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Eugène Pittard: 5 juin 1867-12 mai 1962

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Eugène Pittard: 5 juin 1867-12 mai 1962

SAUTER, Marc-Rodolphe

SAUTER, Marc-Rodolphe. Eugène Pittard: 5 juin 1867-12 mai 1962. Archives suisses d'anthropologie générale , 1962, vol. 27, no. 1-2, p. 1-12

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:103347

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1 / 1

(2)

Station des Festons, vallon des Rebières, aoit 1927.

Au Laboratoire d'Anthropologie, r935 (rue de I'Hôtel-de-Ville, rr).

(3)

Extrait des Avchi'ues suisses d'Anthlopologie générale.

Tome XXVII, No r-2, 1962.

EUGÈNE PITTARD

5

juin

1867

- rz

mai tg6z

Notre

<Patron>

n'est plus. Il

semblait défier

le

temps;

tout

ceux

-

innombrables

- qui

l'aimaient, trouvaient

tout

naturel de fêter son

Soe, son B5e, son goe anniversaire 1.

Il

s'en est fallu de vingt-quatre jours

qu'il

puisse fêter ses 95 ans.

Ce vieillard vigoureux, que

tant

de Genevois ont vu arpenter à grands pas la

ville qu'il

aimait, ou

la

parcourir jusqu'après quatre-vingts ans sur sa haute bicyclette, cette beile figure a fini par succornber sous le poids des années.

Cette longue

vie,

comme elle

a

été remplie,

et

quelle marque elle a laissée dans sa cité, dans son université, dans

le

monde savant

et

dans

combien d'autres milieux

!

Retracer

l'histoire de

cette existence avec quelque détail, ce serait écrire un

livre

(et

il

faudra bien un jour que cette biographie soit rédigée); notre tâche ici est d'en rappeler les traits essentiels, en insistant sur ses aspects scientifiques.

Dès son enfance Eugène Pitard (c'est sous cette forme

qu'il

signera ses

premières publications) eut

la

passion de

la

nature, I'esprit du chercheur curieux de

tout. Il

se plaisait à rappeler, de

la

manière savoureuse qu'il

avait de

conter ses souvenirs, comment

s'était

cristallisée sa vocation scientifique de jeune garçon; j'emprunte à Albert Margot, alors président de

la

Société de Géographie de Genève, l'évocation

qu'il a faite

d'e cet épisode marquant de

la

jeunesse

du futur

savant, dans

le

discours par lequel

il

prétudait à la remise à celui-ci de la médaille d'or

Arthur

de cla- parède: <Depuis des années déjà, collectionneur passionné,

il

a rassemblé 1 SAUTER, NI.-R. et LoBSTGER-DELLENBACH, Matg. Au londateer el dilecteur d'es u Archiues suisses d"Anthro- />ologie gënéraie r, lc plolesseur Eugène Piltard, Potu son goe aniliuelseire. Arch. suisses d'Anthr. géi., 22, tgs?

pp. r-5'

Arch. suisses d'anthrop. gén.

- T. XXVII. - r962'

(4)

les objets les plus divers, des os, des pierres, des fossiles, des monnaies, voire même

-

et ce ne sont pas

Ià,

croyez-le bien, les moindres objets de

son admiration naïve

-

firorceau de pain du siège de paris et une fleur séchée, cueillie naguère sur

la

tombe d'Arfred de Musset

-

ainsi déjà

communient, grâce

à

ces mains innocentes, deux expressions clu savoir:

la

science et la poésie. ce jour donc, masquant

tant

bien que mal de son

tablier

ia vitrine qu'il

porte sous sorl bras, res sourcils froncés, anxieux, mais décidé cependant,

il

tente sa première grancle démarche. Sait-il qu,elle

va

engager sa vie ? certes non

I Il

veut simplement

,aller voir M.

carl

vogt'

pour

le

prier de déterminer quelques-uns des échantillons

qu'il

a recueillis et dont, malgré ses recherches à la Bibliothèque publique,

il

n,a pu découvrir l'origine. Ne possède vraiment que cerui qui sait: il veut savoir, telle est sa force. Paternel, le concierge de l'université le dirige au sous-sol, sur le laboratoire du patron.

un

heurt timide, un

'entrez'

claironnant, et voilà le

petit

Eugène Pittard en face du grand homme. La gentillesse de

l'accueil facilite l'exposé de la demande:

vogt

instaile le garçon, examine ses trésors

et

détermine,

l'un

après l'autre, pierres

et

fossiles. comment dépeindre cette scène, toute de fraîcheur, clu premier contact d'une âme qui s'éveille à la connaissarlce avec le maître qui la marquera de son sceau.,.

