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Introduction : L’anglicisation
des formations dans l’enseignement supérieur
PAR PIERRE FRATH UNIVERSITÉ REIMS CHAMPAGNE-ARDENNE
Nous avons rédigé l’appel à communication pour ce numéro de manière délibéré- ment partisane, suggérant clairement que pour nous l’anglicisation des formations supérieures et de la recherche était un phénomène négatif. Nous avons cependant fortement incité les partisans de l’anglicisation à développer leur argumentaire et à faire part de leurs réussites et des avantages de l’usage de l’anglais à l’université, et cela de manière à engager la discussion. Nous n’avons reçu aucune contribution en ce sens. Pourtant, le débat est nécessaire. Le problème devrait être mis sur la place publique afi n que les citoyens puissent être clairement informés et que nos représentants à l’Assemblée nationale puissent voter des lois en toute connaissance de cause. En l’état actuel des choses, des décisions en faveur de l’usage de l’anglais sont prises tous les jours par les responsables des universités et de la recherche, sans contrôle démocratique, et sans qu’on ait le sentiment qu’ils aient bien pesé le pour et le contre. On a l’impression qu’une sorte de mécanique inexorable s’est mise en branle dans l’indifférence générale. Comme le dit Abdou Diouf, le Secrétaire Général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, « on a l’impression qu’il y a une sorte de mode, ou de relâchement, qui pousse à parler anglais »1. Certains nous ont reproché ce côté partisan, qui ne serait pas scientifi que, mais politique. Effectivement, la recherche ne peut étudier que l’existant, c’est-à-dire la situation actuelle et les processus passés qui lui ont donné le jour. Le politique, en revanche, se préoccupe avant tout du futur, de ce qu’il faudrait faire, et qui n’est pas nécessairement dans la ligne de ce qui s’est fait jusqu’ici. L’action politique future, donc inexistante au moment présent, demande qu’on prenne parti à partir de l’évaluation d’une situation et des conséquences prévisibles de l’action ou de la non-action. Elle ne peut ainsi être un objet d’étude. Cependant, à quoi pourrait bien servir la recherche si elle ne devait pas déboucher sur l’action ? À quoi servi- raient les connaissances acquises si elles ne devaient pas infl uencer la marche des événements, si on devait accepter sans les critiquer des processus dont on pense qu’ils sont néfastes ? Il y a donc des cas où la prise de position est légitime.
1/. Dernières Nouvelles d’Alsace du 21.11.2013, page 9.
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Des appels à communication non-partisans sur les langues à l’université, il y en a eu beaucoup déjà. Ils produisent habituellement des travaux sur l’évolution de l’usage des langues, sur l’anglais comme lingua franca, ou sur les avantages cogni- tifs ou professionnels du plurilinguisme. C’est très intéressant, mais l’existant s’en trouve ainsi conforté. Or il s’agit de formuler les conséquences prévisibles de la domination de l’anglais afi n de voir si elles nous semblent souhaitables.
Nous n’avons reçu que très peu de contributions sur la situation en France. L’une d’entre elles, « SMILE 2013 : bilan d’une initiative transdisciplinaire au niveau DUT », par Nadia Yassine-Diab et Guillaume Cabanac, décrit une très intéressante expé- rience d’enseignement parallèle anglais/français de l’informatique dans un IUT, qui se situe en droite ligne de ce qui se fait dans le secondaire sous l’acronyme d’EMILE (Enseignement de Matières par l´Intégration d´une Langue Étrangère), une pratique que l’APLV a toujours soutenue à condition que la diversité des langues soit respectée. Ce n’est pas le cas à l’université, l’anglais étant pratique- ment la seule langue enseignée dans ce cadre. Mais cette situation de monopole linguistique est de la responsabilité des universités, pas de celle des enseignants d’anglais, qui ont fait, en l’occurrence, un travail remarquable. L’autre article,
« Quelle anglicisation des formations ? » par Anne-Marie O’Connell et Claire Chaplier, liste très clairement les arguments du pour et du contre en regrettant qu’il n’y ait pas plus de discussion entre partisans et détracteurs de l’anglicisation. C’est très vrai, et nous ne saurions que souscrire à ce point de vue. Cependant, comme le montre clairement ce numéro des Langues Modernes, ce sont plutôt les partisans de l’anglicisation qui ne participent pas au débat, sans doute parce que le statu quo est en leur faveur. Les auteures notent aussi que ceux qui décident de l’anglicisation à l’université ne sont généralement pas des linguistes et qu’on ne demande jamais leur avis aux didacticiens des langues, ce qui est très vrai aussi. Les conditions pédagogiques du passage à l’anglais sont ainsi bien souvent problématiques. Les auteures se font alors les avocates d’une anglicisation maîtrisée, ce qui revient fi nalement à prendre parti.
