On a appris début septembre 2011 que l’initiative qui entend retirer l’interruption de grossesse (IG) de la liste des prestations prises en charge par la LAMal a abouti.
Dans le cas présent, les initiants ne deman
dent pas l’abolition du régime du délai qui vaut suite à un vote populaire de 2002.
Toutefois, ce n’est certainement pas l’envie qui manque, si l’on considère les associa
tions et personnes qui la soutiennent et dont les positions rigides en la matière, dans une sorte d’enfermement, sont de no
toriété publique. Leurs démarches sem
blent bien intentionnées à première vue mais, à la manière de ce qu’on voyait aux XVIe ou XVIIe siècles, elles tendent à réin
troduire dans nos sociétés une sorte d’au
toritarisme vertueux contrôlant les corps aussi bien que les consciences. Après plu
sieurs échecs, les initiants choisissent («Sa
lamitaktik» ?) de porter le débat sur un ter
rain limité auquel l’électeur est sensible, à savoir la réduction des coûts : ce n’est pas aux bon(ne)s citoyen(ne)s de payer pour les hédonistes sans morale qui ont trop fa
cilement recours à l’IG. NB : pas nécessaire de s’attacher à une évaluation quantitative fine pour apprécier que le coût global de
l’IG ne pèse pas lourd dans la facture de la santé.
Les milieux initiants ne font pas l’unani
mité dans leurs rangs. Au sein de l’UDC par exemple, alliée ici à des mouvements fondamentalistes, ce sont comme de cou
tume des têtes idéologiques – dont les ob
servateurs relèvent que leurs propos mon
trent souvent un rapport lâche avec les faits objectifs – qui sont en première ligne. De façon inhabituelle, plusieurs de leurs sui
veurs émettent pu
bliquement des cri
tiques (ainsi, il y a peu, un député UDC vaudois atypique et
remuant émouvait le Landerneau en adres
sant une volée de bois vert à ses coreligion
naires qui s’associent à l’initiative).
Assez de considérations politiques. On ne peut que rester perplexe quand, en 2011, des dizaines de milliers de signataires d’ini
tiative ignorent à tel point les difficultés suscitées, chez des femmes, dans les cou
ples et les familles, par une grossesse lourde à porter ; la perplexité devient un vrai choc quand ces signataires sont des femmes.
Consciemment ou pas, on choisit de ne pas donner attention à quelques éléments : 1) aucune femme ne subit une IG par plaisir ; 2) personne n’aime l’IG, qui est toujours un échec regrettable mais qui, selon les cir
constances et conditions de vie des per
sonnes, peut être compréhensible ; 3) une carrière de santé publique, au contact des soucis de santé d’une collectivité, m’a dé
montré comme à beaucoup d’autres que le régime du délai que nous connaissons maintenant est la moins mauvaise solution légale. De loin (oui, il n’y a pas de solution idéale au fait social de la grossesse problé
matique). Les régimes punitifs que notre pays et d’autres ont connus ne font que multiplier les IG clandestines et leur cor
tège de complications et de morts.
Le grand William Osler parlait des «ma
ladies sociales avec des aspects médicaux». A propos de tuberculose et de maladies in
fectieuses liées au manque d’hygiène, de malnutrition et ses conséquences et d’au tres pathologies où pauvreté et précarité jouent un rôle prédominant. D’un point de vue
de santé publique, l’interruption de gros
sesse entre pour beaucoup dans un tel cadre, avec une importante dimension psychoso
ciale.
Retirant de l’assurance de base la prise en charge de l’IG, on ferait de ces femmes des réprouvées. Il importe aussi de savoir que l’IG est plus fréquente dans les milieux défavorisés, parce que jeunes filles et fem
mes y sont moins informées et ont moins accès au planning familial. Le différentiel social (des risques de difficultés et de mal
heurs comme, à l’in
verse, des chances de disposer aisément des moyens de se sortir d’un mauvais pas) est ici majeur. Et il est attristant de constater que des gens affirmant des convictions chré tiennes soutiennent une initiative in
sensible à la réalité et qui creuserait un peu plus les inégalités.
Rappel utile : au cours des trente der
nières années, le nombre d’interruptions de grossesse en Suisse a nettement baissé, d’un tiers ; ceci est dû en particulier aux bons services d’éducation sexuelle à l’école et de planning familial mis en place dans la plu
part des cantons. On rappelle aussi qu’il est démontré que des jeunes qui ont béné
ficié d’éducation sexuelle ont des relations sexuelles moins précoces, moins fréquen tes et moins à risque que leurs congénères qui n’en ont pas eu. De plus, le nombre d’IG n’a pas augmenté depuis l’introduction du régime du délai et le taux d’interruptions en Suisse est, selon les années, le plus bas ou un des plus bas d’Europe.
Dr Jean Martin Ancien médecin cantonal La Ruelle 6 1026 Echandens [email protected]
réflexion
Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 28 septembre 2011 1889
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la perplexité devient un vrai choc quand ces signataires sont des femmes
…Aucune femme ne subit une interruption de grossesse par plaisir
Le populo-autoritarisme moral dans le domaine médico-social
Source : Wikimedia Commons
Gustav Klimt (1862–1918)
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