Ne convient-il pas de dater de

l'orientation du jeune garçon vers les disciplines scientifiques ? Stimulé par les conseils cle

vogt,

et en I'absence de celui-ci, par Emile Yung, son assistant, Pittard,

,fait

son collège, passe

son bachot

'

et ' briche

'

ferme les sciences naturelles. r 1

Par ce souvenir vivace Eugène Pittard affirmait, en même temps que sa dette de reconnaissance à l'égard du grancl maître, son appartenance à la tradition des naturalistes du xrxe siècle, aux horizons vastes et multiples, au caractère indépendant

et

au rayonnement puissant.

Il

en a perpétué jusqu'au delà de la moitié de notre xxe siècle la brillante tradition.

Mais pour cela

il

a dri travailler.

Attiré

d'abord par la zoorogie,

il

com- mence des études de sciences, I1

y

retrouve carl

vogt

et son assistant puis successeur Emile Yung 2. L'étudiant devra pourtaùt interrompre quelque temps sa carrière pour satisfaire aux nécessités cle la vie:

il

s'engage dans l'enseignement, privé d'abord, à Vevey, de rBBg

à r8gr,

puis, clès r8gz, dans

les

établissements d'enseignement secondaire offrciel

de

Genève.

Même si cette partie de l'activité d'Eugène

pittard

ne sembre pas être en

1 Attribution de la Médaille_d'Or Arthur de Claparède à M. le professeur Eugène pittard. Discours de M. A-lb91t Margot, président. Le Globe, Bull. ct NIém. Soc. Géogr. de G enève, Bz, ,giZ, pp.

"slài.

-

-. 2 Il peut être intéressant de signaler qu-Emile Yung avait professe, comme p.i'âïâj;";i, d;. leçons inti- tulées: Corrs élémen aile d'anthropol.ogie zoologdque (qu,il publia en 1883), et que, com^" piotéri"u, extraordi_

ttaire à la Faculté des Sciences, il était chargé de donrer dés cours sur tei'théorics évotutiveJàu iégË orga.ique, sut l'anthro|ologie et sur les facultés mentales des animaux.

(5)

EUGENE PITTARD

rapport direct avec sa carrière scientifique, elle mérite qu'on la mentionne.

En effet, dès ce moment le jeune maître va révéler un des traits essentiels de sa personnalité: celui d'éveilleur de vocations. Négligeant bien souvent de suivre le programme cle sciences naturelles

qu'il

est censé donner,

il

ne craint pas, il ne craindra jamais de se lancer dans des digressions oir, remuant les conceptions scientifiques et les théories en cours,

il

réussit à

tout

coup à passionner ses élèves, dont

il

se

fait

adorer.

Il

deviendra l'une des figures les plus populaires de ce Collège de Genève dont les élèves

n'ont

jamais

passé pour indulgents à leurs maîtres. Bien mieux

il

se verra, jeune céliba- taire encore, confier un enseignement à l'Ecole secondaire et supérieure des jeunes filles, ce

qui, à

l'époque, ne manqua pas de susciter presque un scandale. De toutes les classes

qu'il

eut à nourrir de sciences naturelles, corrrbien de femrnes

et

d'hommes sclnt sortis qui, lancés aux quatre coins cle la vie, ont garclé, même après avoir aba.ndonné à. torrt ja.ma.is l'école et les sciences, le goût que leur avait inculqué < Pidgi )) pour les problèmes de la vie et de l'homme; et combien se sont orieniés dans les disciplines scien-

tifiques parce

qu'il

avait su allumer en eux l'étincelle nécessaire.

trugène

Pittard avait

pendant ces années découvert

le

champ qu'il

allait

défricher: l'anthropologie.

