J EAN -F RANÇOIS L ASLIER
Solutions de tournois : un spicilège
Mathématiques et sciences humaines, tome 133 (1996), p. 7-22
<http://www.numdam.org/item?id=MSH_1996__133__7_0>
© Centre d’analyse et de mathématiques sociales de l’EHESS, 1996, tous droits réservés.
L’accès aux archives de la revue « Mathématiques et sciences humaines » (http://
msh.revues.org/) implique l’accord avec les conditions générales d’utilisation (http://www.
numdam.org/conditions). Toute utilisation commerciale ou impression systématique est consti- tutive d’une infraction pénale. Toute copie ou impression de ce fichier doit conte- nir la présente mention de copyright.
Article numérisé dans le cadre du programme Numérisation de documents anciens mathématiques
http://www.numdam.org/
SOLUTIONS DE TOURNOIS : UN SPICILÈGE
Jean-François LASLIER1
RÉSUMÉ - L’article passe en revue
quelques Solutions
de Tournois(correspondances
de choixdéfinies
sur lestournois).
On compare ces solutions entreelles,
et on mentionne certaines de leurspropriétés.
SUMMARY - Toumaments solutions : a survey.
The article is a survey
of some existing
Tournament Solutions(Choice correspondences defined
on
tournaments).
We compare these solutions and mention someof their properties.
1. INTRODUCTION
Étant
donnée une relation binaireT,
on donne souvent à l’assertionxTy
lasignification
« xest meilleur que y ». C’est le cas par
exemple lorsque
Tenregistre
les résultats de rencontressportives,
ou encorelorsque
T estl’agrégation
depréférences
individuelles par larègle majoritaire.
Se pose alors naturellement laquestion
desavoir,
sur la seule base de l’information detype
binaire fournie parT, quels
éléments x, y...peuvent
êtrejugés globalement
lesmeilleurs. Cette
question
n’admet engénéral
pas deréponse
immédiate et, defait,
denombreuses méthodes ont été
proposées,
méthodesqui peuvent
conduireparfois
à des résultats sensiblement différents. Cet article expose certaines de cesméthodes,
définies dans le casparticulier
où la relation binaire decomparaison
T estcomplète. Etant
donnéel’interprétation
deT,
onpeut
supposer que T estasymétrique,
cequi
en fait une relation de tournoi. Une méthode pour déterminer les meilleurs éléments dans un tournoi estappelée
une « solution de tournoi ».L’article expose donc certaines solutions de
tournoi,
étudie leurspropriétés
et les compare entre elles.La
première partie
introduitquelques
notations etconcepts
de base. Pourl’exposé,
nousdistinguons
les solutions issues de classements(deuxième partie)
et celles définies àpartir
depropriétés
«théoriques » (troisième partie).
Cette distinction neprétend
pas à laprofondeur
mais met en avant le fait que les
premières
arrivent souvent à déterminer ununique
«vainqueur
du tournoi » alors que les secondes sont
plutôt
définies àpartir
de leurspropriétés
etdéterminent,
saufexception,
des ensembles d’au moins troisvainqueurs
ex cequo.NOTATIONS ET CONCEPTS DE BASE
Soit X un ensemble fini et T une relation binaire sur X. On dit que T est un tournoi
(fini)
si Test
complète
etasymétrique,
c’est-à-dire que pour tout x et tout y dansX,
une et une seule destrois assertions est vraie :
xTy, yTx
ou x = y. Les éléments de X serontappelés
«points
»,« propositions
», ou « sommets ». On noteraZ (X)
l’ensemble des tournois sur X. L’ordre de1
CNRS, THEMA,
Université deCergy-Pontoise
T
e it (X)
est le cardinal de X.On
peut parler
des tournois comme desgraphes orientés,
en considérant X comme unensemble de sommets et en disant
qu’une
flèche(un
arc!)
x -~ y va de x à y ssixTy.
Deux
présentations
matricielles des tournois sont utiles : soit T un tournoi d’ ordre n définisur X =
{ 1, ..., n} ;
la matrice du tournoi(matrice d’adjacence), M,
est la matrice carrée n x ndont l’entrée
Mx,y
vaut 1 sixTy
et 0 sinon. La matrice degain
associée à T est la matriceG = M - Mt dont l’entrée Gx,y
vaut 0 si x=
y, +1 sixTy et -1
siyTx.
, ,A
tout tournoi T sur X on associe aussi unjeu
à deuxjoueurs, symétrique
et de sommenulle.
Deux joueurs,
A etB,
ont pour ensemble destratégies
l’ensembleX,
legain
pour unjoueur jouant x quand
son adversairejoue
y estGx,y.
