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Academic year: 2022

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Texte intégral

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LE CHAT GRIS NE REPOND PAS

Roman Policiez inédit

GRAND PRIX DU ROMAN POLICIER 1953

EDITIONS JACQUIER

10, Rue Juliette-Récamier - LYON (6

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CHAPITRE PREMIER S.O.S. A LA POLICE...

LE CHAT GRIS NE REPOND PAS...

— Non !... s'exclame l'Inspecteur Principal Ar- mand, le crime parfait n'existe pas !... Prenons, par exemple, le crime de la Nuit du Carnaval ! Il a été pré- paré et commis par un criminel prévoyant, génial et rusé. De plus, ce criminel avait un atout formidable en mains : il ne me quittait jamais et connaissait ainsi toutes mes déductions. Mais, lui aussi, comme tous les criminels, même les plus habiles, s'était trompé dans ses calculs...

Il s'arrête net car un bref coup de sonnette reten- tit et, aussitôt, la porte s'ouvre. L'inspecteur Vial, tout essoufflé, fait irruption dans la pièce.

— Désolé de vous déranger, Chef ! s'excuse-t-il, mais c'est très urgent, et il tend une enveloppe à son supérieur.

— Quel métier, soupire Armand en la déchirant...

puis, subitement, ses yeux s'illuminent... il se lève vi- vement, allume sa pipe et, en me regardant s'écrie :

— Tiens, lis ça !

Trop heureux de voir Armand dans son élément, tel

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que je l'aime, — autoritaire et dynamique —, je prends la « Note de service » et lis avec intérêt.

Le Commissaire Central

à l'Inspecteur Principal Armand Urgent !

... A 16 h. 35 minutes, la police a reçu un appel té- léphonique.

... Allo ! Police ?... Ecoutez bien, le temps presse.

La danseuse est morte, Rita a été assassinée... et, ce n'est pas tout... j'ai peur ! Avertissez le docteur... sa vie est en danger !...

... Qui êtes-vous... Quel docteur?

— Je suis Suzanne Keller, Infirmière à la clinique Sainte-Agathe... Trop tard ! Il vient ! Cherchez le chat !... la danseuse sous le balcon... le perron... le doc- teur sait!...

Un cri épouvantable termina ces paroles incohéren- tes, brusquement on avait coupé.

Commencez l'enquête immédiatement. J'attends vo-

tre rapport. REYNAUD

Commissaire Central N. B. — Renseignements pris à la clinique Sainte- Agathe, l'infirmière S.K. a été subitement congédiée ce matin par le médecin-chef, pour irrégularité de ser- vice.

S. K. habite 13, rue des Anges.

Selon le rapport de l'Inspecteur Joly, envoyé à son domicile, l'appartement est fermé et personne n'a vu S.K. depuis hier matin.

Joly surveille la maison.

Le central des P.T.T. nous a confirmé que notre bu- reau avait été lié de 16 h. 35 à 16 h. 40 avec le numé- ro 777-13 — Chat Gris — boîte de nuit, quai du Port.

J'ai essayé d'appeler ce numéro, mais le Chat Gris ne répond pas.

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Pensif, je replie le papier et, lorsque je relève la tête, mon regard rencontre deux yeux perçants. Mon ami m'interpelle d'une voix rauque :

— Eh bien, quoi ?

— Quelle affaire bizarre, dis-je sans broncher.

— Sainte-Agathe !.. C'est la clinique d'où tu sors poursuit sèchement Armand, comme une menace.

— Simple coïncidence !

— Tu as connu Suzanne Keller?

— Oui, c'est elle qui m'a soigné.

— Simple coïncidence... parbleu.

Un instant de silence, puis le téléphone sonne et l'ar- rivée de Metchi me fait frémir. De son pas feutré la servante indochinoise glisse derrière son Maître, com- me un chat, et lui dit tout bas :

— Scusé ! Police !... Commissaire Central...

