L'ÉTUDE DU TRAVAIL
ÉVOLUTION • MÉTHODES • PERSPECTIVES
Collection Pertinence / impertinences ^ Directeur de collection Olivier BADOT
La collection «Pertinence/Impertinence» accueille des ouvrages développant des thèmes liés à la mutation des marchés occidentaux et aux stratégies d'adaptation des firmes, avec à la fois une orientation pratique et un souci de mise en perspective théorique et conceptuelle de ces thèmes.
Ces ouvrages offriront des «états de l'art» substantiels sur les sujets qu'ils traitent, ainsi que des développements prospectifs originaux. Ils intéresseront les universitaires mais aussi les professionnels et les étudiants en management.
La collection « Pertinence / impertinence» est dirigée par Olivier Badot, professeur de gestion à l'EAP - École Européenne des Affaires et coordinateur du Laboratoire d'Analyses et de Recherche sur la Mutation des Marchés.
Tableau de couverture: Communications A et 8 Œuvre de Souren Yéretsian
Souren Yéretsian, peintre et graveur, est un «citoyen du monde»: parti faire les Beaux Arts en Europe, il décide plus tard d'aller vivre en Amérique du Nord et s'établit à Montréal. Esprit curieux dans ses recherches picturales comme dans ses voyages, il navigue aisément de la publicité au graphisme ou à la mode. Il porte en lui un profond souci humaniste qu'il transcrit dans ses œuvres, au gré de ses visions du monde et du médium choisi.
Il a exposé de nombreuses fois, tant en en Italie, en Autriche, qu'aux États-Unis, au Canada ou qu'au Liban.
P I E R R E G O G U E L I N
L'ÉTUDE DU TRAVAIL
ÉVOLUTION • MÉTHODES • PERSPECTIVES
g a ë t a n m o r i n é d i t e u r EUROPE
Paris, Gaëtan Morin Éditeur Europe 27 bis, avenue de Lowendal
75015 Paris, France Tél.: 01 45 66 08 05
Montréal, Gaëtan Morin Éditeur Ltée 171, boulevard de Mortagne
Boucherville (Québec), Canada, J4B 6G4 Tél.: (514) 449 2369
Casablanca, Gaëtan Morin Éditeur Maghreb
6 bis, rond-point des Sports, boulevard Abdellatif Ben Kaddour 20000 Casablanca, Maroc
Tél.: (02) 49 02 18
@ Gaëtan Morin Éditeur Europe, 1998 Tous droits réservés
Couverture : DESIGN COPILOTE Relecture: Marie-Anne Vézié ISBN Europe: 2-910749-13-4 Dépôt légal: 1er trimestre 1998
En application de la loi du 13 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l'éditeur. Toute reproduction de cette publication, par n'importe quel procédé, sera considérée comme une violation des droits d'auteur.
INTRODUCTION
Nombreux sont les philosophes, les économistes, les sociologues, les psychologues et les politiques qui ont disserté sur le travail des hommes.
Pour les uns, le travail est une punition divine1, mais aussi peut-être une des conditions du rachat de l'homme, comme le suggère F. Lamennais : et quand Dieu voulut que l'homme travaillât, il cacha un trésor dans le travail parce qu'il est père et que l'amour d'un père ne meurt pas.
Pour d'autres, il ennoblit l'homme et le distingue des ani- maux. Il est même souvent père du plaisir (Voltaire) car l'ennui est une maladie dont le travail est le remède (Duc de Levis), et Jean de La Fontaine retrouve la notion de trésor lorsqu'il écrit le père fut sage de leur montrer avant sa mort que le travail est un trésor.
Sur le plan social, il peut être perçu comme un devoir de cha- cun au regard de la communauté des citoyens et le moyen d'acquérir une identité sociale, mais il faut aussi constater que nombreux sont ceux pour qui le travail est une nécessité2 inces- sante3 alors que d'autres ont suffisamment pour vivre sans rien faire. A la limite, le travail est-il une caractéristique de l'homme asservi par rapport à celles de l'homme libre et, au-delà, le travail intellectuel4 est-il plus noble que le travail manuel ?
Actuellement, on revendique un droit au travail alors que Paul Lafargue défendait le droit à la paresse, pensant que dans la
1. À la sueur de ton visage, tu mangeras ton pain, La Genèse 3-19.
