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DOCUMENTS ANNEXES DOSSIER PEDAGOGIQUE AVERROES JUNIOR

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Academic year: 2022

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DOCUMENTS ANNEXES

 Lettre de G. Tillion à l’Abwher (janvier 1943) : p. 2

 L’expo « résistante » du Musée de l’Homme : p. 3

 Une plongée dans Ravensbrück : p.

4 – 6

 Compte-rendu du procès des tortionnaires de Ravensbrück par G.

Tillion : p. 7- 8

 Deux textes de G. Tillion sur la torture en Algérie : p. 9 - 10

 « L’Appel des Résistants » de mars 2004 : p. 11 - 12

 Repères chronologiques : p. 13 - 14

 Biblio - filmographie : p. 15

DOSSIER PEDAGOGIQUE

AVERROES

JUNIOR

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 2

Lettre de Germaine Tillion aux autorités allemandes pendant son incarcération à Fresnes

QUAND ON N’A PLUS QUE L’INSOLENCE…

Fresnes, 3 janvier 1943 Messieurs,

J’ai été arrêtée le 13 août 1942, vous le savez, parce que je me trouvais dans une zone d’arrestation. Ne sachant au juste de quoi m’inculper et espérant que je pourrais suggérer moi-même une idée, on me mit, pendant trois mois environ, à un régime spécial pour stimuler mon imagination. Malheureusement, ce régime acheva de m’abrutir et mon commissaire dut se rabattre sur son propre génie, qui enfanta les cinq accusations suivantes dont quatre sont graves et une vraie : Assistance sociale […] Espionnage […] Evasion […] Parachutistes […] Entreprise contre la police allemande.

Je serais profondément navrée si l’on m’accusait d’ironie, c’est pourquoi je me fais un devoir de citer mot à mot et en détail ce qui me fut notifié au sujet de cette dernière et extraordinaire accusation. Après avoir consulté (d’un œil un peu trop rapide) le dictionnaire, mon commissaire me dit : « Vous êtes accusée d’avoir voulu naturaliser la police allemande et les traîtres français ». Il se rendit compte que ça ne « collait » pas, car il repiqua dans son lexique. Simple lapsus. […]

Pendant que je réfléchissais sur ce thème, mon commissaire, émergeant enfin de son dictionnaire me disait : « Cette fois, je sais. Vous êtes chargée de rendre leur innocence aux membres de la police allemande ».

Il y a là peut-être (probablement) un autre contresens, mais je fus si abasourdie (et réjouie) devant cette entreprise grandiose que je ne songeai pas sur l’instant à demander d’explication. J’ai pourtant l’habitude des requêtes les plus extraordinaires, car, comme vous le savez, j’ai vécu seule, en Afrique, pendant des années, en compagnie des tribus dites sauvages : des femmes mariées à des démons m’ont demandé de les divorcer ; un vieux bonhomme (pire que Barbe-Bleue) qui avait, m’a-t-il dit, mangé ses huit premières épouses, m’a demandé une recette pour ne pas manger la neuvième […]

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 3 Pendant que Germaine Tillion était incarcérée à Fresnes pour faits de Résistance, un de ses confrères exposait le résultat de sa mission dans les Aurès au Musée de l’Homme !

UNE EXPO « RESISTANTE »

«L’Aurès», tel est le titre de l’exposition proposée par le Musée de l’Homme de mai 1943 à mai 1946.

Jacque Faublée, qui en est le commissaire, y présente l’essentiel des pièces rapportées de leur mission par Thérèse Rivière et Germaine Tillion et fait de cette manière un double pied-de-nez aux nazis et à leurs sympathisants.

L’exposition célèbre en effet un peuple considéré comme

« inférieur » par les thuriféraires de la « race aryenne ». Elle rend de surcroît hommage au travail d’une détenue pour faits de résistance ! Germaine Tillion légendera d’ailleurs certains objets exposés depuis sa cellule de Fresnes…

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 4

RAVENSBRÜCK, UNE PLONGEE DANS

« L’AUTRE MONDE »  

.

Une vue des baraquements

ans le film, Germaine Tillion sait, en peu de phrases, nous faire ressentir l’horreur qui la saisit lors de son arrivée au camp : « L’odeur  de chair brûlée », la vision « de fantômes en loques », le contact avec « une brutalité incroyable ». Cet univers concentrationnaire dans lequel aucune des lois, aucune des règles qui nous régissent n’ont cours, elle l’appelle « l’Autre monde ».

Pour mieux comprendre l’extraordinaire réaction qui fut la sienne face à cette monstruosité, il convient de rappeler ce qu’était Ravensbrück.

« KONZENTRATIONSLAGER « 

Ravensbrück est un « Konzentrationslager » , un camp de concentration, soit une version nazifiée du bagne. En tant que tel, il est destiné aux « Schutzhaftsgefangen » (individus dangereux pour le Reich), à la différence des camps d’extermination, réservés aux seuls déportés « ethniques », juifs ou tsiganes, gazés dès leur arrivée.

Construit sur ordre d’Himmler à 80 kms au nord de Berlin, le camp de Ravensbrück ouvre dès 1939. Presque exclusivement réservé aux femmes (une petite « annexe » destinée aux hommes sera ajoutée au camp principal en 1941), il fonctionne de façon exponentielle : 900 détenues la première année, 10 000 en 1942, 45 000 en janvier 45.

D

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 5 Les premières déportées sont allemandes ou

autrichiennes, essentiellement communistes.

Arrivent ensuite des Tsiganes, des Polonaises (qui resteront, jusqu’à la fin, très majoritaires) puis, à partir de la fin 1940, des détenues de toute l’Europe occupée.

Les prisonnières sont soumises à des travaux forcés pouvant aller de la filature au terrassement. Très vite, elles servent de main d’œuvre gratuite à l’industrie allemande. Siemens, par exemple, installe à proximité 17 unités de production (photo ci- dessous) qui « tournent » grâce aux déportées.

En 1942, suite à une directive d’Himmler, un nouveau palier est franchi dans l’horreur : l e Vernichtung durch Arbeit, « l’extermination par le travail » se met en place. Il s’agit d’associer, délibérément, mauvais traitements, humiliations, faim, punitions et travaux épuisants jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’EXTERMINATION PAR LE TRAVAIL

Au moment de sa déportation, Germaine Tillion ignore que

« l’extermination par le travail » est un véritable système. Dans le film, avec 50 ans de recul, elle juge le

« concept » non seulement inhumain mais économiquement absurde.

En 44, elle ne peut qu’en constater les effets dévastateurs. Elle estime à cette époque que l’espérance de vie d’une déportée ne peut excéder deux ans, et encore, à condition qu’elle échappe aux maladies les plus fréquentes dans le camp (scarlatine, fluxion de poitrine, typhoïde) et qu’elle soit assez maligne pour éviter, quand elle le peut, les travaux les plus durs.

PRATIQUES MONSTRUEUSES

 Ravensbrück est resté tristement célèbre pour les atroces « expériences médicales » menées sur les détenues (Essais de greffes osseuses, inoculation de gangrènes gazeuses, stérilisations…).

 De 1941 à fin 1944, les SS ont systématiquement pratiqué « l’Aktion 14f13 », l’euthanasie des« inaptes au travail ». Ces convois particuliers vers la chambre à gaz étaient appelés

« transports  noirs ». Considérée comme trop âgée, et donc

« inexploitable », Emilie, la mère de Germaine Tillion a disparu dans un de ces « transports noirs ».