D'un coup, Armand repousse sa chaise et, tout en se dirigeant hâtivement vers son bureau, il nous dit en manière de courtoisie :

— Je n'en ai que pour une minute... Metchi s'occu- pera de vous.

Je reste au salon en compagne de Mireille et de l'Inspecteur Vial. Avec un sourire bien asiatique, Met- chi nous propose du café et des gâteaux. Du bureau d'Armand, sa voix nous parvient amortie par le rideau de la chambre :

— Allo... Oui, chef, je note... Chat Gris ,enregistré au nom de René Lachaud et de sa femme Marguerite Fontaine.. Oui, oui, je sais, le fils du colonel... des gens bien... je connais... il faut faire attention?... entendu chef. Il est paralysé des deux jambes ! Sa femme mor- te dans un accident de voiture !... Bien... Comment?

Emile Lion... ancien comptable à Toulouse ! Pas d'an- técédents... Merci, j'y vais tout de suite; comptez sur moi ! Chef.

— Bien sûr, soupire Mireille, toute étranglée, il va encore t'emmener avec lui !

— Avec votre assentiment, Mademoiselle, réplique

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Armand en entrant. Je suis vraiment désolé... Viens, André !..

Le Chat Gris est fermé. Avec ses fenêtres grillagées, son rideau tiré et son enseigne représentant un gros chat dormant, il forme un contraste avec le va-et-vient trépidant du Port en plein travail. Le concierge de l'immeuble, venu à notre appel, semble dormir lui aus- si. De ses yeux mi-clos il nous regarde, d'abord avec méfiance et il n'est pas bavard. Le mot « Police » le réveille et nous apprenons vite que ce n'est que vers vingt et une heures que « Monsieur Lion », le gérant ouvre l'établissement et que « Monsieur Lion » demeu- re dans l'immeuble au premier étage; qu'il est céliba- taire et qu'il ne sort pas beaucoup.

D'un même élan nous enjambons alors les escaliers et, juste au-dessus du Chat Gris, sur la porte numéro trois, nous trouvons une plaque en cuivre sur laquelle nous lisons :

Emile LION Administrateur et, plus bas;

« Frappez fort » ! En vas d'absence s'adresser au Chat Gris.

Armand frappe avec autorité. Aussitôt la porte s'en- tr'ouvre et un homme brun, d'une trentaine d'années environ, aux tempes légèrement dégarnies, nous de- mande impassible : — Vous désirez ?

— Monsieur Lion !

— Lui-même.

— Inspecteur Armand de la Police Judiciaire.

— Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur?

— Voulez-vous ouvrir le Chat Gris s'il vous plaît ?

— A cette heure-ci, demande Lion étonné ? La réponse d'Armand est courtoise mais ferme.

— Je regrette d'insister, mais je dois entrer immé- diatement dans l'établissement.

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— Entendu, Monsieur l'Inspecteur... néanmoins, je vous demande quelques minutes; j'ai du monde chez moi... le temps de m'excuser auprès de mes amis et de prendre les clefs.

Il tourne le dos, mais Armand lui emboîte le pas et nous le suivons. Lorsque nous pénétrons dans la cham- bre remplie de fumée, trois personnes sont assises au- tour d'une table. Deux hommes et une femme. Ils tien- nent tous les trois des cartes à la main. L'un des deux hommes est calé entre des coussins dans une chaise roulante ; la moitié de son visage est abîmé par des ci- catrices. Il porte des lunettes fumées.

Il y a quelques instants de silence tendu pendant qu'Armand dévisage les joueurs puis, Emile Lion rompt ce silence en disant :

— M. Lachaud, ces Messieurs sont de la police et l'inspecteur Armand insiste pour que je lui fasse visi- ter le Chat Gris...

— L'inspecteur Armand? J'ai beaucoup entendu parler de vous, fait l'infirme. Présentez-nous donc Emile !