2. Nécessité économique ?
3. Et, par conséquent, une garantie efficace, puissante, contre les dispositions révolutionnaires des classes pauvres (François Guizot).
4. Avoir les mains propres, blanches.
société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intel- lectuelle, de toute déformation organique et parle de cette folie qu'est l'amour du travail.
Enfin, d'un point de vue économico-politique, les théories sur le travail et la répartition des fruits du travail sont légions, soule- vant du même coup tout le problème de la justice sociale.
Nous laisserons de côté dans cet ouvrage toutes ces questions et d'autres qui font que le travail, selon le point de vue dont on part, peut se parer des couleurs les plus diverses.
Le travail que nous considérerons est le travail en lui-même, tel que nous le faisons tous, quotidiennement, tel que je le fais actuellement en écrivant ce livre. Nous nous efforcerons de le saisir le plus objectivement possible.
Nous avons choisi pour titre l'étude du travail et non l'étude d'un travail. Il ne s'agit pas, pour nous, de traiter concrètement de l'étude d'un travail réel, particulier, mais de mettre en évi- dence les méthodes et les techniques utilisables pour bien con- naître un travail quel qu'il soit et utiliser cette connaissance pour atteindre un but (par exemple, l'améliorer). Cela concerne aussi bien le travail exécuté par un ensemble de machines plus ou moins automatiques que le travail exécuté par un homme ou un groupe d'hommes (travail en équipe), en liaison ou non avec des aides mécaniques, électromécaniques ou électroniques.
Le terme travail recouvre toute activité volontaire, quelle qu'elle soit: travail rémunéré, travail fait pour soi-même (ex. : bricolage), activité de loisir, etc. Cependant, nous nous centrerons essentiellement sur le travail pratiqué dans les organi- sations, mais tout ce qui va être développé peut s'appliquer à l'étude de n'importe quelle autre forme de travail.
1) NOTION DE TRAVAIL
Le mot travail vient du latin tripalium qui désignait un appa- reil de torture composé de trois pieux verticaux sur lesquels on accrochait par trois de ses membres l'esclave qui refusait de tra- vailler. U n dispositif semblable à quatre pieux, appelé travail, est
encore utilisé pour immobiliser les gros animaux (chevaux, vaches, etc.) afin de les opérer ou de les soigner; le bourreau, au moyen-âge, s'appelait le travailleur juré et on dit encore de la femme qui accouche qu'elle est en travail. Le mot travail a donc hérité de connotations assez négatives et n'a commencé à être utilisé dans son sens actuel qu'au XVIe siècle, en remplaçant pro- gressivement le mot ouvrage5. Le travail désigne aujourd'hui l'effort long et pénible qu'on produit, la peine qu'on prend pour faire quelque chose.
En physique, le travail d'une force est égal au produit de cette force par son déplacement parallèlement à elle-même : de même, tout homme au travail fournit de l'énergie qu'il utilise pour réali- ser ce travail qui consomme cette énergie : cela se traduira chez lui par de la fatigue. Notons qu'à côté du travail moteur, il existe aussi un travail résistant qui, lorsqu'il est statique, est moins visible parce qu'il n'y a pas de mouvement, mais qui peut être aussi fati- gant (ex. : maintenir une pièce lourde en place).
À la fin du XXe siècle, le travail humain correspond à la double définition du Robert :
• Le travail est l'ensemble des activités manuelles et/ou intel- lectuelles exercées pour parvenir à un résultat utile déter- miné.
• Le travail est une activité professionnelle et rétribuée, organisée à l'intérieur d'un groupe social et exercée d'une manière réglée.
La première définition réduit le travail à un comportement, c'est-à-dire à une configuration de réponses observables; or, l'activité intellectuelle ne peut être qu'inférée à partir de l'obser- vation. Si certains travaux faits par les machines ne sont que des séquences de mouvements observables et peuvent être décrits avec une apparente objectivité, il n'en est pas de même lorsque l'homme intervient soit directement, soit en conduisant un outil ou une machine. Plutôt que de parler d'étude du travail, il serait 5. P. Goguelin, L'évolution du travail de l'année 1000 à l'année 1900, in:
Que va devenir le travail ? EME, Paris, 1978.
