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La fureur des voyages. Les récits de voyage dans la presse périodique (1750-1789)
De Yasmine MARCIL
Par Jean-Pierre BACOT
La production éditoriale des récits de voyage s’est considérablement développée dans la deuxième moitié du siècle des Lumières. Quelque 3 400 ouvrages ont été consacrés dans le monde à cette époque aux grands périples qui transformèrent la connaissance de la planète, parmi lesquels ceux du français La Condamine, de l’anglais Cook ou du suédois Sparrman, grâce à leur relation écrite, sont restés les plus célèbres.
Cette abondante production qui alimenta les bibliothèques privées et les cabinets de lecture fournit également un contenu original à une presse périodique qui commençait à se développer à cette époque. C’est en fait ce que l’on pourrait appeler les premières notes de lecture que Yasmine Marcil étudie pour la France dans le livre qu’elle consacre à cette « fureur des voyages ». Analysant un travail effectué par des journalistes littéraires souvent méprisés par les encyclopédistes, une œuvre vulgarisatrice, elle montre le rôle que cette démarche a pu jouer dans la popularisation de ces grandes aventures humaines. Les voyages au long cours et leur publicité auront en effet développé à la fois la connaissance de continents largement ignorés et l’imaginaire géographique de lecteurs de journaux, bien plus nombreux que ceux des livres, même s’ils étaient encore en nombre limité, par rapport à ce qui devait se développer à la fin du premier tiers du XIXe siècle. C’est aussi une rationalisation de la connaissance qui fut construite dans cette diffusion d’une connaissance de plus en plus étendue et approfondie, l’explication du remarquable faisant reculer le merveilleux chez le lecteur.
Les « relations de voyages » auront été immédiatement considérées par les journalistes dans un mélange de fascination et de méfiance pour des œuvres à la fois descriptives et littéraires, la question de l’authenticité de ce qui était relaté s’étant donc installée d’entrée dans les embryons de rédaction. Quoi qu’il en soit de ce doute originel, les commentaires journalistiques consacrés aux récits publiés par les grands voyageurs sont rapidement devenus ce que l’auteure appelle « un genre mineur, mais conquérant ». Ainsi, Le Journal des sçavans (1665-1792) (l’édition reprend étrangement l’orthographe de
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savants qui ne s’est ainsi transformée qu’au XIXe siècle) ou le Mercure de France (1724-1792) ont constitué de véritables institutions qui furent les principaux supports de ces articles sur les voyages. Mais on en trouva également dans les Mémoires de Trévoux, éditées par les Jésuites, dans l’Année littéraire et le Journal encyclopédique, ainsi que dans des périodiques spécialisés comme le Journal économique ou le Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, sans oublier d’autres titres encore que Y. Marcil a dépouillés. Mais elle s’est également intéressé au Journal Britannique, à la Gazette littéraire de Berlin ou à la Bibliothèque impartiale qui assuraient en langue française un accès à ce qui était écrit ailleurs à propos des grands voyages, notamment en Hollande. L’auteure s’est aussi penchée sur les Affiches de Province et sur le premier quotidien français, le Journal de Paris (1777-1840).
De ce corpus impressionnant, Y. Marcil dégage plusieurs types de lectorat et de registres d’écriture, tendant d’un côté vers un pôle académique et le discours savant, de l’autre vers un traitement plus journalistique du récit. La place des articles consacrés aux périples des explorateurs, même si elle ne fut jamais dominante dans l’ensemble des imprimés étudiés, n’aura cessé de croître au fil des années. L’extension géographique des voyages qui portait les grands navigateurs bien au-delà de l’Europe mit en particulier en valeur le continent africain et, plus que tout autre lieu, l’Egypte, mais elle le fit surtout à partir des ouvrages publiés en langue française, la traduction des livres étrangers restant très minoritaire.
Dans une deuxième partie, l’auteure étudie la construction des règles d’écriture du compte rendu de voyage, construction déclinée en travail de critique, volonté d’information du lecteur et évaluation du récit proposé par les voyageurs. Elle montre à ce propos qu’à partir de 1750, les journalistes auront commencé à revendiquer leur statut d’instructeur du lectorat, certains se posant explicitement comme propagateurs des Lumières, ignorant les grandes autorités qui comme Diderot eurent un jour l’imprudence d’écrire dans l’Encyclopédie que les périodiques littéraires avaient été inventés
« pour le soulagement de ceux qui sont trop occupés ou trop paresseux pour lire des livres entiers ».
