Pierre Gadonneix
'ENERGIE POUR LE MONDE
DE DEMAIN
L'histoire de la civilisation matérielle est profondément marquée par l'évolution des diverses sources d'énergie auxquelles l'homme a eu recours. Ainsi) après s'être longtemps appuyé sur ses seules forces, sur celles des animaux, voire sur celles d'esclaves, l'homme est doréna- vant entré dans la (( modernité )) : il s'est doté d'auxiliaires dont le moteur ne doit rien
àla force animale. Pierre Gadonneix, que ses responsabilités placent au cœur des problèmes énergétiques, s'interroge sur le couple (( éner- gie/environnement )) et pose la question qui lui paraît essentielle: sommes-nous à l'aube d'une nouvelle révolu- tion technique susceptible de modifier notre avenir énergétique?
1c i e que certains ont appelé la révolution industrielle du XIIe siècle est fondé sur la généralisation des moulins à eau, en particulier sous l'impulsion des ordres monastiques réformés par Bernard de Clairvaux. Selon Fernand Braudel,iln'existe (( pas moins de 20000 moulins à eau en France, dès l'aube du
XIIesiècle. De calcul en calcul, on peut estimer que le pays a reçu l'équivalent de 600000 travailleurs(1) il, pour une population française estimée à 6 200 000 habitants! C'est de cette époque que l'on s'accorde à dater le décollage technique de l'Europe par rapport au reste du monde. Avec la multiplication de ces équipements, l'Occident dispose d'une source d'énergie infatigable et continûment disponible. Les applications s'en diversifient à mesure que l'utilisa- tion de cette nouvelle machine suscite le perfectionnement des transmissions : avec l'apparition de l'arbre à cames, inventé peu après, un moulin à eau peut non seulement moudre du grain, mais aussi scier du bois, fouler des étoffes, actionner un soufflet de forge, extraire de l'huile, piler le tan, puis viendra le papier... Né de la nécessité de satisfaire les besoins alimentaires de l'humanité, le moulin lui ouvre de surcroît le champ de la fabrication des biens de consommation. Le développement économique de l'Europe commence.
Mais, à la même époque, on ne peut pas renoncer pour autant à la force animale. On en améliore même le rendement grâce à des inventions, comme le collier d'attelage, qui permettent d'augmenter la puissance de traction du cheval, autorisant avec la charrue les grands défrichements et améliorant les transports. Car, pour utile qu'il soit, le moulin à eau présente l'inconvénient d'être fixe et soumis aux contraintes de l'hydrologie; citons de nouveau Fernand Braudel : (( Il est impossible d'éloigner des rivières ces sources d'énergie et les industries qui en dépendent. Cette immobilisation, appelée à durer des siècles) caractérise la première modernité européenne et la limite(2). »
Halte à la croissance !
C'est pour s'affranchir de cette limite que, six siècles plus tard, l'Angleterre puis les pays d'Europe continentale entrent dans l'ère industrielle. Sans que les hommes de cette époque en aient été explicitement conscients, ils sont déjà confrontés à des problèmes d'ordre écologique: surexploitation des rivières et épuisement des forêtssollicitéesdepuis la préhistoire pour la fourniture de l'énergie
thermique. Il est dès lors indispensable de recourir au charbon de terre. Il permet l'utilisation de la machine à vapeur, c'est-à-dire d'un moteur puissant, implantable en tout lieu, mobile même. Cette énergie est peu coûteuse, disponible en quantités qui paraissent alors inépuisables. Les consommations énergétiques de l'Europe et de l'Amérique du Nord, qui entre directement dans ce nouveau système technique, croissent vertigineusement. Le remplacement, au milieu du XXesiècle, du charbon par les hydrocarbures liquides et gazeux ne modifie pas cette tendance.
Mais en 1970, un cri d'alarme retentit : (( Halte à la croissance(3) ». Un groupe d'experts, industriels et universitaires, met en évidence le caractère fini de notre monde et l'impasse dans laquelle une croissance continue et incontrôlée conduirait l'huma- nité, par la disparition des ressources non renouvelables (dont les ressources énergétiques) et l'accroissement exponentiel des pollu- tions. Même s'il fut contesté dès sa parution et si ses conclusions apparaissent aujourd'hui par trop pessimistes, ce rapport alarmiste a beaucoup contribué à une nécessaire prise de conscience des conséquences du développement économique sur notre environnement.
Ce développement économique n'a, jusqu'alors, concerné qu'une faible partie de l'humanité, le Nord. Le déséquilibre Nord-Sud qui en résulte n'est pas seulement économique, il est aussi social et culturel, politique. La recherche de l'équilibre est indispensable et passe inévitablement par le développement du Sud. Proposer d'y parvenir, en suivant des voies identiques à celles empruntées par les pays européens et nord-américains, exposerait à en multiplier les effets nocifs, désormais sensibles à l'échelle de la planète. De nouvelle modalités de développement doivent impérativement être inventées. C'est le concept de développement durable défini en 1987 par Mme Bruntland, Premier ministre de Norvège: le développement n'est satisfaisant que s'il peut, à long terme, être respectueux de l'environnement et s'il ne menace pas les ressources des générations futures, mais une politique de protection de l'environnement ne peut être pérenne que dans une économie qui se développe.
