l'avez connu, et parfois de ces quelques mots il repart pour une nouvelle affaire.

— Je trouve cela bien. Oui, tu as raison, nous n'avons pas le droit de dilapider notre capital — elle disait « notre » avec tant de gentillesse. Ton idée est bonne, et quand tu auras gagné assez d'argent, tu laisseras la voiture au garage.

— Voilà, dit-il en la soulevant de terre, en l'embrassant dans les rires et la joie.

Cet après-midi-là, ils s'habillèrent et ils sortirent tous les deux, bras dessus, bras dessous. Elle avait décrété : « Nous allons voir ce que l'on peut trouver pour ton argent! »

Ils entrèrent, rue de France même, dans un premier garage.

Il y avait là, d'occasion, des voitures à vendre. Gustave fut étonné de leur prix. Des autos de modèles déjà anciens comme celles-ci,

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cela était sans valeur à New-York. Ils allèrent plus loin, chez d'autres . marchands encore, entre autres dans une boutique de l'avenue de la Victoire : les prix étaient sensiblement les mêmes. Pour trois , ' cent mille francs, ils n'auraient pas grand chose !

-r- Au fond, dit-il, je ne ferai pas de grandes courses : Monte- Carlo, Cannes, tout au plus, il faut donc que je m'attache beaucoup plus à l'aspect extérieur, au confort, qu'à l'état mécanique.

— Les corniches sont rudes, ici, et les touristes demandent souvent que l'on y passe. Il te faut un bon moteur et de bons freins...

Soucieux il inspectait les différents modèles et il ne trouvait rien.

— Il faut en voir d'autres encore.

Un instant il pensa retourner au Casino, mais il savait bien que son gain de l'autre jour était un accident et que, pour tenter de le parfaire, il perdrait ce qu'il possédait, c'est-à-dire ce qui allait lui permettre de vivre à la manière qu'il désirait, en n'allant gagner de l'argent que lorsqu'il en aurait besoin. Ni risques, ni solution de facilité, l'un n'allant pas sans l'autre : ils repartirent.

Ce fut dans le quartier du Riquier qu'il trouva ce qu'il désirait.

Ils étaient entrés dans un garage, derrière le port, dans cette partie de la ville qui sent l'Italie d'avant l'annexion et tout de suite, au fond du hall, parmi d'autres voitures qui sans doute étaient celles de clients, il vit, moteur ouvert, ce qu'il cherchait :

— Cette voiture est à vendre ?

— Oui, dit le garagiste qui les avait accompagnés jusque-là.

Elle est à moi. Je la tiens d'un client qui en a pris une neuve. On la revise à temps perdu. C'est une « Vedette » d'il y a quatre ans.

Voyez comme elle se présente bien.

Les coussins, en effet, étaient en bon état, préservés sans doute longtemps par des housses. La peinture était bonne et aucune aile n'était enfoncée, éraillée.

— Un coup de lustrage, et vous avez une bagnole neuve.

L'homme était petit, maigre, à l'accent italien prononcé, noir de poil et de peau.

— Qu'est-ce que ça vaut ?

— Deux cent quatre-vingts... moteur refait, bien entendu.

— Et les freins ?

— Il faudrait les revoir. . ^

— Vous en demandez deux cent quatre-vingts pour en obtenir combien ?

— Elle les vaut.

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— Pas pour moi. Pourtant, je veux bien ne pas discuter le prix si vous me donnez une voiture en parfait ordre de marche.

Je suis même prêt à vous verser l'argent comptant : je l'ai sur moi (il le sortait de sa poche sachant bien ce qu'il faisait). Seulement, je veux être tranquille : vous me signez un papier me garantissant la voiture pour un an, toute réparation, quelle qu'elle soit, à votre charge.

—i Eh ! une voioire d'occasion, on n'est pas dedans ! f-r Alors, gardez-la.

*— Deux cent soixante-dix ?

— Deux cent quatre-vingts, mais la garantie.

L'autre se grattait la nuque, perplexe.

— Et si tout casse ? Elle a cinq ans.

— Tout ne cassera pas. Elle n'a pas tant roulé. Le compteur marque cinquante-sept mille kilomètres.

— Si vous croyez les compteurs, vous ! Telle qu'elle est, c'est une bonne voiture de promenade.

— *Je ne l'achète pas pour cela. Je la veux pour faire la place.