Étant
donnés T et(X)
et x, y EX,
sixTy,
on dit que x bat y, ou encore que x est unprédécesseur
de y, ou que y est un successeur de x. On noteraT+(x)
l’ensemble dessuccesseurs de x. Le score de
Copeland, s(x),
de x E X dans le tournoi T et(X)
est lenombre de sommets que x bat dans T :
Le score de
Copeland
de x est sondemi-degré
extérieur dans le vocabulaire de la théorie desgraphes.
On calcule ces scores àpartir
de la matrice du tournoi et du vecteur colonne 1 enremarquant
que s = M 1. Un tournoi pourlequel
tous les scores deCopeland
sontégaux
est ditrégulier,
ces scores valent alors(n - 1)/2,
où n est l’ordre du tournoi.Étant
donnés Te t (X)
et UE ~ ( Y),
unebijection f
de X sur Y est unisomorphisme
detournoi ssi pour tout x et x "dans X on a :
Si X =
Y,
on dit alorsque f est
unautomorphisme,
ou unesymétrie
de T. S’il existe unesymétrie f
de T telle que y= f(x),
on dit que x et y sontsymétriques.
Si tous lespoints
de Xsont
symétriques (plus
exactement : si pour tout x et tout y il existe unesymétrie f
telle que y= f(x)),
on dit que T lui-même estsymétrique.
Pour tout ordreimpair,
il existe des tournoissymétriques,
et il n’en existe pas d’ordrepair.
Une solution de tournois est une
application
Squi
associe àchaque
tournoi T e t(X)
unsous-ensemble non vide
S(X)
de X etqui
est stable parisomorphisme
de tournoi : pour T EZ (X)
et U Et (FJ, si f est
unisomorphisme
de T surU, S(U)
=f (S(T)). Clairement,
si Test
symétrique
alorsS(T)
=X ;
l’existence de tournoissymétriques
montre donc que la recherche des «vainqueurs »
d’un tournoi se heurte à un obstacle rédhibitoire : pour un teltournoi,
« tous lespoints
sontéquivalents »
et donc inéluctablement ex oequo.Un tournoi
symétrique
estrégulier,
mais il existe des tournoisréguliers qui
ne sont passymétriques.
Une solution S telle queSeT)
= Xchaque
fois que T estrégulier
est diterégulière.
Nous verrons dans la dernière
partie
de cet article que, contrairement àl’intuition,
il existe dessolutions intéressantes
qui
ne sont pasrégulières (ensemble
deBanks,
ensembled’équilibre
detournoi).
Étant
donné un sous-ensemble Y deX,
la restriction à Y de la relation binaireT E ~C (X)
estun tournoi sur
Y, qui
sera notée TI Y. Onappelle partie homogène
de T un sous-ensemble nonvide Y de X tel que pour tout y E Y et tout x, x’ e X B Y on ait :
yTx « y Tx "
Soient Y et Zdeux
parties homogènes
de T d’intersectionvide,
alors soit tous lespoints
de Y battent tousceux de
Z,
soit tous lespoints
de Z battent tous ceux deY ;
considérons alors{ Yl, ..., Yk 1
unepartition
de X enparties homogènes
deT,
sur cettepartition,
on définit un tournoi R enposant :
Yi
RYj
~e--*(V
y EYi,
V z EYj, yTz).
Le tournoi R estappelé
le résumé de T par1 YI,
...,Yk}.
Un
vainqueur
de Condorcet du tournoi T est unpoint
xqui
bat dans T tous les autrespoints.
Si un tel
point existe,
il estunique,
mais les tournois n’admettent engénéral
pas devainqueur
deCondorcet. Une solution S est dite Condorcet-cohérente si
SeT)
=ixl quand
x estvainqueur
deCondorcet de T.
Évidemment,
toutes les solutionsenvisagées
vérifient cettepropriété.
Unepropriété plus forte,
mais elle aussidésirable,
est la cohérence au sens deSmith ;
une solution Sest Smith-cohérente si
S(7~
C Ychaque
fois que Y vérifie :Remarquez
que cettepropriété
est en fait liée à laprécédente ;
onpeut l’exprimer
en disant quesi
T
possède
un résumé pourlequel
Y est unvainqueur
de Condorcet alors S choisit dans Y.À
nouveau, toutes les solutions
envisagées
sont Smith-cohérentes.On
peut
définir de nombreuses autrespropriétés
pour les solutions de tournoi. Les deuxprécédentes apparaissent
comme desexigences minimales, j’en
mentionnerai trois autres(outre
la
régularité déjà définie) :
Monotonie : Soient deux sommets x et y tels que
yTx
et soit T’le tournoi obtenu àpartir
de T enrenversant le seul arc y ~ x. La solution S est monotone si x E
SeT)
entraîne x E5’(7~).