 Entre 1941 et 1943, tous les n o u v e a u x - n é s o n t é t é systématiquement enlevés aux déportées accouchant au camp. Une mère internée pour « profanation de la race »(relations avec un homme

« de race inférieure ») voyait son bébé assassiné sous ses yeux.

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 6 MOURIR A RAVENSBRUCK Les déportées qui mourraient à Ravensbrück ont d’abord été brûlées dans un four crématoire proche de Fürstenberg. A partir de 1943, le camp a eu son propre « équipement » (d’où l’odeur de chair brûlée qui saisit Germaine Tillion à son arrivée).

En 1944, les SS ont obtenu la construction d’une chambre à gaz sur place. 6000 détenus y furent exécutés.

LES DERNIERS JOURS DU CAMP

En avril 45, face à l’avancée soviétique, les nazis prennent la décision d’évacuer Ravensbrück. Dans une panique indescriptible, avec une violence extrême, ils imposent aux 20 000 détenues une marche forcée vers le nord du Mecklembourg. Ils remettent plusieurs centaines de prisonnières, parmi lesquelles beaucoup de Françaises, à la Croix Rouge suédoise. D’autres sont libérées par une unité d’éclaireurs soviétiques. D’autres encore prennent la fuite. Quand l’Armée Rouge entre dans le camp, le 30 avril 45, elle y trouve encore 3000 détenues, abandonnées par les SS en raison de leur état extrême.

Au total, 123 000 femmes et 20 000 hommes ont été détenus à Ravensbrück. 25 000 ont péri. Du camp, il ne reste aujourd’hui que les bunkers transformés en musée, le crématoire, la partie du mur d'enceinte qui longe la fosse commune, recouverte de roses de tous les pays, et le terrible couloir des fusillés…

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 7 En 1947, les associations de déportés désignent Germaine Tillion comme observatrice aux procès des tortionnaires de Ravensbrück. Voici le bouleversant compte-rendu qu’elle adresse à ses camarades.

«   CETTE DERISOIRE CONFRONTATION ENTRE LE CRIME ET SA REPARATION   »

omprenez-moi bien. Je ne dis pas que l'on doit les traiter comme ils nous ont traitées.

Je ne dis pas qu'ils doivent être, a priori, sans droit - je hais la cruauté, même appliquée à ces monstres - je me demande seulement ce que va devenir la pauvre déesse Justice, avec sa petite balance à l'échelle humaine (un mort dans ce plateau-ci, un assassin dans ce plateau-là ; et prenons bien notre temps pour délibérer), absolument débordée par les cent mille assassinées, et bien obligée de leur refuser l'accès du plateau. Il n'y a pas de place pour tout le monde.

Vous vous souvenez des soirs d'exécution à la Santé, à Fresnes ? Quand les condamnés partaient en nous criant: «Justice, camarades...» Vous vous souvenez de ces deux longues flammes rouges qui léchaient le ciel noir de Ravensbrück ? Et de l'indignation qui vous brûlait le coeur ? Non pas la colère, non pas la haine, mais l'indignation, c'est-à-dire le sentiment de la justice qui se révolte en vous, et rend les plus timides capables de braver la mort sans trembler. Cet appel si fort qu'il se croyait sûr d'être entendu, ce long hurlement silencieux qui montait de chaque camp vers le ciel, et demandait justice...

Je voudrais bien pouvoir vous dire cela avec des mots ordinaires, un vocabulaire technique. Mais c'étaient des choses qui n'étaient pas ordinaires... Eh bien, cette justice que nous appelions si fort, nous l'avons : c'est justement cette brave vieille dame de Hambourg avec sa balance détraquée et sa bonne volonté.

Que nos amis anglais nous pardonnent. Ils ne sont pas en cause et ce n'est pas leur faute si le crime qu'ils ont à juger est injugeable dans les formes ordinaires de la justice. Le problème les dépasse, il nous dépasse tous. Il nous dépasse même tellement que, pour la première fois de ma vie, je me suis demandé, à Hambourg, si ces beaux mirages fascinants pour lesquels on meurt valaient vraiment qu'un pauvre humain leur sacrifie si douloureusement son unique petite vie. Dans la captivité, nous n'avions jamais douté d'être dans le droit fil de la vérité, et chaque nouvelle horreur nous confirmait dans notre certitude de ne pas nous être trompées en choisissant de lutter contre toutes ces horreurs. […]...

Je vous dis cela seulement pour que vous compreniez bien que dans le principe même du procès, et dans les conditions inévitables qui lui sont faites, il y a quelque chose de décevant. Je vous dis cela afin que vous puissiez situer à

C

Une déportée, Violette Lecoq, a secrètement dessiné la vie au camp.

Ses dessins ont servi de pièces à conviction lors du procès

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 8 leur échelle véritable (c'est-à-dire réduite), les quelques erreurs qui pouvaient être évitées, et qui ne sont très graves que parce qu'elles se situent sur un arrière-plan d'erreurs inévitables qui les renforcent et qui les multiplient.

Mais nous ne jouons pas perdant - nous ne jouons jamais perdant - et tout ce qui peut être fait pour la vérité, pour la justice, nous le ferons. Il n'y a de mauvaise volonté d'aucun côté, il ne peut y en avoir, seulement un peu d'incompréhension et de lenteur d'esprit, une mauvaise coordination des efforts, peu de choses. Tout cela doit être surmonté. Quant au reste, à cette malgré tout dérisoire confrontation entre le crime et sa réparation, entre la violation de la justice et son rétablissement - confrontation que nous sommes seules au monde à pouvoir faire -, eh bien, c'est la rançon de la vie. Nous sommes vivantes, tant pis pour nous. »

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 9 Sur l’usage de la torture en Algérie :

DEUX TEXTES DE GERMAINE TILLION

Vous venez de signer un appel demandant à la France de condamner officiellement la torture, pratiquée en son nom, pendant la guerre d’Algérie.

- La torture est un crime, même et surtout quand votre propre patrie s’en est rendue coupable ; toutefois, je souhaite vivement que les autres patries (par exemple l’Algérie) fassent le même examen de conscience, car la torture est un attentat à la dignité de deux êtres humains : celui qui est torturé et celui qui torture.

Vous avez souhaité que ce texte soit moins un jugement des personnes, même si les victimes le réclament, qu’un devoir de vérité ?

- Essentiellement un devoir de vérité. Si elle est un crime d’hier, la torture est aussi un crime d’aujourd’hui et - j’en ai peur - un crime de demain. C’est surtout à cause de demain qu’il faut la condamner aujourd’hui, et non pas à cause d’hier, par vengeance.

.

Le texte de l’appel indique de façon claire que, du côté français, ceux qui ont engagé la guerre d’Algérie portent la responsabilité de cet engrenage dans lequel la torture a été institutionnalisée. C’est bien votre avis ?

- La grande faute a été de donner les pouvoirs de police à l’armée. Les militaires sont faits pour se battre, pas pour faire la police.

Sauf que le cas du général de Bollardière montre que l’armée, même si elle est mise dans cette situation, n’est pas obligée d’avoir recours à de telles méthodes et d’ailleurs Massu vient de dire :« On aurait pu éviter cela ».

- Oui, probablement, ils auraient pu et ils auraient dû s’y refuser. Mais, c’est bien le pouvoir civil qui les a obligés à faire la police, sans s’arrêter aux moyens employés. Dans la guerre, on n’est pas obligé de torturer.