Je pourrais la bricoler moi-même, je suis du métier — Laurence le regardait à cet instant avec un peu d'étonnement — mais je ne veux pas perdre mon temps.

— Ah ! si vous êtes de la partie ! Eh bien.' deux cent cinquante.

— Le prix fort et la garantie.

— Ça va, donne ton argent, fit l'homme en tutoyant Gustave, il ne sera pas dit que j'aurai escroqué un confrère. La voiture est bonne mais il faut refaire les ferrodos, changer le filtre d'essence, le delco et la batterie. Je te ferai tout cela pour le prix. Ça te va ?

Ils se serrèrent la main, concluant le marché :

— Quel jour puis-je venir la prendre ?

— On ne travaille pas le dimanche, tu ne voudrais pas ! Viens mercredi.

— C'est d'accord. Mercredi à midi. Et que tout soit prêt : la voiture et la lettre. Tiens, prends ces trente mille francs là en acompte.

. * — Tu veux un reçu ?

— Pour qui me prends-tu ? J'ai ta parole.

Il partit au bras^de Laurence. .Ils rejoignirent le quai, puis le port. Un bateau était sous pression, celui qui mène en Corse.

D'autres fumaient le long des môles. Ils allaient, au bras l'un de l'autre, comme un couple de bourgeois nouvellement mariés,

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fraîchement établis : un chauffeur et sa femme, sa femme qui disait

« Je vais prendre des oranges ici, elles sont moins chères que rue de France », et qui entrait dans une boutique, l'y entraînait, lui donnait le sac à porter. Une femme toute simple, un homme tout simple, comme tous les autres, parmi les autres, sans ambitions, sans autre désir que d'être heureux et qui l'étaient. Et Gustave Rabaud pensait : « C'est cela le bonheur ».

Le mercredi, quand ils eurent été chercher la voiture en grande pompe, ils l'essayèrent : elle avait fort bon aspect et mardhait bien.

Le soir, il confectionna un écriteau :

VOITURE DE PtACE.

LIBRE - FOR HIRE.

Le lendemain, ayant fait régulariser ses papiers et obtenu

— non sans mal il faut le dire '•— le droit d'exercer son nouveau métier, il partit dès huit heures et demie du matin et, le cœur battant un peu plus vite, Laurence l'attendit. Il ne rentra qu?à une heure, tout excité :

— Sers-moi vite, j'ai un client. Il > m'a retenu pour deux heures.

Tandis qu'il dévorait sa côtelette de bon appétit, il lui expliquait son premier contact avec ses « confrères '»; place Masséna, et comment il avait appris d'eux, après qu'ils eussent dûment contrôlé qu'il était bien des leurs, les petites ficelles du métier, la manière dont il faut, par exemple, être bien avec les portiers d'hôtel qui, moyennant ristourne, vous procurent des passagers. Il repartit vite, ne rentra qu'à neuf heures. Elle l'avait attendu tout le jour, sans quitter l'appartement, s'occupant à de petites besognes ména- gères. Oui, elle avait eu jusqu'alors, et malgré la tendresse dont la vieille dame l'avait entourée, une vie totalement vide et vivre, vivre vraiment, elle le faisait depuis que Gustave avait croisé sa route. Il ne fallait donc pas être trop exigeante," se contenter de ce qui était le bonheur sans vouloir qu'il fût de chaque instant.

Une semaine passa ainsi, où elle ne le vit qu'à peine, et même pas le dimanche : le client — un Américain — était ravi d'avoir rencontré un chauffeur parlant sa langue et quand Gustave revint enfin, triomphant, portant une liasse de billets, disant : « Regarde, la semaine a été bonne », et lui annonça que l'autre était parti, elle fut tout à fait heureuse.

— Tout payé, cela laisse un bon bénéfice.

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446 LA REVUE

Ils regardaient l'argent, non avec cupidité mais avec une joie enfantine, cet argent qu'il avait gagné.

— Alors, il est parti ? questionna-t-elle.

— Oui, il a repris l'avion... Mais il a laissé mon nom à l'un de ses amis, une relation plutôt : un Américain comme lui ; je dois retrouver celui-ci tout à l'heure. Tu vois, il n'y aura pas d'arrêt dans mon travail.

