La littérature américaine

Texte intégral

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L a littérature américaine

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Q U E S A I S - J E ?

L a littérature américaine

J A C Q U E S - F E R N A N D C A H E N Agrégé de l'Université

Onzième édition 67e mille

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ISBN 2 13 044008 8

Dépôt légal — 1 édition : 1950 11 édition : 1997, juillet

© Presses Universitaires de France, 1950 108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris

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Chapitre I

DÉBUTS ET CONTROVERSES I. — Le puritanisme

Jusqu'à la fin du XVII siècle toute la vie spirituelle et intellectuelle des colonies de la Nouvelle-Angleterre est accaparée par les prédicateurs puritains. C'est un fait capital, car ces " divines " ont inculqué à la société américaine des habitudes de pensée et de jugement dont elle n'a pu encore se libérer complètement, malgré la réaction violente et souvent excessive des mœurs mo- dernes contre ces conceptions contraires à la nature.

Or, un des plus importants courants de la littérature américaine, de Hawthorne à Caldwell en passant par Edith Wharton et S. Anderson, est marqué par ce grand débat pour ou contre le puritanisme. Mais en de- hors de cette influence sur les esprits, les œuvres des pu- ritains de la période coloniale n'ont, en elles-mêmes, aucune valeur littéraire. Il y a longtemps qu'elles ne sont plus lues que par les historiens.

Rudes comme la vie qu'on mène là-bas leurs ser- mons et leurs écrits sont d'une violence inouïe. Il n'y est guère question que de pilori, pendaison, écartèle- ment, bûcher, fers rouges, langues transpercées, oreilles tranchées. Car non seulement ils trouvent pour décrire l'enfer qui attend les pécheurs - entendez tous les hom- mes - des images que leur langage raboteux rend en-

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core plus horribles, mais dès cette vie ils réclament, or- donnent et font exécuter des sanctions sanguinaires contre les coupables - et le crime va de la parole jugée subversive à la chanson légère. En condamnant un suppôt du diable — entendez un adversaire doctrinal — on fait un acte saint, en dénonçant un geste ou une parole répréhensible on contribue à l'instauration du règne de Dieu.

Mais les colonies ne peuvent vivre qu'en prospérant, aussi sur le chapitre de l'appât du gain, de la recherche lucrative, les prédicateurs puritains sont nécessaire- ment muets. Sont condamnés les danses et les jeux, les sourires amoureux et la pensée indépendante surtout, mais le trafic, la spéculation, l'accumulation spoliatrice sont tacitement encouragés. D'où la naissance d'une nation laborieuse, courageuse, tenace et rude, méfiante des plaisirs, médisante, jalouse, d'une moralité étroite et sèche, indulgente seulement au succès financier, et admiratrice des richesses.

Parmi les noms de ces théologiens terroristes deux ou trois se détachent : ceux de Thomas HOOKER (1586- 1647), un des fondateurs de la colonie du Connecticut, de John WINTHROP (1588-1649), gouverneur du Massachusetts et de John COTTON (1584-1652) de Boston.

Ils n'ont de titre à une place dans la littérature américaine ni par les qualités oratoires de leurs sermons, ni par leurs origines, puisqu'ils sont nés en Europe, mais parce qu'ils établirent des tendances typiques.

De la génération suivante, Roger WILLIAMS (1604- 1683) sonne une note nouvelle alors, tout opposée, mais bien américaine aussi, celle de la liberté. Le pre- mier il réclame la tolérance religieuse et le gouverne- ment du peuple. Pour cela il fut chassé ignominieuse- ment par les zélotes du Massachusetts, et s'en alla fonder Rhode-Island, longtemps tenue par les autres

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pour un repaire de fripons et de bandits. Il a droit à un respect particulier dans la mémoire de tout étudiant de la littérature américaine comme le premier de toute une lignée de révoltés et le premier théoricien de la liberté chez un peuple qui se signalera toujours après lui par sa haine de la tyrannie politique et son impatience de l'autorité.

Il n'a servi de rien de chasser Williams et de con- damner sa doctrine comme satanique, elle fait des progrès. L'esprit autoritaire et autocratique de l'An- cien Testament, représenté par les successeurs des Hookers et des Cottons, se trouve bientôt partout en butte à l'esprit révolutionnaire et libertaire de la doc- trine proclamée par les disciples de Williams.

