• Aucun résultat trouvé

Introduction

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Introduction"

Copied!
21
0
0

Texte intégral

(1)

Book Chapter

Reference

Introduction

BANDLER, Marko, GIUGNI, Marco

BANDLER, Marko, GIUGNI, Marco. Introduction. In: Marko Bandler et Marco Giugni.

L'altermondialisme en Suisse. Paris : L'Harmattan, 2008. p. 9-28

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:92393

Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.

1 / 1

(2)

Introduction

Marko Dandier et Marco Giugni

Le « mouvement antimondialisation » disent les journalistes en parlant des grands rassemblements de masse. « Le mouvement social », « le mouvement citoyen », « le mouvement pour une jus- tice globale», disent les manifestants eux-mêmes. Si dans un ti- tre il faut vraiment faire bref, ils admettront d'être appelés « al- ter-» ou « contre-mondialistes » plutôt qu '« anti-», inexact et même insultant. Le mouvement n'est pas « anti-», il est interna- tionaliste, il se soucie profondément du monde entier, du sort de tous ceux qui partagent la planète. Il avance aussi quantité de propositions concrètes à travers lesquelles il se montre plus

« promondialisation » que ses adversaires, et de loin. Tout dé- pend de quelle mondialisation il s'agit. A u service de qui.

Susan George Un Autre Monde est Possible Si... (2004 : 7)

Davos et le Word Economic Forum

Depuis plusieurs décennies, la Suisse accueille chaque année, fin janvier, le sommet annuel du World Economic Forum (WEF).

Cette institution est un organisme privé qui, depuis 1971, fait se rencontrer décideurs politiques et dirigeants d'entreprise dans l'atmosphère feutrée de la célèbre station de ski de Davos, au mi- lieu des Alpes grisonnes. De par son caractère strictement informel et officieux, ce meeting permet d'offrir un espace de négociations économiques, sociales et politiques unique en son genre. En quel- ques années, c'est même devenu un rendez-vous incontournable de l'agenda politico-économique mondial 'rassemblant non seulement des chefs d'Etat et les grands capitaines d'industrie de la planète,

(3)

mais également aujourd'hui des scientifiques, des dirigeants d'ONG et même quelques célébrités du monde du spectacle, qui y trouvent une vitrine importante pour soigner leur image autant que pour défendre leurs convictions profondes. En 2005, ce sont près de 4'000 invités de luxe qui se sont rencontrés à Davos.

De par son caractère non institutionnel et, surtout, non officiel (on ne peut y prendre part que sur invitation), le WEF a rapidement été cloué au pilori par les mouvements protestataires anti-libéraux, qui voyaient en lui l'incarnation des dérives du capitalisme vis-à- vis de la démocratie: puisque toutes les décisions ou orientations qui s'y prennent le sont dans la discrétion des salons feutrés de quelques palaces huppés de montagne, aucun véritable contrôle démocratique ne peut être appliqué ni aux débats, ni bien sûr à leurs conséquences. Aussi, depuis 1992, la rencontre annuelle du WEF fait l'objet de manifestations d'une envergure certes variable, mais toujours composées de militants très décidés, désireux par- dessus tout de prendre d'assaut la forteresse davosienne transfor- mée pour pareille occasion en véritable camp retranché. Chaque année, donc, les manifestants altermondialistes tentent - souvent sans succès - de rejoindre la petite station grisonne afin, pour la plupart, d'y manifester pacifiquement leur désaccord, et pour quel- ques uns d'empêcher littéralement la tenue du meeting.

Certes, la manifestation annuelle contre le WEF reste - en comparaison avec les grands rassemblements altermondialistes européens - relativement modeste en termes de nombre de mili- tants et d'impact médiatique hors des frontières helvétiques. Ce- pendant, cette mobilisation présente une double caractéristique qui mérite qu'on s'y ,intéresse de plus près. Premièrement, et on a sou- vent tendance à l'oublier, les mobilisations contre le WEF sont parmi les plus anciennes du genre et ont pris place bien longtemps avant la surmédiatisation des manifestations de Seattle et de celles, gigantesques, qui ont essaimé ,par la suite de par le monde. En ceci, tenter de décrypter les mécanismes qui régissent ces mobilisations aïeules est déjà en soi d'un intérêt certain. Ensuite, il faut égaIe- ment souligner le rôle moteur des manifestations qui ont permis d'attirer l'attention sur un événement dont le modus vivendi visait plus à la discrétion et la confidentialité qu'à la publicité. Par leur action et leur conquête progressive de l'espace public, les ma-

(4)

nifestants ont contribué à mettre en lumière le fonctionnement en vase clos du WEF, le transformant du coup en adversaire symboli- que, résultat emblématique des dysfonctionnements et dérives de la mondialisation libérale. Or, c'est grâce à cette publicité que la ma- nifestation certainement la plus connue des mobilisations alter- mondialistes, le Forum Social Mondial (FSM), a vu le jour. Car il faut toujours garder à l'esprit que si le FSM ~e déroule chaque début d'année, aux mêmes dates que le WEF, c'est justement pour essayer de constituer une réponse de la société civile à celui-ci. Au forum mondial de l'économie, les peuples répondent par celui du social. Il y a donc fort à parier que sans le bruit fait par les alter- mondialistes autour du WEF, l'altermondialisme tel qu'il existe aujourd'hui eut certainement été différent. En ceci, ces manifesta- tions premières sont à replacer dans les événements fondateurs de la contestation de l'ordre libéral.