Il

va se former à cette discipline à Paris

oùr

il

recevra l'enseignement de Hervé et de Manouvrier, et oîr

il

nouera des liens d'amitié avec de futurs anthropologistes de grancle renommée, comme George Grant MacCurdy.

Il

publie un premier article dans le Bwlletin d,e la Société cl'Anthropologie de Paris, sur

5r

crânes de criminels français pro- venant de

la

Nouvelle-Calédonie, article

qui

représente sa participation aux travaux de

la

grande école d'anthropologie criminelle de Lombroso.

Mais

il

a trouvé son sujet de recherche: les ossuaires du Valais regorgent de crânes dont l'étude est à faire.

Il

va patiemment, trousse anthropologique à la main, mesurer par centaines ces crânes, et un premier

lot

constituera le matériel de base de

la

thèse

qu'il

présentera en rSgB à i'Université de Genève pour obtenir

le

grade de docteur ès sciences naturelles 1. C'est, notonsJe, la première thèse sur un sujet anthropologique qu'accepte

l'Uni-

versité

de

Genève. Prolongeant cette étude

de

craniologie valaisanne, Pittard en tirera la matière d'une grande monographie datée de r9o9-rgro:

Crania Helaetica

L

Les crânes aalaisans de

la

uallée d.w Rhône (Genève et Paris), que viendront compléter plus tard des études consacrées aux ossu- aires de certaines vallées latérales du Valais.

J

1 Recherches d'afiqtoiltie coln|qtative sur d,iuerses sélies cle crânes anciens de la uallée fut Rhôue (Valais) Thèse, Genève.

(6)

Mais à peine avait-ii entrepris ce travail

qu'il

se lançait dans une autre aventure anthropologique: dès rgor paraissent des articles oùr

il

publie les premiers résultats des enquêtes qu'il a commencé à mener dans les Balkans, et plus spécialement dans la Dobroudja roumaine. C'est que

la

Dobroudja

est une < contrée extraordinaire

)

pour l'anthropologiste. < On

y

rencontre

une quinzaine de

'races'

différentes. Le terme de race est pris dans le sens géographique ordinaire. Roumains, Tatars, Turcs, Arméniens, Bulgares, Lipovans, Kurdes, Tziganes, Juifs, etc., y vivent côte à côte... La population totale est... d'environ 260.c,c,0 âmes. Les Roumains en forment la moitié."

Frc. r.

- Dugène Pittard avait dernandé, en r9o5, à passer au service arthropométrique cle Genève. Il reste cette photographie,

accompagnée dc son ( bertillonnage ).

A côté fde ces] groupes... qui composent le foncl cle la population séclentaire, il faut signaler toutes espèces d'autres nationalités représentées en Dobroudj a temporairement. Tels sont les Serbes...; les Lazes...; les Albanais, Monté- négrins, etc. Nous avons même rencontré des Arabes. r 1 Avec l'appui des

autorités parmi lesquelles

il a

su se faire des amis,

et

en compagnie de Mtne Pittard qui, dans des conditions souvent très dures, s'est faite sa colla- boratrice, Pittard parcourt le pays, mesure

et

examine des conscrits, des soldats, des viilageois, et remplit registre après registre. Des notes prélimi- naires lont connaître les principaux caractères morphologiques des groupes humains étudiés, avant qu'un

fort

volume réunisse tous ces résultats: Zas peuples des Balkans, recherches anthropologiqwes dans

la

Péninswle d,es

Balkans, spécialement dans la Dobrowdia (Genève et Paris, rgzo) et que des monographies détaillent ce qui concerne des groupes plus particulièrement

I Dqtts la Dobrodja (Rotntanie), notes cle uo5,aga. Genève, rgoz, pp. 4? eI 49.

