É DITORIAL
On attend des résultats de la recherche en informatique qu’ils se traduisent par de nouveaux dispositifs techniques, ou l’amélioration de dispositifs existants, au service des activités humaines individuelles ou collectives, de façon directe (interactions humaines avec la machine, ou via la machine) ou indirecte (interactions des machines entre elles). Un tel programme requiert une très grande variété d’approches scientifiques et technologiques, au point que l’on pourrait penser la pluridisciplinarité au sein de l’informatique elle-même. En effet, il y a peu à voir, quant aux objets manipulés et aux moyens d’assurer la validité des méthodes et des résultats, entre des problèmes de coloration de graphes, de calcul sur grilles, de robotique autonome industrielle ou de support à l’apprentissage humain.
Dans tous les cas, en amont de la technologie, l’informatique s’intéresse aux problèmes de représentation des données et aux langages pour exprimer leurs traitements, à la compréhension et à la maîtrise de leurs propriétés, ainsi qu’aux problèmes de preuve et de complexité des algorithmes relativement à des spécifications. Cette science du traitement de l’information est d’abord fondée sur l’interaction de constructions théoriques de nature mathématique et d’expérimentations in silico. L’impact social et économique des résultats obtenus a dépassé ce que nous connaissions au siècle dernier d’une façon impressionnante, au point que l’on ne peut plus considérer la production de l’informatique de l’intérieur de la discipline seulement. Le déploiement des technologies embarquant des logiciels dans tous les secteurs d’activité humaine a rendu saillant le besoin de validations d’une nature nouvelle. Cette prise de conscience, dont l’appel à la « prise en compte des usages » est l’une des manifestations, a suscité la prise en compte de problèmes dont l’originalité réside en ce qu’ils ne peuvent être considérés dans le seul registre de la collaboration avec des experts du terrain dans une problématique applicative. La construction de modèles pertinents, leur implémentation efficiente et sûre, la conception de méthodes pour assurer l’adéquation des technologies les embarquant demande un travail qui n’est possible qu’avec la mise en œuvre de savoirs qui n’appartiennent pas à l’informatique. Cette nécessité a été très tôt
reconnue, quoique d’une façon souvent confuse. Ainsi, l’essentiel a-t-il pu paraître, d’abord, d’associer des chercheurs de disciplines des sciences de l’homme et de la société en espérant qu’ils puissent à la fois informer la conception de dispositifs informatiques et valider leur fonctionnement relativement à un cahier des charges d’usages. Le risque était grand de ne produire que des innovations de courte vue ou de « faire » des sciences humaines d’une façon approximative et très empirique. Le renvoi aux allers-retours au cours desquels la technologie évolue en fonction des usages observés, est une pratique commune de ces recherches mais ne peut se substituer à une méthode fondée théoriquement lorsque l’objectif est de produire une connaissance, scientifique ou technologique, qui transcende l’artefact. En particulier parce que cette approche ne permet pas une capitalisation efficace et fiable des avancées éventuellement réalisées. La seule façon de dépasser ces limites est de revenir aux fondamentaux des disciplines pour forger les concepts et les méthodes en amont de l’innovation, remettre sans cesse en question les relations des disciplines les unes avec les autres sur des bases théoriques et méthodologiques.
Cette conception est celle de la pluridisciplinarité, elle sera critiquée pour l’accent mis sur les ancrages disciplinaires. Il est vrai que ces ancrages sont nécessaires mais souvent insuffisants. La raison de cette insuffisance d’une approche simplement collaborative tient à ce que la technologie change les activités ou les usages qu’elle instrumente, la modélisation des phénomènes requiert des concepts et des méthodes qui ne relèvent plus de l’informatique seule ou de l’une des disciplines avec laquelle la collaboration s’est engagée. L’expression « co-construction » souligne la convergence des disciplines dans le processus de production de ces concepts et méthodes qui ne leur appartiennent pas en propre. En fait les exemples de créations véritablement nouvelles sont rares, plus souvent il s’agira de migration avec fréquemment de profondes transformations. Tel est le cas de la reprise du concept d’ontologie par l’informatique, ou de celui d’affordance ou plus récemment la migration du concept de sousveillance.
