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La générosité, une solution ?

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Academic year: 2022

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C’est la grande confusion. Les politiciens se comportent en petits chefs d’entreprise, les agences de notation en théologiens décidant de la punition de pays à leurs yeux pécheurs.

Et voilà que, de plus en plus, les caisses mala­

die jouent au gouvernement poussant la so­

ciété vers des changements majeurs. Il fallait lire le dernier communiqué de presse du Groupe Mutuel. Un fascinant mélange de résultats finan­

ciers et de propagande. Chiffres excellents, que du ronflant de bonne santé : de la croissance, de la «forte progression», pas la moin dre mau­

vaise nouvelle. Et à la fin, l’idée phare du grou pe : abandonner la prime unique au profit «d’une prime différenciée répartie sur plusieurs clas­

ses d’âge». En clair, que chacun paie selon son risque. Pour l’assureur, que du béné fice. On s’approche du modèle de l’assurance privée.

Pour de nombreux assurés, une caresse dans le sens du poil : pourquoi payer plus cher si j’appartiens à une catégorie d’âge qui con­

somme moins de soins ?

L’étonnant de cette affaire, c’est le discret retour aux vieilles conceptions de la société. Comme si le temps était pris dans un mouvement cy­

clique. Notre société, avançant vers davantage de culture, avait décidé de cons truire un sys­

tème de solidarité via, en particulier, une assu­

rance­maladie sociale. Et maintenant, des res­

ponsables non élus d’une de ces assurances affirment qu’il existe un nouveau monde, meil­

leur, fait de fractionnement et de compétition, et se donnent comme mission de l’annoncer au gentil peuple. Sans paraître s’apercevoir (par ignorance ? par feinte ?) que c’est celui dont la société, justement, est issue. Celui dont la sor­

tie s’appelle civilisation.

Car résumons : la proposition du Groupe Mu­

tuel vise l’exact opposé de ce dont a besoin notre société : un surplus d’égoïsme là où il faudrait penser de manière nouvelle un véri­

table être ensemble. Il s’agit de sortir du sys­

tème actuel, oui. Mais pas par le bas, comme le proposent nos assureurs­maladie ou les mouvements ultralibéraux : par du différent, du plus élevé, par un renforcement du regard dé­

marchandisé. Non seulement notre société, mais l’ensemble de l’humanité n’ont plus d’au­

tre choix que de viser un sursaut de solidarité.

Il leur faut une conversion à la générosité.

Elle a un grand mérite, malgré tout, la proposi­

tion du Groupe Mutuel : elle rappelle que l’idéal de solidarité s’épuise. De manière croissante, les impôts – y compris leurs équivalents comme, en Suisse, la prime d’assurance­maladie – appa­

raissent comme une contrainte dénuée de sens.

Chacun cherche à les éviter. C’est un sport re­

connu. Les riches paient des fiscalis tes sur­

doués dans l’art de payer moins, ou s’ex pa trient, ou négocient des forfaits. Les classes moyen­

nes, elles, ont le sentiment d’être les vic times de ce système. Les dettes enflent et la pression fiscale qui s’exerce sur elles devient de moins en moins compréhensible (à quoi sert­il de payer si la crise enlève tout pouvoir à l’Etat et si la précarité ne fait que croître ?). Du coup, tou tes les organisations étatiques de solidarité devien­

nent des cibles pour le civis me désenchanté.

Et il n’y a pas que l’économie. L’ensemble de l’humanité est en train de creuser un vaste sys­

tème de dettes écologiques. Les énergies non renouvelables s’épuisent, la totalité des miné­

raux, du fer aux métaux rares, est en phase de peak – leur extraction devenant de plus en plus difficile et coûteuse énergétiquement. La surpêche vide les océans de leurs poissons, les terres cultivables sont surexploitées.

Derrière tout cela, en bonne partie, le suc­

cès sans partage de l’individualisme consom­

mateur : la responsabilité des autres a disparu du champ de conscience, le premier souci de chacun est soi­même.