Ces quelques considérations nous amènent justement aux liens complexes de causalité, mais également de rapports qu'il peut exis- ter entre les différentes manifestations altermondialistes et foyers de protestation qui se sont multipliés de par le monde. Après tout, qu'est-ce qui nous permet de tisser des parallèles t1ntre les manifes- tants contre le WEF et les personnes prenant part à une conférence lors du FSM? N'est-ce pas un peu facile de mettre tous ces im- menses rassemblements protestataires auxquels nous assistons régulièrement dans le même paquet? Qu'est-ce qui en définitive nous autorise à user du même vocable pour qualifier d' « al- termondialistes» des rassemblements divers ayant eu lieu en France, en Italie, en Inde ou au Brésil ?

Certes, les liens entre ces événements existent, mais ils sont parfois dissimulés bien au-delà des formules à l'emporte-pièce ou des noms génériques réducteurs. C'est l'objectif du présent ou- vrage - qui se veut une continuation d'un travail d'enquête déjà entrepris par d'autres - que d'élargir nos connaissances sur le prin- cipal phénomène altermondialiste suisse, lequel s'inscrit en droite ligne, nous allons le voir, avec la vague de protestation qui reven- dique un peu partout une nouvelle forme de citoyenneté et d'autres modèles de développement économique.

(5)

Recherche altermondialisme désespérément

Les premières études empiriques recensées ayant pour sujet les militants et manifestants altermondialistes sont à mettre au crédit de Donatella della Porta et de son équipe de recherche (Andtetta et al. 2002, 2006; della Porta 2003, 2004; della Porta et Mosca 2003). Par la distribution de questionnaires aux personnes présen- tes lors de manifestations altermondialistes d'envergure, ces re- cherches ont permis une étude systématique et détaillée des carac- téristiques de militants s'étant par exemple rendus au contre-som- met du G8 de Gênes en 2001, au premier Forum Social Européen de Florence (FSE) en 2002 ou bien au premier jour international de protestation contre la guerre en Irak (15 février 2003). Basées sur des questionnaires standardisés, ces premières enquêtes micro- sociologiques ont permis de montrer les subtiles différences qu'il peut exister entre chaque type de manifestation, de sommet ou de forum. Car, s'il peut a priori sembler sensé de parler de )'altermondialisme comme d'un mouvement relativement homo- gène, les variations sont passablement importantes d'un moment, d'un lieu ou d'un événement à l'autre. La question centrale qui agite aujourd'hui une grande partie des chercheurs est par consé- quent de savoir quels sont exactement les constantes et les points communs qui relient les uns aux autres ces multiples foyers pro- testataires composant ce qu'Isabelle Sommier appelle la « galaxie de l'antimondialisation», (Sommier 2003). Certes, les enquêtes menées par della Porta nous donnent un point de départ, mais elles ont le défaut de n'avoir eu comme champ d'étude que les mobili- sations qui se sont déroulées en Italie, ce qui rend toute démarche comparative avec d'autres pays hautement hypothétique. Or, si on veut dresser un panorama documenté de ce qu'est, au niveau trans- national, le phénomène altermondialisme, des enquêtes similaires menées ailleurs sont une nécessité. Et ceci d'autant plus qu'on connaît le poids des réseaux militants locaux, rôdés aux pratiques de leur terrain manifestant et disposant des ressources nécessaires à la mise en place de ces grands rassemblements protestataires (Levy et Murphy 2002; Lichbach et Almeida 200 I ; Tilly 2004). En d'autres termes, si l'on veut connaître le degré d'internationalisme ou de transnationalisme qu'ont les mobilisations altermondialistes,

(6)

il faut renouveler l'expérience de l'enquête de terrain de façon systématique. Seule la multiplication de recherches similaires est à même d'offrir des données comparatives valables.

C'est dans cette optique qu'une équipe de recherche interna- tionale s'est formée afin de mener une étude similaire à celles de della Porta lors du grand rassemblement altermondialiste qui a entouré le sommet du G8 d'Evian au printemps 20031. Usant. vo- lontairement de la même démarche méthodologique (question- naires aléatoirement distribués aux manifestants tout au long des évènements protestataires) que celle qui fut employée en Italie, les résultats obtenus ont permis de montrer que même lorsqu'ils se rassemblaient aux même endroits, pour avancer des revendications qui étaient communes, les altermondialistes - en l'occurrence une majorité de Suisses et de Français, puisque les mobilisations se tenaient de part et d'autre de la frontière - faisaient ressortir de grandes différences entre militants (Fillieule et al. 2005). Outre le fait que 80% environ des participants présents provenai~nt de l'un ou l'autre des deux pays (ce qui, soit dit en passant, démontrait une fois de plus, si besoin est, le caractère avant tout local des mani- festations), les profils des militants suisses et français variaient principalement en ce qui concerne les appartenances à des réseaux, c'est-à-dire à des organisations, groupes, associations, etc. En d'autres termes, même dans une manifestation qui se voulait trans- nationale (en tous cas à cheval sur deux pays), on ne peut faire abstraction des cultures politiques préexistantes.

Le second FSE qui se réunit à Paris quelques mois plus tard (en novembre 2003) fut lui aussi l'objet d'une enquête basée tou- jours sur le même modèle (Agrikoliansky et Sommier 2005). Une analyse en termes de réseaux et de connexions .entre types d'organisations auxquelles les manifestants avaient déclaré une appartenance montra des différences notables: le rassemblement contre le G8 d'Evian s'articulait autour d'un réseau altermondia-

1Il s'agit d'une collaboration volontaire entre plusieurs Universités suisses et françaises: Paris 1 Panthéon Sorbonne (Isabelle Sommier), Université Paris IX (Eric Agrikoliansky), Université de Lausanne (Olivier Fillieule, Florence Passy) et Université de Genève (Marko Bandler). L'un des intérêts principaux de cette recherche réside dans le fait qu'elle se déroulait à cheval sur la frontière franco- suisse.