La
propriété
de monotoniepeut
elle aussiapparaître
comme minimale et, sauf mention ducontraire,
toutes les solutionsenvisagées
seront monotones. Les deux suivantes sont enrevanche visiblement
exigeantes
et aucune des solutions «pratiques »
définies dans la sectionsuivante ne les vérifie.
Propriété
du sur-ensemblefort :
La solution S vérifie lapropriété
du sur-ensemble fort(« Strong Superset Property »)
si pour toutepartie
Y de X telle queS(T) Ç Y, S(TI Y)
=S(T).
En d’autres termes, pour une telle
solution,
l’élimination depoints qui
ne sont pas desvainqueurs
ne modifie pas l’ensemble desvainqueurs.
Propriété
de cohérence parcomposition :
Soit{Yl,
...,Yk 1
unepartition
de X enparties homogènes
de T et soit R le résumé associé. NotonsTi
=TIYi.
La solution S est cohérente parcomposition
si on a :En d’autres termes, les meilleurs sommets
(dans n
sont les meilleurs sommets(dans Ti)
desmeilleures
parties homogènes (dans R).
2.
QUELQUES
SOLUTIONS «PRATIQUES » DÉRIVÉES
DE CLASSEMENTSLes solutions
présentées
dans cettepartie
sont des méthodes de score ou de classement. Une méthode de scorepermet
d’associer àchaque point
d’un tournoi unnombre,
censéquantifier
la« force » du
point
dans le tournoi. Le classement despoints
par leurs scoresrespectifs permet
de définir le
vainqueur
du tournoi comme lepoint
deplus grand
score. En cas d’ex oequo, il y a toutsimplement plusieurs vainqueurs.
Pourdépartager
les éventuels ex oequo, on peut considérer le tournoi restreint à cespoints
etappliquer
à nouveau la même méthode(ou, pourquoi
pas, uneautre) ;
nousn’analyserons
pas ces méthodes de score itératives. Onpeut
aussi chercher directement à classer les
points
sans passer par l’intermédiaire d’unequantification
par des scores. La méthode laplus
intéressante est alors la méthodequi
conduit àla définition de la solution de Slater. Les méthodes
présentées
dans cette section s’étendent naturellement au cas des tournoispondérés,
danslesquels
lacomparaison
entre x et y estquantitative
au lieu d’êtredichotomique (xTy
ouyTx) ;
mais nous n’aborderons pas cettequestion.
2. l. La solution de
Copeland
DÉFINITION
1. La solution deCopeland, C,
est déimie par :Il
s’agit
certainement de la méthode laplus
naturelle : lesvainqueurs
sont les sommetsqui
battent le
plus
de sommets. Elle estemployée
pour le classement deséquipes sportives
avec desaméliorations
permettant
de tenircompte
des matchs nuls et dedépartager
les éventuels exoequo. Son nom
provient
de l’article de référence deCopeland ( 1951 ).
Des axiomatisations decette solution ont été
proposées
par Rubinstein(1980)
et Henriet(1985).
La solution deCopeland
est monotone mais n’est pas cohérente parcomposition
et ne vérifie pas lapropriété
du sur-ensemble fort. Si on fait
l’analyse
encomposantes principales
du nuage de npoints
dansire défini par la matrice de
gain G,
on observe que le score deCopeland présente
une corrélation nulle avec au moins la moitié des axesprincipaux
d’inertie du nuage(Laslier,1995).
Une
qualité
de la solution deCopeland
est sasimplicité
de calcul.Intuitivement,
elle a pour inconvénient d’accorder le mêmepoids
à la victoire de x contre y ou contre z, même si y est reconnu commeplus
fort que z. Onpeut
donc penser à l’améliorer de la manière suivante : dansun
premier temps, chaque
sommet x se voit attribuer autant depoints qu’il compte
devictoires,
c’est-à-dire son score deCopeland.
On calcule donc le vecteur sl = s = M 1. Dans un deuxièmetemps,
ces scores sontpris
comme indicateurs de la valeur des sommets dans le tournoi et oncalcule
s2(x)
en faisant la somme des valeurssl(y)
des y que xbat,
c’est-à-dire s2 = M sl =M2 1.
L’itération de ce processus à l’infini conduit à la solutionprésentée
auparagraphe
suivant. Une variante consiste àcompter
unpoint
par victoireplus
undemi-point correspondant
au « match nul de x contre lui-même ».2.2. La solution du
long
cheminConsidérons les itérées successives
Mk
de la matrice du tournoi M. On remarque que l’entrée(x, y)
deMk
est le nombre de cheminsde
longueur k
allant de xà y.