alors plus logique et plus juste de parler d'étude de l'homme au travail. Comme on parle couramment de sécurité du travail au lieu de sécurité de l'homme au travail ou de psychologie du tra- vail au lieu de psychologie de l'homme au travail, nous nous sommes conformés à l'habitude. Toutefois, nous tenons à souli- gner tout ce que la formulation étude du travail a de profondé- ment réducteur, ce raccourci n'étant d'ailleurs pas totalement innocent. Donc nous conserverons étude du travail, mais nous aurons toujours présent à l'esprit étude de l'homme au travail chaque fois que l'homme intervient6. En outre, dès qu'un travail met en jeu des processus intellectuels dont seul le résultat est observable, il ne peut plus être décrit objectivement. Il faut bien alors reve- nir à l'homme et faire plus ou moins appel à l'introspection du sujet, à sa subjectivité: il expliquera, à sa façon, ce qu'il a fait ou voulu faire, et pourquoi... mais il y a aussi des activités mentales inconscientes dont il ne saurait rendre compte.
Peut-il, par ailleurs, exister des activités manuelles totale- ment indépendantes d'activités intellectuelles ? Ce pourrait être le cas limite d'activités hautement automatisées. Certains tra- vaux industriels paraissent atteindre ce degré de robotisation de l'homme7, celui où tous les gestes sont devenus machinaux, donc, comme le disait Louis Armand, peuvent être exécutés par une machine ; pourtant, dès que se produira un bruit, une vibra- tion, une odeur anormale, l'homme arrêtera le travail alors qu'une machine continuera jusqu'à sa destruction. La présence de l'homme, en tant qu'être pensant, demeure nécessaire pour pallier les déréglages possibles ou les pannes de la machine8; il est plus qu'une machine, aussi perfectionnée soit-elle. En général, il règle intelligemment le déclenchement ordonné et réfléchi de séquences d'habitudes professionnelles ; aussi pouvons-nous 6. Précisons ici que l'étude du travail et l'emploi sont deux notions bien distinctes si ce n'est que, s'il n'y a pas du travail, on ne peut l'étudier et aucun emploi n'en assure l'exécution et que, s'il y a emploi, il y a du travail à exécu- ter qui peut être étudié.
7. Taylor disait: Le bon ouvrier est celui qui exécute le travail comme on lui a dit de le faire, sans poser de questions.
8. Cf. la célèbre question : Y a-t-ii un pilote dans l'avion ?
souligner, dès m a i n t e n a n t , que l'étude objective d u travail est u n leurre.
La d e u x i è m e définition attire n o t r e a t t e n t i o n sur les modalités d u travail e n t a n t q u ' a c t i v i t é professionnelle, ce qui est n o t r e propos. A i n s i que n o u s l'avons précisé ci-dessus :
• C e t t e activité est rétribuée, ce qui n o u s a m è n e à n o u s poser les questions : par qui ?, p o u r q u o i ?, c o m b i e n ?, p o u r q u o i plus o u m o i n s q u ' u n e autre ?
• Elle est organisée à l'intérieur d ' u n groupe social: u n travail n ' e s t pas u n e activité q u e l c o n q u e mais u n e activité e n rela- t i o n c o o r d o n n é e avec d'autres activités h u m a i n e s d a n s le c o n t e x t e social.
• Elle est exercée d ' u n e m a n i è r e réglée : u n travail n ' e s t pas u n e activité par essais-erreurs, mais u n e activité n o r m é e e t finali- sée, p e r m e t t a n t d ' a t t e i n d r e des objectifs et, e n particulier, c e u x de l'organisation.
A u t r e m e n t dit, le travail est u n m o y e n de c o m m u n i q u e r avec l ' e n v i r o n n e m e n t .
2) ÉTUDE DU TRAVAIL ET ANALYSE DU TRAVAIL
À propos d'étude du travail, on parle souvent d'analyse du travail. Celle-ci désigne l'opération intellectuelle consistant à décomposer séquentiellement un travail pour en discerner les éléments successifs et leurs rapports, puis à restituer un schéma de l'ensemble.
L'analyse du travail est plus restrictive que son étude. Elle décrit l'ensemble des opérations effectuées par la machine et/ou l'homme, sans tenir compte des conditions générales dans les- quelles ce travail est effectué.
Il s'ensuit que l'étude du travail inclut l'analyse du travail et
que les méthodes et techniques de l'étude incluent les méthodes
et techniques de l'analyse.
3) TRAVAIL OU BIEN POSTE OU FONCTION?
On substitue souvent à travail les mots poste ou fonction.