D'ailleurs, les colonies grandissant, l'incapacité des théologiens puritains à diriger la vie civile, était ren- due évidente par les pressions économiques d'une part, et d'autre part par les possibilités enfin gagnées de goûter les plaisirs. Au siècle suivant ce ne sera plus le révolté qui sera chassé, mais bien un ministre du Culte lui-même qui devra abandonner la place devant la révolte de ses ouailles: Jonathan EDWARDS (1703- 1758). Et pourtant, c'est lui qui le premier a enfin vraiment droit de cité dans la littérature par des qua- lités de style. Imbu de l'idée de la douceur de la ma- jesté divine, il cherchait, assez paradoxalement, mais selon la tradition, à l'imposer par la terreur. Cepen- dant cette notion lui inspire, dans son Journal, une tendresse mystique qui fait de certaines pages de pe- tits chefs-d'œuvre lyriques. On admire aussi la vigueur de ses images, et la rigueur logique de son traité sur La Liberté de la Volonté.

II. — Benjamin Franklin (1706-1790)

Pour créer une littérature américaine il fallait sans doute que les Américains reprissent d'abord contact

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avec les autres littératures. C'est ce que fit Franklin.

Bien qu'il n'eût pas reçu d'éducation universitaire, il avait une ample bibliothèque et une bonne connais- sance des anciens et des modernes. Comme ses con- frères de l'intelligentsia de France et d'Angleterre, il entretenait avec eux une correspondance élégante et érudite, s'intéressant autant à la science et à la politi- que qu'aux belles-lettres, et n'avait aucun goût pour la métaphysique ni la théologie ; comme beaucoup de ses confrères américains des XIX et XX siècles il dé- buta dans les lettres par l'atelier d'imprimerie, dès l'âge de douze ans, et le journalisme quelques années plus tard, et acheva son éducation en voyageant à travers l'Europe. Ses succès dans la diplomatie appar- tiennent à l'histoire, mais la popularité dont il jouit dans les salons parisiens appartient à la littérature.

Même si l'enthousiasme avec lequel on l'accueille au début allait plus au représentant des ennemis de l'An- gleterre et du pays des " bons sauvages " qu'à l'homme lui-même, il est certain que cet enthousiasme n'aurait duré que le temps d'un feu de paille si les beaux esprits n'avaient reconnu un des leurs en Fran- klin, s'il n'avait brillé comme il le fit et dans sa con- versation et dans ses Bagatelles, petites pièces d'une légèreté et d'un tour charmants. Homme du monde indulgent et serviable, Franklin n'avait rien pour cho- quer ni dans un sens ni dans l'autre : réaliste respec- tueux des convenances il allait à l'église et préférait croire en Dieu ; épicurien et dilettante il prenait des maîtresses sans affectation, et, avec une ironique fran- chise, s'en ouvrait sans honte. Il dissertait ou discutait avec conviction, par goût du jeu de l'esprit, mais tolé- rant par-dessus tout, il n'y mettait jamais l'acharne- ment du doctrinaire. Américain à la mode européenne ou Européen d'Amérique, en tout cas type accompli de l'homme poli, sincère et dévoué du XVIII siècle, tel nous le retrouvons dans sa Correspondance et dans

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son Autobiographie (1771) qui sont toujours d'une lecture à la fois captivante par l'intérêt historique, et charmante par le piquant de l'anecdote, le tour aisé du style, les allures doucement tolérantes de la philosophie.

III. — Naissance d'une Nation

Pendant les vingt-cinq dernières années du XVIII siècle et les premières du XIX les Américains avaient trop à faire à gagner puis à ne pas gâcher leur indépendance, à imaginer des Institutions nouvelles puis à les faire fonctionner pour se préoccuper d'autre chose que du politique et de l'économique. Aussi les seules manifestations littéraires de cette génération sont-elles la déclaration d'Indépendance, des discours et proclamations et les 85 pamphlets de Hamilton, Madison et Jay, connus sous le titre collectif de Le Fédéraliste. Encore ces documents ne comptent-ils en littérature que parce qu'à défaut de grives il faut se contenter de merles.

