C’est la grande confusion. Les politiciens se comportent en petits chefs d’entreprise, les agences de notation en théologiens décidant de la punition de pays à leurs yeux pécheurs.
Et voilà que, de plus en plus, les caisses mala
die jouent au gouvernement poussant la so
ciété vers des changements majeurs. Il fallait lire le dernier communiqué de presse du Groupe Mutuel. Un fascinant mélange de résultats finan
ciers et de propagande. Chiffres excellents, que du ronflant de bonne santé : de la croissance, de la «forte progression», pas la moin dre mau
vaise nouvelle. Et à la fin, l’idée phare du grou pe : abandonner la prime unique au profit «d’une prime différenciée répartie sur plusieurs clas
ses d’âge». En clair, que chacun paie selon son risque. Pour l’assureur, que du béné fice. On s’approche du modèle de l’assurance privée.
Pour de nombreux assurés, une caresse dans le sens du poil : pourquoi payer plus cher si j’appartiens à une catégorie d’âge qui con
somme moins de soins ?
L’étonnant de cette affaire, c’est le discret retour aux vieilles conceptions de la société. Comme si le temps était pris dans un mouvement cy
clique. Notre société, avançant vers davantage de culture, avait décidé de cons truire un sys
tème de solidarité via, en particulier, une assu
rancemaladie sociale. Et maintenant, des res
ponsables non élus d’une de ces assurances affirment qu’il existe un nouveau monde, meil
leur, fait de fractionnement et de compétition, et se donnent comme mission de l’annoncer au gentil peuple. Sans paraître s’apercevoir (par ignorance ? par feinte ?) que c’est celui dont la société, justement, est issue. Celui dont la sor
tie s’appelle civilisation.
Car résumons : la proposition du Groupe Mu
tuel vise l’exact opposé de ce dont a besoin notre société : un surplus d’égoïsme là où il faudrait penser de manière nouvelle un véri
table être ensemble. Il s’agit de sortir du sys
tème actuel, oui. Mais pas par le bas, comme le proposent nos assureursmaladie ou les mouvements ultralibéraux : par du différent, du plus élevé, par un renforcement du regard dé
marchandisé. Non seulement notre société, mais l’ensemble de l’humanité n’ont plus d’au
tre choix que de viser un sursaut de solidarité.
Il leur faut une conversion à la générosité.
Elle a un grand mérite, malgré tout, la proposi
tion du Groupe Mutuel : elle rappelle que l’idéal de solidarité s’épuise. De manière croissante, les impôts – y compris leurs équivalents comme, en Suisse, la prime d’assurancemaladie – appa
raissent comme une contrainte dénuée de sens.
Chacun cherche à les éviter. C’est un sport re
connu. Les riches paient des fiscalis tes sur
doués dans l’art de payer moins, ou s’ex pa trient, ou négocient des forfaits. Les classes moyen
nes, elles, ont le sentiment d’être les vic times de ce système. Les dettes enflent et la pression fiscale qui s’exerce sur elles devient de moins en moins compréhensible (à quoi sertil de payer si la crise enlève tout pouvoir à l’Etat et si la précarité ne fait que croître ?). Du coup, tou tes les organisations étatiques de solidarité devien
nent des cibles pour le civis me désenchanté.
Et il n’y a pas que l’économie. L’ensemble de l’humanité est en train de creuser un vaste sys
tème de dettes écologiques. Les énergies non renouvelables s’épuisent, la totalité des miné
raux, du fer aux métaux rares, est en phase de peak – leur extraction devenant de plus en plus difficile et coûteuse énergétiquement. La surpêche vide les océans de leurs poissons, les terres cultivables sont surexploitées.
Derrière tout cela, en bonne partie, le suc
cès sans partage de l’individualisme consom
mateur : la responsabilité des autres a disparu du champ de conscience, le premier souci de chacun est soimême.