— Volontiers. Monsieur René Lachaud, propriétaire du Chat Gris ! Madame Colette Rignault et Monsieur Jean Leblanc, des amis.

Armand s'incline :

— Madame, Messieurs... Désolé d'avoir interrompu votre partie de bridge...

Puis, sur un ton plus sec :

— Je vous prie de ne pas quitter cette pièce avant notre retour du Chat Gris.

Nous redescendons les escaliers, Lion nous amène à travers la cour obscure à la porte de service qui se trouve dans un couloir qui sent l'humidité, le moisi et le poisson. Il introduit une clef dans la serrure, mais cette clef ne tourne pas.

— Incompréhensible, remarque-t-il... Alors il tour- ne la poignée et la porte cède.

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« Elle n'est pas fermée ! fait Lion machinalement.

Armand change subitement d'attitude; il perd sa courtoisie. D'un regard dur il dévisage un instant Emi- le Lion puis, d'autorité, pénètre dans le dancing.

Le Chat Gris, comme toutes les boîtes de nuit hors fonction, présente avec ses chaises renversées sur les tables, l'aspect d'un champ de bataille abandonné. Dans l'air flotte un mélange d'odeur de tabac, de parfum, de transpiration et d'alcools. Sous l'effet du demi éclai- rage, nos images doublées par les glaces qui couvrent les murs, semblent sinistres et la voix d'Armand son- ne creux dans la salle vide lorsqu'il demande :

— Où est le téléphone ?

Lion se dirige vers le fond de la pièce :

— Par ici... et, ouvrant la porte de la cabine télé- phonique il demande :

« Vous voulez téléphoner?

Sans répondre, Armand se précipite dans la cabine.

— Au fond, que cherchez-vous, Inspecteur?

— Vous ne le savez pas ! réplique Armand avec une soudaine violence.

— Comment pourrais-je le savoir?

— Vous ne savez vraiment pas qu'à 16 h. 35 minu- tes une femme a appelé la police de votre cabine télé- phonique ?

— C'est impossible, le Chat Gris est fermé depuis 3 heures du matin.

— Oui, avec une porte non verrouillée !

— C'est exact et je ne m'explique pas...

— Qui a fermé l'établissement ce matin ?

— Gabriel.

— Qui est Gabriel?

— Le maître d'hôtel.

— Combien possédez-vous de clefs pour entrer ici ?

— Trois jeux.

— Où sont-ils ?

— J'en ai un sur moi, le deuxième est à Gabriel et le troisième, de réserve, se trouve dans le tiroir cais- se ici même.

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Il ouvre un tiroir et, d'une boîte en carton rouge, sort trois clefs attachées par un anneau.

Armand les prend et, en même temps, saisit le trous- seau de Lion qui contient sept clefs... Il les examine puis, brusquement, part en courant vers les escaliers.

Dans l'appartement nous ne retrouvons que les deux hommes et Lachaud dit en manière d'excuse :

— Madame Rignault a eu subitement un malaise et a dû partir sans vous attendre !

Le nez d'Armand se fronce comme toujours lors- qu'il est en colère.

— J'avais pourtant demandé que personne ne quit- te cette pièce avant notre retour !

Elle est vide.

— J'ai insisté pour qu'elle reste mais elle était vrai- ment mal.

Les deux hommes se regardent un instant sans bron- cher puis, le visage d'Armand se détend :

— Ceci n'a d'ailleurs aucune importance, vous me donnerez simplement l'adresse de cette dame... et son regard se tourne vers le buffet placé près de la fenê- tre.

Sur le coin de ce buffet se trouve un petit appareil téléphonique. Armand va droit à celui-ci et soulève la coquille... il écoute un instant puis se retourne vers les trois hommes :

— Il n'y a pas de courant dans votre appareil, Mon- sieur Lion !

— Je l'ai décroché pour ne pas être dérangé au jeu.

— A quelle heure ?

— Avant de commencer notre partie de bridge.