C’est pour cela qu’on parle de crimes de guerre ? Il y a la guerre, et il y a les crimes de guerre.

Et il y a eu crimes de guerre ?

À mon avis, le crime de guerre c’est, au fond, le pouvoir civil qui l’a commis.

Pierre Vidal-Naquet parle de crime d’État.

C’est un crime d’État. Je suis tout à fait de l’avis de Vidal-Naquet, parce que l’État est responsable.

Extrait d’une interview réalisée par Charles Silvestre in L’Humanité, 7 novembre 2000

DE LA RESPONSABILITE DE L’ETAT

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 10

« Je venais de visiter toutes les prisons d'Algérie, accompagnant, avec Martin-Chauffier, une mission d'enquête internationale. Au cours de cette enquête, j'avais acquis la certitude (avec quelle honte ! avec quelle douleur !) de l'emploi quasi général de la torture. J'avais pu constater également le résultat prévisible de cette méthode à la fois abominable et imbécile : je veux dire le ralliement en masse des derniers hésitants algériens au FLN. J'ai dès lors considéré comme désastreux qu'on fasse tuer des milliers de jeunes gens dans une guerre évidemment sans issue. »

Lettre ouverte de G.Tillion au général Massu, in Le Monde, 28 novembre 1971

UNE METHODE ABOMINABLE ET IMBECILE

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 11 Le 4 mars 2004, les vétérans des mouvements de Résistance, dont Germaine Tillion, publiaient cette lettre ouverte :

« L’APPEL DES RESISTANTS » 

u moment où nous voyons remis en cause le socle des conquêtes sociales de la Libération, nous, vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France Libre appelons les jeunes générations à faire vivre et transmettre l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle.

Soixante ans plus tard, le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et soeurs de la Résistance et des nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas totalement disparu et notre colère contre l’injustice est toujours intacte.

Nous appelons, en conscience, à célébrer l’actualité de la Résistance, non pas au profit de causes partisanes ou instrumentalisées par un quelconque enjeu de pouvoir, mais pour proposer aux générations qui nous succéderont d’accomplir trois gestes humanistes et profondément politiques au sens vrai du terme, pour que la flamme de la Résistance ne s’éteigne jamais .

Nous appelons d’abord les éducateurs, les mouvements sociaux, les collectivités publiques, les créateurs, les citoyens, les exploités, les humiliés, à célébrer ensemble l’anniversaire du programme du Conseil national de la Résistance (C.N.R.) adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 : Sécurité sociale et retraites généralisées, contrôle des « féodalités économiques », droit à la culture et à l’éducation pour tous, presse délivrée de l’argent et de la corruption, lois sociales ouvrières et agricoles, etc. Comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes sociales, alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ?

Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie.

Nous appelons ensuite les mouvements, partis, associations, institutions et syndicats héritiers de la Résistance à dépasser les enjeux sectoriels, et à se consacrer en priorité aux causes politiques des injustices et des conflits sociaux, et non plus seulement à leurs conséquences, à définir ensemble un nouveau « Programme de Résistance » pour notre siècle, sachant que le fascisme se nourrit toujours du racisme, de l’intolérance et de la guerre, qui eux-mêmes se nourrissent des injustices sociales.

Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 12 la compétition à outrance de tous contre tous.

Nous n’acceptons pas que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944.

Plus que jamais, à ceux et celles qui feront le siècle qui commence, nous voulons dire avec notre affection : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».

Signataires : Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel- Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey.

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 13

REPERES CHRONOLOGIQUES

1907 - 1925 : Une enfance classique

Germaine Tillion naît en 1907 dans une famille de la bourgeoisie éclairée. Elle reçoit l’éducation classique des jeunes filles de sa condition, mais ses parents encouragent vivement son goût pour l’étude.

1926 - 1932 : la découverte de l’ethnologie

Elle suit les cours de l’Ecole du Louvre, de l’Ecole Pratique des Hautes études (qui deviendra plus tard l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) et s’oriente peu à peu vers l’ethnologie. Elle sort diplômée de l’Institut d’ethnologie en 1932.

1934 - 1940 : En mission dans les Aurès

Jeune ethnologue de 27 ans, elle part en Algérie étudier sur le terrain l’organisation familiale et sociale des Berbères Chaouias dans le massif de l’Aurès. Ces sept années seront essentielles pour les travaux qu’elle publiera par la suite (notamment, le plus célèbre, Le harem et les cousins) Elle nouera par ailleurs des amitiés solides au sein de la population autochtone.

1940 - 1942 : La Résistance

De retour à Paris, elle entre très tôt dans la Résistance et occupe des responsabilités importantes au sein du réseau du Musée de l’Homme. Parallèlement, elle passe son diplôme de berbère aux Langues Orientales. Le 13 août 1942, suite à une trahison, elle est arrêtée, ainsi que sa mère, également Résistante.

Août 1942 - Octobre 1943 : La détention

Pendant sa détention d’abord à la Santé puis à Fresnes- et bien que classée « Nuit et Brouillard » - elle obtient de poursuivre la rédaction de sa thèse. Dans le même temps, le Musée de l’Homme organise une exposition présentant les pièces que sa consoeur Thérèse Rivière et elle-même ont rapportées d’Algérie.

Octobre 1943 - avril 1945 : La déportation à Ravensbrück.

Dans l’enfer de Ravensbrück, elle entame, au mépris du danger, une étude ethnographique sur le camp. Sa mère, déportée à son tour, est gazée dès son arrivée (mars 45). Elle-même ne survit que grâce à sa volonté farouche de vouloir témoigner. Son cauchemar prend fin le 23 avril 1945.

1945 - 1954 : Le devoir de mémoire

L’essentiel de ses travaux pendant cette période porte sur l’univers concentrationnaire et la dénonciation des crimes nazis. Elle publie notamment, en 1947, la toute première étude - sobrement intitulée Ravensbrück - sur le fonctionnement des camps.

1954 - 1960 : L’Algérie en guerre

Elle accepte diverses missions officielles en Algérie au moment où commencent les premiers combats pour l’indépendance. Elle ne se place ni du côté de l’Algérie française ni du côté des

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 14

« porteurs de valises », mais choisit de « faire la guerre aux horreurs de la guerre ». Elle dénonce ainsi l’usage de la torture dans l’armée et tente de convaincre le FLN de cesser ses attentats. Elle publie successivement L’Algérie en 1957, L’Afrique bascule vers l’avenir et Les ennemis complémentaires.

1958 - 1980 : Un séminaire légendaire

En 1958, elle est nommée directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Elle poursuivra son séminaire d’ethnologie du Maghreb jusqu’en 1980.

La parution de son ouvrage Le Harem et les cousins achève d’établir sa réputation dans le monde entier.

1960 - 1980 :Le statut de la femme

Elle conduit une vingtaine de missions scientifiques au Maghreb, en Mauritanie, au Niger, au Moyen-Orient, approfondissant toujours davantage sa connaissance de sociétés méditerranéennes et africaines. Le statut de la femme devient un point central de son travail.

1980 - 2008 : Le temps de la reconnaissance et des derniers combats

Tandis que son aura ne cesse de croître, qu’honneurs et hommages se multiplient, Germaine Tillion reste fidèle à ses idéaux. Elle préside l’association contre l’esclavage moderne, rejoint le collectif de défense des Sans-Papiers, proteste contre la torture en Irak…

Elle meurt le 19 avril 2008, dans sa 101e année.