Pour relever ce défi, qui met en cause sa survie, l'humanité ne doit-elle pas amorcer aujourd'hui un nouveau changement de
«système technique »? Sans prétendre répondre à cette question,
le Conseil mondial de l'énergie, dans une étude récente (4), propose une réflexion prospective sur le rôle de l'énergie dans les trente prochaines années. Dans le monde entier, plus de cinq cents experts de toutes disciplines ont mis en commun leurs compétences et leurs réflexions pour tenter de définir une vision réaliste de notre avenir énergétique et de proposer des réponses aux questions que cet avenir pourrait poser.
Pour servir de support aux analyses qualitatives qui constituent l'essentiel de l'étude, des scénarios contrastés mais réalistes ont été élaborés. Tous supposent des évolutions des comportements énergétiques mondiaux. Ils sont assortis d'hypothèses différentes sur le développement économique, l'amélioration des rendements énergétiques, le rythme des transferts de technologie et la résolution des problèmes institutionnels. Ils ont en commun un postulat identique quant à la croissance démographique mondiale: entre 1990 et 2020, il y aura, selon les prévisions des Nations unies, 2,8 milliards d'individus en plus; à cette date, près de 85 % de la population mondiale vivra dans les pays en développement.
Dans tous ces scénarios, la demande mondiale d'énergie va continuer de croître, de 50% en moyenne dans les trente années àvenir. La consommation moyenne d'énergie par habitant devrait rester stable, conséquence d'une compensation entre, d'une part, une baisse de cette consommation unitaire en Amérique du Nord et dans la Communauté des Etats indépendants et, d'autre part, une hausse importante dans la plupart des pays en développement. Au total, ces derniers participeront pour plus de 85%àl'augmentation de la demande mondiale d'énergie, tant en raison de leur croissance démographique que de l'amélioration de leurs économies.
Toutes les énergies seront sollicitées pour l'accroissement de la consommation. Les combustibles fossiles, pétrole, gaz naturel et charbon, couvriront encore 75 % de la demande, contre 80 %
actuellement, même si leurs parts respectives devraient légèrement varier, au bénéfice probable du gaz naturel. Contrairement à certaines attentes, les nouvelles énergies renouvelables - solaire, éolienne, géothermique, biomasse moderne, océanique et petite hydraulique - devraient rester marginales : seule une politique de grande ampleur, efficace et coordonnée au niveau international, pourrait en accélérer le développement; mais la lenteur dans
l'évolution des comportements des consommateurs et des responsa- bles politiques comme celle de l'implantation des installations nécessaires rendent peu probable la mise en œuvre d'une telle politique avant 2020.
L'accroissement des consommations de combustibles fossiles conduira la plupart des régions à connaître une aggravation de leur dépendance énergétique. Ce sera tout particulièrement le cas pour l'Europe de l'Ouest, déjà fortement dépendante; en 2020, ses réserves de gaz et de pétrole auront décliné, et la grande majorité de ses consommations de combustibles fossiles devra être importée.
D'autres régions pourraient voir leur fragilité s'accroître dans ce domaine : l'Amérique du Nord, où des politiques favorisant le développement des réserves régionales sont indispensables, l'Asie du Sud-Est, où l'accroissement considérable de la demande ne pourra pas être couvert par les faibles ressources locales, peut-être même l'Europe de l'Est et la Communauté des Etats indépendants.
Le rôle primordial du Moyen-Orient dans l'approvisionnement en combustibles fossiles (aujourd'hui essentiellement en pétrole mais demain de plus en plus en gaz naturel) n'est donc pas près de s'atténuer. De plus, des tensions sur les prix, régionales ou temporaires, ne sont pas à exclure à plus ou moins long terme.
Le rôle des responsables politiques
Toutefois, dans aucun des scénarios envisagés, une pénurie globale d'énergie n'est à redouter, en dépit de l'éventualité de problèmes ponctuels. Ce résultat positif est cependant soumis à une condition, l'amélioration de l'efficacité énergétique grâce à la mise en œuvre de politiques adaptées. Alors que de nombreux pays subventionnent actuellement l'énergie en autorisant des prix de vente inférieurs aux coûts, les responsables politiques, de plus en plus conscients de la valeur économique qui s'attache à une utilisation efficace de l'énergie, devront mettre en place des normes plus strictes de rendement énergétique et des politiques de prix garantissant l'émission de signaux corrects sur les coûts et la rareté relative. Les utilisations non rentables de l'énergie devraient se
raréfier sous l'effet de telles mesures. Encore faut-il que les technologies d'utilisation les plus efficaces soient disponibles partout. La recherche et les transferts technologiques doivent être accélérés pour accompagner cette évolution et, en ce domaine, le rôle et la responsabilité des pays industrialisés sont primordiaux.