Il repartit donc et ne rentra pas ce soir-là : les étrangers sont exigeants. Le lendemain il reparut, portant une écharpe d'Hermès, achetée à Cannes, expliquant :

— Il était trop tard. Nous avons dû coucher là-bas. Un client merveilleux : un nommé Johnson, qui prépare, ici, dans la région, de grosses affaires. Nous nous sommes entendus tout de suite...

il en a pour plusieurs semaines.

— De quel genre, ses affaires ?

— Il achète des terrains, je ne sais encore pourquoi.» mais je le saurai. Il m'a donné dix mille francs de gratification. (C'était avec cela qu'il avait acheté l'écharpe.)

Elle le grondait^ tout en la nouant à son cou :

— Tu n'as pas été raisonnable ! . Quelques jours plus tard, passés au service de l'étranger, il

revenait, tout plein de son sujet :

— Je sais. Il m'a parlé : « Boy, m'a-t-il dit, j'ai eu l'idée de créer sur le Continent, une compagnie de transports aériens de luxe. Nous avons des capitaux, non pas gelés mais immobilisés en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France. Il nous faut les employer. Notre idée est de relier les capitales à tous les grands centres de luxe. Par exemple Londres au Touquet, Paris à Deait- ville. Et ici, sur la côte, nous voulons drainer les gens sur Nice, Cannes, MonteJCarlo. Les municipalités nous aideront, bien sûr.

Nos lignes iront aussi de Londres à la côte Sud, de Berlin jusqu'ici/

Tout un réseau, vous voyez ce que je veux dire, boy : Venise, le Lido, Enghien, Stuttgart, Hambourg, Rome. Et pas seulement pour le jeu, non, pour le plaisir, pour le luxe, et sans qu'il soit besoin à nos usagers d'emprunter les avions des grandes compagnies mais, bien au contraire, des avions privés, confortables, reposants, avec couchettes, douches, et une table exceptionnelle. Très chers, bien entendu, mais nous connaissons la clientèle à laquelle nous devons nous adresser, nous avons des noms, des listes, dans tous les pays d'Europe, nous ne toucherons pas n'importe qui. Et dans

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lés Villes, comme ici, il y aura du travail pour des garçons comme vous. Bien entendu, il faudra qu'ils aient une voiture de luxe — il avait tâté d'un doigt un peu dégoûté les banquettes de la vieille auto—il faudra qu'ils parlent anglais. Mais d'ici là vous aurez gagné assez d'argent pour vous acheter une Rolls d'occasion. »

— Comment cela ? demanda Laurence.

— Il faut te dire que je l'aide de mon mieux. Je participe aux conversations, aux discussions. J'écoute les vendeurs éventuels et je dis à Johnson : « On vous fait le prix fort, ne marchez pas. >>

Ou bien, comme aujourd'hui, alors qu'on voulait lui vendre seulement quarante hectares, j'ai jeté au paysan : « Mon client me prie de vous dire qu'il ne pourra être acheteur que de la totalité de la plaine. — Mais ce n'est pas à moi ! — Dans ce cas-là, rien de fait. » Et nous avons été voir le notaire ; le bonhomme, pour traiter, a trouvé le moyen de nous faire vendre le reste.

— Tu as -dit « nous » !... remarqua-t-elle.

— Bien sûr, je participe... c'est un peu comme si c'était moi...

Ah ! en revenant, nous avons eu un ennui : j'ai, encore une fois, crevé, cela ne peut plus durer : Vallone, qui m'a vendu la voiture, m'avait promis des pneus neufs, en attendant de les avoir il m'a posé des rechapés dont les toiles sont coupées. Tu comprends que je ne peux continuer ainsi. Alors j'ai été voir Vallone.

— C'est pour cela que tu es si tard !

— Il le fallait.

— Il te les a donnés, tes pneus ?

— Non. Quand je suis arrivé chez lui, le garage était fermé, le rideau de fer baissé. J'ai trouvé le bonhomme dans le logement qui est au-dessus, meublé tout juste d'un lit et d'une table. J'ai eu du mal à me faire ouvrir : « Tu ne travailles pas, lui ai-je demandé.

— Non. — Qu'est-ce que tu fais, alors ? — Faillite », m'a répondu Vallone.

— Et tes pneus ?

— Je ne les aurai jamais, répondit Gustave.

Le lendemain, il -en parla à Johnson : cela vint tout seul.