Comment exorciser ce gigantesque mécanis me autodestructeur, où la perspective du rationne­

ment ne fait qu’accroître la pression égoïste ? Par la générosité, explique Peter Sloterdijk dans son dernier livre traduit en français, Re- penser l’impôt. La générosité : voilà la notion la plus obscure, déconcertante et même obs­

cène de notre époque. Justement : cette obs­

cénité intéresse Sloterdijk.

Sa thèse est provocatrice. Un peu trop. Mais il aime ça. Pour faire advenir une société de la générosité, pas d’autre moyen, selon lui, que d’abolir les impôts. Nos sociétés n’en peuvent plus des prélèvements forcés, fondés sur le devoir. Cessons avec ces vieilles méthodes de culpabilisation, écrit­il, et dirigeons­nous vers une «éthique du don». Le don est «l’unique forme d’allocation à l’Etat qui convienne à une société civile se prenant au sérieux». Il se ré­

fère à Marcel Mauss, qui a montré que le don est le lien social le plus primaire qui soit, celui qui fonde tous les autres. Dans une société du don «animée par l’esprit», écrit Sloterdijk, «le geste de donateur deviendrait peu à peu suffi­

samment naturel pour produire une bonne par­

tie de ce dont a besoin un système financier public contemporain». Mais Sloterdijk ne pro­

pose aucune modalité pratique capable de soutenir ce renversement. Nous sommes bien sûr à l’intérieur d’une utopie.

Mais une utopie qui, comme beaucoup, pointe vers le vrai. Pour plusieurs raisons. Impossible,

d’abord, de ne rien faire. Il faut par tous les moyens chercher à «revivifier les impôts» dans leur rôle éthique. L’impôt, rappelle Sloterdijk, représente «la manière la plus intense de se consacrer à son Etat». Mais voilà : cette dé­

marche reste passive, et là se trouve, pour la démocratie, le problème autant que le danger.

Ensuite, derrière l’impôt, il y a l’idée que, sans contrainte, l’Etat perd toute consistance. Cette vision de la cupidité comme unique ressort des rapports humains représente cependant

«une fausse image de l’homme». On fait comme s’il se résumait à «un animal qui prend autant que possible». On oublie qu’il existe aussi «en sa qualité de donateur».

Aux objections à son idée d’abolir les impôts pour faire surgir la générosité, Sloterdijk ré­

pond : chiche ? Et si l’on essayait ? Certes, pour le moment, les gens se comportent comme des passifs misanthropes. Mais pourquoi ? Parce que l’Etat les considère ainsi. Un rien, cepen­

dant, suffirait pour qu’ils changent de compor­

tement. Avant tout, les humains sont des êtres empathiques : la plus grande partie de leur évolution, ils l’ont passée en petits grou pes d’individus vitalement rattachés les uns aux autres. «Dans la société moderne de l’activité rémunérée», cette qualité d’empathie a été «plus éliminée par l’entraînement que cultivée». Rien n’est donc perdu.

On pourrait accuser Sloterdijk de vouloir dyna­

miter toute construction étatique. Mais non.

Son unique but est d’aller à l’os de l’humanité : nous valons mieux que la léthargie à laquelle nous sommes réduits. Ce qui le révolte, c’est que, par mollesse, par faiblesse devant les pe­

tits conforts, la société en rabatte sur son pro­

jet et accepte de se considérer elle­même comme une «mosaïque d’agents rapaces».

La spéculation la plus dangereuse, affirme Sloterdijk, n’est pas celle des marchés finan­

ciers, mais celle des Etats avec leur certitude que la «désactivation» des citoyens est durable.

«Les gouvernements occidentaux parient que leurs citoyens continueront à se réfugier dans le divertissement. Les gouvernements orien­

taux parient sur l’efficacité inusable de la ré­

pression ouverte». Peut­être le modèle chinois sera­t­il dans un premier temps plus efficace que l’américano­européen. Mais les deux sont condamnés. A l’heure de la «civilité digitale», la spéculation peine à dissimuler qu’elle a l’effon­

drement pour horizon. L’indignation des citoyens a commencé.

Bertrand Kiefer

Bloc-notes

1080 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 16 mai 2012

La générosité, une solution ?

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