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 15

BIBLIO - FILMOGRAPHIE

OUVRAGES DE GERMAINE TILLION - L’Algérie de 1957, Editions de Minuit, 1957  

- L’Afrique bascule dans l’avenir, édition remaniée et augmentée de l’ouvrage précédent ; Edit. de Minuit, 1960

- Le Harem et les cousins, Seuil,1966 ; collection « Points », 1982 - Les Ennemis complémentaires, Seuil, 1982 ; collection « Points » 1988

- Ravensbrück, nouvelle version augmentée et remaniée, Seuil, 1988, coll. « Points »

- La Traversée du mal, entretiens avec J. Lacouture, Arléa, 1997 - Il était une fois l’ethnographie, Seuil, 2000

- L’Algérie aurésienne, La Martinière, 2001

- À la recherche du vrai et du juste, textes réunis par T. Todorov, La Martinière, 2005.

- Le Verfügbar aux Enfers :une opérette à Ravensbrück, La Martinière, 2005 - Combats de guerre et de paix, recueil de textes et d’interviews, Seuil, 2007 OUVRAGES SUR GERMAINE TILLION

- Le Siècle de Germaine Tillion, sous la direction de Tzvetan Todorov, Seuil, 2007

- Résistante(s), itinéraire et engagements de Germaine Tillion, plaquette du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, 2004.

- Germaine Tillion, une femme - mémoire, d’une Algérie à l’autre, de Nancy Wood ,Editions Autrement, 2003

- Germaine Tillion : une ethnologue dans le siècle, de Christian Bromberger & Tzvetan Todorov, Actes Sud, 2002

- Les vies de Germaine Tillion, n° spécial de la revue Esprit, février 2000.

- Le témoignage est un combat : une biographie de Germaine Tillion, de J. Lacouture, Seuil, 2000.

DOCUMENTS AUDIOVISUELS

- Du côté de chez Fred : Germaine Tillion (Entretiens avec F. Mitterand ; Real : M. Hermant, 65’, 1990)

- Une conscience dans le siècle (Entretiens avec Christian Bromberger & Thierry Fabre, 30’;

2001)

- Les trois vies de Germaine Tillion (Entretiens avec Jean Lacouture ; réalisation G. Combet, 52’; 2001)

- Là où il y a du danger, on vous trouve toujours (Myriam Grossi & Carmen Rial, 2007, 50’) - Je me souviens (Jean Baronnet & Colette Castagno, 2001, 52’)

- Germaine et Geneviève (Isabelle Gaggini-Anthonioz & Jacques Kébadian, 56’)

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 –2010 // Espaceculture, Marseille 16 Ce document a été conçu et réalisé par Jeanne BISCIONI-BAUMBERGER Dans le cadre du dispositif Averroès junior, initié et financé par ESPACECULTURE, 42, La Canebière, Marseille (1er).

Tel : 04 96 11 04 60

© Espaceculture 2009

Germaine Tillion « croquée » par le sculpteur René Iché, un de ses compagnons du réseau du Musée de l’Homme

Dossiers pédagogiques « Averroès junior » disponibles :

Amina, film documentaire de Laurette Mokrani Poniente, film de fiction de Chus Gutierrez La traversée, film documentaire d’Elisabeth Leuvrey Une fois que tu es né, film de fiction de Marco Tullio Giordana

Z, film de fiction de Costa Gavras

Persépolis, film d’animation de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud Hors jeu, film de fiction de Jafar Panahi

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D O S S I E R

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I

Q

U

E

U

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AVERROES JUNIOR 2009 - 2010

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 2

« L’asservissement ne dégrade pas seulement l’être qui en est victime, mais celui qui en bénéficie. » G.Tillion in Le Harem et les cousins

« L'humanité se compose de deux minuscules minorités : celle des brutes féroces, des

traîtres, des sadiques systématiques d'une part, et de

l'autre celle des hommes de grand courage et de grand désintéressement qui mettent

leur pouvoir, s'ils en ont, au service du bien. Entre ces deux

extrêmes, l'immense majorité d'entre nous est composée de gens ordinaires, inoffensifs en temps de paix et de prospérité,

se révélant dangereux à la moindre crise. »

Germaine Tillion, 1944 Portrait dessiné par Darius

« Ce qui m’angoisse le plus profondément aujourd’hui,

c’est l’agressivité.

Contrairement à beaucoup de gens, je suis persuadée que

l’être humain est plutôt bienveillant, plutôt porté à rechercher la présence de son

semblable et à la rechercher amicalement. Cela, à condition

que la compétition pour la survie ne soit pas trop aiguë.

Or, la compétition pour la survie est actuellement insupportable sur une énorme

surface du globe… » Germaine Tillion, 1991

SOMMAIRE

1e PARTIE

- Introduction : p. 3 - Le film : p. 4 -5

- L’enfance & la formation : p. 6 -7 - Dans l’Aurès : p. 8 -12

- La Résistance : p. 13 -16 2e PARTIE

- La déportation : p. 17 -21 - L’Algérie en guerre : p. 22 -27 - Derniers combats : p. 28

- Evocation par C. Bromberger : p. 31 -32 3e PARTIE

- Documents annexes

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 3

INTRODUCTION

’est après les événements de décembre 2008 à Gaza, que Thierry Fabre, le concepteur des Rencontres d’Averroès, a choisi comme thème de la 16e édition, « La Méditerranée, figures du tragique ».

Déclinée en novembre dernier, lors des traditionnelles tables rondes et des différentes manifestations placées « Sous le signe d’Averroès », cette thématique doit maintenant irriguer le dispositif Averroès junior, dont le but, rappelons-le, est d’associer collégiens et lycéens à cette vaste réflexion annuelle sur la Méditerranée des deux rives.

Proposer un tel sujet à des adolescents est une entreprise pour le moins délicate! Impossible, à propos d’une région du monde régulièrement déchirée par la violence, de les bercer de discours optimistes. (Outre le dramatique conflit israélo-palestinien, rappelons les guerres civiles récentes dans les Balkans, en Algérie ou au Liban). Mais, dans le même temps, l’évocation de ces « figures du tragique » - et leur cortège de haines, de crimes et de déchirements - ne doit pas non plus s’apparenter à une entreprise de démoralisation ! Comment faire réfléchir les adolescents sur des sujets graves tels que la guerre ou la mort, tout en évitant de leur donner une vision irrévocablement amère, douloureuse, désespérante du monde et de l’existence ? La réponse à cette impossible équation s’est imposée comme une évidence : Germaine Tillion.

Voilà une femme qui a vécu dans sa chair certaines des plus grandes tragédies du XXe siècle : la déferlante nazie, la déportation, la guerre d’Algérie… Et pourtant, Germaine Tillion est restée du côté de l’espoir et de la vie. En résistant farouchement à la barbarie. En se dressant inlassablement contre l’injustice. En refusant jusqu’à son dernier souffle d’abdiquer l’humain pour une idéologie.