— Alors, vous allez acheter des pneus neufs, lui dit l'Américain, nous ne pouvons continuer comme ça.

— Il le faudra bien.

— Tant qu'à faire, vous feriez mieux d'acheter une autre voiture.

— Je ne peux pas.

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— Dommage ! Vous savez, si vous n'aviez pas parlé ma langue et si vous n'étiez pas ce que vous êtes...

— Je sais... Ce Vallone est un idiot. Il possède, en toute pro- priété, dans un quartier peut-être un peu excentrique de la ville, un immeuble qui peut abriter cent voitures. Il n'a su en tirer aucun parti : le voici aux abois.

— C'est un de vos amis ?

— Je l'ai vu deux fois. Je viens d'avoir avec lui une conver- sation qui ne laisse aucun doute sur l'issue de l'affaire.

— -Cela vous ferait plaisir que je le dépanne ?

— Je n'aime pas les gens qui pleurent dans votre gilet quand ils sont au bout du rouleau.

— Moi non plus. Nous ne sommes pas habitués à cela en Amérique. Vous en savez quelque chose, vous qui me dites y avoir vécu. Où cela donc ?

— New York. Washington D. C. Chicago.

— Cela explique que vous parliez avec un accent de chez nous.

Vous parlez même admirablement bien.

— J'y suis resté longtemps.

— Et vous y étiez ?...

— Garagiste, dit Gustave.

-.— Eh bien ! pourquoi, alors, ne reprendriez-vous pas ce garage ?

— Avec quoi ?

— Cela représente beaucoup ?

— Oui et non. Pas pour ce que c'est, en tout cas.

— C'est-à-dire ?

— Il faudrait indemniser les créanciers, purger les hypothèques.

Donner un peu d'argent à Vallone.

— Dans la situation où il est !

— Un peu. Très peu. Pour la forme. Un imbécile qui se laisse

• acculer ainsi, un paresseux, ne mérite pas beaucoup»de pitié.

— Il n'y en a pas. dans les affaires.

— Je sais.

— Comment cela ?

— Je vous l'ai dit, j'ai vécu en Amérique.

— Gustave, est-ce que cela vous intéresse, cette affaire ?

— Le garage ? Pourquoi faire ?

— Pour travailler en liaison avec nous. Avec les voitures de place qui iraient chercher nos clients aux aérodromes. Cela

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nous est nécessaire, indispensable. Nous avons, dans mon groupe, pour principe de donner leur autonomie à chacune des branches.

— C'est le principe de tout le monde.

— Ah ! "Vous savez ça ? De cette façon, si une branche ne marche pas, elle n'entraîne pas tout le reste. De plus, les capitaux diffèrent selon chacune. Un trust est un ensemble.

— Et puis, on peut aiguiller sur certaines affaires moins bonnes' que d'autres des capitaux que l'on veut moins ménager.

Johnson rit :

— Dites donc, vous avez l'air de vous y connaître un peu. Où avez-vous appris cela ?

— La logique.

—• Celle des gens qui manient l'argent.

— Il est certain qu'un petit chauffeur comme moi...

— Vous n'aimeriez pas devenir autre chose qu'un petit chauffeur ?

— Non, dit Gustave. Non. Je suis très bien comme je suis.

Ma voiture me suffit. Avec ce que je vais gagner en vous conduisant, je pourrai sans doute la changer contre une plus belle. Je passerai ainsi aux tarifs de luxe.

— Et votre Vallone ?

— Je me moque de Vallone.

— En tout cas, rappelez-vous, Gustave, ma proposition n'en est pas une en l'air. Nous serions intéressés...

— Pour quel pourcentage ?

— Ce garçon a beaucoup d'esprit !...

Ils ne parlèrent plus jusqu'à Menton. Là, une fois encore, recommencèrent les palabres. C'était avec des hommes du cru qui ne savaient pas ce qu'ils voulaient ou le savaient trop bien. Johnson, habitué à une autre forme de discussion, à moins de repentirs, de retours sur soi-même, ne tenait pas en place. Il était prêt à tout rompre, à remonter dans la voiture. Mais Gustave — il n'avait jamais fait preuve d'une pareille patience en Amérique — le calmait, apportait à la conversation une diplomatie qui l'étonnait lui-même. On déjeuna et cela dura jusqu'au soir. A six heures, l'accord était conclu pour un terrain en dehors de la ville, et l'affaire était bonne. En sortant de l'hôtel où, dans une petite salle, on s'était réunis, dans l'euphorie des claques sur le dos, de la signature empochée, Johnson dit :

— Gustave, pour votre nouvelle voiture, si vous le voulez,

LA RKVUB * • 7 3

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je vous avancerai l'argent. Vous rembourserez quand vous voudrez, quand vous pourrez.