On pourrait faire deux exceptions pour Thomas PAINE (m. 1809) et Hector SAINT-JEAN DE CRÈ- VECŒUR (m. 1813), mais l'un était anglais, l'autre fran- çais. Les pamphlets politiques et déistes de Paine (Les droits de l'homme, L'âge de raison) brillent par la verve polémique et la passion qui en animent le style élo- quent ; quant à Crèvecœur, bien qu'il n'eût appris l'an- glais qu'à l'âge de seize ans, il le maniait en véritable artiste, et dans ses Lettres d'un fermier américain (en principe un ouvrage d'agronomie), il soutient la note idyllique d'une façon charmante. Tous deux étaient des idéalistes venus en Amérique mus par un grand espoir de régénération ; Paine se complaisait dans la violence, Crèvecœur était pacifiste, mais jusqu'au bout l'un et l'autre gardèrent la vision généreuse d'un nouveau dé- part de l'humanité.

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IV. — Washington Irving (1783-1859)

Si l'on a pu dire de Franklin qu'il fut le premier Américain civilisé, d'Irving on peut dire qu'il fut le pre- mier Américain uniquement homme de lettres.

D'ailleurs est-ce là sa seule véritable originalité. Son style, d'une simplicité élégante, est une habile imitation de Goldsmith, ses croquis de scènes ou de personnages contemporains, du Salmagundi ou de la burlesque His- toire de New York (1809), sont tracés sur le modèle de ceux d'Addison, et ses légendes de l'Hudson, Rip Van Winkle et Sleepy Hollow, sont inspirés de la manière al- lemande. Ce qui n'est pas dit pour diminuer les mérites d'ouvrages qui ont des grâces indéniables, mais pour montrer que le premier en date des écrivains de métier des États-Unis devait plus à l'Europe qu'à son propre pays. D'ailleurs son fameux Sketch-Book (1820) fut publié d'abord à Londres, grâce au patronage de W.

Scott, et y fut acclamé avec moins de réserve que par ses compatriotes qui lui reprochaient un excès de par- tialité pour l'Angleterre. Il n'y avait pourtant pris qu'un minimum de sujets. C'est sans doute pour se ra- cheter qu'à son retour d'un long séjour en Espagne (où il s'était consacré à plusieurs œuvres d'histoire roma- nesque sur ce pays), il entreprit un voyage à travers les plaines du Sud-Ouest et publia Un Tour sur les prairies (1835). Puis il donna les vingt-cinq dernières années de sa vie à une Vie de Washington, publiée l'année même de sa mort.

V. — Comment créer une littérature nationale ?

Telle est la question qui alimente les controverses lit- téraires des contemporains d'Irving. Si l'on écarte l'ex- trémisme de certains enthousiastes patriotes qui, au lendemain de la révolution, réclamaient l'abolition de

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la l a n g u e a n g l a i s e " d a n s ces É t a t s et l ' i n v e n t i o n d ' u n i d i o m e p a r t i c u l i e r , q u a t r e c o n c e p t i o n s p r i n c i p a l e s s ' a f f r o n t a i e n t :

1° Dans ses Conférences sur la Littérature américaine (1829), Samuel L. Knapp soutenait que cette littérature existait du seul fait qu'il y avait aux États-Unis des écrivains et des éditeurs. Les partisans de cette théorie optimiste présentaient des ouvrages comme La Conquête de Canaan de Dwight (1785) ou La Colum- biade de Barlow (1807), tombés depuis dans un oubli quasi total, pour des équivalents du Paradis perdu ou de L'Énéide.

2° Dans un discours prononcé devant la Société de Philosophie de Philadelphie sur L'Influence de l'Amérique sur l'Esprit (1823), Charles J. Ingersoll maintenait au contraire que non seulement les États-Unis n'avaient pas de littérature originale, mais n'en devaient pas avoir, que l'esprit de la nouvelle nation étant essentiellement pratique et utilitaire, il devait s'exprimer dans des œuvres d'utilité pratique plutôt que par les belles-lettres.