Étude ou analyse de poste ou de fonction doit toujours être compris dans le sens d'étude ou d'analyse du travail accompli à tel poste (de travail) ou permettant de remplir telle fonction.
Le mot poste est utilisé préférentiellement pour les employés, les ouvriers, les exécutants, lorsqu'on juge que la part de réflexion, d'autonomie et de responsabilité est relativement faible par rapport à la part de routine et/ou lorsque le travail de l'homme est très lié à l'aménagement du poste de travail. Dans ce cas, l'expression étude du poste de travail limite l'étude à l'orga- nisation matérielle de l'endroit où le travail s'opère.
Le mot fonction est utilisé préférentiellement lorsqu'il s'agit de salariés d'encadrement ou de membres des professions libérales ayant à accomplir un travail complexe, varié, nécessitant réflexion et responsabilité. Toutefois, il ne faut pas confondre une fonction, c'est-à-dire l'exercice d'un emploi ou d'une charge, avec ce que doit accomplir une personne pour jouer son rôle dans une organisation ou dans un groupe social, c'est-à-dire les fonctions qu'elle doit remplir. Dans étude ou analyse de fonc- tion, le mot fonction doit toujours être au singulier comme poste dans étude de poste; étude ou analyse de fonction consiste à rechercher quelles fonctions y sont accomplies et comment.
Remarque
On évite généralement d'utiliser les mots métier ou profession parce qu'ils sont trop vagues et trop extensifs : tourneur est un métier, avocat est une pro- fession9; mais il existe plusieurs sortes de tourneurs ou d'avocats selon leur spécialisation et ils ne sont pas interchangeables. On appelle plutôt mono- graphie 10 l'étude d'un métier ou l'étude d'une profession dans toutes ses variantes.
9. En quelque sorte, métier est à poste ce que profession est à fonction.
10. Une monographie est littéralement un écrit unique traitant exhausti- vement d'un sujet.
Une monographie, ne relevant pas d'une activité particulière dans le cadre d'un métier ou d'une profession, comporte relativement peu de données purement techniques; elle est plus riche d'informations sur les composantes matérielles, psychologiques, sociales, sociologiques et économiques de c e métier ou de cette profession. Elle peut, lorsqu'elle existe, enrichir l'étude d'un travail en le resituant dans son contexte.
4) LES DIMENSIONS DE L'ÉTUDE DU TRAVAIL
Celui qui étudie le travail doit d'abord se souvenir qu'il y a un homme qui, d'une certaine façon, accomplit ce travailll: l'étude comporte donc deux volets: l'un est technique et ne concerne que le travail en soi, l'autre est humain et concerne l'homme qui exécute ce travail dans certaines conditions d'environnement.
En effet, le travail en soi n'est pas sensible à l'environnement, c'est-à-dire que le processus opératoire peut être le même quels que soient le lieu, le temps, etc., alors que des variantes peuvent être observées selon l'exécutant.
Dans la figure 1, la part non humaine, matérielle, de l'étude est représentée par des ronds concentriques ; ces cercles sont ins- crits dans des carrés qui représentent, à chaque étage de la figure, la part humaine liée à cet étage.
Par étage, nous entendons qu'il y a d'abord un 1er étage cen- tral qui est le travail en soi et un homme face à ce travail en soi qui, par exemple, pourra le bien ou le mal faire. À cet étage, cor- respond l'analyse du travail. Puis il y a un deuxième étage, qui englobe le premier et qui est relatif au poste de travail en soi, et aux conditions humaines de ce travail. Ensuite, nous trouvons un étage service ou atelier qui englobe les deux premiers : il est relatif à la disposition des postes de travail, à l'organisation objec- tive du lieu, mais aussi aux relations de travail de l'homme qui fait le travail avec son chef, ses collègues, ses subordonnés, des 11. Et qu'il s'agit bien de l'étude de l'homme au travail, ou, comme cer- tains l'ont écrit, de l'étude du système (homme-travail).