Si nous n’avons pas reçu d’articles en faveur de l’anglicisation en France, nous n’en avons pas non plus reçu qui font état d’inquiétudes. Apparemment, le problème n’est pas encore parvenu à la conscience des universitaires de notre pays. Les uns poussent à l’anglicisation de manière active, persuadés qu’ils sont d’aller dans le sens de l’Histoire. Ceux-là associent les partisans du français et de la loi Toubon de 1994 à des adeptes d’un nationalisme dépassé et des protagonistes d’un combat d’arrière-garde étriqué contre la modernité. Les autres suivent le mouvement en maugréant, mais discrètement, pour éviter d’être marginalisés et rejetés dans le camp des passéistes. La vie continue comme avant, un peu plus anglicisée, certes, mais sans changements drastiques perceptibles.
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Ce n’est pas le cas de l’Allemagne, pays pour lequel nous avons retenu trois excel- lents articles faisant état de la situation critique dans laquelle il se trouve après une vingtaine d’années d’anglicisation.
L’article de Ralph Mocikat et Hermann Dieter (traduit par Rémy Victor), « La langue allemande pour la science, quel avenir ? », décrit une situation tout simplement absurde. La recherche en Allemagne est presque entièrement anglicisée, au point qu’on parle souvent anglais au sein des laboratoires alors même que tous les présents comprennent l’allemand. L’enseignement au niveau des masters est très anglicisé, et la combinaison de ces deux facteurs produit une situation alarmante : perte des terminologies en allemand, ce qui résulte à court terme en ce qu’on appelle une perte de domaines (lorsque les spécialistes n’utilisent plus leur langue pour communiquer entre eux, cette dernière perd de fait sa capacité à être utilisée dans ce domaine) ; perte des traditions locales au profi t d’une tradition anglo-amé- ricaine pas souvent meilleure ; perte mémorielle par abandon des bibliographies en allemand ; perte de créativité scientifi que, car l’usage d’une langue étrangère simplifi ée coupe les scientifi ques de la puissance métaphorique de la langue mater- nelle. Un autre danger menace les jeunes Allemands : la perte de maîtrise de l’écrit en allemand par manque de pratique, non compensée par un gain de qualité en anglais, qui reste une langue diffi cile à haut niveau.
La situation en Allemagne est bien plus alarmante qu’en France, mais il n’est pas sûr que notre grand voisin ait bien pris la mesure du problème. Claude Truchot
analyse un très intéressant document publié par la Hochschulrektorenkonferenz (HRK), l’équivalent de la Conférence des Présidents d’Université en France. Il s’agit de Recommandations adoptées par sa XIe assemblée plénière le 22 novembre 2011 à Berlin, et qui sont tout à fait pertinentes. On pourrait penser que l’université allemande s’est ressaisie et qu’elle va dorénavant inverser la tendance, mais mal- heureusement, ce n’est pas le cas. J’ai rencontré le nouveau président de la HRK, Horst Hippler, lors d’une table ronde sur le thème de l’usage de l’allemand dans les sciences, qui s’est tenue en janvier 2013 à Berlin. M. Hippler fut Président de l’Institut de Technologie de Karlsruhe, et il fait partie de nombreux comités stratégiques d’universités françaises, parmi lesquelles l’Université Pierre et Marie Curie, qui a récemment pris des mesures restreignant l’enseignement des autres langues que l’anglais (dont l’allemand !). Il participait à la table ronde à titre de partisan de l’anglicisation, et d’ailleurs il était très fi er de dire que l’institut qu’il dirigeait à Karlsruhe est presque entièrement anglicisé. À la question posée par le public de ce qu’il envisageait de faire suite au document de la HRK, sa réponse fut simple et claire : « gar nichts », dit-il (rien du tout). Il ne faut donc pas trop compter sur un sursaut institutionnel en Allemagne. Le salut viendra peut-être des citoyens allemands lorsqu’ils se rendront compte que leurs impôts servent à
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fi nancer une université incontrôlée, qui exclut d’emblée leurs enfants et produit des connaissances dans une autre langue que la leur.