3° En revanche, dans l'introduction à son ouvrage sur Les Prosateurs d'Amérique (1847), à ceux qui se moquent du manque d'originalité de ses compatriotes, Rufus W. Griswold répond :

" il n'y a jamais eu et il ne peut y avoir de littérature exclusive- ment nationale. Toutes les nations ont des dettes les unes envers les autres et envers les âges précédents... Certains critiques atten- dent de nous qui avons la même langue... et dans notre firma- ment les mêmes Bacon, Spencer, Shakespeare, Milton (etc.) que nous différions plus d'eux (les Anglais) qu'eux ne diffèrent des Grecs et des Romains... Mais la question entre nous et les autres nations n'est pas de savoir qui rejettera le plus complètement le passé, mais qui en fera le meilleur usage

De même Longfellow pensait que la littérature américaine ne pouvait être qu'une " continuation " de l'anglaise

4° Faisant écho à la conviction déjà affirmée par Saint-Jean de Crèvecœur que :

" l'Américain étant un homme nouveau, agissant selon des prin- cipes nouveaux, il doit par conséquent nourrir des idées nouvel- les et former des opinions neuves ".

1 .Voir ci-dessous, p. 42.

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née vers des problèmes abstraits ou psychologiques.

STEINBECK nous en fournit une illustration frap- pante. Après une décennie d'œuvres diverses, toutes manquées et décriées, il a donné en 1952 East of Eden que de nombreux critiques saluèrent comme son chef- d'œuvre. Essayant de renouveler le mythe de Caïn et d'Abel qu'il transpose dans une période de l'histoire californienne, Steinbeck y aborde le problème méta- physique du mal. Que ce soit ou ne soit pas une grande œuvre (elle a bien des longueurs et l'auteur ne s'est pas dépouillé de sa sentimentalité naïve), le fait même que ce soit un ex-romancier " prolétarien " qui l'ait écrite et le succès qu'elle a remporté sont tout à fait caractéristiques.

Des écrivains déjà célèbres avant 1940, ce ne sont ni des Passos, ni des Farrel qui ont la faveur, mais He- mingway et le Faulkner apôtre de l'expiation. Les criti- ques s'inclinent devant la dictature d'Eliot et procla- ment Henry James (dont les préfaces ont été réunies sous le titre L'Art du Roman) le plus grand théoricien américain de la création littéraire. En poésie on vénère Frost et Stevens dont les derniers ouvrages les mon- trent de plus en plus attirés vers des spéculations philo- sophiques. Robert Penn WARREN (n. 1905) fouille les problèmes de la connaissance de soi, de l'interrelation du Bien et du Mal, de la responsabilité, de l'Idéal et du Charnel, en des récits dont l'allure de roman de cape et d'épée était anathème vingt ans plus tôt (All the King's M en, 1946 ; Wor/d Enough and Time, 1950) ou en utili- sant le plus classique des vers anglais dans un long poème historique de discussions métaphysiques (Bro- ther to Dragons, 1953). Les études des sociologues n'ont plus pour sujet le gâchis industriel ou les classes et les castes, comme dans les années 1930-1940, mais le comportement sexuel ; et, de même, le théâtre devient absolument a-social tandis qu'on se passionne pour les amoureuses refoulées de Tennessee WILLIAMS.

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Bientôt pourtant apparaissent de nouveaux roman- ciers nés depuis la première guerre mondiale et bien différents de ceux de la génération précédente : Nor- man MAILER, Truman CAPOTE, Carson McCULLERS, Saul BELLOW, J. D. SALINGER, Ralph ELLISON (Homme invisible), Jack KEROUAC, James PURDY (Malcolm), etc.

Si l'on met à part Les Nus et les Morts (1948) de Norman M a i l e r dont la technique est imitée de Pas- sos, mais avec combien plus de vérité humaine ! - en général, au lieu du roman-fleuve, triomphe la nouvelle, parfois de quelques pages ; au lieu du réalisme, la fan- taisie et le fantastique, le symbolisme ; au lieu du so- cial, la psychologie et la métaphysique ; au lieu de la haine et du pessimisme, la sympathie humaine et la re- cherche de l'amour. Le " sexe " et l'alcool ont disparu des œuvres de Capote, Carson McCullers et Sallinger et la littérature américaine redécouvre l'existence de ce qu'il faut bien appeler l'âme humaine.

Non que ces écrivains soient réconciliés avec la so- ciété, bien au contraire, mais pour eux les révolution- naires professionnels font partie de cette société, plus radicalement, ils y opposent le rêve, la fantaisie, le rôle, le picaresque : En Route, de Jack Kerouac (1957) ; L'Attrape-Cœurs de J. D. Salinger (1951) ; Les Aventures de Augie March de Saul Bellow (1953) ; Dé- jeuner chez Tiffany de Capote (1958). Augie Marche (le nom même est symbolique, comme l'est celui de l'héroïne de Capote : Holly Valégère) reconnaît que son grand désir est de " résister, de dire non ". Mais alors que le bohémianisme des années 1920 représen- tait la révolte contre le philistinisme et l'hypocrisie morale de la vie américaine au nom de l'intelligence et

1. De même, Advertisement for My-self ( Publicité pour moi-même ), 1959, est un recueil de notes fort révélatrices du jeune mouvement littéraire.