SOCIÉTÉ GLOBALE - MARCHÉ
Figure 1
tiers extérieurs12 et, d'une façon plus générale, aux conditions objectives et subjectives du travail. Le quatrième étage est celui de l'entreprise en tant qu'ensemble organisé, mais aussi en tant 12. Par exemple, pour les collègues, le rôle de la pression sociale lors d'un travail en équipe, et, pour les tiers, la pression directe du client dans tous les métiers en contact direct avec le public, par exemple le travail du guichetier (SNCF, RATP, banques, PTT, etc.) où le client peut devenir plus ou moins aimable lorsque le temps d'attente croît. Il y a là des conditions de travail qui peuvent être stressantes pour le travailleur, ce qui nous montre que l'étude d'un travail ne peut se contenter d'un relevé de ce qui est fait, comme on peut le pratiquer dans la technique en établissant une gamme de travail.
q u e p o r t e u r d ' u n e image i n t e r n e e t e x t e r n e . U n c i n q u i è m e étage serait celui de la société globale, d u m a r c h é dans lesquels s'insère l'entreprise.
C e l a signifie :
• Q u e t o u t e é t u d e d u travail d o i t d ' a b o r d se situer d a n s u n cadre général qui i n c l u t l'organisation e l l e - m ê m e e t les h o m m e s dans e t hors d'elle. L ' o r g a n i s a t i o n a ses besoins e t ses objectifs, les h o m m e s dans la société globale o n t leurs besoins e t leurs objectifs, le m a r c h é d u travail est plus ou m o i n s favo- rable a u x uns e t aux autres : il y aura toujours u n m a r c h a n d a g e e n t r e l ' h o m m e e t l'organisation qui lui offre tel travail d a n s telles c o n d i t i o n s . C e qui v e u t dire qu'il p e u t a c c e p t e r d'y entrer, ou refuser, o u essayer d ' e n partir, o u y rester, faute de m i e u x , avec des m o t i v a t i o n s n é g a t i v e s , . . . o u se réaliser d a n s ce travail.
• Q u e si l ' h o m m e choisit d ' e n t r e r (ou de rester) d a n s c e t t e organisation, il v a d e v o i r a c c e p t e r certaines règles de c o m - p o r t e m e n t , u n e forme d ' a u t o r i t é , u n milieu matériel. T o u t e é t u d e d u travail doit d o n c resituer le poste o u la f o n c t i o n dans le cadre d u service qui l'englobe et ce service d a n s le cadre de l'organisation. E n particulier, il faut clarifier le ratta- c h e m e n t structurel d u poste ( o u de la f o n c t i o n ) e t aussi l ' e n v i r o n n e m e n t direct: quelles relations d e v r a assumer le titulaire d u p o s t e c o m p t e t e n u de la p e r s o n n a l i t é d u chef, des s u b o r d o n n é s et des collègues — voire des clients.
• Q u e l ' h o m m e n e reçoit pas s e u l e m e n t u n e r é m u n é r a t i o n matérielle, mais aussi u n e rémunération affective, sociale e t intellectuelle, c'est-à-dire des satisfactions autres: u n travail p e u t être enrichissant, o u à pouvoir, o u à responsabilité, o u b i e n o u m a l considéré, etc. T o u t e é t u d e d o i t d o n c élucider les besoins des h o m m e s qui y s e r o n t satisfaits... o u qui y s e r o n t dissatisfaits.
• Q u e ce n ' e s t qu'après avoir fait t o u t e s ces r e c h e r c h e s q u e l'étude d e v r a a p p r é h e n d e r le travail qui d o i t être exécuté, à la fois o b j e c t i v e m e n t (quoi est fait?) e t s u b j e c t i v e m e n t ( c o m - m e n t le travailleur vit-il, de l'intérieur, ce qu'il fait ?).
5) ÉTUDE DU TRAVAIL ET ÉTUDE DE L'HOMME AU TRAVAIL
Nous avons signalé, en 1) Notion de travail, que nous sacri- fiions à l'habitude en parlant d'étude du travail. En effet, l'étude du travail se contente généralement d'étudier un cycle du travail qui peut être assez bref (au plus quelques minutes); or, pour l'homme, son travail est ce qu'il va faire sept ou huit heures par jour pendant des années. Autrement dit, il faut réintégrer dans l'étude du travail la dimension humaine qu'est le temps.
En effet, ce n'est pas la même chose d'effectuer un travail strictement répétitif et de durée assez courte, de l'ordre de la minute et souvent moins, soit 400 à 800 fois par jour, ou bien un travail répétitif mais dont certains éléments sont variables (ex. : servir des clients différents venant faire affranchir leurs lettres ou des paquets à un guichet), ou bien des travaux diffé- rents et successifs dans un ordre aléatoire. Ainsi se posent les problèmes de monotonie, de respect d'une cadence si le travail répétitif est sur chaîne; certains travaux strictement répétitifs peuvent être réalisés par l'homme de façon automatique, per- mettant une évasion; d'autres nécessitent une attention perma- nente et soutenue, pour des raisons de sécurité par exemple. La durée entre deux tâches successives, permettant un temps d'inactivité, voire des pauses systématiques et organisées, sont aussi un facteur important.