La suite de vecteurs(s k)ke lN
définie par so = 1 et sk+1=M Sk
=Mk
1 fournit pourchaque
sommet x le nombre total de chemins delongueur k partant
de x. Onpeut
montrer à l’aide du théorème de Perron-Frobenius(voir
les référencesplus loin ;
pour le théorème dePerron-Frobenius,
voir parexemple : Michel, 1984)
que,lorsque k
tend versl’infini,
laproportion
des chemins delongueur k partant
de x tend vers une limitelc(x) :
DÉFINITION
2. La solution dulong chemin,
LC est définie par :Le vecteur lc des
proportions
delongs
chemins est un vecteur propre de M associé à saplus grande
valeur propre, cequi permet
de le calculer facilement. Le classement obtenupeut
différer de celui obtenu au moyen des scores deCopeland.
Cette méthodeapparaît quelquefois
sous ladénomination de « méthode du vecteur propre »
(Wei (1952),
Kendall( 1955)).
Moon(1968)
donne
quelques
indicationsbibliographiques
sur cette méthode et ses dérivées.Berge (1970)
propose de
prendre lc(x)
comme indicateur de la force de x dans le tournoi. La mêmetechnique
est utilisée par
Saaty (1977, 1986)
dans un cadreplus général
que celui destournois,
cequi
asuscité une littérature abondante. Citons seulement
Johnson,
Beine etWang (1979)
et Jensen(1986).
Keener(1993)
arepris
cette idée d’utiliser le théorème de Perron-Frobenius pour déterminer des classements.2.3. Le maximum de vraisemblance
On attribue cette méthode à E. Zermelo
(1929). Supposons
que le résultat de la confrontationentre x et y soit une variable aléatoire telle que
xTy apparaisse
avec laprobabilité p(x, y) (et
que doncyTx apparaisse
avec laprobabilité p(y, x) = 1 - p(x, y)). Supposons
deplus
que lesn(n - 1)/2
variables aléatoires ainsi définies soientindépendantes. Supposons
enfin que cesprobabilités puissent s’exprimer
à l’aide de n nombres wx(x e X)
enposant
pour tout x # y :(Le
nombre wxpeut
êtreinterprété
comme un indicateur de la force dex.)
Alors onpeut exprimer
laprobabilité
d’occurrence de tout tournoi T sur X comme fonction des wx :La méthode du maximum de vraisemblance consiste
alors,
T étantdonné,
à chercher w(tel
que la somme des wx soit par
exemple égale
à1) qui
maximiseProb(Tlw).
On démontre que ceproblème
de maximisation admet une solutionunique
et que tous les wx sont alorspositifs.
Mais on
peut
aussi démontrer(voir
Moon( 1968))
que le classement des sommets défini par cesindicateurs est en fait le même
que
le classement obtenu par lasimple
méthode deCopeland.
Ainsi la solution de tournoi définie par la méthode du maximum de vraisemblance est
égale
à lasolution de
Copeland.
2.4. Une solution markovienne
À T E ~ (X)
d’ordre n, on associe une chaîne de Markov(4t)t,, lm
sur X définie de la manière suivante :40
suit une loi deprobabilité
uniforme surX,
et pour tout t >0,
tout x et tout y dansX,
laprobabilité que 4t
= x sachant que~t_1= y,
notéeP(xly)
estégale
à :- 0 si
yTx
pour
L’interprétation
de cette chaîne de Markov est la suivante : unpremier
sommet est choisi auhasard ;
aux datesultérieures,
le sommet courant(y
=~t_1)
est confronté à un sommet(x ~ y)
choisi au hasard et y est
remplacé
par x si x bat y. Cette idée a étéproposée
sous cette forme par Laslier(1993),
et(indépendamment
et dans un cadreplus général)
par Levchenkov(1992,
1995a).
On démontre que la chaîne de Markov ainsi définie admet une
unique probabilité
stationnaire~x)xE x~ indépendante
de la distributioninitiale,
laprobabilité
pxs’interprétant
comme lafréquence d’apparition
de l’ alternative x ou encore comme lafréquence
des victoires de x. Onpeut
doncutiliser p
comme vecteur de score et définir une nouvelle solution de tournoi :DÉFINITION
3. La solution de choixauto-cohérent,
SCR est définie par :où p
est laprobabilité
stationnaire de la chaîne de Markov associée à T.Le nom « choix auto-cohérent »
(Self-consistent
ChoiceRule)
vient de Levchenkov( 1995a)
qui
propose une axiomatisation de cette méthode de score. La solution ainsi définie est distinctedes autres méthodes de score, s’étend naturellement au cas de tournois
valués,
et est monotone etrégulière.
Elle ne vérifie pas lapropriété
du sur-ensemble fort ni la cohérence parcomposition.