— Depuis quelle heure jouez-vous?

— Mes amis sont arrivés à quatre heures, nous avons appelé Monsieur Lachaud qui habite sur le même palier et nous jouons depuis.

— Vous êtes donc ensemble depuis quatre heures ?

— Exactement.

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— Aucun de vous n'a quitté cette pièce ?

— Non.

— Personne n'a téléphoné?

— Non.

Le paralysé s'agite nerveusement dans ses coussins et s'exclame avec indignation :

— Je ne vois vraiment pas, Inspecteur, pourquoi toutes ces questions :

— Pourquoi, Monsieur Lachaud ?... parce que nous avons reçu, cet après-midi à la police, à quatre heures trente-cinq exactement, un S.O.S. téléphonique. Selon nos renseignements, l'appel venait du Chat Gris.

— C'est ridicule, s'écrie Lachaud ! Personne n'a pu entrer dans l'établissement.

— Hélas, réplique Lion, nous avons trouvé la por- te de service ouverte; quelqu'un a donc pu entrer.

— Oui, Monsieur Lachaud souligne Armand, la por- te de service de votre établissement n'était pas fermée à clef et à seize heures trente-cinq, une femme affo- lée a appelé la police de chez vous... Que pensz-vous de tout cela?

— C'est insensé Monsieur l'Inspecteur ! Croyez-moi, dès aujourd'hui je prendrai mes dispositions pour que pareille imprudence ne se reproduise plus. Emile, je vous prie d'aviser tout de suite le maître d'hôtel, et je vous tiendrai pour responsable en cas de récidive.

— Vous avez raison Monsieur Lachaud, dit Armand, cela peut porter préjudice au bon renom du Chat Gris..

Pour le moment nous n'avons rien trouvé d'anormal dans l'établissement, en dehors de cette porte non ver- rouillée et il faut espérer que ce coup de téléphone n'est qu'une mauvaise farce... Pourtant, il faut que je vous demande si vous connaissez Mademoiselle Su- zanne Keller ?

— Ce nom ne me dit rien.

— C'est une infirmière de la Clinique Sainte-Aga- the.

— Non ! Je n'ai jamais entendu ce nom-là !

— Et vous, Monsieur Lion ?

— Non, Inspecteur, je ne l'a connais pas non plus.

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— Et vous, Monsieur... je n'ai pas très bien com- pris votre nom tout à l'heure !

— Jean Leblanc !

— Je présume que, vous non plus, Monsieur Le- blanc, vous ne connaissez pas l'infirmière Suzanne Kel- ler de la Clinique Sainte-Agathe ?

— Non, pas du tout, Monsieur l'Inspecteur !...

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CHAPITRE II

SUZANNE KELLER ET LE CHAT GRIS...

La nuit tombe. Une pluie très fine remplit d'humi- dité ce soir de printemps. L'horloge de la vieille égli- se du port frappe huit coups et le bateau Ajaccio si- gnale, par un hurlement sinistre et prolongé, son dé- part.

Je mets en marche le moteur de ma voiture et le Chat Gris reste derrière nous avec sa porte close et son chat dormant.

— Où allons-nous ?

Aucune réponse. Armand est absorbé par ses pen- sées et, lorsqu'il est dans cet état, il ne faut pas le dé- ranger. Je sais qu'il parlera par la suite... et je dirige la voiture vers la place Masséna.

En effet, peu après, Armand s'exclame à haute voix :

— C'est bizarre... nous n'avons rien trouvé... ni cri- me, ni victime... tout semble normal et pourtant j'ai l'impression, je peux même dire la certitude, qu'un crime a été commis !

Il se tait un instant puis, d'un ton fiévreux continue :

— Tu sais où se trouve la rue des Anges?

— Aucune idée.

— Et vous Vial ?

— Oui, très bien, chef, à St-Maurice.

— Allons-y.