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de la culture, celui des années 1950-1960 représente une révolte semblable au nom de la fantaisie et du cœur. Il est très caractéristique que les protagonistes de La Harpe d'Herbe (1951) de Truman Capote s'éva- dent du monde de la logique et de l'argent en allant s'asseoir dans les branches d'un arbre d'où viennent les déloger des personnages incarnant l'Église, le com- merce, la force armée et la loi, alors que, paradoxe voulu, dans l'arbre se trouvent un vieux juge et un fu- tur étudiant en droit. Les héros plus statiques de Mrs. McCullers (Le Cœur est un Chasseur solitaire, 1940; Membre de la Noce, 1946; Ballade du Café triste, 1951) palpitent eux aussi en marge de la vie courante, dans un monde de rêve où les isole l'âge ou l'infirmité, et leurs souffrances en quête de l'amour évoquent, avec un talent tout de finesse et d'étrange poésie, la solitude du cœur et l'incommunicabilité.

Le succès le mieux établi de cette génération revient à J. D.

SALINGER. Il écrit peu : son œuvre comprend le roman picaresque cité ci-dessus et une vingtaine de contes dont onze ont été réunis en volumes: Neuf Histoires, 1954, et Franny and Zooey, 1961. Étrange cet œuvre énigmatique et étranges l'homme et son succès: au pays de la publicité reine, il se cache, ne donne pas d'interviews ni de signatures et pourtant, non seulement le public s'arrache ses rares œuvres quand elles paraissent, mais déjà plus d'une vingtaine de critiques lui ont consacré des études.

Les premiers contes étaient essentiellement suggestifs, captivants par l'exactitude du style et la précision des caractères, mais laissant le lecteur déconcerté par une résonance dont il pressent mais discerne mal la profondeur. Comme si ç'avait été là un stratagème pour prendre le public jeune, qui vomit par-dessus tout les déclamations et se plaît à l'étrange, une fois que Salinger se sentit assuré de son auditoire, il devint plus explicite; ses dernières histoires (Franny, Zooey) ont même le défaut d'être un peu longues et disertes. Du moins éclairent-elles le sens des premières: or, ce qui est signe de combien les temps ont changé, quelle que soit la valeur réelle de cet écrivain, il continue d'avoir le plus grand succès au pays du matérialisme triomphant, en parlant de ce qu'il faut bien

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appeler amour du prochain, désintéressement, et même, en clair cette fois, de " la prière " et du " Christ " !

Et de même, dans Les Visions de Gérard (1959), Kerouac, le porte-parole des beats, leur parle de la Vierge Marie...

VIII. — Le théâtre

L'absence d'auteurs dramatiques de la littérature américaine est un fait que l'on ne peut que constater.

Mais alors que l'on aurait pu croire que le développe- ment du cinéma aurait définitivement étouffé un art qui n'avait pas encore réussi à prendre racine aux Etats-Unis, c'est justement à notre époque que le théâ- tre y est plus florissant qu'il n'a jamais été.

Le renouveau commença au cours de la première grande guerre avec l'apparition des troupes de Provin- cetown, du Little Theatre de Chicago et des Washing- ton Square Players de New York. Sous l'impulsion de ces groupes éclairés d'avant-garde, des talents nou- veaux apparurent, mais de courte durée : Susan Glas- pell, Elmer Rice, Zona Gale, Marc Connelly, etc. Pres- que tous ces auteurs exprimaient sur la scène la révolte et le désespoir stériles des années d'après-guerre qui ca- ractérisent aussi le roman. Mais ces écrivains souffrent de l'aridité même qu'ils expriment, et leurs œuvres, ex- périences en tous genres, après avoir créé un moment de sensation restent sans suite.

Un nom domine cette période de l'entre-deux-guer- res, celui d'Eugène O'NEILL (1888-1953). Très "ex- pressionniste " de technique, faisant appel à tous les ar- tifices de la mise en scène, au jeu violent, à l'argot, au dialecte, son théâtre est typiquement moderne ; très sombre, il appartient bien à la " génération perdue ".