2.5. La solution de Slater
Sans chercher à
quantifier
par des scores la force despoints
dans untournoi,
onpeut
essayer d’ordonner cespoints.
Cette idée conduit à la solutionprésentée
dans ceparagraphe.
Ordonnerles
points,
celasignifie
déterminer une relationd’ordre,
en évitant sipossible
les ex oequo. Leplus simple
est de rechercher une relation d’ordre totalstrict,
c’est-à-dire un tournoi transitif.Pour ce
faire,
on munit l’ensemble~C (X)
d’une distance et on cherche dansit (X)
les ordres lesplus proches
du tournoi considéré. Dans un ordrestrict,
iln’y
a pasd’ambiguïté
sur levainqueur ;
on considère donc commevainqueur
du tournoi T toutpoint vainqueur
d’un tournoi transitif à distance minimale de T.Une
possible
distance entre deux tournois T et T’ définis sur le même ensemble X est donnée par le nombre de flèchesqu’il
faut inverser pour passer dugraphe
de l’un augraphe
de l’autre : Si on définit les tournois comme des ensembles decouples,
on voitqu’il s’agit
de la distance usuelle de la différencesymétrique.
Notons~(X)
l’ensemble des tournois transitifs sur X. Un ordre de Slater pour T est un tournoi transitif U tel que :Les ordres dits ici « de Slater »
(Slater, 1961)
segénéralisent
par les ordresmédians,
voirBarthélemy
etMonjardet (1981).
DÉFINITION
4. La solution deSlater,
SL est définie par : pour tout tournoi T e t(X),
x E
SL(T)
ssi il existe un ordre de Slater pour T dont x estvainqueur
de Condorcet.Bien
qu’on puisse
facilementfabriquer
desexemples
danslesquels
iln’y
a pas unicité duvainqueur
deSlater,
il sepeut
enpratique qu’on
obtienne un seulvainqueur,
même pour des tournois sansvainqueur
de Condorcet. Mais cevainqueur
ne coïncide pas forcément avec levainqueur
obtenu par la méthode deCopeland (Bermond, 1972)
ou par une autre méthode descore. Par
rapport
à la méthode deCopeland,
il semble que la méthode de Slater donne moins d’ex oequo ; pour confirmer cetteobservation,
ilpourrait
être intéressant de calculer parexemple
la
probabilité (sous l’hypothèse d’équiprobabilité
destournois) qu’un
tournoi ait ununique vainqueur
de Slater sachantqu’il
n’a pas devainqueur
deCondorcet,
et de même pourCopeland. À
notreconnaissance,
ce calcul n’a pas été fait.Beaucoup
de choses sont connues sur la méthode deSlater,
aussi bien dupoint
de vuethéorique qu’en
cequi
concerne les méthodes de calculqui permettent
de déterminer les ordres de Slater d’un tournoi(voir
l’article deCharon, Hudry
etWoirgard (1996)
dans ce mêmenuméro).
La solution de Slater est monotone mais n’est pas cohérente parcomposition
et nevérifie pas la
propriété
du sur-ensemble fort.3. SOLUTIONS «
THÉORIQUES »
3.1. Le
cycle supérieur
À partir
d’un tournoi T EZ (X),
on définit une nouvelle relation binaire sur X enposant
quex atteint y
(on
notera x Hy)
ssi x bat y, directement ou indirectement :Cette relation est réflexive et
transitive,
elle est aussicomplète puisque
T l’est. Posons alorsx ~ y ssi x H y et y H x. La relation ~ est une relation
d’équivalence
surX,
dont les classesd’équivalence
sont desparties homogènes
du tournoi(ce
sont les «composantes
fortementconnexes
»).
L’ensemblequotient
X /-> est unepartition
enparties homogènes,
le résuméassocié à cette
partition
est un ordre total strict. L’élément maximal de cet ordre est un sous-ensemble non vide de X noté
Toc(7)
etappelé
lecycle supérieur (Top Cycle)
de T :DÉFINITION
5. Lecycle supérieur
de T est l’ensembleClairement,
toute solution S vérifiant la cohérence de Smith sélectionne dans lecycle supérieur.
Mais cet ensemble est souvent très gros, ce
qui
motive la recherche de solutionsplus
fines.3.2. L’ensemble non-couvert
Cette solution a été
proposée indépendamment
par Fishburn(1977)
et Miller(1980). Étant
donnés deux sommets x et y, on dit que x couvre y ssi
T+(y)
cT+(x).
Si x # y, on a soitx E
T+(y)
ety e T+(x),
soit au contraire y ET+(x)
et x eT+(y).