Certains travaux nécessitent une vigilance de tous les ins- tants, soit dans l'intérêt du travail (risque de rebuts), soit dans l'intérêt de l'homme (risque d'accidents).
Le système de rémunération d'un travail fait aussi partie de son étude: la rémunération peut être à l'heure, mensuelle, à la quantité produite, avec prime ou sans prime. La rémunération a souvent été utilisée comme moyen de pression pour obtenir des augmentations de rendement.
Ajoutons que l'homme vient travailler pour satisfaire des
besoins. Au-delà de la hiérarchie générale moyenne des besoins
des hommes (cf. la hiérarchie de Maslow), chaque homme a sa
propre hiérarchie. Tel recherche surtout la sécurité sous certaines
de ses formes, tel autre une vie matérielle ou familiale meilleure,
tel autre de la considération sociale, etc. Or chaque travail satis- fait certains besoins et pas d'autres : il y a un moment où il faut faire suffisamment correspondre les besoins de l'organisation et les besoins des hommes ou de tel homme en particulier.
Une bonne étude du travail doit aborder tous ces points, qui le sont assez souvent dans les monographies lorsqu'elles existent.
Il faut avoir en permanence présent à l'esprit qu'à côté du tra- vail, il y a le travailleur qui l'exécute et que l'étude du travail est à l'interface de facteurs technico-économiques et de facteurs psychosociaux.
6) TRAVAIL ET JOURNÉE DE TRAVAIL
La législation sur les accidents du travail a reconnu comme accidents du travail les accidents du trajet entre le domicile et le lieu de travail par les voies les plus courtes.
La question suivante se pose alors : la durée du travail quoti- dien va-t-elle de l'arrivée au poste de travail jusqu'au départ de celui-ci, ou bien va-t-elle de l'entrée dans l'entreprise à la sortie de celle-ci, ou bien va-t-elle du départ du domicile jusqu'au retour au domicile13?
Bien que 99% des recherches portent sur la première hypo- thèse, il est sûr qu'une étude du travail complète doit s'inscrire dans le cadre de la troisième car, en ce qui concerne le facteur fatigue avec ses répercussions sur les accidents dans le travail productif, les conditions du trajet (durée, confort, etc.) sont importantes.
On remarquera également que si, en 1920, la durée légale du travail était de 48 h par semaine sur 6 jours avec des trajets relati- vement courts (mettons une heure au plus aller et retour), la journée réelle de travail était de 9h, soit 54h par semaine.
Actuellement, avec 39 heures légales sur 5 jours, les temps de
13. Rappelons que sur plus de 1 000 accidents mortels du travail par an en France, pas loin de la moitié sont des accidents de trajet internes et surtout externes à l'entreprise.
trajet dans les grandes agglomérations sont facilement de 2 h et souvent 3 h par jour, soit une journée réelle de travail de 9 h 48 à la h 48, soit 49 à 53 h par semaine. Ce qui a été gagné sur le temps de travail productif a souvent été perdu par une mauvaise politique des transports et du logement.
7) TRAVAIL ET EMPLOI
La production volontaire d'un résultat nécessite un travail.
Celui-ci peut être l'œuvre de l'homme aidé de quelques outils manuels (énergie biologique), ou bien d'une machine automatique travaillant sans intervention directe de l'homme. Un emploi14 représente l'occupation d'un homme qui exécute lui-même un travail particulier défini, généralement plus ou moins répétitif.
Considérons mille employés et/ou ouvriers qui ont chacun leur emploi. Si le travail de 400 d'entre eux est transféré à quelques dizaines de machines automatiques, nécessitant vingt personnes pour les alimenter, les entretenir ou les dépanner (soit 20 emplois nouveaux), la même production sera faite par 620 personnes ayant conservé un emploi... mais il y aura 380 chômeurs.
Ainsi, il peut être produit de plus en plus de travail à l'inté- rieur d'un groupe humain avec de moins en moins d'emplois.