Ses thèmes principaux sont la faiblesse de l'Individu en conflit avec un Univers aveugle et cruel ; l'incapacité de l'intelligence humaine à saisir la réalité ou à créer une communication entre les consciences ; la vanité des ten- tatives de réformes et améliorations ; les dangers de

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l'esprit de système ; les méfaits de l'amour du lucre et de la puissance.

Ses pièces peuvent au premier abord passer pour des pièces sociales, mais elles ne le sont pas plus que Les Mains Sales, de Sartre, par exemple, n'est une pièce sur le communisme. Pour O'Neill, les injustices sociales sont, plus que des faits, des symboles de la situation de l'Homme dans le monde. Ainsi son Empereur Jones n'est pas seulement le type du nègre avide et supersti- tieux, mais de tous les hommes avec leur ignorance et leur peur cachées sous les couches intellectuelles. Anna Christie n'est pas seulement la banale histoire d'une prostituée rachetée par l'amour, elle illustre l'aveugle- ment des caractères, l'impossibilité pour chacun d'échapper à sa nature. Devant l'optimisme impénitent de son père à qui aucune catastrophe qu'il a causée n'a ouvert les yeux, Anna s'écrie :

" Mais, pour l'amour de Dieu, ne vois-tu pas que tu refais ce que tu as toujours fait !... Ce n'est pas ta faute.

Tu es juste... ce que tu es... comme moi. "

Plusieurs pièces, comme Gold, Marco Millions, etc., illustrent le pouvoir destructeur de l'esprit de posses- sion, mais Days without End celui de l'esprit rationa- liste qui pervertit les meilleures aspirations. L'héroïne de Strange Interlude, qui personnifie la vie instinctive, est déchirée entre le savant, dont les efforts pour agir sur les forces vitales aboutissent à des catastrophes, et l'homme d'affaire que les préoccupations financières étouffent et abêtissent. Quant à The Hairy Ape, il ne faut pas oublier que plusieurs scènes y sont consacrées à montrer l'impéritie des réformateurs sociaux et l'illu- sion des espérances révolutionnaires. En vérité, la ré- volte de Yank, le héros prolétarien de cette pièce, dé- passe celle de sa classe : c'est celle de l'Homme même en face d'un monde hostile. O'Neill dénonce non seule- ment l'aveuglement des révolutionnaires et la sottise des riches, mais aussi la stupide inutilité des anarchis-

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tes, la veulerie des intellectuels rêveurs, l'illusion du progrès. Que reste-t-il ? Dans son effort pour compren- dre l'incompréhensible, Yank s'écrit :

"Mais enfin qu'est-ce que j'viens foute ici ? D'où c'que j'entre et par où c'que j'sors ?... D'où suis-je ? "

Et, à la fin, lorsqu'en prison il médite sur la vie :

" J'peux m'bluffer en causant et en pensant - et pres- que croire que j'y ai, presque - et c'est là c'qu'y a d'marrant. "

Dans la vingtaine de pièces qu'il a fait jouer entre 1920 et 1934, O'Neill reste constamment un expéri- mentateur de techniques; on ne peut parler d'un genre O'Neill. Avec Mourning becomes Electra (1931), qui n'est pas une mais trois pièces, il a même tenté de prouver qu'une tragédie eschylienne pouvait garder sa grandeur une fois transposée dans l'histoire des États- Unis et ses personnages dotés de mentalités typique- ment américaines. Ce fut un de ses plus durables succès.

Après 1930 apparut le théâtre " prolétarien ", à ten- dances marxistes de Clifford ODETS, les pièces en vers de Maxwell ANDERSON et les œuvres étranges et

" symbolistes " de Thornton WILDER, Our Town (1938) et The Skin of our Teeth (1942) qui ne manquent pas de qualités, mais restées sans lendemain, ne per- mettent pas de parler de l'apparition d'un nouveau théâtre.

Après un silence de onze années, O'Neill revint sur la scène avec The Iceman Cometh (1946). Long, lent, statique, ce drame extrêmement pessimiste est aussi extrêmement décevant : même débitées en argot, par des clochards ivres-morts, ce ne sont pas les déclama- tions, aussi désabusées soient-elles, qui font du bon théâtre.