Gustave rentra à Nice, rue de France, tout animé de cette bonne nouvelle :

— Laurence, ma chérie, Johnson va mettre à ma disposition de quoi acheter une autre voiture.

— Ah ! La tienne n'est pas bonne ?

— Ce n'est pas une voiture de luxe. Avec une autre, pareille à celles que tu vois alignées place Masséna ou square Albert-Ier, on peut pratiquer des tarifs plus élevés. Cela correspondra mieux à la clientèle qui peut être la mienne et qui est faite d'Américains, d'Anglais riches. Les coussins de la Vedette, son confort, ne sont pas suffisants pour ces gens-là.

— Mais, Johnson ?

— C'est parce que je parle anglais.

— Tu vois bien ! Cela a suffi.

— Il n'avait que moi sous la main. Mais je comprends que, pour lui, la voiture est insuffisante. Tu ne sais pas ce qu'est la moindre bagnole en Amérique : les Chevrolet, les Pontiac, les Buick ne sont que de la série. Le luxe commence à la Cadillac.

— Tu ne vas pas acheter une Cadillac !

— Non. Mais une bonne vieille Rolls, une Bentley de dix ans.

— Cela va coûter cher !

— Il me laisse tout le temps que je veux pour rembourser.

— Il faudra que tu travailles plus.

— Sans doute. Mais j'aurai une voiture qui vaudra plus cher et qui nous rapportera plus d'argent. Ah ! il est gentil, Johnson !

— Tu lui rends de grands services.

— Sans doute.

— En attendant, tu as eu tes pneus chez Vallone ?

— Non. Je te l'ai dit, cela ne va pas chez lui.

— Tu n'auras pas tes pneus, et la garantie qu'il t'a donnée est nulle.

— Je le crains. Il ne peut plus payer ses ouvriers. C'est un homme démonté, sans ressort. Tout ce qu'il est capable de faire, c'est de se tirer une balle dans la tête.

— Il n'est pas si courageux.

— Détrompe-toi. Il n'a pas le courage quotidien, mais c'est un homme à bout. Malheureusement, personne ne peut lui venir en aide.

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— Et s'il vend ?

— Il n'y a pas de quoi couvrir les dettes. De plus, il m'a tout avoué : il a une femme, à Sospel, et cinq enfants.

— Il ne manquait plus que cela ! Un inconscient !

— Un Italien. A Naples, il y a des familles comme la sienne.

On voit les gosses traîner dans les rues, déjetés, scrofuleux. J'ai un affreux souvenir de Naples.

- T u y as été ?

— Pendant là guerre... comme soldat... avant le débarquement.

— Ah ! Tu étais ?...

— Je te raconterai cela un jour. Figure-toi que, pour le garage de Vallone, Johnson m'a proposé...

— Ah ! non. Tu ne vas pas te mettre cela sur les bras !

— Bien sûr. J'ai dit non. Remarque que l'affaire serait inté- ressante.

— Une affaire en faillite ?

— Justement. On peut tout avoir pour rien. Et même un peu d'argent pour Vallone, à cause du fonds.

— Non, dit-elle, il ne faut pas.

— Il ne faut pas, répéta-t-il. Il ne faut pas non plus qu'il se suicide.

— Il ne le fera pas.

— Je ne pense pas. Mais sait-on jamais ? Au fond, ce que je pourrais faire, ce serait accepter pour quelque temps... ensuite je passerais la main,

A présent il s'excitait.

— Le pauvre gars, on le tirerait d'affaire de cette manière.

Johnson est intéressé par l'immeuble et surtout par une compagnie de voitures de place de haut luxe qui permettrait de faire le service, des aérodromes pour sa future société. Des voitures qui, ensuite, resteraient à la disposition des clients pendant tout leur séjour.

Ah ! l'affaire est bonne, il n'y a pas à dire. Celui qui la fera est assuré de ramasser quelque chose.