Cet univers des périodiques n’était certes pas homogène et Y. Marcil insiste, dans ce contexte de développement qualitatif et quantitatif constant, sur la constitution de solides polémiques portant sur les questions de la solidité des sources, sur le style, mais aussi sur le respect de la religion, et donc, in fine,
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sur la place de la critique. Le statut symbolique du journaliste évolua également sur un autre plan, celui de la visibilité personnelle des rédacteurs.
Dans le Mercure de France, racheté par Panckoucke en 1778 et dont le tirage et l’influence internationale étaient à cette époque les plus importants du pays, on commença en effet à voir apparaître des articles signés. Pour ce qui tient particulièrement aux voyages, c’est le Journal Encyclopédique qui publia le plus de commentaires de récits, l’Année littéraire se plaçant dans cette spécialité en troisième rang. Le livre décrit tout un paysage éditorial analysé à travers le thème du récit de voyage, ce qui en donne une image vivante et précieuse, pour un aspect fort peu documenté, sinon dans des publications peu accessibles, de l’histoire de la presse française.
La troisième partie du livre traite des récits de voyage scientifiques et elle constitue un incontestable apport à la connaissance de divers niveaux d’appropriation, vulgarisation scientifique comprise. Prenant l’exemple d’un voyage au Pérou de deux académiciens français, Pierre Bougher et Charles- Marie de La Condamine, qui publièrent chacun leur récit à deux ans d’intervalle, Y. Marcil analyse la vive controverse qui s’en suivit à propos non seulement des résultats scientifiques des expéditions quant à la forme de la terre, mais aussi de l’appropriation individuelle de travaux réalisés en commun. Le débat interne à l’académie entre les deux adversaires prit de l’ampleur avec livres et brochures que les journaux chroniquèrent.
L’auteure explique également comment la découverte de la montagne, grâce à deux voyageurs, Horace Benedict de Saussure dans les Alpes et Déodat de Dolomieu en Sicile a pu poser la question du statut des explorateurs, entre savants et voyageurs et comment les journalistes ont eu à gérer la transmission des données scientifiques nouvelles de caractère notamment géologique en même temps que les anecdotes dont il fallait parsemer un récit qui devenait moins naturellement littéraire, dans la mesure où le savant prenait le pas sur le voyageur. De plus, le nombre de lecteurs qui effectuaient eux-mêmes un voyage augmentant régulièrement, c’est aussi des premiers guides édités à leur intention que certains périodiques eurent à rendre compte, activité scandée par la première ascension du Mont-Blanc en 1786.
Yasmine Marcil indique que les premières cartes et gravures apparues dans les livres de voyage seront passées inaperçues dans les périodiques qui rendent compte de ces ouvrages qui ne sont pas, jusque là, illustrés. Les notations de ce type, éclairantes d’un moment inaugural et par là-même
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annonciateur des développements futurs de la presse et du livre, fourmillent dans cet ouvrage.
Le seul regret que l’on puisse avoir après la lecture de ce livre d’un abord agréable est l’absence d’une dimension internationale, nonobstant l’étude des périodiques français qui assuraient quelques traductions. De tels dispositifs médiatiques ont en effet existé à la même époque, notamment en Angleterre et en Italie, dont un rapide survol aurait permis de mettre la situation française en perspective internationale, quant à ses modèles et son originalité, dimension élargie que les voyages et les voyageurs, eux-mêmes ont installé par leur géographie.
Il convient enfin de noter que ce livre, issu d’une thèse dirigée par Roger Chartier est doté de superbes annexes qui non seulement offrent une sélection de textes passionnants issus du corpus étudié, mais aussi, entre autres éléments, le catalogue des grands voyages, de leurs médias recenseurs ainsi que des notices sur les voyageurs et leurs publications, étrangers compris, regroupant ainsi les diverses composantes d’une des premières véritables configurations médiatiques.
Yasmine MARCIL, La fureur des voyages. Les récits de voyage dans la presse périodique (1750-1789), Paris, Honoré Champion, 2006.
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