Après la seconde guerre mondiale la faveur du pu- blic américain est allée principalement à Arthur MILLER pour son All my sons (1947) et son Death of a

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Salesman (1948) et aux études de psychologie indivi- duelle, généralement sexuelle, telles les pièces de Ten- nessee WILLIAMS, dont The Glass Menagerie (1945) au moins est une très remarquable réussite dramatique, même si dans ses œuvres suivantes l'auteur abuse du thème érotique, qui finit par devenir un insupportable poncif.

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B I B L I O G R A P H I E

(ouvrages en langue française)

Les Écrivains américains d'aujourd'hui, par Pierre Dommergues, collection

"Que sais-je?", PUF, 1965.

Le Roman américain d'aujourd'hui, par Régis Michaud, Boivin, 1926.

Panorama de la Littérature américaine, par Régis Michaud, Kra, 1928.

Psychologie de la Littérature américaine, par Ludwig Lewisohn, trad.

M. Piha, Rieder, 1934.

Aperçus de Littérature américaine, par Maurice-Edgard Coindreau, Gallimard, 1946. (Sur le roman de 1930 à 1942.)

Les Écrivains américains de l'entre-deux-guerres, par Pierre Brodin, Horizons de France, 1946.

Écrits aux États- Unis. Anthologie de nouvelles du XX siècle présentées par A. J. Guérard, Laffont, 1947.

Les Maîtres de la Littérature américaine, par Pierre Brodin, Horizons de France, 1948. (Sur les grands noms du XIX siècle.)

Panorama de la Littérature des États-Unis de 1890 à nos jours, de A.

Kazin, Paris, 1952.

Histoire littéraire des États-Unis, par Cyrille Arnavon, Hachette, 1953.

Panorama de la Littérature contemporaine aux États-Unis, par John Brown, Gallimard, 1954. Excellent ouvrage anthologique, historique et critique.

Le Nouveau Roman américain, par Michel Mohrt, Gallimard, 1955.

Le Théâtre aux États-Unis, par A. Downer. Traduit, Nouvelles Éditions Latines, 1957.

La Poésie américaine, par Léonie Villard, Bordas, 1945. (S'arrête avant la période moderne.)

Les Poètes américains, par Charles Cestre, PUF, 1948. (Sur les Imagistes et leurs successeurs immédiats.)

La Poésie américaine "Moderniste ", par Sona Raiziss, trad. Ch. Cestre, Mercure de France, 1948.

Anthologie de la Poésie américaine contemporaine, par Maurice Le Breton, Denoël, 1948. (L'introduction donne une excellente vue d'ensemble.) Anthologie de la Poésie américaine, par Alain Bosquet, Stock, 1956.

Bilingue.

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I N D E X A L P H A B É T I Q U E DES PRINCIPAUX NOMS D'AUTEURS Adams (H.), 81-83.

Aiken (A. W.), 15.

Aiken (C.), 89.

Alcott (L. M.), 54 (note).

Allen (H.), 99.

Anderson (M.), 121.

Anderson (S.), 5, 85, 87-88.

Auden (W. H.), 89.

Barlow (J.), 11.

Beecher-Stowe (H.), 41 sq., 54.

Bellow (S.), 49, 117 sq.

Berryman (J.), 96.

Bierce (A.), 60 (note), 111.

Bromfield (L.), 99.

Brown (C. B.), 13.

Bryant (W. C.), 12 sq.

Buck (P.), 99.

Cabell (J. B.), 83, 104.

Caldwell (E.), 5, 74, 82, 84, 87, 113 sq.

Capote (T.), 117 sq.

Cather (W.), 83, 84 sq., 104.

Channing (W. E.), 12, 30.

Clemens (S.), voir Twain.

Connelly (M.), 119.

Cooke (J. E.), 15.

Cooke (R. T.), 54.

Cooper (F.), 13 sq., 15, 47, 53.

Cotton (J.), 6.

Crane (H.), 89.

Crane (St.), 58-60, 61, 71, 81.

Crawford (F. M.), 58.

Crévecœur (St. J. de), 9 sq., 11, 53.

Cummings (E. E.), 89, 103.

Dickinson (E.), 70-71.

Doolittle (H.), 89.

Dreiser (Th.), 53, 57, 62, 65, 74, 75-81, 85, 103.

Dwight (T.), 11.