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J'accélère et la voiture prend son élan. Personne ne parle. On n'entend que le ronflement du moteur qui accompagne nos pensées. Bientôt nous quittons la vil- le et nous traversons des rues de plus en plus obscu- res.

— Là, à gauche, me dit Vial. C'est la rue des An- ges.

La rue des Anges est une rue mal éclairée et déser- te. Ça et là se trouvent quelques maisons, des villas isolées et des terrains vagues.

Devant le n° 13 je stoppe et une silhouette trapue s'approche de la voiture :

— Salut, Chef !

— Bonsoir Joly. Du nouveau ?

— Rien à signaler ! Toujours pas signe de vie de Suzanne Keller.

Armand saute nerveusement de la voiture :

— Il faut ouvrir son appartement.

A l'aide d'un passe-partout habilement manié par Vial, le cran de la serrure est vite repoussé et nous pénétrons dans le logement. Une petite entrée d'abord, puis la chambre. Le faisceau du petit éclairage de la lampe de poche grimpe sur le mur et se fixe sur un bouton blanc.

Je tourne l'interrupteur et je ne sais pourquoi, rete- nant ma respiration, je fais demi-tour tout angoissé. Il n'y a que Joly, Vial, Armand et moi.

D'un clin d'œil je protographie la chambre; elle est petite et peu meublée. Dans le coin, un cosy. Sur son étagère : des livres, un réveil et une lampe. Au milieu de la pièce, une table rectangulaire et deux chaises.

En face du cosy, dans l'autre coin, une grande chemi- née. Contre le mur, une armoire et de chaque côté de cette armoire une porte de communication.

Armand ouvre d'abord une porte, puis l'autre. La première donne accès à une cuisine miniature ou tout est bien astiqué, l'autre, à une salle de bains où flot- te un parfum très doux et essentiellement féminin.

En l'aspirant profondément, je me souviens de la bel-

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le Suzanne Keller... son parfum est caractéristique, lourd et sensuel.

Tout l'appartement est propre et bien rangé. Il n'y a personne, rien ne bouge et, pourtant, l'air est pe- sant... malgré moi, quelque chose me serre la gorge.

Brusquement nous nous retournons car, de la cham- bre, un faible miaulement nous parvient. Nous nous regardons un instant et, nous retournons dans la chambre; elle est vide. Soudain, derrière moi, une plainte prolongée se fait entendre. Je me retourne et, sans réfléchir, je tire brusquement sur la porte de l'ar- moire; elle cède facilement et, épouvanté, je recule...

Le corps d'une femme tombe dans mes bras tandis qu'entre mes jambes, un petit chat gris cherche à se sauver. J'ai l'impression de tenir une éternité ce corps rigide serré contre moi avant qu'Armand, Vial et Joly ne me dégagent.

C'est alors seulement que je réalise la situation...

Suzanne Keller assassinée !... Je m'asseois dans un fauteuil car mes jambes ne me tiennent plus.

... La belle Suzy, aux lèvres si chaudes, aux baisers si doux... La belle Suzy qui, hier encore riait de bon cœur et mordait la vie à pleines dents...

Je vois comme dans un cauchemar les inspecteurs qui déposent doucement le corps de l'infirmière sur le divan.

Armand se penche et soulève la tête :

— Une balle dans la nuque, constate-t-il ! Les deux grands yeux étonnés regardent fixement dans le vide.

— Tu la connais ?

Je ne réponds pas tout de suite car, de dessous le lit, deux yeux jaunes me fascinent. Armand m'attire brusquement par les revers de ma veste, vers le ca- napé :

— Regarde-là !... C'est elle?

— Oui ! Oui !... dis-je sans voix. C'est bien l'infir- mière Suzanne Keller.

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— Vial !

— Oui, chef !