(7)

liste fort et des pôles d'organisations spécifiques, tels que le pôle

« citoyens du monde» qui regroupait les associations de type éco- logistes, humanitaires, caritatives, le pôle « politique », dans lequel on pouvait situer les partis, les syndicats ou les organisa~ions étu- diantes (Fillieule et al. 2005 : 22). Le FSE de Paris, en revanche, montra une configuration différente: un premier pôle regroupait en même temps les organisations altermondialistes et les mouvements pacifistes et les écologistes; un second rassemblait les associations de promotion des droits de l'homme et les organisations humanitai- res, mais pas les organisat~ons caritatives; enfin, le pôle « politi- que» ne comprenait pas les mouvements étudiants (Fillieule et Blanchard 2005 : 165). Ainsi, là où on aurait pu a priori s'attendre à des résultats similaires, étant donné que les deux événements étaient proches en termes de période (moins de 6 mois d'écart) et de lieu (moins de 500 kilomètres de distance), on obtint finalement des configurations fort différentes. Il n'y a pourtant rien d'étonnant à cela: un rassemblement pour un forum de discussion offrant une palette d'intervenants dans un climat de recherche du débat et de la construction d'un projet commun est en bien des points différent d'une mobilisation protestataire où les coûts de transaction pour la participation sont liés aux risques de répression inhérents à ce genre de rassemblement. La démarche comparative montrait ainsi ses limites.

Dès lors, la tentation était grande de conclure que, en défini- tive, ces manifestations altermondialistes n'ont en commun que le nom et que, tant le lieu que le type (Handler et Sommier 2003) influent grandement sur la structure même de l'événement. Ainsi, pourquoi donc continuer de mener des enquêtes - comme celle dont nous publions ici les résultats - si elles tendent à montrer que toutes les mobilisations altermondialistes sont in fine tellement particulières qu'il est difficile de leur trouver des points com- muns? Et c'est précisément cette question qui constitue le nœud du problème car elle nous amène à nous interroger non pas sur la nature de notre objet d'étude (puisque les manifestations altermon- dialistes sont bien réelles) mais sur la définition que l'on peut en donner, sur les caractéristiques communes à chaque événement et sur les éventuelles nouveautés qui distinguent l'altermondialisme des vagues de mobilisation qui l'ont précédé. Il convient donc

(8)

d'éviter d'élargir un concept déjà par trop galvaudé et d'essayer de s'en tenir à ce qui fait en quelque sorte la quintessence du mouve- ment altermondialiste.

C'est l'objectif premier de ce livre, lequel ne se veut surtout pas être « une enquête de plus », mais entend bien appréhender une réalité militante fondamentale dans l'histoire des mobilisations contre le néolibéralisme et qui a jusqu'ici échappé aux formalisa- tions de l'étude empirique. Essayer de dresser les paraJlèles qui s'imposent entre les différents altermondialismes qui ont déjà fait l'objet de recherches et le nôtre est certes la pierre angulaire de cet ouvrage, mais ne constitue pas - loin s'en faut - notre seule ambi- tion. Car de par la confrontation de nos résultats et la mise en exer- gue d'une littérature grandissante sur le sujet, nous voulons égaIe- ment contribuer à une approche globale du phénomène en amenant des pistes de réflexion nouvelles et en défrichant des terrains que les enquêtes menées jusqu'ici n'avaient pas encore forcément per- mis d'entrevoir.

Mais avant d'aller plus loin dans la description de notre en- quête, peut-être est-il d'abord plus judicieux de faire l'état des lieux des connaissances sur un sujet qui ne se laisse pas facilement définir, tant les réalités qu'il recoupe peuvent être diverses.

De Seattle à Davos, de Florence à Paris: de quoi parle-t-on?

La notion d' « altermondialisme » en elle-même est déjà pro- blématique puisqu'elle reste spécifiquement cantonnée à la franco- phonie. Ainsi, en anglais, on parlera plus volontiers de « mouve- ment pour une justice globale» (della Porta 2006), ou même de

« mouvement pour une justice sociale globale» (Beyeler et Kriesi 2005). La différence n'est pas seulement linguistique: alors que les anglo-saxons considèrent les «mouvements de protestation glo- bale» comme demandeurs d'une justice plus grande - ce qui induit par conséquent l'existence de facto d'une situation injuste - les francophones n'ont pas ce souci normatif et s'en tiennent à une définition plus précautionneuse. C'ést un peu ce problème de conceptualisation que la phrase ici citée en exergue de Susan

(9)

George traduit parfaitement: comment donner un nom à une réalité dont on a bien du mal à définir les contours?

Faisant l'objet d'un consensus largement partagé au sein de la communauté scientifique2 (Agrikoliansky et al. 2005 ; Sommier et al. 2005), ce terme générique d'« altermondialiste » est également problématique pour d'autres raisons. Comme le soulignent en effet justement Nathalie Bayon et Jean-Pierre Masse (ND), ce qu'on

appelle communément altermondialisation se divise en deux cou- rants distincts, presque antagonistes:

Cette nouvel1e appellation ne masque cependant pas la double dimension qui compose ce mouvement. D'une part, un côté contestataire qui est le plus souvent mis en avant.

En effet, depuis le cycle du Mil1enium, pas une seule ré- union internationale de type G8, OMC, sommet européen etc. n'a pu se tenir sans que lui face écho un contre-sommet.

D'autre part, le mouvement altermondialiste s'est progressi- vement autonomisé par rapport au calendrier officiel en ré- ussissant à imposer son propre agenda de rendez-vous in- ternationaux, comme en témoignent le Forum social mon- dial de Porto Alegre et les forums sociaux européens de Florence et Paris.