Donc l’inclusionT+(y)
cT+(x) n’est jamais
uneégalité,
et si x couvre y, x bat y.Ainsi, x
couvre y ssixTy
etpour tout z,
y7z =~
xTz. La relation binaire ainsidéfinie,
dite relation de couverture, est transitive(car
l’inclusion esttransitive !)
etasymétrique :
c’est un ordrestrict,
engénéral
noncomplet.
On définit alors l’ensemble non-couvert, notéI/C(7),
comme l’ensemble des éléments maximaux pour la relation de couverture. Cetteprésentation
montre que l’ensemble non-couvert n’estjamais
vide et donc UC est une solution de tournoi. On démontre(« principe
des deuxpas »,
Shepsle
etWeingast ( 1982))
que lespoints
non-couverts sont ceuxqui
battent toutsommet du tournoi en au
plus
deux coups ; ils’agit
des centres du tournoi(voir Berge (1970)
par
exemple
pour la définitiongénérale
des centres d’ungraphe).
Onpeut
donc poser :DÉFINITION
6. L’ensemble non-couvert est défini par :Clairement,
cet ensemble est inclus dans lecycle supérieur
dutournoi,
et cette inclusionpeut
être stricte.
On
peut
aussiinterpréter
la relation de couverture dans lejeu
associé au tournoi.Rappelons
que, dans un
jeu,
unestratégie x
d’unjoueur
A domine lastratégie
y du mêmejoueur
A si x faitmieux que y
quelles
que soient lesstratégies
utilisées par les adversaires de A. Dans le cas dujeu symétrique
detournoi, x
domine y au sens de la théorie desjeux
ssi x couvre y. L’ensemblenon-couvert est donc l’ensemble des
stratégies
non-dominées.Cette solution
possède
lespropriétés
de monotonie et de cohérence parcomposition
mais pas lapropriété
du sur-ensemble fort.L’ensemble non-couvert
joue
un rôleprimordial
dans la théorie destournois,
toutes lessolutions «
pratiques » présentées précédemment
sélectionnent despoints
non-couverts et toutes les solutions «théoriques » qui
vont êtreprésentées
dans la suite font de même. Lepremier
raffinement
théorique auquel
onpeut
penser est lecycle supérieur
du tournoi restreint aux sommets non-couverts :TC o UC(7)
=TC(TIUC(7».
Moulin(1986)
a donnél’exemple
d’untournoi dans
lequel C(T)
nTC- UC(T) =
0.Banks,
Bordes et Le Breton(1991)
ont montréque cette situation ne
pouvait
pas seproduire
avec la solution de Slater : pour toutT, SL(T)
c TC oUC(T).
Les raffinements suivants de l’ensemble non-couvert sont ses itérés :
Dès
que k
estsupérieur
ouégal
àdeux,
lesvainqueurs
de Slaterpeuvent
neplus
êtresélectionnés par ces solutions. La solution UC°°
correspond
dans lejeu
du tournoi à l’élimination itérative desstratégies dominées,
mais ce n’est pas une solution de tournoi trèsintéressante ;
eneffet,
Laslier(1993)
donne unexemple prouvant qu’elle
n’est pas monotone.(Ce qui
montre incidemment que la monotonie n’est pas unepropriété
triviale et que lacomposée
de deux solutions monotonespeut
ne pasl’être.)
3.3 L’ensemble couvrant minimal
Soit Y une
partie
de X et T et(X),
soient aussi y E Y et x E X B Y. On dit que y couvre x dans Y u{ x }
si y couvre x dans le tournoiTI (Y
u{ x } ).
On dit que Y est couvrant dans T si toutpoint
x E X 1 Y est couvert dans Y ulx 1.
On devine que l’ensemble non-couvertitéré, UC°°(Tj
est un ensemble couvrant. Dutta(1988)
a montré que c’est bien le cas mais que, chosesplus étonnantes,
d’unepart
il existe pour certains tournois des ensembles couvrants strictementplus petits
queUCI(7~,
et d’autrepart
l’intersection de deux ensembles couvrantsn’est jamais
vide. Il existe donc un ensemble couvrant minimal
(par inclusion),
cequi permet
de définir une nouvelle solution detournoi,
notéeMC(T) (en anglais :
minimalcovering set) :
DÉFINITION
7. L’ensemble couvrant minimal deT, MC(T),
est leplus petit
sous-ensemble de X tel que toutpoint
x e X BMC(7)
soit couvert dansMC(7)
u{ x } .
L’ensemble couvrant minimal a été axiomatisé par Dutta. Il
possède
d’excellentespropriétés
normatives
(Laffond,
Laslier et LeBreton, 1995a) ;
parexemple,
il vérifie lespropriétés
demonotonie,
de cohérence parcomposition
et de sur-ensemble fort. Mais il est malheureusementassez difficile à calculer.