— Allez immédiatement me relever l'identité de tous les occupants de la maison. Vous les interrogerez en- suite pour connaître leur emploi du temps de cet après- midi entre trois heures et six heures. Vérifiez aussi s'il y a plusieurs entrées à cette maison et renseignez- vous sur les maisons voisines. Questionnez un peu tout le monde pour savoir s'ils ont vu ou entendu quelque chose d'anormal. Faites vite et revenez me retrouver ici.

— Bien chef, j'y vais.

— Quant à vous, Joly, téléphonez à Monsieur le Commissaire Central. Dites-lui que nous avons décou- vert le cadavre de Suzanne Keller. Expliquez-lui rapi- dement qu'elle a été tuée au moyen d'une arme à feu et dans quelles circonstances nous l'avons trouvée. Di- tes aussi que la victime a été immédiatement identi- fiée par M. Gérard. Je ferai mon rapport écrit et dé- taillé dès mon retour. Demandez-lui qu'il nous envoie d'urgence le médecin légiste, l'équipe du laboratoire technique et quelques agents.

Insistez pour que M. le Commissaire face connaître cet assassinat aux journaux... je veux que, dès demain matin, les journaux en parlent.

— J'ai compris chef.

Tout ahuri je regarde Armand.

— Oui, dit-il, devinant mes pensées. Je veux qu'on en parle car je crois que cette affaire est beaucoup plus compliquée qu'elle ne semble l'être au premier abord, L'assassin est un criminel dangereux, brutal et sans scrupules; mais intelligent. Je veux qu'il sa- che que c'est moi qui mène l'enquête et que j'ai déjà trouvé le cadavre de sa victime. N'oublie pas qu'il y a trois heures à peine, que Suzanne Keller appelait la police.

« Rappelle-toi, avant de mourir elle criait au télé- phone : « Cherchez le chat ! »... Que voulait-elle dire?

Essayait-elle de nous mettre sur la piste de l'assas- sin par un chat? Nom d'un chien, il y a trop de chats

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dans cette affaire ! Elle téléphone du Chat Gris ! On la trouve assassinée et enfermée avec un chat.. cré nom, où est-il ce chat?

Je me mets à quatre pattes pour regarder sous le divan, mais je ne vois rien, le chat n'y est plus. Sur- pris, je lève la tête et un frisson désagréable me par- court. Armand a dû sortir ! Je suis seul dans la cham- bre et juste devant le cadavre. Sous le drap blanc se dessine plastiquement le corps musclé de la jeune in- firmière. Machinalement, je me penche et soulève le drap lorsque, tout-à-coup, la lumière s'éteint plon- geant la chambre dans une obscurité totale. Je sens un courant d'air, on me bouscule par terre et, tout près de mon oreille, une voix murmure :

« Ne bouge pas ou je te brûle !... »

Je voudrais crier, mais une angoisse me serre la gor- ge, la peur m'immobilise et je me sens glacé.

Quelques minutes se passent puis mes nerfs se dé- tendent et je crie de toutes mes forces :

— A moi ! Au secours !

Des pas se précipitent et, soulagé, j'entends la voix d'Armand :

— Où es-tu? Qu'est-ce qui se passe?

— La lumière !

— Nom d'un chien !

Il va à l'interrupteur et la lumière jaillit à nouveau..

— Que fais-tu là?

— Je cherchais le chat lorsque... je ne puis termi- ner ma phrase... effrayé, je balbutie :

— Regarde !... Armand, regarde !...

Son regard suit mon doigt tremblant qui montre le divan et nous nous exclamons en même temps :

— Le cadavre ?...

Le divan est vide.

Les mains d'Armand se posent lourdement sur mes épaules et il me secoue violemment :

— Dis vite ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Vite !

— Je ne sais pas. Quelqu'un a coupé la lumière et a menacé de me tuer si je bougeais — Nom d'un chien !

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Edité et imprimé par la Société d'Imprimerie et d'Editions du Puits-Pelu, Jacquier et Cie

10, rue Juliette-Récamier, 10, Lyon Dépôt légal N° 31, quatrième trimestre 1954

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