Il Y a donc toujours une composante « anti» au sein du mou- vement, un courant qui conteste systématiquement la mondialisa- tion (quelle qu'elle soit), tandis que le côté « alter» s'ingénie à lui trouver une solùtion économiquement et socialement viable. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit là de deux branches certes cousines, mais néanmoins distinctes au sein de la galaxie protestataire. Les études comparées de Donatella della Porta que nous évoquions précédemment sur les profils militants des altermondialistes sont

2 Du moins, si on se réfère aux publications académiques francophones majeures qui ont toutes inséré le terme dans leur titre. Cela est le cas pour deux monogra- phies « L' Altermondialisme en France» (AgrikoIiansky et al. 2005) et « Radio- graphie du Mouvement Altermondialiste » (Agrikoliansky et Sommier 2005). Ce fut également le cas d'une édition spéciale de la revue Politix «( Militants de l'AItermondialisme », N°68, Mars 2005) ainsi que de la Revue Française de Science Politique (<<Les ONG face aux Mouvements Altermondialistes», Vol.

54, 2004/3).

(10)

sur ce point totalement éloquentes: entre le contre-sommet au G8 de Gênes, en 2001 (manifestation «anti »), et le premier Forum Social Européen (FSE) de Florence {manifestation « alter »), les différences de profils (socioéconomiques notamment) entre mili- tants impliqués sont nombreuses, alors que, somme toute, ces deux manifestations se déroulent dans un 'continuum espace-temps rela- tivement proche. Qualifier sans nuance ces deux manifestations d' « a]termondialistes » trahit donc des réalités bien plus complexes et subti les.

On ne saurait pourtant pousser trop loin le relativisme concep- tuel, de peur de passer à côté de la question essentielle qui est de savoir ce qu'est, au juste, l'altermondialisme. Il n'est guère possi- ble d'ignorer aujourd'hui ce « renouveau des mouvements contes- tataires » (Sommier 2003). Ainsi, plutôt que de nous risquer à de périlleux parallèles entre manifestations visiblement différentes les unes des autres sur une multitude d'aspects, il serait selon nous plus judicieux de se concentrer sur les points communs et les parti- cularismes qui relient entre eux tous ces événements protestataires.

Nous en avons relevé quatre.

Premièrement, les mouvements a]termondialistes se caractéri- sent par une forte hétérogénéité organisationnelle (Smith 2002, Sommier 2003). C'est-à-dire qu'il n'existe pas d'acteur central, mais que les différents pans de ]a protestation sont articulés autour d'une myriade de groupes, d'associations, de réseaux, souvent fort différents les uns des autres, mais qui trouvent ici l'opportunité d'une mobilisation commune.

Cependant, ]e profil des militants participant aux protestations a]termondialistes est lui très homogène. Il s'agit généralement de personnes à haut degré d'éducation - y compris chez les jeunes - travaillant pour beaucoup comme salariés de la fonction publique ou dans les domaines para-étatiques, se situant très à gauche sur l'échiquier politique (Fillieule et al. 2005, Fillieule et Blanchard 2006, Gobille et Usai 2006). Cette constante se retrouve d'ailleurs de façon plus ou moins nette dans toutes les enquêtes menées jus- qu'ici.

Cette homogénéité de profils existait déjà dans les vagues de mobilisations passées, certes, mais il apparaît que les comporte- ments militants, c'est-à-dire le répertoire d'action (Tilly 1984) des

(11)

altermopdialistes diffère beaucoup des époques précédentes. E~

effet, outre l'usage massif des nouvelles technologies de l'information, les modes de participation des militants ont égale- ment connu des mutations d'importance. Il y eut d'abord l'apparition des forums sociaux et la recherche du développement d'une démocratie participative qui soit moins basée sur la repré- sentativité que sur le consensus. Et puis, surtout, la participation en termes d'appartenance militante est beaucoup moins rigide et struc- turée que par le passé (della Porta 2004).

Hétérogénéité organisationnelle, homogénéité socioéconomi- que et changements des répertoires d'action sont les trois constan- tes que semblent avoir en commun les différents rassemblements altermondialistes étudiés par les chercheurs. Il faut cependant gar- der à l'esprit que cela ne correspond qu'à une infime partie de ce que peut être l'altermondialisme tel qu'il existe et se développe hors des-grands circuits protestataires. Dans le présent ouvrage sera volontairement laissé de côté tout un pan de la recherche sur les mouvements sociaux contemporains qui comprend l'étude des changements induits par la mondialisation sur les structures mili- tantes (Tarrow 2005, Tilly et Tarrow 2006), sur les DNG (Keck et Sikkink 1998, Caniglia 2002), ou simplement sur les mouvements sociaux traditionnels (Imig et .Tarrow 2001). Aussi, les profondes mutations que connaissent nos sociétés et leurs structures sociales méritent une attention autre qu'un simple livre édité prenant pour objet d'étude une série de manifestations dans un petit pays d'Europe occidentale.

L'enquête

Comme nous l'avons évoqué précédemment, ce livre présente les résultats d'une enquête menée auprès de participants à des mo- bilisations altermondialistes. Premièrement, il s'agissait de dresser un tableau, bien que limité et provisoire, du phénomène altermon- dialiste en Suisse et notamment du profil sociologique des partici- pants à ce mouvement. Ce tableau ne peut qu'être limité car nous nous sommes concentrés sur un volet particulier de la mobilisation altermondialiste: les manifestations anti-WEF. Rien ne nous per-

(12)

met d'extrapoler les résultats au reste du mouvement en Suisse et encore moins dans les autres pays où il se mobilise de manière importante. En outre, notre enquête ne peut avoir qu'un caractère provisoire dans la mesure où le mouvement altermondialiste est un phénomène en constante transformation. Il est fort probable que depuis la réalisation de notre enquête en janvier 2004, la mobilisa- tion de ce mouvement ait subi des changements importants.