On
peut
donner de la solution MC uneinterprétation
en termes de théorie desjeux
à l’aide de la notion introduite parShapley (1964)
d’Ensemble Selle Faible. Dans unjeu
à deuxjoueurs, Shapley
définit un Ensemble Selle Faible comme uncouple
d’ensembles destratégies (un
ensemble par
joueur)
tel que toutestratégie ajoutée apparaisse
comme dominée : dans le cas dujeu symétrique
dutournoi,
c’est exactement l’idée de Dutta. Engénéral,
il existe de telsensembles,
mais ilpeut
en existerplusieurs. Duggan
et Le Breton(1995)
ont montréqu’un
ensemble selle faible
unique
existe dans lesjeux
à deuxjoueurs symétriques
et à somme nullepourvu que les
paiements hors-diagonale
soient non-nuls. Comme c’est le cas dujeu
associé àun tournoi
(ces paiements
sont +1 ou-1),
ils obtiennent comme casparticulier
le résultat deDutta.
3.4. La solution du
Bipartisan
Cette solution est définie directement à
partir
dujeu
associé à un tournoi. En tant quejeu
àdeux
joueurs symétrique
et à sommenulle,
cejeu possède
deséquilibres
de Nash enstratégies
mixtes. Fisher et
Ryan (1992, 1995a, 1995b)
etLaffond,
Laslier et Le Breton(1993a)
ont, par deux méthodesdifférentes,
démontréqu’il possède
ununique équilibre
deNash,
et que cetéquilibre
estsymétrique. À
tout tournoi T EZ (X)
onpeut
donc associer une distribution deprobabilité
p sur X telle que lecouple
deréponses (p, p)
soitl’équilibre
enstratégies
mixtes dujeu
associé à T. Un sommet est ditappartenir
à l’ensemble duBipartisan,
notéBP(T),
si cesommet est
joué
àl’équilibre
avec uneprobabilité
non nulle :DÉFINITION
8. La solution duBipartisan, BP,
est définie comme lesupport
de lastratégie d’équilibre
dujeu
associé au tournoi.Cette solution est
plus
fine que l’ensemble couvrant minimal. On a donc la suite d’inclusions :ces inclusions
pouvant
être strictes(du
moins cellesqui
ne sont pas trivialement deségalités,
comme UC°° =
UCn).
En l’absence devainqueur
deCondorcet,
BP sélectionnetoujours
aumoins trois
points,
il en est donc de même des autres solutions de cette liste. On démontre facilement que cette solution estrégulière,
cequi
prouve que lesprécédentes
le sont aussi.Comme l’ensemble couvrant
minimal,
l’ensemble duBipartisan possède
de bonnespropriétés normatives,
enparticulier
il vérifie lamonotonie,
la cohérence parcomposition
et lapropriété
desur-ensemble fort. Il est assez facile à calculer par
programmation
linéaire del’équilibre
deNash.
Il
possède
aussi uneinterprétation positive
évidente : soient deuxpartis politiques
A et B etun ensemble d’électeurs
(en
nombreimpair) exprimant
despréférences (ordres
totauxstricts)
sur les éléments de X
dits propositions
pour éviterl’anglicisme
alternatives. La relation binaire« une
majorité
d’électeurspréfère x
à y » définit un tournoi T~ ~C(X).
Lejeu
associé à T décritla «
compétition
électorale pure » entre A et B :chaque parti
choisit uneproposition
et lesélecteurs votent pour l’un ou l’autre des
partis
en fonction de leurspréférences
sur lespropositions.
Le résultat d’unicité obtenu à propos dujeu
de tournoi segénéralise
à la classe desjeux
à deuxjoueurs symétriques
à somme nulle dont tous lespaiements hors-diagonale
sont desentiers
impairs (Laffond,
Laslier et LeBreton, 1995b),
cequi permet
d’obtenir le résultat pour d’autresjeux
électoraux que les tournois(Laffond,
Laslier et LeBreton, 1994).
On
peut
remarquer que l’étude des solutions de tournois a ainsipermis
d’obtenirplusieurs
résultats nouveaux sur les
jeux
à deuxjoueurs symétriques
et de sommenulle,
enanalysant
lesnotions d’élimination itérative des
stratégies dominées,
d’ensemble selle faible etd’équilibre
deNash mixte avec les outils de la théorie des
graphes.
Enpratique,
l’étude des tournois est unexercice de théorie des
jeux particulièrement
éclairant etpédagogique.
3.5. Autres
affaiblissements
de la couvertureIci,
on cherche àdéfinir,
étant donnéT,
une relation binaire Rqui
soit un affaiblissement de la relation de couverture associée à T(c’est-à-dire
telle quexRy
si x couvrey).
