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O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels Ta sagesse conduit ses desseins éternels

ESTHER, III, 8.

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A la mémoire de Maman, A Claude.

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Tout « homme né Chrétien et Français » a le droit de traiter de Racine, le Plus humain de nos écrivains, le plus français, et, tout pétri de jansénisme, l'un des plus chrétiens aussi. C'est là, sans doute, une raison et une excuse pour qui se propose de parler de lui, sans être un spécialiste de la littérature ni un professionnel de l'histoire de nos lettres.

PRÉFACE

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DU COTÉ DE PORT-ROYAI,

Aussi bien cet essai n'est-il ni une étude

littéraire, ni un ouvrage d'érudition. A quoi bon en écrire après les travaux de François Mauriac et de Thierry Maulnier ? Il vaut mieux, peut-être, imiter cet Ancien qui se promenait par les rues de sa ville, une lan- terne allumée en main, sous le prétexte de

chercher un homme. C'est un homme aussi

que ces pages cherchent, qui voudraient relever, à cet effet, son itinéraire spirituel car analyser une spiritualité, c'est pénétrer dans le fond d'une conscience, visiter la cel- lule secrète où se joue le drame de tout des- tin humain, en un mot, voir aux prises

l'homme et Celui que saint Augustin décla-

rait interior intimo meo.

Pour entrer dans ces royaumes, l'explo- rateur, a l'ordinaire, trouve différents moyens: Mémoires autobiographiques, jour- naux intimes, quand son objet s'appelle Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, Amiel correspondance, s'il s'agit de Flau- bert œuvre même celle d'un Proust, d'un

Alfred de Musset. Mais avec Racine, point

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DU COTE DE PORT-ROYAL

de Mémoires ni de journal peu de lettres un théâtre qu'on sacre le modèle de l'objec- tivité. C'est lui pourtant, c'est ce théâtre qui

nous introduira dans l'âme de son auteur.

Les ouvrages d'un artiste, en trahissant ses idées sur l'art, sur l'existence, sur Dieu, reflètent nécessairement sa spiritualité. Ce n'est pas que Racine se soit peint dans son œuvre mais le choix de ses sujets, leur con-

ception, leur exécution portent la marque de

son drame secret. Ainsi, peut-être, senti- rons-nous, à mieux connaître sa tragédie, ses tragédies plus près de nous, de notre

cœur.

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Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance.

ATHAUE, il, ?.

CE vers, que Racine mit dans la bouche de son Éliacin, remarqua-t-il jamais

combien il s'appliquait à sa propre jeu- nesse ? Rarement, pourtant, la Provi- dence tendit tant de filets autour d'un

petit d'homme pour en faire sa proie, son enfant bien-aimé, « né non du sang, ni du vouloir de la chair, ni du vouloir de

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l'homme, mais de Dieu ». Pas d'attaches familiales, qui vous rivent malgré vous au

monde la mère de Racine était morte en

1640, un an après sa naissance son père, trois ans plus tard et son aïeul, qui l'éle- vait, en 164g. Une famille chrétienne, absolument chrétienne, et dont le chris- tianisme n'admettait ni tiédeur ni accom-

modements, une famille janséniste, qui avait hébergé les Solitaires persécutés et

donné une nonne au monastère de Port-

Royal. Une éducation pieuse au collège de Beauvais, couronnée, de 1655 à 1658,

au moment des années troubles de l'ado--

lescence, par une cure de trois ans à l'ombre de l'abbaye, aux sources mêmes de la Grâce. Pour maîtres, alors, pour exemples, pour amis, les hommes les plus dévots, les plus savants du temps, en qui la sainteté se rehaussait du prestige de l'intelligence, du talent et de la gloire qu'ils lui avaient délibérément sacrifiés l'avocat Lemaître, le médecin Hamon, l'érudit Lancelot, le moraliste Nicole. Et

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ces hommes, secondant Dieu, travaillaient à couper, avant qu'ils fussent tissus, les liens, qui asservissent l'être humain au

Siècle.

Revenus des illusions de la Renaissance, ils savent que l'homme a une plaie au flanc, la plaie de la faute originelle. Déchu avant que d'être né, substantiellement mauvais, le fils d'Adam ne porte de lui-même que des fruits de corruption le moyen, donc, de croire en lui ? Et pourquoi convoiter la scène de ses exploits, ce monde, pour qui le Rédempteur refusa jadis de prier, puisqu'il est le théâtre où les passions se heurtent aux intérêts, où les trois concu- piscences mènent leur sabbat avec le mal, où le malheur règne, et la mort ? Port- Royal, qui voudrait dégoûter du com- merce « délicieux et criminel » du monde, invite aussi chacun à se méfier de soi

n'est-on pas de la race malade, sujet à ses infirmités ? Qu'on ne s'imagine pas pou- voir résister au mal. L'homme janséniste, sans énergie, est incapable de volonté et

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la volonté aussi n'est capable de rien, qui n'est rien de plus que de la bonne volonté,

une faiblesse battue d'avance dans le com-

bat qu'elle livre au destin. A chacun, donc, de se défier de soi, circonspect au point de résister à ses penchants, prudent jusqu'à veiller sans trêve. La vie, notre vie, prend ainsi une figure tragique, cette vie que nous devons vivre sans tricherie ni ruse, et dont il nous faudra rendre compte un jour. Et ces Messieurs d'enseigner à Ra- cine en plus du pessimisme, de l'inquié-

tude et du sérieux de l'existence le remède, la voie du salut la mort de l'homme à soi-même par le moyen de l'ascétisme. Quand nous ne vivons plus par nous, le Christ, nous trouvant vides, fait en nous sa demeure, et transforme tout mal en bien « Rien n'est possible à l'homme, tout est possible à Dieu n. Autant les Jan- sénistes manquent de foi dans l'un, autant

ils vouent à l'autre une confiance sans

limite, pour avoir tous vécu l'expérience de saint Paul, et avoir accompli, terrassés

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par la Grâce, des actions de vertu dont ils se savaient d'eux-mêmes incapables. Il n'est que de laisser le champ libre au Tout-Puissant il saura bien transformer en vin l'eau saumâtre. Heureux qui peut crier avec l'Apôtre « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. » Car cette vie commune, cette vie de commu- nion, donne autant de félicités que l'éloi- gnement de Dieu apporte d'amertumes.

Cet enseignement, que Racine devait tou- jours se rappeler, quoi de plus propre à jeter dans les bras du Seigneur un orphe-

lin nourri dans son sanctuaire ?

Mais ces Messieurs ne laissaient pas de dispenser aussi à leur élève une culture profane, la culture humaniste. Artistes, ils chérissaient les lettres, et les meilleures la pureté de leur goût et leur austérité les portaient vers le dépouillement, la sobriété, l'atticisme, la littérature grecque plus que la latine, et, parmi celle-là, vers les poètes les plus nus Sophocle, que Racine anno- tera, Euripide, qu'il aimera avec prédilec-

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