Le documentariste Gilles Combet a su restituer cet extraordinaire parcours avec chaleur et c’est pourquoi son film nous paraît si adéquat pour Averroès junior. Ce choix s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement qui, depuis dix ans, tend à reconnaître en Germaine Tillion un

« trésor national ». En 1999, l’Etat a, en quelque sorte, payé sa dette en élevant cette grande Résistante à la dignité de Grand-croix de la Légion d’honneur (décoration qui n’a été décernée qu’à huit femmes en tout et pour tout !) Tous ses ouvrages, d’ethnologie ou de réflexion, sont aujourd’hui facilement accessibles en Poche. Et coup sur coup, on vient de lui consacrer quatre biographies, six documentaires et deux grandes expositions. L’opérette qu’elle avait écrite à Ravensbrück pour égayer ses camarades de déportation a même été portée à la scène, en 2007, au Théâtre du Châtelet !

Sa mort - survenue en 2008, à l’âge respectable de 101 ans - n’a pas tari ce processus de reconnaissance. Au contraire ! Parmi les initiatives récentes ou à venir : l’avalanche d’établissements scolaires baptisés de son nom - dix à ce jour - ou encore le spectacle conçu et mis en scène par Xavier Marchand, Il était une fois Germaine Tillion, que le Théâtre des Salins (Martigues) et le TNM-La Criée recevront en mars 2010.

On le sentira au fil de ces pages, Germaine Tillion a été pour nous bien plus qu’une référence

« adéquate » pour le dispositif Averroès junior. Mais comment ne pas être subjugué par son intelligence, sa lucidité, son courage, sa générosité, son humour ? Ce coup de cœur, on aimerait maintenant le partager avec les enseignants et leurs élèves.

J.B.

C

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LE FILM

l existe plusieurs documentaires sur Germaine Tillion, tous intéressants.

Avec le concours du journaliste Jean Lacouture, le réalisateur Gilles Combet construit le sien autour la parole de la célèbre ethnologue et résistante. Ce faisant, il tire le meilleur parti du talent de conteuse de Germaine Tillion et de la précision inouïe de sa mémoire…alors que celle-ci, au moment du tournage, a déjà 94 ans !

Le récit qu’elle fait de sa vie ne contient pas une once d’autosatisfaction, ignore la tentation nombriliste. Vif, précis, émaillé de mille et une anecdotes - et illustré par de superbes archives trouvées par le réalisateur - il permet au spectateur de vivre certains événements majeurs du XXe siècle « comme s’il y était », loin de l’impassibilité des livres d’histoire... Et aux premières loges !

A travers cette parole, se dessine le portrait d’une femme dotée d’une remarquable intelligence, d’un sens aigu de l’observation, mais surtout éprise d’égalité et de justice, capable de défendre ses convictions dans les pires épreuves et curieuse de l’Autre jusqu’à son dernier souffle. Le réalisateur a d’ailleurs judicieusement inclus des entretiens réalisés pour la télévision une (voire deux) décennie(s) plus tôt - notamment un Du Côté de chez Fred que Frédéric Mitterrand lui avait consacré en 1990 - ce qui permet de mesurer la grande cohérence de sa pensée, la constance de ses convictions.

Le film ne prétend pas à l’exhaustivité ni sur Germaine Tillion, ni sur les événements historiques qu’elle évoque. Il balaie ses cent ans de vie, de sa naissance à ses ultimes engagements, mais privilégie trois périodes :

I

Générique Réalisation  : Gilles Combet Interviewer : Jean Lacouture Production : Michel Rotman

Marie-Hélène Ranc Montage : Françoise Tubaut Images : Claude Pavelek Production : Kuiv

avec la participation de France 5 Durée : 52’

Année de production : 2001

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 5 - 1934 - 1940

Jeune ethnologue de 27 ans, elle part dans le massif de l’Aurès, en Algérie, pour étudier les structures familiales et sociales des Chaouias (Berbères alors semi-nomades). Ces sept années seront essentielles pour les travaux qu’elle publiera par la suite, notamment, le plus célèbre, Le harem et les cousins. Au cours de cette période, elle nouera par ailleurs de solides amitiés au sein de la population autochtone.

- 1940 - 1945

Elle retourne à Paris cinq jours avant l’invasion de la capitale par les troupes allemandes.

Révoltée par l’armistice signé par Pétain, elle entre aussitôt dans la Résistance. En 1942, trahie par un agent infiltré, elle est arrêtée, ainsi que sa mère, et déportée au camp de Ravensbrück. Sa mère sera gazée. Elle-même ne survivra que grâce à sa volonté farouche de témoigner.

- 1954 - 1962

Elle retourne en Algérie au moment où commencent les premiers combats pour l’indépendance.

Refusant de se ranger dans le camp de l’Algérie française aussi bien que dans celui des

« porteurs de valises », elle choisit de « faire la guerre aux horreurs de la guerre ». Elle dénonce notamment l’usage de la torture dans l’armée française. Et tente aussi de négocier la suspension des attentats auprès du FLN.

Le film évoque aussi ses derniers engagements, sur la condition des femmes en particulier.

On trouvera dans les pages qui suivent des compléments d’information sur chacune de ces périodes.

UN ENTRETIEN FAIT

PAR JEAN LACOUTURE

Après avoir été l’attaché de presse du Général Leclerc à la Libération, Jean Lacouture commence sa carrière de grand reporter pendant la guerre d’Indochine.

Il devient vite un ardent partisan de la décolonisation, y compris en Algérie.

Dans les années 70, il prend fait et cause pour les Khmers rouges contre « l’impérialisme américain », mais aura plus tard le courage de reconnaître son erreur d’appréciation.

Grand analyste politique, auteur de nombreux ouvrages d’histoire immédiate, il est surtout apprécié pour ses biographies flamboyantes.

Ho Chi Minh, Léon Blum, Clara Malraux, Mendès France, Julie de Lespinasse, De Gaulle, Champollion, Montesquieu, Nasser : autant de personnages du passé ou du présent qu’il sait nous rendre familiers.

Jean Lacouture voue depuis longtemps une grande admiration à Germaine Tillion dont les combats ont souvent rejoint les siens.

Avant sa participation à ce film de Gilles Combet, il avait lui-même réalisé un livre d’entretiens avec elle, La traversée du mal, paru en 2000, et lui avait consacré une biographie intitulée Le témoignage est un combat.

Il lui dédie par ailleurs un chapitre dans un autre de ses livres, Une vie de rencontres.

Il est actuellement un des administrateurs de l’association Germaine Tillion.

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L’ENFANCE ET LES ANNEES DE FORMATION

« Quand on veut faire de la politique sans connaître l’histoire et la géographie, on met les pieds sur les mains des enfants » G.T- interview à l’Huma, 2004 n a aujourd’hui tendance à penser que l’éducation que les enfants recevaient au début du XXe siècle était d’un extrême conformisme, voire un véritable carcan. L’enfance et l’adolescence de Germaine Tillion montrent que ça n’était pas toujours le cas. Elle naît le 30 mai 1907 dans une famille qui a pourtant toutes les apparences de la bourgeoisie traditionnelle.

Dans le film, elle décrit son père, Lucien, qui est magistrat, comme un « catholique républicain » et sa mère Emilie comme « catholique-catholique ». Elle-même fait ses études secondaires en pension, dans une sage institution religieuse. Tradition, tradition, donc ! Pourtant il faut souligner qu’à une époque où les jeunes filles fréquentent encore très rarement l’université, ses parents encouragent vivement son goût pour l’étude et les choses intellectuelles. (Ils font d’ailleurs de même pour sa sœur cadette, Françoise.) Quand Lucien Tillion meurt d’une pneumonie en 1925, Emilie élève seule ses deux filles en écrivant des guides culturels pour les éditions Hachette. Et elle les laisse entièrement libres de poursuivre des études supérieures, même dans des domaines encore très peu féminisés !