La pluridisciplinarité est inhérente à tous les projets, toutes les questions qui prennent pour objet l’interaction entre des systèmes informatiques et des êtres humains. On devrait plus justement parler d’interactions, au pluriel, au sein de systèmes complexes et hybrides qui mettent en relation personnes et systèmes, les personnes via les systèmes, ou les systèmes eux-mêmes. L’internet en général, les jeux massivement multijoueurs ou plus récemment les logiciels sociaux sont autant d’exemples de systèmes dont la complexité ne réside pas dans la taille du réseau de relations mais dans les multiples boucles de rétroaction qu’elles soient créées délibérément ou non. Seule l’interdisciplinarité permettra de venir à bout de cette complexité sans l’aplatir, sans la rabattre sur une discipline ou l’autre et ainsi lui faire perdre sa substance. La question de la validation, de la décision sur ce qui fait résultat, est celle qui suscite le plus de débats. Au cœur de ceux-ci quelques mythes tiennent solidement, celui du « terrain » et celui du « vrai utilisateur ». En arrière plan, tous les malentendus sur la notion de modèle, et finalement, le fait que ce qui est en question
est chaque fois une conception de la rationalité, c’est-à-dire celle de la relation entre connaissance, raisonnement et comportement.
Une partie de ces défis est relevée par les contributions que nous avons réunies dans ce numéro spécial. Numéro double tant le nombre de soumissions fut important et parmi elles les articles de qualité ; d’autres articles seront d’ailleurs publiés ultérieurement dans des numéros non thématiques de TSI. Les domaines abordés ont été très variés, de la communication et des interactions sociales aux documents et à leurs usages, des processus cognitifs, handicap ou vieillissement à l’apprentissage, de l’expression artistique à la sociologie des organisations. Un panorama très large, dont nous présentons ci-après un résumé rapide, dont la trame commune, au-delà de la diversité, est l’illustration du rôle de l’informatique dans la construction de l’espace pluridisciplinaire à l’interface des STIC et des SHS.
Le premier article, de A. Bonardi et F. Rousseaux, rend compte d’un questionnement sur les relations mutuelles entre STIC et conception de spectacles vivants. La démarche, exploratoire, articule réflexions, réalisations informatiques, et performances artistiques (théâtre et opéra). Elle se décline selon deux axes : conception d’environnements virtuels informés scéniques et conception d’assistants virtuels pour metteur en scène et performeur. La problématique de l’association entre états émotionnels du comédien et images projetées, entre fragments d’œuvre organisés et enchaînés selon leurs univers thématiques (amour, plaisir, opulence, pouvoir, connaissance…) domine dans le premier axe. Le second axe aborde plutôt la problématique de l’émergence, dans le cadre du repérage et du façonnage d’éléments saillants à partir de traces de capture.
E. Delozanne, D. Prévit, B. Grugeon-Allys et F. Chenevotot-Quentin, présentent le projet Lingot, dont l’objectif est la conception d’EIAH facilitant la prise en compte par les enseignants de la diversité cognitive des élèves, dans le domaine de l’algèbre élémentaire. Ce travail s’appuie sur des cadres théoriques issus de la didactique des mathématiques, de l’ergonomie cognitive et de l’informatique.
L’article met en avant la démarche interdisciplinaire au cœur de ce travail et montre comment les modélisations didactiques et informatiques ont évolué au fil des cycles de prototypage. Le logiciel permet le recueil de données sur l’activité algébrique des élèves à partir de réponses à des questions ouvertes ou fermées, et calcule des indicateurs sur plusieurs dimensions pour décrire, à différents niveaux d’abstraction, le développement de leur activité.
Le troisième article, de L. Di Jorio, S. Bringay, D. Brouillet, A. Laurent, S. Martin, et M. Teisseire, est le fruit d’une collaboration entre psychologues et informaticiens, dont l’objectif est la conception d’outils d’extraction de connaissances facilitant la recherche de nouvelles hypothèses sur les liens entre la dégradation de la mémoire, l’âge et la maladie d’Alzheimer. Les données d’entrée sont des données tabulaires évaluant les performances de la mémoire des patients et acquises à partir de tests d’évaluation des capacités cognitives. La méthode est centrée sur l’extraction de règles graduelles : celles-ci permettent d’établir des liens
inédits entre les souvenirs (objet de l’étude) et les résultats aux divers tests (validation clinique), et permettent aux psychologues d’établir des profils type du stade préclinique de la maladie d’Alzeihmer.