Deuxièmement, nous voulions étudier le mouvement alter- mondialiste à l'aide des principaux outils théoriques développés par la littérature sur les mouvements sociaux ces dernières décen- nies. En particulier, trois concepts-clés mis en avant par les spécia- listes de ce domaine ont retenu notre attention. Ce sont les trois concepts qui, avec celui de répertoires d'action - c'est-à-dire, l'ensemble des moyens d'action à travers lesquels les mouvements se mobilisent - forment ce que McAdam et al. (2001) ont appelé l'agenda classique pour l'étude de la politique contestataire: les opportunités politiques, les structures de mobilisation et les cadres de l'action collective. Ce sont les trois f~cteurs explicatifs princi- paux de l'émergence et de la mobilisation des mouvements so- ciaux, autour desquels émerge depuis quelques années un large consensus au sein de la communauté scientifique (McAdam et al.

1996).

Brièvement, le premier facteur, qui est au centre de la théorie du processus politique, se réfère aux opportunités et aux contrain- tes auxquelles les mouvements doivent faire face et qui découlent de leur contexte politico-institutionnel (voir Kriesi 2004 et Meyer 2004 pour un aperçu général). Tarrow (1996a) les a définies comme tous les aspects du contexte politique qui peuvent en- courager ou décourager les gens à former des mouvements sociaux.

Parmi les aspects les plus souvent étudiés, il y a l'ouverture ou la fermeture relative du système politico-institutionnel, la stabilité ou l'instabilité ~es alignements politiques, la présence ou l'absence d'alliés parmi les élites, et la capacité et la propension de PEtat à exercer la répression contre les mouvements (McAdam 1996 : 27).

Par structures de mobilisation on entend, de manière générale, les canaux formels' et informels à travers lesquels les acteurs s'engagent dans l'action collective (McAdam et al. 1996: 3). Il s'agit, autrement dit, de la base organisationnelle, de

(13)

l'infrastructure des mouvements. C'est un aspect qui a été mis en avant surtout par les tenants de la théorie de la mobilisation des ressources (voir Edwards ~t McCarthy 2004 et Jenkins 1983 pour un aperçu général) pour souligner l'importance des ressources et de l'organisation pour la mobilisation des mouvements sociaux, par opposition aux théories du comportement collectif qui parlaient plutôt de frustration, d'anomie sociale et de mécontentement comme sources de la mobilisation (voir Useem 1998 pour un aper- çu général). Il est important de souligner que, au-delà de l'importance des organisations formelles et de la capacité à mobili- ser des ressources (matérielles ou symboliques), ce courant a éga- lement mis en évidence le rôle crucial des réseaux sociaux pour la mobilisation. En effet, l'importance de l'insertion individuelle dans des réseaux de socialisation préalables à l'engagement dans des mouvements sociaux - au sein desquels peuvent notamment s'établir des échanges, se former des identités collectives et se faire une expérience d'activisme - est peut-être le résultat le plus am- plement documenté par la littérature et notamment par les travaux de Doug McAdam (voir par exemple McAdam 1988; voir Diani 2004 pour un aperçu général).

Finalement, les cadres de l'action collective font allusion au travail de signification et de construction symbolique de la part des groupes contestataires, mais aussi d'autres acteurs collectifs" dont le sens est exprimé sous le nom de ,processus de framing ou de cadrage culturel. L'analyse des cadres de l'action collective est un aspect qui a beaucoup attiré l'attention des chercheurs ces derniè- res années (voir Snow 2004 et Snow et Benford 2000 pour un aperçu général). Initialement focalisée sur les activités stratégiques vouées à façonner des compréhensions partagées du monde et de soi-même qui puissent légitimer et motiver l'action collective (McAdam et al. 1996: 6), l'approche du framing s'est progressi- vement intéressée au travail de signification et de construction de signification par tout acteur en rapport avec les intérêts et la mobi- lisation des mouvements sociaux (Snow 2004 : 384). Les résultats de ce travail d'ordre culturel se trouvent dans les cadres de l'action collective: cadres définissant l'identité des acteurs collectifs, ca- dres délimitant l'ennemi à combattre, cadres définissant les possi- bilités pour l'action, cadres motivant l'action, cadres identifiant les

(14)

causes, cadres identifiant les conséquences et les possibles solu- tions d'un problème, mais aussi plus en général les pratiques dis- cursives concernant l'action collective et sa relation avec des en- jeux de société.

Les opportunités politiques, les structures de lJlobilisation et les cadres de l'action collective ont pour la plupart fait l'objet d'analyses sur le plan national, partant du présupposé - largement justifié, du moins jusqu'à il y a peu de temps - que les mouve- ments sociaux sont un phénomène éminemment national (Smith 2004). Les travaux de Charles Tilly sont significatifs à cet égard (voir par exemple Tilly 1984, 1986, 1995, 2004). La q'-:1estionque nous pouvons dès lors nous poser est la suivante: dans quelle me- sure ces trois concepts-clés pour l'étude des mouvements sociaux (nationaux) et, plus en général, de la politique contestataire (natio- nale), nous aident à comprendre la structure, la mobilisation et l'impact d'un mouvement à caractère transnational tel que le mou- vement altermondialiste? Nous espérons que les chapitres qui suivent pourront apporter ne serait-ce que quelques éléments de réponse à cette question.