Françoise choisit Sciences Po. Germaine, elle, est attirée par l’archéologie. Ses cours à l’Ecole du Louvre, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et au Collège de France l’amènent à découvrir l’ethnologie, qui va devenir sa matière de prédilection.

O

Germaine et sa mère Emilie en 1940, à la veille de leur engagement dans la Résistance. Elles seront toutes les deux déportées à Ravensbrück. Jugée inapte au travail en raison de son âge (68 ans), Emilie sera gazée deux mois après son arrivée, le 2 mars 1945.

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 7 LES ANNEES DE FORMATION

Deux enseignants vont avoir une influence déterminante sur Germaine Tillion. Plus même ! A 20 ans d’intervalle, chacun d’eux lui proposera une mission en Algérie qui changera le cours de sa vie.

MARCEL MAUSS

Marcel Mauss, le père de l’ethnologie française, est « l’homme qui l’a le plus inspirée », et dit-elle dans le film, un « éveilleur ».

A la fin des années 20, l’ethnologie - l’étude des groupes humains - est une science relativement nouvelle. Marcel Mauss lui donne son assise.

Au sein de l’institut qu’il dirige, d’abord en Sorbonne puis au Musée de l’Homme, il enseigne à ses étudiants - parmi lesquels, outre Germaine, Claude Lévy-Strauss, Jacques Soustelle et Leroi-Gourhan - une méthodologie qui fera ses preuves : l’enquête de terrain, basée sur l’observation, et la priorité absolue accordée aux faits. Pour lui, seule une scrupuleuse objectivité permet de partir des faits afin de connaître, « de l’intérieur », la société observée et ses modes de pensée. L’ethnologue ne doit pas hésiter à utiliser d’autres disciplines - linguistique, philologie, statistique, histoire, géographie, etc - car, dit-il, c’est dans le rapport constant entre les phénomènes que se trouve leur explication. Cette méthodologie conviendra admirablement à Germaine Tillion (« Ce qui me passionnait, écrira-t-elle plus tard, c’était de regarder en essayant de comprendre : il y a un ordre caché dans tout ce qui vit. ») Elle deviendra un de ses meilleurs disciples. Au point que celui-ci n’hésitera pas proposer à cette jeune femme de 27 ans une mission au fin fond de l’Aurès.

HOMMAGE A « L’EVEILLEUR »

Répondant au journaliste de L’Humanité qui, en 2004, l’interroge sur Marcel Mauss, Germaine déclare :

« C’était un homme de réflexion universelle que j’ai beaucoup admiré et qui avait une connaissance

exceptionnellement riche et puissante du monde. Il a été celui qui m’a le plus inspirée dans toute mon enfance et mon adolescence. C’était un homme remarquable dont la connaissance des conflits était très intense, très

raisonnable et très éclairante. […]

Il parlait quelquefois de Jaurès, qui avait été son grand ami, mais pas dans ses cours. Il en parlait souvent aux quelques étudiants qui l’accompagnaient à la sortie. Nous étions trois ou quatre qui marchions à côté de lui, et nous discutions tout le long de la route. C’était passionnant parce qu’il était beaucoup plus libre que dans ses cours où il tenait le langage de la Sorbonne. Dans la rue il était plus familier, plus simple et plus ouvert. […]

Quand les Allemands ont occupé Paris, j’allais le voir régulièrement à vélo, je veillais à ce qu’il soit ravitaillé parce qu’étant juif, cela lui était difficile. Mais il avait une respectabilité universelle et même les Allemands n’osaient pas l’arrêter. »

LOUIS MASSIGNON Quand elle reviendra d’une première mission dans l’Aurès, en 1937, Germaine se passionnera aussi pour les cours de Louis Massignon, un des p l u s g r a n d s islamologues du XXe siècle.

C’est lui qui, en 1954, la convaincra d’accepter une mission en Algérie pour le Ministère de l’Intérieur.

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AVOIR 27 ANS DANS LES

AURES

« Ma passion à moi, c’était l’ethnologie.

«Dès 1934, j’étais partie en mission scientifique dans l’Aurès en Algérie, seule pendant plusieurs années au milieu de cette population montagnarde qui m’avait acceptée.

Je vivais tantôt dans une grotte, tantôt sous la tente, sans radio, sans journaux, à treize heures de cheval de l’Européen le plus proche ... »

« Si vous êtes capable de vous procurer de l’orge en mars (période de disette), de louer un mulet en mai (période de la moisson), de renvoyer un domestique sans vous brouiller avec sa famille, de ne jamais vous mettre en colère, d’obtenir cependant une partie de ce que vous demandez, alors, vous pouvez commencer à faire de l’ethnographie. Encore faut-il que ces exploits vous en laissent le temps.»

In Il était une fois l’ethnographie

un journaliste du Quotidien d’Oran qui lui demandait, dans les années 2000, si c’est un hasard ou un choix qui l’avait amenée dans l’Aurès en 1934, Germaine Tillion, répondait d’un ton amusé: « Ni l’un ni l’autre ! C'est une société internationale dont étaient membres, entre autres, l'Angleterre, l'Allemagne et la France, qui envoyait des équipes pour mener des études ethnologiques dans toutes les régions du monde. Cette année- là, c'était à la France de recevoir les crédits. Le représentant de la France, Marcel Mauss, qui était mon professeur, m'a proposée pour cette mission. Au départ, j'ai été un peu déçue que l'on m'envoie si près de chez moi: j'aurais préféré aller plus loin, dans des régions complètement différentes, le Tibet, l'Amérique du Sud... Mais bon, je n'ai pas regretté… »

A

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 9 En 1932, Germaine Tillion sort donc diplômée de l’Institut d’ethnologie et passe les mois suivants à voyager en Europe du Nord. Jusqu’à ce que son ancien professeur, Marcel Mauss, la recommande auprès de l’Institut international des langues et civilisations africaines pour une mission d’étude dotée par cette institution.

Il s’agit de mener, précise le dossier, « une enquête ample, à la fois sociologique et ethnologique, sur l’Aurès et ses habitants dans le but d’apporter une contribution efficace aux méthodes de colonisation ; la connaissance des usages, croyances et techniques des possessions indigènes rendant possible avec ces dernières une collaboration plus féconde et plus humaine, et conduisant à une exploitation plus rationnelle des richesses naturelles».[…] «Accessoirement, précise-t-on, il convient de constituer une collection d’objets systématiquement recueillis avec photographies, croquis et films.»

En fait, elles seront deux à recevoir cette bourse d’études : Thérèse Rivière, une autre diplômée de l’Institut d’ethnologie, et Germaine donc.

Soulignons que les deux jeunes femmes forment la première génération d’ethnologues conduisant une enquête - collecte en Algérie, et que celle-ci est menée de façon autonome par rapport aux structures administratives, académiques et coloniales.

CHEZ LES BERBERES CHAOUIAS

« Le pays est très sûr, et la solitude

ne me gêne pas du tout »

Thérèse et Germaine débarquent à Alger en décembre 1934 avec un matériel conséquent, et, comme on vient de le voir, un programme d’étude très chargé.