Comment exorciser ce gigantesque mécanis me autodestructeur, où la perspective du rationne
ment ne fait qu’accroître la pression égoïste ? Par la générosité, explique Peter Sloterdijk dans son dernier livre traduit en français, Re- penser l’impôt. La générosité : voilà la notion la plus obscure, déconcertante et même obs
cène de notre époque. Justement : cette obs
cénité intéresse Sloterdijk.
Sa thèse est provocatrice. Un peu trop. Mais il aime ça. Pour faire advenir une société de la générosité, pas d’autre moyen, selon lui, que d’abolir les impôts. Nos sociétés n’en peuvent plus des prélèvements forcés, fondés sur le devoir. Cessons avec ces vieilles méthodes de culpabilisation, écritil, et dirigeonsnous vers une «éthique du don». Le don est «l’unique forme d’allocation à l’Etat qui convienne à une société civile se prenant au sérieux». Il se ré
fère à Marcel Mauss, qui a montré que le don est le lien social le plus primaire qui soit, celui qui fonde tous les autres. Dans une société du don «animée par l’esprit», écrit Sloterdijk, «le geste de donateur deviendrait peu à peu suffi
samment naturel pour produire une bonne par
tie de ce dont a besoin un système financier public contemporain». Mais Sloterdijk ne pro
pose aucune modalité pratique capable de soutenir ce renversement. Nous sommes bien sûr à l’intérieur d’une utopie.
Mais une utopie qui, comme beaucoup, pointe vers le vrai. Pour plusieurs raisons. Impossible,
d’abord, de ne rien faire. Il faut par tous les moyens chercher à «revivifier les impôts» dans leur rôle éthique. L’impôt, rappelle Sloterdijk, représente «la manière la plus intense de se consacrer à son Etat». Mais voilà : cette dé
marche reste passive, et là se trouve, pour la démocratie, le problème autant que le danger.
Ensuite, derrière l’impôt, il y a l’idée que, sans contrainte, l’Etat perd toute consistance. Cette vision de la cupidité comme unique ressort des rapports humains représente cependant
«une fausse image de l’homme». On fait comme s’il se résumait à «un animal qui prend autant que possible». On oublie qu’il existe aussi «en sa qualité de donateur».
Aux objections à son idée d’abolir les impôts pour faire surgir la générosité, Sloterdijk ré
pond : chiche ? Et si l’on essayait ? Certes, pour le moment, les gens se comportent comme des passifs misanthropes. Mais pourquoi ? Parce que l’Etat les considère ainsi. Un rien, cepen
dant, suffirait pour qu’ils changent de compor
tement. Avant tout, les humains sont des êtres empathiques : la plus grande partie de leur évolution, ils l’ont passée en petits grou pes d’individus vitalement rattachés les uns aux autres. «Dans la société moderne de l’activité rémunérée», cette qualité d’empathie a été «plus éliminée par l’entraînement que cultivée». Rien n’est donc perdu.
On pourrait accuser Sloterdijk de vouloir dyna
miter toute construction étatique. Mais non.
Son unique but est d’aller à l’os de l’humanité : nous valons mieux que la léthargie à laquelle nous sommes réduits. Ce qui le révolte, c’est que, par mollesse, par faiblesse devant les pe
tits conforts, la société en rabatte sur son pro
jet et accepte de se considérer ellemême comme une «mosaïque d’agents rapaces».
La spéculation la plus dangereuse, affirme Sloterdijk, n’est pas celle des marchés finan
ciers, mais celle des Etats avec leur certitude que la «désactivation» des citoyens est durable.
«Les gouvernements occidentaux parient que leurs citoyens continueront à se réfugier dans le divertissement. Les gouvernements orien
taux parient sur l’efficacité inusable de la ré
pression ouverte». Peutêtre le modèle chinois seratil dans un premier temps plus efficace que l’américanoeuropéen. Mais les deux sont condamnés. A l’heure de la «civilité digitale», la spéculation peine à dissimuler qu’elle a l’effon
drement pour horizon. L’indignation des citoyens a commencé.
Bertrand Kiefer
Bloc-notes
1080 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 16 mai 2012
La générosité, une solution ?
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