Plus on informatise, plus on automatise les travaux machinaux, moins il y a d'emplois: la technologie élimine progressivement les emplois (et même, maintenant, ceux des cadres)15, mais elle n'élimine pas le travail: simplement, le travail est et sera de moins en moins fait par l'homme. Nous reviendrons sur ce pro- blème dans la quatrième partie de l'ouvrage. Notons simplement que faute d'avoir compris, on a créé les bilans de compétence (quels travaux correspondent-ils le mieux aux compétences de tel individu?) alors qu'on découvre qu'il s'agit de bilans 14. Etymologiquement, du latin implicare, littéralement plier dans, entor- tiller dans quelque chose.
15. De 1986 à 1996, le nombre des cadres au chômage est passé de 60 000 à 140 000.
d'employabilité de l'individu (quels emplois résiduels peut-il tenir?). Si rien n'est fait, certains n'ont pour perspective que d'être chômeurs à vie.
8) PRÉSENTATION DE L'OUVRAGE
À la suite de la présente introduction visant à fixer le sens de certains concepts, l'ouvrage est divisé en plusieurs parties, comme le suggère déjà le sous-titre : évolution, méthodes, perspectives.
La première partie est historique. Elle aborde les principales évolutions du contexte général ayant eu une influence sur la façon de traiter l'étude du travail, suivies de leurs retombées sur nos conceptions, et les pratiques de l'étude du travail du XVIIIe siècle à nos jours16.
Les deux parties suivantes sont consacrées aux méthodes.
La deuxième partie expose les méthodes et techniques17 actuelles de l'étude descriptive du travail, visant à donner la meilleure représentation possible de celui-ci.
La troisième partie expose les méthodes et les techniques permettant d'exploiter les résultats de l'étude descriptive du travail selon les principales applications pratiques qui en sont faites.
La quatrième partie explore les perspectives du devenir du travail et de l'étude du travail : prévisions à court terme d'abord et, pour finir, un essai de prospective à 30 et jusqu'à 50 ans.
16. Nous pourrons ainsi comprendre pourquoi nos études de poste, de fonction, nos méthodes d'organisation sont dénuées de sens pour des peuples appartenant à des civilisations très différentes de la nôtre.
17. Rappelons qu'une méthode (du grec meta hodos, littéralement succes- sion de chemins) est la suite des démarches de l'esprit pour parvenir à un résultat donné. Par exemple, Descartes écrivit son Discours sur la méthode pour montrer comment conduire sa raison. Une technique (du grec tekhne : art au sens des règles de l'art) est un procédé particulier qu'on utilise pour mener à bonne fin (dans le cadre de la méthode adéquate) une opération. Une technique peut mettre en œuvre des outils (littéralement des instruments) dont on se sert.
PREMIÈRE PARTIE
L'évolution d e l'étude du travail
du XVIII siècle à nos jours
Chapitre 1
ÉVOLUTIONS DU CONTEXTE GÉNÉRAL DEPUIS LE XVIII SIÈCLE
1) INTRODUCTION
Jusqu'au milieu du XVIIIE siècle, la France est rurale, paysanne pour 70 % de sa population, artisanale et marchande pour 20%.
Littéralement, il ne vient à l'esprit de personne d'étudier un tra- vail: c'est déjà bien assez de devoir le faire. Certes, il se produit des inventions techniques, mais elles relèvent plus de l'intuition géniale d'un homme seul que d'un travail systématique de réflexion ou de recherche. Chaque confrérie ou corporation est engluée dans ses routines, ses rites et ses règles. Colbert (1619- 1683) crée bien des manufactures qui préfigurent la grande industrie, mais il réglemente beaucoup. Cela eut l'avantage de normaliser les qualités, et l'inconvénient de figer les procédures et les techniques. Le développement des grands travaux (chan- tiers navals, fortifications de places fortes, grands canaux, arsenaux, etc.) fit peu progresser l'étude du travail: accomplir chacun de ces grands travaux dans un temps limité obligeait certes à une préparation du travail, mais cette préparation faisait essen- tiellement appel à l'expérience d'un homme, c'est-à-dire qu'on faisait du coup par coup, du nouveau en extrapolant l'ancien. Au début du XVIIE siècle, un navire de guerre est encore construit sans plan par un maître de hache qui décide du gabarit du maître- couple puis l'extrapole à la dimension des autres couples; les fenêtres des maisons sont, malgré les apparences, de tailles inégales et on passe d'une pièce à l'autre en montant ou descendant une, voire plusieurs marches. Lorsque le travail était très long, il arrivait même qu'on n'ait pas une vue globale précise de la réalisation finale du projet (cf. certaines églises ou cathédrales).