(7)

EUGÈNE PITTARD

intéressants: son étude sur

les

Tziganes ow Bohémiens, recherches anthropo- logiques dans la Péninswle d'es Balkans (Genève rg32) r, et le travail

qu'il

a consacré aux Skoptzy, membres d'une secte d'eunuques pour

motif

reli- gieux 2.

De toutes ces enquêtes et de l'accumulation des données qui en sont la moisson, l'anthropologiste genevois formé à l'école de Manouvrier a su tirer parti pour plus d'une étude. C'est ainsi que, reprenant les recherches que son maître avait commencées à Paris pour mettre en évidence une éventuelle corrélation entre la stature et l'indice céphaiique,

il

utilise les chiffres pro- venant des mesures qu'il a prises sur des séries humaines moins hétérogènes que les Parisiens (Tziganes et Roumains) :

il

définit ainsi ce

qu'il

appelle la

loi

de corrélation morphologique

et

que d'autres qualifieront de <

loi

de

Pittard

l

3. Si des travaux plus récents ont montré que d'âutres facteurs interviennent

pour

expliquer

la

conjonction, da.ns

lln

grollpe ethnique donné de l'élévation de la taille et de la tendance à la dolichocéphalie, il n'en reste pas moins que Pittard a su distinguer la part du jeu différentiel de la croissance des deux dimensions céphaliques en fonction de l'étirement lon- gitudinal du corps.

Tous ces travaux

-

la craniologie alpine, l'anthropologie balkanique auraient suffi à remplir le programme d'activité de

tout

autre qu'Eugène

-

Pittard.

Mais

il était trop

curieux de

tout

ce

qu'il

voyait dans le vaste champ encore largement inculte des sciences humaines pour se limiter à la seule anthropologie,

dont

après

la mort

d'Alexandre Schenk en

rgro il

restera le seul représentant en Suisse romande.

D'autres tâches l'appellent, auxquelles

il

apporte

toute sa

fougue d'apôtre.

En

même temps

qu'il

commence ses enquêtes en Roumanie,

il

se passionne pour l'idée de la création à Genève d'un musée d'ethnographie a.

Rassemblant des collections éparses et cachées,

il

arrache aux autorités cie

la Ville de Genève une maison et l'autorisation d'en faire un musée. D'autres ont

dit

et rediront l'importance de cette création, qui a doté Genève d'un musée dont le développement ne doit pas faire oublier la modicité de ses origines et le service qu'a rendu Pittard à sa cité et aux sciences humaines en l'imposant à ses concitoyens 5.

1 Son intérêt très viJ pour les Tziganes et ses publications à leur sujet vaudront à Eugène Pittard le titre de prsident d'honneur de la < Gipsy Lore Society ).

^ 2 La castlaldon chez |honni it tes mod,iflcati,ons morl>hologiques qu'elle entlaône; techerches sur les adeùtes d'MM secte d,'eunuques mystiqNtes. Paris, r934 (: Arch. s. d'Anthr. gén., 6, a%3-!934, ppt 2r3-536).

B PrrrARD, F,. tnfl,iercô d,e ta taille sw t'indice céphalique dans un grouqe ethtui'que relqtioement Pt r. BnlL et ùIém. Soc. d'Anthr. Paris, t. 6 (ve sér.), rgo5, pp.279-286. * ID. et DoNrcr, A. Les changehents d,e l'intldce cépha- lique - r en Les lonclion collections de la taille croissante (Loi elhtwgraphiques (à fropos de Pdttard silr d,u letel I'inàdce musée), Genève, céfhalique). rgor Id., t. (brochure de zo 8 (VII" sér.)' \92?' pp' pages). 38-50.

5 LoBSTcER-DELLr"necu, lti. trftiseès de Genève, N.S.3, no 26, iuin 1962, p, rg.

- Io, Bulletin annuel, lltusée d'Ethnographie de la Ville de Genève, 5, 1962 (à paraltre).