Le troisième article consacré à l’Allemagne est intitulé « L’anglicisation universitaire de l’Allemagne vue de Chine ». Il a été écrit par Chongling Huang et Odile Schneider- Mizony, deux germanistes, l’une de l’université de Tongji à Shanghai, fondée par le gouvernement allemand en 1907, et qui forme depuis cette époque des germa- nistes qui complètent ensuite souvent leurs études en Allemagne, l’autre en poste au département d’allemand de l’université de Strasbourg. Les auteures font état des diffi cultés des étudiants chinois germanistes désormais contraints d’étudier en anglais dans le pays dont ils avaient choisi la langue, et par surcroît à un niveau inférieur aux attentes. En effet, toutes les études montrent que l’anglicisation induit une baisse du niveau académique. On comprend aisément pourquoi : aux diffi cultés d’enseignement des uns s’ajoutent les diffi cultés de compréhension des autres. Les auteures mentionnent aussi le cas plus général des étudiants étrangers ayant fait des études en anglais et qui sont dans l’impossibilité de trouver un travail en Allemagne par manque de connaissances de la langue allemande. On assiste là, sans doute, au chant du cygne de l’enseignement de l’allemand à l’étranger. Qui voudra désormais faire l’investissement d’un long et diffi cile apprentissage d’une langue qui ne servira pas pour les études ? L’allemand ne sera alors plus qu’une langue qu’on choisit par une sorte de prédilection familiale, ou peut-être même individuelle, encore qu’on voit mal comment cette dernière pourrait émerger à l’âge où le choix des langues se fait à l’école. Tout cela fragilise l’allemand et ne lui donne aucun avantage par rapport aux autres langues.
L’article de Béatrice Cabau, « Échos nordiques : l’anglais dans l’enseignement supérieur en Suède », expose la situation dans les pays scandinaves, et tout par- ticulièrement en Suède, pays qui a commencé à angliciser son système éducatif à partir de 1962. L’objectif de la Suède était, et reste toujours, d’augmenter la visibilité de la recherche suédoise grâce à son internationalisation. Mais a-t-il été atteint ? Toujours est-il que les Suédois sont très conscients des inconvénients de l’anglicisation, et cela pour une excellente raison, ils les ont constatés : diffi cultés de compréhension des étudiants ; baisse de la qualité de l’enseignement ; perte de domaines et de terminologie ; pensée unique dominée par les anglo-saxons. Mais en Suède, pas plus qu’en Allemagne, il ne faudra compter sur un sursaut en faveur de la langue nationale. Ceux qui sont à l’aise dans le système anglicisé s’opposent naturellement au retour du suédois ; et tant que la carrière des enseignants-cher- cheurs dépendra du nombre de publications en anglais, la situation a peu de chances d’évoluer. Histoire de faire quelque chose, le gouvernement promulgue alors des lois et des règlements qui visent à mettre en place un usage « parallèle » des deux langues, dont l’effi cacité est douteuse. Ceux qui en France pensent que
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l’anglicisation va augmenter le nombre des étudiants internationaux feraient bien de lire cet article : en Suède, le nombre de ces étudiants s’est effondré depuis que les études sont devenues payantes. Ce qui les intéressait, c’était la gratuité, et non l’anglais. En France, les études sont presque gratuites, et les universités françaises accueillent 300 000 étudiants étrangers. Dans ces conditions, pourquoi angliciser ? Deux articles évoquent la situation des langues en Algérie, le deuxième pays fran- cophone du monde par le nombre de locuteurs du français selon certains. Pour