Ladiminution de l'intensité énergétique, condition indispensa- ble au maintien dans les trente prochaines années d'une offre d'énergie abondante, constituera également un élément de lutte contre la dégradation de notre environnement global. La combustion des énergies fossiles représente, en effet, la majeure partie des émissions de gaz carbonique d'origine humaine. En améliorer l'efficacité permet donc, pour un même service rendu, de diminuer ces émissions. Cependant, comme indiqué ci-dessus, les consomma- tions de combustibles fossiles vont continuer de croître globalement entraînant inévitablement une augmentation des émissions mon- diales annuelles de gaz carbonique. Les objectifs de stabilisation à court terme de ces émissions, tels que définis par exemple lors de la conférence de Rio en juin 1992, apparaissent donc totalement irréalistes. En outre, de nombreuses incertitudes scientifiques subsistent quant aux dommages climatiques potentiels sur notre planète. Doit-on pour autant céder à la tentation de l'attentisme?
Certes non; en l'absence d'une action immédiate, il deviendrait toujours plus difficile et plus coûteux de remédier au changement potentiel de climat. L'adaptation doit commencer dès maintenant.
Une telle nécessité n'apparaît pas comme une évidence pour tous les pays. Les priorités sont diverses; on retrouve là la contradiction entre développement économique et sauvegarde de notre environnement. Les pays en développement accordent une priorité absolue à la croissance économique, condition indispensa- ble àla survie de leur population de plus en plus nombreuse. Ils sont également sensibles à leur environnement local et régional.
Comment assurer un logement décent à des populations urbaines toujours plus denses? Comment leur fournir une eau saine?
Comment enlever et traiter les volumes considérables d'ordures et de déchets produits par ces concentrations urbaines? Sans réponse à ces questions vitales à très court terme, les débats sur le changement potentiel du climat de la planète paraissent ésotériques et lointains, même dans ceux de ces pays qui seraient les plus
menacés par les conséquences d'un réchauffement général et d'une éventuelle montée du niveau des océans.
Ces résultats et recommandations auxquels aboutit l'étude du Conseil mondial de l'énergie veulent apporter un éclairage réaliste sur l'avenir énergétique de notre planète. S'ils ne mettent pas en évidence des bouleversements ou des révolutions, ils supposent des changements considérables dans les comportements, les attitudes, les politiques; aucun des scénarios étudiés n'est celui du «laisser- faire», Et ceci nous ramène à notre question initiale: sommes-nous à l'aube d'un changement de système technique?
Soyons modestes; gardons-nous de vouloir donner une réponse définitive à cette question. Les grandes ruptures ne sont jamais anticipées; elle sont constatées et justifiées ex post. Pas plus que celui du XIIe ou du XVIIIe siècle, l'homme de cette fin du XXe siècle ne peut appréhender dans leur globalité les processus très complexes qui sont en jeu. Seul l'historien, avec un recul suffisant, sera en mesure de qualifier les évolutions en cours.
Enfin, si l'on garde l'hypothèse que ces changements ont pour origine l'énergie et ses utilisations, la situation apparemment stable prévue dans l'étude du Conseil mondial de l'énergie pour les trente prochaines années ne laisse augurer aucun bouleversement conséquent.
Et pourtant, les signes de changement sont évidents. Pour ne citer qu'un exemple, réunir sur le thème du développement durable cent soixante-dix-huit chefs d'Etat et de gouvernement à Rio en juin 1992 ne pouvait-il pas être considéré comme une gageure? Même si les médias n'en ont retenu que le volet environnement, le succès de cette conférence réside essentiellement dans la prise de conscience, au plus haut niveau et sur la planète entière, de l'importance de ce défi qu'est le développement durable. Beaucoup reste à faire mais, déjà, des organismes issus de la conférence de Rio (commission du développement durable des Nations unies et commissions nationales) se sont mis au travail; certains comporte- ments industriels commencent à évoluer. Sous les effets conjugués de la raison et de l'inquiétude pour la survie, une véritable coopération internationale semble se mettre en place. Sans vouloir pécher par optimisme excessif, n'est-ce pas là l'amorce des changements d'attitude préconisés par le Conseil mondial de
l'énergie? Dans ce cas, la stabilité de la scène énergétique masquerait une mutation d'une tout autre ampleur que celle des seules techniques: les égoïsmes nationaux céderaient la placeàune gestion planétaire et concertée des richesses mondiales.
Pierre Gadonneix
1.L'Identité de la France,Arthaud-Flammarion, 1986,t.II.
2. Ibid
3. Club de Rome, Halte à la croissance,Fayard, 1972.
4. Conseil mondial de l'énergie, l'Energie pour le monde de demain, éditions Tec1mip, 1993.