— Et tu te dis : « Pourquoi pas moi ? »

— Après tout !

— Gustave, si tu acceptes, je ne te verrai plus. .

— Au contraire, je serai pris à heures fixes, mais aussi libre à heures fixes. Et puis, tu pourrais être avec moi, m'aider.

— Je n'y connais rien. Je suis incapable de faire une addition,

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incapable de travailler, tu le sais bien, je ne te l'ai pas caché. Je suis tout juste capable de t'aimer.

— Rien ne t'en empêchera.

— Si. T u n'auras plus le temps.

Il rit. Puis son rire s'arrêta.

— T u as raison. Je dis non.

Au matin, quand il sauta du lit, elle dormait encore. Tandis qu'il se rasait, se savonnait, en se disant qu'il était en retard, elle se levait à son tour, les yeux gros de sommeil, pareille à une petite fille que vient de réveiller la cloche de la pension.

— Mon café. Vite !...

— Mon Dieu ! il est huit heures !

Il le but debout sur le seuil, lui rendit la tasse. Il allait refermer la porte, quand elle demanda :

— Et pour Vallone ? . * .

— Je vais en reparler à Johnson. Si je peux m'arranger pour qu'il le dépanne...

— Oui... de cette manière... si c'est possible...

— J'essayerai, dit-il.

Il en parla, le jour même. Et Johnson dit :

— Renseignez-vous. Allez voir le bonhomme et revenez avec les données du problème.

Et Gustave alla voir Vallone.

L'homme était dans le même état que la veille, un peu plus déprimé encore peut-être. Le garage était toujours fermé.

— Je n'ai même pas eu le courage de monter à Sospel, dit-il, ma femme a bien le temps d'apprendre la nouvelle.

— Mais que fais-tu ?

— Rien.

Vallone attendait, en effet, et il n'aurait pu dire quoi. Il était visiblement à bout.

•— On va te saisir.

— Que veux-tu que j'y fasse ?

— Te défendre !

—r Avec quoi ? La banque m'a refusé une autre avance, elle trouve que cela suffit.

— Voyons, dis-moi tout.

ïl s'assit, une nouvelle fois, au pied du lit sale dans lequel Vallone était demeuré couché pour le recevoir, une bouteille de vin rouge sur la table de nuit et dont, de temps à autre, il se versait

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un verre. Il buvait. Oh ! pas trop. Il ne mangeait même pas : il n'en avait pas la force. Il eut tout juste celle de dire à Gustave où il en était.

En effet, pour lui, il n'y avait plus d'espoir, il s'était laissé engager trop loin. Ce seraient les banques qui mettraient la main sur l'affaire et en tireraient le bénéfice en la revendant. L'immeuble valait bieii plus que ce pourquoi il était obéré. Quant aux affaires mêmes, le quartier expliquait qu'elles n'aient pas été bonnet.

C'était autre chose qu'il fallait faire dans ce garage que le train- train habituel des réparations, de la location des boxes et des placés ', que la vente des voitures d'occasion. A midi, Gustave revoyait Johnson. Celui-ci, qui s'était reposé ce matin-là, le fit monter dans sa chambre du Ruhl.

Il était en pyjama, mais un autre que celui que portait Vallone.

On sentait l'homme très riche, si ce qu'il portait était d'un goût un peu criard, mais cela n'était pas pour étonner Gustave ; il ne le remarqua même pas, comme si, à cette minutej inconsciemment, il rejoignait un peu sa Vie passée. Il était seulement préoccupé par ce que lui avait livré Vallone. Et maintenant, tandis que Johnson allait et venait dans la chambre, devant la fenêtre ouverte par laquelle on apercevait la mer, et dans ce soleil d'hiver, pourtant si doux, qui baignait la pièce mais auquel il ne faisait pas attention, il expliquait.

Vallone m'a tout dit. Il s'est déboutonné. Vous pensez, avec moi il n'avait rien à craindre... et rien à perdre : je suis seu- lement un chauffeur. On peut payer ce qui est dû. L'affaire apparaît excellente. Bien entendu pas pour l'exploiter telle qu'elle est actuellement mais pour en faire ce que vous voulez. Je me fais fort de boucler la chose et de reprendre cela aux banques. Une poignée de billets à Vallone et il vous passe le tout : il ne peut plus faire autrement de toute manière, il saute et, en somme, vous le sauvez...

tout au moins il ne s'en va pas les mains vides. Il a une femme...

des enfants...