Une fois dans l’Aurès, elles décident de travailler chacune de leur côté et de ne se retrouver que ponctuellement. Thérèse Rivière sillonnera tout le massif pour collecter et répertorier objets et techniques. Germaine, elle, s’installe sur les flancs de l’Ahmar Khaddou, sur le territoire des Berbères Chaouias, plus précisément chez les Ah-Abderrahman. La tribu a très peu de contacts avec les Européens et vit encore selon les traditions ancestrales. Son douar est

« le plus petit, le plus pauvre et le moins accessible de l’Aurès, donc le plus éloigné des représentants de l’ordre», écrit-elle dans Il était une fois l’ethnographie. Et effectivement, elle se trouve à 13 heures de cheval du centre administratif le plus proche, Arris. « Mais, précise-t-elle dans le film, le pays est très sûr et la solitude ne me gêne pas du tout »

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 10 LES AH-ABDERRAHMAN

«Les gens de cette région étaient à la fois éleveurs et cultivateurs, car ni l’élevage ni la culture ne pouvaient les nourrir. Ils étaient donc semi- nomades : l’hiver, ils vivaient au Sahara, l’été tout en haut des cimes, et en mi-saison dans les gourbis qui avoisinaient la guelaâ - forteresse où ils stockaient leur récolte.»

in Il était une fois l’ethnographie

En ht : photo d’un « grand vieux » prise par Germaine Tillion en 1935 En bas :photo de G. Tillion prise par Thérèse Rivière

TROIS SEJOURS SUCCESSIFS Germaine Tillion mène ses recherches en

plusieurs étapes.

Son premier séjour dans l’Aurès dure dix mois, de décembre 1934 à octobre 1935.

Elle y retourne pendant un an, de février 1936 à février 1937.

Ensuite, jusqu’à l’été 39, elle est à Paris où elle suit les cours de l’islamologue Louis Massignon et perfectionne sa connaissance du berbère aux Langues O. Elle passe par ailleurs son diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en présentant un mémoire intitulé Morphologie d’une république berbère : Les Ah-Abder-rahman, transhumants de l’Aurès méridional.

Elle intègre le CNRS en juillet 1939, et dès le mois d’août repart en mission dans l’Aurès, où elle reste jusqu’à la fin du mois de mai 1940. Le 9 juin, elle est à Paris.

Quelques semaines après, elle s’attelle à la rédaction de sa thèse et, parallèlement, rejoint la Résistance.

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« JE NE POSE PAS DE QUESTIONS… »

Au cours de ses missions successives, Germaine Tillion utilise fidèlement la méthodologie apprise auprès de Marcel Mauss. Elle suit les Ah- Abderrahman dans leurs déplacements saisonniers, apprend le berbère (qu’elle perfectionnera aux Langues O lors d’un retour à Paris) et, surtout, observe tout ce qui fait la vie de la tribu : le travail des hommes et celui des femmes, les tractations commerciales, les cérémonies de mariage et de circoncision, le pèlerinage annuel long de 200 kms...

« Je ne pose pas de questions. Je réponds aux leurs.

explique-t-elle à Lacouture dans le film. Je les écoute. Je leur demande de me raconter des contes que je retranscris en phonétique, et en retour je leur raconte des contes de chez nous »  Une histoire de loup-garou cévenol répond ainsi à une histoire de hyène magique ! 

ESPRIT DE FINESSE

Ses rapports avec les Ah-Abderrahman se révèlent d’emblée excellents. Elle capte leur esprit de finesse et cultive, comme ils le font eux-mêmes, l’usage des réponses drôles et des proverbes.

Mais ce qui lui vaut surtout respect et sympathie, c’est un travail de généalogie qu’elle entreprend pour chacune des familles de la tribu, et qui les intéresse au plus haut point.

« Au passage, les Imouqqranen («Grands Vieux») venaient me saluer, boire une tasse de café avec moi, et ensuite, en leur compagnie, je reconstituais des généalogies sur environ deux siècles en y joignant tous les événements retenus par les mémoires.»

« J’évaluais - selon les pluies - la survie probable des chèvres et les rendements des semis d’orge ou de blé dur. J’assistais aux répartitions des corvées, à l’épluchage des affaires d’honneur, j’apprenais avec qui telle fille devait se marier et qui elle épousait finalement, pourquoi telle famille s’était brouillée avec telle autre, avec quels compagnons chaque membre de la population active allait s’associer pour labourer sa part de terres collectives, comment ensuite il répartirait sa récolte, avec qui finalement il devrait la manger. J’apprenais surtout à écouter ce que chacun me disait, à ne pas savoir d’avance ce qu’il allait me répondre, et à garder secret ce qui devait l’être. » in Il était une fois l’ethnographie

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 12 Cette patiente reconstitution des lignées lui permet de connaître parfaitement chacun des habitants de la tribu, son territoire, et plus encore, de comprendre le fonctionnement de l’ensemble du système social : statut économique et social des uns et des autres, relations entre les sexes, statut de la femme, transmission du patrimoine, activités de commerce, etc….

L’expérience est si riche, la masse d’informations recueillies si abondante, que Germaine décide de faire sa thèse sur l’étude exhaustive des institutions de la tribu et de chacune des familles.

On verra plus loin que cette thèse, qu’elle commence dès son retour à Paris et dont elle poursuivra la rédaction pendant son incarcération à Fresnes, lui sera confisquée à son arrivée à Ravensbrück et restera à jamais perdue.

En 2000, elle publiera néanmoins Il était une fois l’ethnographie, qui retrace son expérience aurésienne à partir de ses souvenirs et des bribes de documents sauvegardés. A la même époque, on retrouve également les négatifs de toute une série de photos qu’elle avait prises au cours de cette mission. Ces clichés - témoignage précieux de la vie des Chaouias dans les années 30 - ont été montrés pour la première fois à l’occasion de la grande exposition qui lui a été consacrée au moment de sa mort.

Une vue de l’exposition qui lui a été consacrée en 2008

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« Lorsque j’apprends l’armistice, je suis indignée. Ecœurée.

Révoltée   »

UNE RESISTANTE DE LA PREMIERE HEURE

omme elle l’explique elle-même dans le f i l m , G e r m a i n e Tillion quitte l’Algérie précipitamment et rentre à Paris le 9 juin 1940, auprès de sa mère, en plein exode,

« quelques heures avant la déclaration de guerre de l’Italie à la France ».

Cinq jours plus tard, les troupes allemandes entrent dans la capitale. L’armistice signé le 22 juin par Pétain la révolte au plus profond de son être. («Ce fut pour moi

un choc si violent que j’ai dû sortir de la pièce pour vomir» raconte-t-elle dans La traversée du mal) Elle décide aussitôt d’entrer en résistance. Elle le fait à une date où la plupart des Français sont « sonnés » par la déroute militaire et essentiellement préoccupés par leur survie.

Où il y a un nombre non négligeable de sympathisants à l’idéologie nazie. Où les réseaux de résistance commencent à peine à se constituer.

Germaine Tillion est donc une authentique Résistante de la première heure.

C

« Je n’avais pas prévu, à peine pressenti, l’effondrement de la France et j’en souffrais, d’une douleur insupportable, accrue encore par les reproches que je me faisais sur mon indifférence antérieure : puisque la dignité et l’indépendance de mon pays étaient pour moi si essentielles, j’étais sans excuses de m’être fiée à d’autres pour y veiller »  Germaine Tillion

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LE RESEAU DU MUSEE DE L’HOMME, UNE EPOPEE TRAGIQUE

Dans le film, Germaine raconte comment elle s’y prend pour intégrer la Résistance. En fait, elle utilise deux biais. A la Croix-Rouge, elle se lie avec un colonel en retraite de 73 ans, Paul Hauet, qui, sous couvert d’une amicale d’anciens combattants, met en place une filière d’évasion pour les prisonniers de guerre. Elle retrouve par ailleurs des collègues du Musée de l’Homme qui ont déjà constitué un réseau.