Tout au plus peut-on citer quelques hommes exceptionnels qui analysèrent certains travaux dans le but de les améliorer ou de les simuler. Ce fut le cas de Blaise Pascal avec sa machine arithmétique (1542), de Vauban (1633-1707)18 et de sa technique pour battre les pieux et les palplanches, de Vaucanson (1709- 1782) et de ses automates.
C'est à partir de la grande industrie (milieu du XVIIIe siècle) et de l'initiative de l'Abbé Grégoire, fondant en 1794 le Conserva- toire National des Arts et Métiersl9, que les producteurs com- mencèrent à s'intéresser à l'aspect technique du travail. Nous allons présenter, en suivant séparément un ordre diachronique pour chacune d'elles, l'évolution des modes de pensée et des fac- teurs techniques, sociaux, économiques et sociologiques, qui, à chacun des changements qu'ils ont suscités de 1700 à nos jours, ont modifié notre façon d'appréhender le travail et donc les études qu'on pouvait en faire. Il eut sans doute été plus intéres- sant d'en suivre globalement l'historique, donc de les aborder synchroniquement. Toutefois, chaque changement selon l'un de ces facteurs se répercute sur les autres avec un différentiel de temps parfois important, qui montre bien l'intérêt de l'approche systémique, mais en complexifie tellement la présentation glo- bale que nous avons opté pour une présentation verticale par fac- teur, laissant au lecteur le soin d'effectuer les rapprochements horizontaux.
2) LES MODES DE PENSÉE
Les XVIIIe et XIXe siècles ont été profondément marqués par deux hommes: Descartes (1596-1650) qui a ouvert la voie à une pensée scientifique dont les armes essentielles sont l'analyse et la déduction20, et Newton (1642-1727) et sa conception mécaniste
18. S. de Vauban, Le Directeur général des Fortifications (1680).
19. Dont les démonstrateurs expliquaient et montraient aux artisans parisiens (synonyme d'artistes jusqu'au XVIIe siècle) le fonctionnement des modèles réduits de machines dans ce qui deviendra la Galerie des modèles.
20. Discours de la Méthode, 1637.
du fonctionnement de la nature suivant un déterminisme rigou- reux où tout est causal et où la physique est la discipline modèle pour toute autre science21. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), dans le Contrat Social, développe dans cette perspective les normes permettant de déduire et de comprendre les lois qui conduisent la vie en société. La bourgeoisie du siècle des lumières se rallie rapidement à cette approche rationaliste et mécaniste, qui va diffuser dans les sciences naturelles, puis dans les sciences sociales.
L'alliance de la science et de la technologie, après la révolution, et le soutien des courants positivistes et matérialistes, sont à la source du développement matériel, souvent anarchique, de nos sociétés, en évacuant toute réflexion sur les valeurs.
Dans les sciences humaines, cela se traduit par la primauté de l'approche expérimentale et, dans les années 1890-1900, la science est perçue comme au service de l'humanité. O n pense alors que, grâce à elle, l'homme va se libérer de la peine, de la maladie, accéder enfin aux loisirs. Pour cela, il est évident qu'il faut appliquer les méthodes scientifiques au monde du travail.
C'est à ce moment qu'apparaît F.W. Taylor et l'organisation scientifique du travail. Le concept d'efficacité de chaque homme et de chaque système humain devient prépondérant, d'où l'insis- tance sur le rendement puis sur la productivité à partir de la der- nière guerre; la quantité va primer sur la qualité jusque dans les années 1970.
Alors que la science abandonne petit à petit le déterminisme absolu pour un déterminisme probabiliste, qu'on prend cons- cience qu'un élément ne peut être valablement étudié qu'à l'intérieur des systèmes dont il fait partie (principe d'interdépen- dance, régulation) et qu'il n'est pas suffisant de connaître l'état d'un système pour en déduire les états futurs (principes d'indé- termination et d'imprédicibilité), autrement dit, alors que la science elle-même reconnaît la complexité du monde (nature et société), les théories de l'organisation et notre pensée quoti- dienne restent déterministes et linéaires. Dans l'industrie, la 21. De philosophiœ naturalis principia mathematica (1686), en rappelant que mathématique vient du grec mathema qui est la science.