L’ensemble des éléments maximauxpour R
est alors un sous-ensemble de l’ensemble non-couvert. S’il est non-vide,
onpeut
définir ainsi une solution de tournoiqui
estplus
sélective que l’ensemble non-couvert. Deux méthodes sont ici
envisagées ;
dans lapremière,
R est une sous-relation du tournoi initial(xRy implique xTy)
mais l’ensemble despoints
maximauxpeut
êtrevide ;
dans laseconde on
peut
avoirxRy
etyTx
mais il y atoujours
despoints
maximaux.3.5. l. Affaiblissement à la Laffond et Lainé
Rappelons
que x couvre y si x bat y et tous lespoints
que y bat. L’affaiblissement leplus
naturel est donc de dire que x couvre faiblement y si x bat y et bat presque tous les
points
que y bat. Cette idée estexplorée
par Laffond et Lainé(1994)
sousplusieurs
variantes dont laplus
intéressante est la suivante : on dit que x
couvre faiblement
y, et on notex ~ f y
si :On définit alors l’ensemble
fortement
non-couvert pour T comme l’ensemble despoints
maximaux pour la relation
-f,
c’est-à-dire l’ensemble despoints qui
ne sont pas faiblementcouverts. Ce sous-ensemble de
UC(T ~ peut
êtrevide,
mais àpartir
de la remarque que si x-f y
alors
s(x) >_ s(y),
Laffond et Lainépeuvent
caractériser lestournois,
assezspécifiques,
pourlesquels
l’ensemble fortement non-couvert est vide.3.5.2. Affaiblissements à la Levchenkov
Pour un
entier q >_ 2,
étant donnés je ~ y, on dit que x q-surpasse y ssiNotons
xMqY si x q-surpasse
y.Clairement,
si x couvrey, xMqy,
et pourq’ > q, xMqY # xmqy.
Deplus
onpeut
observer que sixmqy
alorss(x)
>s(y).
Ceci assure que les relationsMq, pour q >_
2 sont des sous-relationsacycliques
de la relation de couverture. Ellesont donc
des
éléments maximaux. SoitL
l’ensemble des éléments maximaux deMq, L
estune solution de tournoi et on a pour tout tournoi T :
On s’intéresse surtout à
L2.
Cette solution estrégulière,
elle est monotone mais ne vérifie pas lapropriété
du sur-ensemble fort et n’est pas cohérente parcomposition. Clairement,
ellecontient la solution de
Copeland,
on a niL2
çUC2
niUC2
çL2.
Ellepeut
dans certains cas ne sélectionnerqu’un
seulpoint (qui
sera alors levainqueur
deCopeland),
même en l’absencede
vainqueur
de Condorcet. Cette solution a été définie et étudiée par Levchenkov(1995b).
3.6. La solution de Banks
Un sous-ensemble Y non vide de X est
appelé
une chaîne transitive de T et(X)
si TI Y est transitif. Une chaîne transitive Y est maximale s’il n’existe pas de chaîne transitive Z telle que Y c Z. Toute chaîne transitivepossède
unvainqueur
deCondorcet,
et il existetoujours
detelles chaînes. On définit une nouvelle solution de
tournoi,
dite ensemble de Banks et notéeB(7)
de la manière suivante :DÉFINITION
9. L’ensemble deBanks, B(T),
est l’ensemble desvainqueurs
de Condorcet des chaînes transitives maximales de T.Cette définition est due à Banks
(1985).
L’ensembleB(T)
est un sous-ensemble de l’ensemble non-couvert mais pastoujours
de ses itérés. Plusprécisément,
onpeut
démontrer(Laffond,
Laslier et LeBreton, 1995a)
les relations suivantes :Les
vainqueurs
deCopeland peuvent
ne pasappartenir
à l’ensemble de Banks. Laffond etLaslier
(1991)
montrentqu’il
en est de même pour lesvainqueurs
de Slater etprouvent
aussi que la solution de Banks n’est pasrégulière ;
ceci montre que, même dans un tournoirégulier,
ilse
peut
que despoints soient,
d’un certainpoint
de vue, meilleurs que les autres. Pour des tournois suffisamment gros, les ensembles deCopeland,
de Banks et de Slaterpeuvent
êtredisjoints.
DansCharon, Hudry
etWoirgard (1996) figure
un tournoi d’ordre 16 tel que les ensembles de Banks et de Slater sontdisjoints.
Cette solution est monotone et cohérente parcomposition
mais ne vérifie pas lapropriété
du sur-ensemble fort. Nous reviendrons surl’ensemble de Banks à propos des arbres binaires.