UN MUSEE ATYPIQUE

Créé en 1937 par Paul Rivet dans une aile du Palais de Chaillot, le Musée de l’Homme a réuni - jusqu’à sa fermeture en 2004 (*)-les plus importantes collections françaises concernant la définition, la vie et l'histoire de l'Homme. Mais il ne se limitait pas à des fonctions muséales. Rivet y avait adjoint un centre d’enseignement (l’Institut d’ethnologie fondé par Marcel Mauss et Lucien Lévy-Bruhl) un grand laboratoire de recherche associant anthropologie, ethnologie et préhistoire, et une importante bibliothèque.

Cette vision généreuse, profondément humaniste, de l’Homme explique l’anti-hitlérisme viscéral qui habitait cette institution. Le jour de l’entrée des Allemands dans Paris, Paul Rivet a ainsi placardé sur la porte du Musée le célèbre poème de Kipling, If (Tu seras un homme, mon fils…) avant d’écrire une lettre ouverte à Pétain : « Monsieur le Maréchal, le pays n'est pas avec vous, la France n'est plus avec vous »

(*)Depuis 2006, les collections ethnographiques ont été déplacées au Musée du Quai Branly et le musée de l’Homme est actuellement fermé pour rénovation, avec un certain flou quant à sa vocation future.

PIONNIER DES MOUVEMENTS DE RESISTANCE

Dès juillet 1940, un réseau se constitue autour de Boris Vildé, jeune ethnologue d'origine russe (prisonnier de guerre, il vient de s’évader et se cache dans le musée !) de l’anthropologue Anatole Lewitzky, et de la bibliothécaire Yvonne Oddon.

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 15 LE RESEAU PREND UNE GRANDE ENVERGURE

Très rapidement, ils sont rejoints par Germaine Tillion, sa mère Emilie, et bien d’autres. Citons Agnès Humbert du musée des Arts et Traditions populaires, les sociologues Georges Freidman et René Creston, Denise Allègre, autre bibliothécaire du musée, Paul Decrombecque, bibliothécaire à l'université de Paris, Armand Boutillier du Rétail, conservateur au centre de documentation de la Bibliothèque nationale, José Meyer, bibliothécaire à l'ambassade américaine.

Le contact s’établit tout aussi rapidement avec un autre groupe, celui des Avocats socialistes d'André Weil- Curriel, Maurice Nordmann et Albert Jubineau.

Arrivent ensuite les écrivains Claude Aveline et Jean Cassou ainsi que Marcel Abraham (ancien directeur de cabinet du ministre Jean Zay). Le réseau compte aussi Raymond Burgard, le sculpteur René Iché, Pierre Brossolette, Sylvette Leleu, Claude Simmonet, Paul Rivet, et se connecte avec le réseau des colonels Hauet et La Rochère.

Pour ne pas attirer l'attention lors de leurs réunions, ils se constituent en société littéraire, Les amis d'Alain- Fournier, et utilisent la bibliothèque du Musée (où travaille Yvonne Oddon) comme boîte aux lettres,

PREMIERES ARRESTATIONS Dès le début de l’année 1941, le réseau est décapité une première fois.

Nordman puis Lewitsky et Yvonne Oddon sont arrêtés.

Le mois suivant, Vildé, Agnès Humbert et Pierre Walter tombent à leur tour. Dix-neuf personnes sont arrêtées à leur suite. En janvier 1 9 4 2 , « l’affaire du Musée de l ’ H o m m e » se conclut par dix LES TROIS MISSIONS DU RESEAU

- La mise en place d’une double filière d’évasion vers l’Angleterre pour les prisonniers de guerres évadés et les résistants menacés (l’une par la Bretagne, l’autre par l’Espagne)

- Une activité de renseignements, qui consiste à collecter des informations, la plupart du temps à caractère militaire, et les transmettre au siège de la Résistance à Londres, via divers canaux comme l’ambassade des USA ou la légation hollandaise.

- Une information destinée à contrer la propagande officielle auprès de la population.

Elle se fait par le biais de tracts et d’un journal clandestin ronéotypé, « Résistance », dont le premier numéro, tiré à plusieurs milliers d’exemplaires, paraît le 15 décembre 1940.

« Résistance » sortira pendant six numéros jusqu’en mars 41 (le dernier dirigé par Pierre Brossolette).

LE PREMIER NOYAU

A g. – Anatole Lewitsky, fusillé en février 42 A d: Boris Vildé, le fondateur, également fusillé en février 42, et Yvonne Oddon, déportée

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Dossier pédagogique Averroès junior 2009 – 2010 // Espaceculture, Marseille 16 condamnations à mort. Les sept hommes (Léon Maurice Nordmann, Georges Ithier, Jules Andrieu, René Sénéchal, Pierre Walter, Anatole Lewitsky et Boris Vildé) sont exécutés le 23 février 1942 au Mont-Valérien.

Les trois femmes (Yvonne Oddon, Sylvette Leleu et Alice Simmonet) voient leur peine commuée en déportation. Les autres accusés sont condamnés à de lourdes peines.

GERMAINE TILLION, DEVENUE RESPONSABLE DU RESEAU, « TOMBE » A SON TOUR

Les groupes des colonels Hauet (qui mourra en déportation) et La Rochère prennent la relève, mais sont eux-mêmes touchés en juillet 1941.

Germaine Tillion qui, jusqu’ici, a tenu un rôle de « pivot », d’interface entre les différents groupes, prend alors la tête de l’organisation. Elle assure la continuité des opérations, notamment dans le domaine du renseignement, jusqu’au 13 août 1942, date à laquelle elle est arrêtée à son tour, suite à la trahison d’un certain abbé Robert Alesch. Sa mère sera également arrêtée.

Le réseau du Musée de l’Homme ne survivra pas à ce second démantèlement. Les résistants qui sont passés à travers les mailles du filet rejoindront toutefois d’autres groupes, notamment Ceux de la Résistance, dirigé par Jacques Lecompte-Boinet.

Trois héros du réseau du Musée de l’Homme : Pierre Walter, fusillé au Mont- Valérien en février 42 ; Pierre Brossolette, qui, après le démantèlement du réseau, poursuivra l’action, deviendra un des grands chefs de la Résistance et se suicidera le 22 mars 44, pendant son arrestation, pour ne pas parler; et Sylvette Leleu, dont la

condamnation à mort sera commuée en déportation.

"Une nuit de février, ce fut Lewitsky qu'on arrêta. Il fallut quitter une zone pour l'autre, s'en aller travailler ailleurs, Lyon, Toulouse. Vildé se trouvait alors à Marseille. Il accourut. En

apprenant ce que nous appelions

"l'accident" de Lewitsky, il décida de remonter à Paris.

Je nous revois sur la place Carnot, devant Perrache, et sur le quai même de la gare, le suppliant de remettre une expédition aussi folle.

Je n'ai pas le courage d'évoquer le reste. Son arrestation fantastique, l'interminable instruction - un an - les dix condamnations à mort, Fresnes, le Mont-Valérien, Vildé demandant à mourir le dernier.. "

Claude Aveline Article paru dans le journal Franc- Tireur, 11 septembre 1944

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