Mourad Bektache (« Le français face à l’anglais dans les universités algériennes »), il semble bien que la francophonie soit extrêmement bien installée dans le paysage linguistique universitaire algérien, en particulier dans les régions berbérophones, lesquelles ont historiquement résisté à l’arabisation de leur pays dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix en y développant le français. L’autre contribution algérienne, publiée sur le site APLV-LanguesModernes.org, celle de Souheila Hedid (« Le LMD vecteur d’anglicisation en Algérie. Entre pratiques, besoins et représenta- tions »), parvient grosso modo aux mêmes conclusions. Le français est considéré comme une langue de culture prestigieuse qui ouvre sur le monde. Elle est la langue de l’université : l’administration s’y fait en français, et les étudiants qui proviennent du secteur arabisé apprennent le français assidument. Cependant, l’anglais s’est fait une place chez les jeunes, qui l’utilisent dans leur vie de tous les jours au même titre que le français. Elle est par surcroît devenue la langue des études techniques et scientifi ques ; les sciences humaines, les lettres et le droit restant considérés comme des fi efs imprenables du français. Les Algériens, et en particulier les jeunes générations, utilisent ainsi le français et l’anglais d’une manière qu’on peut qualifi er d’apaisée dans des domaines bien séparés : au français la sphère familiale, amicale, sociale, conviviale, culturelle ; à l’anglais celle de la technologie, de la science, et de la modernité en général.
Cette situation ressemble à celle qui prévaut dans les trois universités francophones du Québec, décrite par Jennifer Dion dans son article « Quelle place pour le français dans les cycles supérieurs au Québec ? » publié sur le site APLV-LanguesModernes.
org. Elle étudie les langues employées dans les thèses doctorales et constate que le français se maintient bien, avec cependant un accroissement notable de l’usage de l’anglais, surtout dans les sciences et les techniques. Cette augmentation est en partie due au mode d’écriture des thèses au Canada, lesquelles peuvent inclure de longs passages extraits des publications scientifi ques antérieures du doctorant. Or comme la plupart des publications se font désormais en anglais, la part de cette langue dans les écrits universitaires augmente mécaniquement. Au Québec non plus il n’est pas question d’abandonner le français dans la vie de tous les jours et dans certains domaines culturels, mais dans l’esprit des jeunes générations, notre langue n’est déjà plus celle des sciences et des techniques.
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On peut certainement se réjouir de la vitalité du français dans ces pays, qu’on retrouve aussi ailleurs, en Afrique notamment. Il semble bien que ce modèle
« algéro-québécois », relativement apaisé, soit en expansion, y compris au sein de l’université et la recherche françaises. Personne ne souhaite évidemment aban- donner la langue française, à laquelle ses locuteurs français et étrangers restent très attachés. Mais on abandonne à l’anglais de nombreux domaines intellectuels.
Cependant, l’anglicisation n’est pas à proprement parler un phénomène linguis- tique. Il semble bien qu’elle soit liée à l’idée que les Français se font de leur place dans le monde. Ils n’ambitionnent plus d’y jouer un rôle important, semble-t-il.
C’en est fi ni de la « grandeur » chère à de Gaulle. Les autres pays reconnaissent cette nouvelle attitude et abandonnent notre langue au profi t de l’anglais. Ceux qui sont fortement liés au français par l’histoire, comme l’Algérie et le Québec, s’en font en revanche ses défenseurs tenaces. La question est de savoir combien de temps cette francophonie « apaisée » pourra survivre à l’abandon par notre pays de la production des connaissances dans sa langue.