Edwards (J.), 7, 13.

Eggleston (E.), 54.

Eliot (T. S..), 89, 94, 95 sq., 116.

Ellis (E. S..), 15.

Emerson (R. W.), 12, 21-27, 29, 30,41,43,44, 47, 53, 69, 81.

Farrell (J. T.), 74, 80, 99, 100 sq., 104, 116.

Faulkner (W.), 33, 74, 80, 82, 84, 93, 99, 107-110, 116.

Ferlinghetti (L.), 96.

Fitzgerald (Sc.), 61, 100 sq., 103.

Fletcher (J. G.), 89.

Franklin (B.), 7 sq., 10.

Frost (R.), 89, 91 sq., 116.

Gale (Z.), 119.

Garland (H.), 53, 54.

Glasgow (E.), 83 sq., 97, 104, 108.

Glaspell (S.), 119.

Harte (B.), 50, 51, 69.

Hawthorne (N.), 5, 27, 31-33, 34, 36, 43, 50.

Hay (J.), 69.

H. D., voir Doolittle.

Hemingway (E.), 49, 80, 81, 103, 110-113, 114.

Henry (O.), 52.

Hergesheimer (J.), 83.

Herrick (R.), 53, 54, 55, 74.

(23)

Holmes (O. W.), 40.

Hooker (T.), 6.

Howells (W. D.), 53, 55-57, 74, 75.

Irving (W.), 10 sq.

James (H.), 65-68, 73, 74, 77, 81, 110, 116.

Jarrel (R.), 96.

Jeffers (R.), 89, 93.

Kerouac (J.), 117, 119.

Lanier (S.), 70.

Lewis (S.), 53, 80, 85 sq.

Lincoln (A.), 45.

Lindsay (V.), 89, 90-91.

London (J.), 52, 61, 64 sq.

Longfellow (H. W.), 12, 39, 42.

Lowell (A.), 89.

Lowell (J. R.), 30, 39-40.

Lowell (R.), 89, 96.

Mac Leish (A.), 89.

Mailer (N.), 117 sq.

Markham (E.), 88.

Masters (E. L.), 89, 90.

Matthiessen (F. O.), 21 (note), 37.

McCullers (C.), 117 sq.

Melville (H.), 31, 32, 33-37, 43, 44, 83, 110.

Millay (E. St.-V.), 89.

Miller (A.), 121.

Miller (J.), 68.

Mitchell (M.), 15, 99.

Moody (W. V.), 88.

Moore (M.), 89.

Norris (F.), 15, 53, 55, 61, 62 sq., 73, 77, 80, 103.

Odets (C.), 114, 121.

O'Neill (E.), 119 sq.

Paine (T.), 9.

Passos (Dos, J.), 53, 74, 99, 104 sq.

Poe (E. A.), 15-20, 21, 47, 108.

Porter (W. S.), voir Henry (O.).

Pound (E.), 89, 94 sq., 96.

Prentiss (I.), 15.

Ransom (J. C.), 89, 96.

Rice (E.), 119.

Robinson (E. A.), 92-93.

Roe (E. P.), 58.

Roethke (T.), 89.

Salinger (J. D.), 49, 114, 117 sq.

Sandburg (C.), 89, 91, 114.

Schwartz (D.), 89, 96.

Shapiro (K.), 89, 96.

Sinclair (U.), 53, 62, 64, 73, 77.

Stein (G.), 103, 110.

Steinbeck (J.), 114 sq.

Stevens (W.), 89, 93, 116.

Stowe, voir Beecher.

Stribling (T. S.), 98.

Tarkington (B.), 58.

Tate (A.), 89, 96.

Thoreau (D. H.), 27-29, 30,47.

Twain (M.), 42, 46-50, 52, 74, 81.

Wallace (L.), 58.

Warren (R. P.), 96, 116.

Wharton (E.), 5, 73-75, 76, 77.

Whitman (W.), 39, 42-46, 47, 50, 69, 75, 81, 97.

Whittier (J. G.), 38 sq.

Wilder (T.), 121.

Williams (R.), 6 sq.

Williams (T.), 33, 116, 122.

Williams (W. C.), 89.

Winthrop (J.), 6.

Winthrop (T.), 15.

Wolfe (T.), 97, 101 sq., 103, 104.

Wright (R.), 80.

(24)

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Références

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