Notre enquête a porté sur un volet de la mobilisation ~lter- mondialiste. Plus précisément, au sein de ce que nous pouvons ap- peler la contestation anti- WEF, nous avons étudié deux événe- ments ou épisodes de contestation particuliers qui ont eu lieu au mois de janvier 2004 dans le cadre d'une série d'activités dans plusieurs villes suisses. Nous nous sommes ainsi rendus une pre- mière fois à Zurich le 17 janvier 2004 à l'occasion du rassemble- ment de l'Autre Davos, une forme de mobilisation qui se rapproche d'un forum social, et une deuxième fois lors de la grande manifes- tation de protestation qui a eu lieu à Coire le 24 janvier 20043.

Pourquoi s'être concentré sur la mobilisation anti-WEF et en particulier sur ces deux événements? Ce choix est en partie dicté par des raisons d'ordre pratique, la période des mobilisations contre le WEF se prêtant de façon presque idéale à la conduite de l'enquête SUTle terrain par rapport au cadre institutionnel de cette

3Au vu de la participationrelativementlimitée(environ 2'500 personnesselon les différentes estimations que nous avons recoupées à partir des. sources de presse), l'appellation de « grande» manifestation doit être quelque peu nuancée.

(15)

étude (voir plus bas). Cependant, la raison principale tient à l'importance que ce volet du mouvement altermondialiste a eue en Suisse. En effet, la protestation contre les réunions annuelles du WEF constitue une partie très importante de l'ensemble des acti- vités du mouvement, à la fois sur le plan de l'organisation (exis- tence d'organisations spécialisées sur l'anti-Davos), de la mobili- sation (beaucoup d'actions qui visent l'anti-Davos) et symbolique (centralité de l'anti-Davos dans les représentations collectives des participants). Notamment en ce qui concem~ ce dernier aspect, on pourrait presque dire que les mobilisations anti-WEF représentent le « point focal» (Oberschall 1973) de la mobilisation du mouve- ment altermondialiste en Suisse.

Nous avons distribué un questionnaire standardisé à un échan- tillon des participants à ces deux événements. Il était structuré au- tour de certaines dimensions d'analyse telles que les motivations de la participation, les expériences de mobilisations préalables, l'appartenance organisationnelle, les revendications prioritaires, les attitudes politiques, les valeurs, les activités politiques et la posi- tion sociale des répondants. Au total, 411 questionnaires ont été remplis et rendus4. Etant donné que les répondants n'ont pas été sélectionnés selon une procédure aléatoire (qui est pratiquement impossible à mettre en place dans ce genre d'enquête), nous ne pouvons pas parler d'un échantillon représentatif en tant que tel.

Cependant, du fait que nous avions fixé au préalable des critères ,spatiaux et sociaux pour le choix des personnes à interroger, notre méthode - qui a déjà largement fait ses preuves depuis une djzaine d'aJ;lnées - est sans conteste celle qui nous rapproche le plus de l'échantillon aléatoire, seuI à même de garantir statistiquement la représentativité par rapport à la population globale5.

4La plupart des questionnairesont été remplis sur place ou dans les transports publics menant de Genève, respectivement à Zurich et Coire. Cependant, nous avons laissé aux répondants qui le désiraient la possibilité de nous envoyer le questionnaire rempli par voie postale.

5 A noter que cette méthodologie d'enquête, relativement récente, fait aujourd'hui l'objet d'un vaste débat au sein de la communauté des chercheurs intéressés à l'étude de l'action collective. Pour plus de précisions, nous renvoyons le lecteur à Favre et al. (1997), Fillieule et al. (2005), Blanchard et Fillieule (2006).

(16)

Il n'est pas sans intérêt de mentionner que l'étude dont nous présentons ici les résultats principaux avait à l'origine aussi un but pédagogique. La présente enquête a en effet été conduite dans le cadre d'un cours-séminaire animé par l'un des deux directeurs du présent ouvrage (Marco Giugni) lors de l'année académique 2003- 2004, et auquel ont participé plusieurs des auteurs des chapitres qui suivent. Dans le cadre de ce cours-séminaire consacré à l'analyse comparative des mouvements sociaux, et plus particulièrement au mouvement altermondialiste, les étudiants ont été appelés à conduire une recherche empirique sur ce sujet en Suisse. Ceci en respectant toutes les étapes principales d'une recherche en sciences sociales: formulation de la problématique et du cadre théorique, opérationnalisation et construction du questionnaire, enquête su~ le terrain, analyse des données et rédaction d'un rapport avec les ré- sultats de l'enquête. Une fois l'enquête sur le terrain menée, les étudiants ont dû rédiger des rapports sur différentes parties du questionnaire abordant des aspects spécifiques de l'engagement individuel dans le mouvement altermondialiste (le profil sociologi- que des manifestants, le rôle des réseaux sociaux, des valeurs, des structures d'opportunités politiques, des stratégies de cadrage, etc.)6.

Cette démarche pédagogique s'est révélée être un succès. En témoignent non seulement la satisfaction des étudiants, mais aussi et surtout la parution de cet ouvrage. Il faut également signaler que d'autres étudiants, outre celles et ceux qui ont rédigé les chapitres 6, 7 et 8 de ce livre, ont participé à l'enquête 7. Finalement, afin d'inscrire les résultats de l'enquête dans une perspective plus large et donner à l'ouvrage un ancrage à la fois sociologique et histori- que plus solide, nous avons demandé à des jeunes chercheurs de contribuer à notre étude avec un chapitre sur des aspects spécifi- ques du mouvement. Ainsi, le résultat final est un tableau du mou-

6Outre l'enseignant et les étudiants,ont participéà l'enquête sur le terrain à Coire (distribution des questionnaires) le second directeur de cet ouvrage collectif (Mar- ko Bandler), qui a aidé à la coordination de la recherche, ainsi que deux collègues de l'Université de Zurich (Michelle Beyeler et Evelyne Hübscher).