Johnson rit doucement :

— C'est, en effet, très attendrissant.

— Si cela vous intéresse...

— Mais oui, dit Johnson, cela m'intéresse. Rien que l'affaire immobilière, à elle seule, vaudrait la peine qu'on la' fît. Mais je vous ai dit que nous avions d'autres vues. On ne peut pas tout entreprendre, même une bonne opération, pour cette opération

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seule. De plus, et j'y ai repensé, cela peut nous être des plus utiles.

On peut mettre debout cette compagnie de voitures.

— C'est mon avis.

Johnson tirait son chéquier de la poche d'un veston accroché sur un cintre dans l'armoire aux penderies, aux tiroirs où étaient si bien rangées ses chemises, qui occupait tout un panneau de la pièce. Des glaces en garnissaient intérieurement les portes ce qui faisait qu'ainsi, lorsqu'elles étaient ouvertes à angle droit, on voyait Johnson sous tous les angles, comme dans un miroir à deux faces. Il se retournait enfin :

— Chez nous, vous le savez, pour les affaires, c'est tout de suite, et c'est « oui » ou c'est « non ». Pour celle-ci, c'est « oui ». Vous m'avez dit ?...

Gustave dit le chiffre.

— Vallone compris ? C'est très raisonnable et, à mon sens, il n'y a pas de risques.

— Mais il vous faudra, ensuite, immobiliser pour les voitures...

Cela représente un très gros capital.

— Et il n'y aura pas que les voitures ! Il y aura aussi le personnel d'entretien, les laveurs, les graisseurs, les réparateurs... toute une organisation. Je sais ce que cela peut atteindre. Mais on y pensera plus tard. Pour le moment, il faut aller au plus court : acheter.

Et, puisqu'il vous a dit le chiffre...

Il rédigeait le chèque et cela faisait une somme importante.

Et, le faisant, il continuait :

— Vous emmenez votre homme chez le notaire. Vous faites dresser l'acte de vente ou plutôt celui par lequel vous prenez la place de Vallone. Que tout soit en règle, légal. Renseignez- vous et faites-vous conseiller. De toute manière, pas de discussion possible, le chèque marque la limite de ce qui est entendu, et de ce que je vous ouvre comme crédit. De cette manière, vous ne pourrez pas le dépasser.

— Mais vous ferez cela vous-même.

— Je signerai moi-même l'acte d'achat, bien entendu, et au nom de la Compagnie des Voitures de Luxe de la Méditerranée.

(Hein ! c'est un bon titre, on le gardera.) Mais il faut que je forme la Société. En attendant, i'ai les mains liées et j'ai besoin d'un prête-nom : vous, Gustave.

— Moi ?

— Vous ne refuserez pas de me rendre ce service, d'autant

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que c'est vous qui m'avez apporté l'affaire... et que je vous dois...

— Rien...

— Mais si. Toute peine mérite salaire. Et puis qui irais-je chercher, sinon vous.

— C'est bon, >

— Il me faut, ici, un Français... Cela est indispensable... bien des raisons l'imposent : fiscales, nationales, enfin vous voyez.

Et puis, vous avez été garagiste, vous connaissez'le métier et vous connaissez les Français. Cette affaire, je ne puis, je ne veux la faire sans vous. Je vous signerai un contrat...

— Mais, monsieur Johnson ..

->- A prendre ou à laisser. Avec vous je fais l'affaire. Sans vous, je laisse tomber.

Il tenait le chèque et ne le lâchait pas encore, tout prêt à le reprendre :

— Vous êtes d'accord ?

— Oui, dit Gustave.

Quand il frappa à sa porte, et que Laurence vint lui ouvrir, tout heureuse de le voir revenir pour le déjeuner, ce à quoi elle ne s'attendait pas, tout de suite elle devina que quelque chose s'était passé. Il ne la laissa pas questionner. Il dit seulement, lui montrant le chèque qu'il avait sorti de sa poche :

•— J'ai sauvé Vallone.

Mais il savait bien que, s'il disait vrai en effet, ce n'était pas là la seule vérité.

/ PAUL VIALAR.

(La troisième partie au prochain numéro.)

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