F. Lefebvre-Albaret, P. Dalle, J. Dalle, J.-F. Piquet, S. Dalle-Nazébi, P. Gache et A. Bacci, abordent la conception de logiciels pour l’analyse et le traitement de la langue des signes (LS), dans le cadre d’une collaboration entre enseignants de LS, formateurs d’interprètes, linguistes, sociologues et informaticiens. Deux langues de travail sont ici impliquées (LSF et français). Deux outils, déjà utilisés en situations de recherche et d’enseignement, sont présentés. VIES (visualisation de l’espace de signation) permet de modéliser et de traduire de manière visuelle, grâce à un procédé de réalité augmentée, la structure spatio-temporelle d’énoncés en LSF.
AVV (annotation de vidéo par la vidéo), à destination des communautés sourdes et entendantes, permet d’ajouter des commentaires en LSF à une vidéo.
Le cinquième article, de N. Chaignaud, V. Delavigne, M. Holzem, J.-P. Kotowicz et A. Loisel, présente la conception d’un système de dialogue en langue naturelle, qui vise à faciliter la recherche de documents au sein du système CISMeF (Catalogue et index des sites médicaux francophones). La conception, itérative, implique un dialogue entre linguistes et informaticiens. Un jeu de rôle entre patient à la recherche d’une information médicale et expert CISMEF permet le recueil de dialogues dont la structure est analysée selon la théorie QUD. Le gestionnaire du dialogue repose sur le système de dialogue GoDIS étendu à plusieurs éléments de modélisation et de stratégie dialogique. Un modèle d’agent dialogique artificiel (Cogni-CISMeF) est finalement conçu, doté de capacités cognitives capables d’aider l’utilisateur dans sa tâche de recherche d’information.
Le sixième article, de P. Teutsch et J.-F. Bourdet, s’intéresse à la problématique du suivi de formation en environnement médiatisé, dans le cadre d’une recherche au croisement de l’informatique et des sciences de l’éducation. Trois prototypes sont présentés, qui déclinent différentes dimensions d’analyse (scénario, participants, calendrier) : ils concernent le suivi d’un parcours individuel dans un ensemble structuré de ressources de formation en ligne (Croisières), la caractérisation de la participation individuelle dans une activité collective (Tacsi), enfin le suivi d’activité dans un dispositif (VisualiS). L’enjeu est de mettre en perspective les curricula proposés en faisant intervenir les éléments spécifiques des trajets personnels : relation d’un individu avec le groupe ou au sein du groupe, relations d’un individu avec le dispositif (séquence planifiée, activité pédagogique…).
Le septième article, de B. Nguyen, A. Vion, F.-X. Dudouet, D. Colazzo et I. Manolescu, aborde la problématique de l’exploitation des données sociologiques, dans le contexte de l’analyse des listes des discussions sur internet (ici à titre d’exemple les listes de discussions techniques du W3C dans le cadre de la normalisation de XQuery). Le projet regroupe des informaticiens spécialistes de bases de données et d’internet et des sociologues spécialistes dans l’étude des processus de normalisation et des nouvelles technologies. Les données sociologiques sont tout
d’abord retranscrites sous la forme d’un ensemble de schémas XML, puis exploitées par des modules d’extraction d’informations et d’interrogation avant d’être exportées pour une utilisation par des outils statistiques, tableurs, ou logiciels de production de graphes. Les premiers résultats concernent la mesure de l’activisme sur ces listes.
Le dernier article, de C. Sibertin-Blanc, F. Adreit, P. Chapron, J. El-Gemayel, M.
Mailliard, P. Roggero et C. Vauttier, rend compte d’une démarche de transfert d’une théorie sociologique des organisations, la sociologie de l’action organisée, en vue de sa formalisation informatique. Cette démarche implique une collaboration étroite entre des informaticiens et des sociologues. Le processus de formalisation s’articule avec les dimensions théoriques et empiriques, selon une démarche méthodique et épistémologiquement fondée. L’une des retombées discutée par les auteurs est un apport scientifique pour chacune des deux disciplines, la sociologie et l’informatique.
Un aperçu de l’environnement SocLab qui outille cette formalisation est donné, avec une illustration dans le cadre du projet Concert’Eau.
NICOLAS BALACHEFF CATHERINE GARBAY CNRS, LIG – Grenoble