7Il s'agit, par ordre alphabétique, d'Olivier Chavan, Gabriela Christen, Simone Fassora, Mehdi Kamel, Anastasia Panayotidis, Elia Pusterla, Isabella Quadri, Paula Saenz, Mathias Schlegel, Léa Winter et Ozcan Yilmaz.

(17)

vement altermondialiste suisse qu~ va au-delà des mobilisations anti-WEF et de notre enquête en particulier.

Plan du livre

Ce livre comprend deux parties distinctes, en plus de cette brève introduction qui n'a pour ambition que de lancer la discus- sion à suivre. La première partie dresse un tableau du mouvement altermondialiste en Suisse. A nouveau, ce tableau est à la fois par- tiel et provisoire, même s'il donne un aperçu plus général que l'image du mouvement que nous pouvons nous faire à partir des données individuelles de l'enquête susmentionnée et dont les ré- sultats principaux sont présentés dans la deuxième partie. Il nous permet cependant de nous faire une idée un peu plus précise du mouvement en resituant celui-ci dans un processus historique plus large. Le second chapitre, rédigé par Aurore Duteil, met les mobili- sations altermondialistes suisses dans une perspective historique qui met en évidence leur généalogie et leurs spécificités. Dans sa reconstruction minutieuse, Aurore Duteil se concentre sur la Suisse romande et en particulier sur trois épisodes de contestation: les manifestations anti-OMC à Genève en 1998, celles contre le WEF de Davos (surtout les années de plus forte mobilisation entre 2001 et 2003) et celles contre le 08 d'Evian en 2003. L'auteur vise à montrer dans quelle mesure ces trois événements s'insèrent dans' le contexte d'un mouvement social ou d'un cycle de protestations plus large. Elle peut ainsi mettre en évidence les spécificités des mobili- sations altermondialistes suisses: relativisation de l'ouverture du système politique lorsqu'il s'agit du mouvement altermondialiste, rôle et participation des acteurs institutionnels, notamment des partis de gauche, protestation plutôt faible, peu radicale et peu po- larisée en comparaison avec les autres pays. En définitive, ce texte montre que la réalité protestataire suisse est conforme en grande partie à l'image qu'on a des mobilisations altermondialistes en général, c'est-à-dire qu'elle est: multiple, changeante, variable et hétérogène, tout en gardant ses propres spécificités, notamment au niveau des acteurs impliqués.

(18)

Le chapitre 3, par Nina Eggert et Marco Giugni, poursuit un objectif sembla~le de mise en perspective des mobilisations ~nti- WEF, mais sous un angle analytique plutôt qu'historique. Ici, il s'agit de montrer les caractéristiques principales du mouvement altermondialiste en Suisse selon les canevas fournis par les quatre principaux facteurs explicatifs dont nous avons fait la description précédemment: les opportunités politiques, les structures de mobi- lisation, les cadres de Paction collective et les répertoires d'action.

Les auteurs suggèrent que même un mouvement à forte compo- sante transnationale tel que le mouvement altermondialiste est in- fluencé par le contexte national et, plus précisément, par la struc- ture des opportunités politiques nationales. Ils soulignent en parti- culier l'impact qu'ont deux caractéristiques du contexte social et politique suisse sur la structure et la mobilisation du mouvement:

d'une part, la faiblesse du clivage de classe et de la ligne tradition- nelle de conflit menée par le secteur syndical, et d'autre part la présence importante des nouveaux mouvements sociaux. La conclusion est que, comparé aux mobilisations telles qu'~lles appa- raissent au niveau international, le mouvement altermondialiste suisse est relativement faible et modéré; il s'agit plutôt d'un mou- vement qui reflète les lignes de conflit et les traditions de contesta- tion qui ont caractérisé le pays dans les dernières décennies (fai- blesse des mobilisations de classe et un fort secteur des nouveaux mouvements sociaux). Le mouvement en Suisse présente une structure pour le moins hétérogène

-

pour ne pas dire divisée - et au sein de laquelle deux branches principales coexistent: une bran- che modérée relativement institutionnalisée s'appuyant sur les nouveaux mouvements sociaux ainsi que sur des acteurs institu- tionnels tels que les partis et les syndicats; et une branche plus radicale, puisant ses racines dans les milieux autonomes, anarchis- tes et des squatters.

Le chapitre 4, par Evelyne Hübscher, s'intéresse à un des as- pects les plus négligés de la littérature sur la mobilisation collec- tive: l'impact des mouvements. L'auteur se concentre notamment sur le rapport entre les mobilisations et les médias afin de montrer à la fois l'impact que les mobilisations anti-WEF ont eu sur le WEF lui-même, mais également sur les retombées médiatiques de 'ces mobilisations. Elle soutient, à travers une analyse longitudinale

(19)

de la couverture médiatique du sommet annuel du WEF ainsi que des protestations qui l'accompagnent, que le mouvement al- termondialiste suisse a eu des répercussions sur le WEF surtout au travers de l'opinion publique. Plus précisément, le mouvement en a retiré une publicité et une couverture médiatique importantes pour sa survie, principalement par le biais de manifestations spectaculai- res ou d'actions parfois violentes. De plus, l'ampleur du mouve- ment a engendré une sensibilisation croissante de l'opinIon publi- que ainsi qu'une détérioration de l'image du WEF. En conclusion, la stratégie du mouvement altermondialiste suisse con$istant à cap- ter l'attention des médias a été efficace et, par effet boomerang, lui a permi~ d'avoir un impact sur le WEF lui-même èt sur ses straté- gies de communication et d'ouverture.

Comme nous l'avons dit, la deuxième partie de l'ouvrage est consacrée aux mobilisations anti-WEF et, plus précisément, à l'enquête que nous avons menée lors des deux épisodes de contes- tation de Zurich et Coire. Le chapitre 5, par Marko Bandler et Alessandro Nai, nous montre le profil sociologique des personnes qui ont participé à ces deux événements. Qui sont les manifestants anti- WEF? D'où viennent-ils? Quelle est leur origine sociale?

Quelles sont leurs orientations politiques ? Voici quelques unes des questions auxquelles ce chapitre se propose de répondre. Les au- teurs s'intéressent également aux systèmes de valeurs qui sous- tendent la mobilisation. C'est là un aspect fondamental, dans la mesure où l'on connaît l'importance des valeurs comme base de la participation politique (voir Scarbrough et van Deth 1996 pour un aperçu général). Finalement, la question des formes d'action privi- légiées par les manifestants sera également discutée.

Les trois chapitres qui suivent abordent chacun à leur façon l'un des trois facteurs primordiaux déjà évoqués de la mobilisation.

Le chapitre 6, par Tanja Brombacher et Sabina Uffer, s'intéresse à l'insertion des manifestants dans des réseaux sociaux et à l'impact de ceux-ci sur leur engagement politique. Il s'agit, comme nous l'avons dit, d'un des aspects les plus souvent étudiés dans la littéra- ture spécialisée; l'importance de l'insertion individuelle dans des réseaux de socialisation préalables à l'engagement dans des mou- vements sociaux est un des résultats principaux qui ressortent de ces travaux. Les auteurs montrent que ce résultat est également

(20)

valable pour un mouvement à caractère transnational - comme le mouvement, altermondialiste - même si celui-ci reste fortement ancré dans des contextes locaux non seulement du point de vue des opportunités politiques pour la mobilisation (voir la discussion plus haut), mais aussi de celui de l'importance de l'insertion des parti- cipants dans des réseaux sociaux locaux.

Le chapitre 7, rédigé par Miriam Ganzfried et Céline Tissot, s'intéresse au concept de structure des opportunités politiques. Les auteurs prennent en considération trois dimensions principales des opportunités: l'ouverture ou la fermeture du système politico-ins- titutionnel, la capacité et la propension de l'Etat à exercer la ré- pression contre les mouvements, et la configuration du pouvoir (Kriesi et al. 1995). Elles prennent en quelque sorte le contre-pied de la théorie des opportunités politiques en critiquant son « biais structurel» - c'est-à-dire sa tendance à ne considérer que les struc- tures « objectives» aux dépens des perceptions « subjectives» - et en s'attachant à l'idée que les auteurs peuvent se faire de ces op- portunités. Elles visent ainsi à tester I'hypothèse selon laquelle l'élément déterminant à la compréhension de la forme de la mobili- sation altermondialiste réside dans la perception que les gens se font de la structure politique dans laquelle ils évoluent et non la structure institutionnelle réelle telle qu'elle se présente objective- ment. Elles concluent que la théorie des opportunités politiques doit être complétée à l'aide d'indicateurs basés sur les individus et leur psychologie. Cette différente perception du contexte de la manifestation permet d'expliquer les différents comportements - notamment dans les modalités de la mobilisation - que l'on peut observer parmi les personnes qui participent au même épisode de contestation.

Pour terminer, le chapitre 8, par Rui Brandào et Carole-Anne Kast, s'intéresse aux cadres et enjeux de la mobilisation altermon- dialiste. Les auteurs utilisent certains outils théoriques ,mis en avant par l'analyse des cadres de l'action collective dans Ie but d'expliquer la présence dans un même mouvement - en l'occurrence, le mouvement altermondialiste dans son expression anti- WEF - d'une multitude d'acteurs, de positions, de modes d'action et de courants. En d'autres termes, en 's'inspirant de l'approche du framing, ils se demandent s'il y a un dénominateur

(21)

commun poussant les participants à unir leurs forces ou bien si chacun d'eux produit son propre schéma d'interprétation qui le lie à l'ensemble du mouvement. Leur analyse, qui croise. les aspects organisationnels avec les aspects liés au cadrage, suggère que le mouvement se construit et se mobilise de manière hétérogène, mais qu'il acquiert en même temps une homogénéité dans l'identification des enjeux prioritaires et donc dans J'élaboration d'un discours com- mun.

Références

Documents relatifs

Lieu : ENSA Paris-Val de Seine, 3-15 quai Panhard et Levassor, 75013 Paris, salle 705 La volonté de donner vie à un atelier de réflexion autour des mobilisations sociales naît

Cette étude cherchait à comparer deux modèles explicatifs de la persévérance, le premier reprodui- sant le modèle initial de Tinto, mais sur des données issues d’un

Ce projet a fait l’objet d’un projet « supplémentaire » avec des volontaires hors temps scolaire en plus des cours, TD et projets des BTS Bâtiment 2 ème année auxquels

Ensuite le Seigneur leur a dit : “L’homme est maintenant devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal, il ne faut pas lui permettre de tendre la main pour

Dans le langage de l’approche du processus poli- tique, qui nous a accompagné tout au long de cet essai, ceci se traduit par l’impact des structures des opportunités

Dans un tel cas de figure, l’impact d’un mouvement social peut être considéré comme un bien collectif qui excède largement le groupe mobilisé, ou même le domaine

développement de l’acquis Schengen, dont la reprise par la Suisse est obligatoire pour demeurer dans le système Schengen, d’autre part sur d’autres adaptations indépendantes de

Le mouvement altermondialiste est un mouvement très hétérogène qui, en Suisse, s'articule autour de deux branches principales, chacune avec ses stratégies et formes