)

(8)

Mais ce n'est pas

tout:

la préhistoire a acquis ses titres de noblesse en France, et la Suisse offre la mine si riche de ses stations lacustres. Pittard va se faire préhistorien. Les circonstances vont I'amener à découvrir, dans

le merveilleux pays de Brantôme en Dordogne, plus exactement dans le vallon mort des Rebières, affluent de la Dronne, plusieurs stations paléoli- thiques. Dès r9o7,

il

entreprend des fouilles. Grâce

à la

compréhension généreuse du propriétaire du terrain, M. Durand-Ruel

-

le célèbre marchand de tableaux parisien

-

qui, au fur et à mesure de la découverte de nouveâux

Frc.2,

- Chez D. Peyronn à Laugerie-Basse (Les Dyzies), juin 1936.

FrG, 3. - Au Laboratoire d'Anthropologie (rue des Maraîcherc, 4+ a), \g42,

abris le long du banc rocheux qui domine le vallon, achète les parcelles et laisse Pittard

y

travailler à sa guise, celui-ci va révéler une vraie agglomé- ration paléolithique, qui s'est étalée du Moustérien du type Quina au Magda- lénien: Stations de Rebières

I

(ou

la

Grande Moustérienne)

et II

(ou du Bonhomme, oîr au Moustérien succèdent de l'Aurignacien et du Périgordien),

grotte

(moustérienne) des Carnassiers, station des Festons (Moustérien

tardif, à

inclusions aurignaciennes), stations des voûtes de Recourbie

I

et

II

et du Cheval (Magdalénien ancien à moyen), grotte des Oiseaux (Mag- dalénien final) 1.

1 Sur ces stations, voir les bibliographics publiées dans SAUTER, I{.-R. Les itudltstlies moustéli,ennes et auri- gnaciennes de Ia stati,otu balëoli'thique du Bonhomme (uallon tles Rebières, Dortlogne) . Cah\erc d,e Préhistoire et d'Ar- chéologie, II,. Genève et Nyon, 1946 (pp, 7o-75), et dans PrrrARD, E. et SÀrNT-PÉRrER, Mne R.-S. DE. L ?s Frstozs, Edsement t)eléolithique à Bterltômê (Dotdogne), Arch. s. d'Anthr. gén., zo, 1955, fqssim; voit aussi 59NNEvTLLE- BoRDES, D. DE. Le.Peléotitkique suférieur en Pëùgord,, z vol,, Bordeaux, 196o (I, pp. r23-r27, t6j el 2a2; ll, pp. 416, 4t8 et 454).

(9)

EUGÈNE PITTARD 7

En Suisse même, Pittard a peu fouillé.

Il

s'est cependant intéressé aux stations lacustres:

il

a pratiqué des sondages dans celle de Greng, au bord du lac de Morat.

Par contre,

il

a apporté quelques éléments nouveaux à notre connais- sance de

la

préhistoire des régions lointaines: le Néolithique de l'Albanie, le Paléolithique et le Néolithique du haut bassin de l'Euphrate turc (station

c1e surface d'Adi Yaman).

Anthropologie, ethnographie, préhistoire: ceia a signifié de nombreuses recherches sur le terrain

et

en laboratoire,

qu'il

ne nous est pas possible de mentionner systématiquement

ici.

Rappelons-en cependant trois. c'est

tout

d,abord son étude sur les séries de squelettes de Boschimans, de Hottentots

et

de Griquas, que M. Péringuey, directeur du Musée du cap, Iui avait confiés tlans ce but vers I925; unc nombrcuse suite d'articles {ont état cles observations et des mensurations qu'avec plusieurs collaborateurs

il

a effectuées suï ce matériel de grancl

prix. Il

faut regretter

qu'il

n'ait pas trouvé

le

temps de rédiger

la

monographie or\ ces données éparses auraient convergé pour clonner une idée générale mais précise des caractères anthropologiques

de

ces groupes humains

si

particuliers 1. Les collec- tions sont retournées au cap, où entre temps des anthropologistes s'étaient {ormés.

c,est ensuite la recherche qu'Eugène Pittard conduisit dans un rlornaine

oir

se chevauchent les intérêts de

la

médecine

et

de l'anthropologie: il s'agit du problème de la répartition du cancer en fonction de la race. cette question n'a pas cessé, dès les années rgzo jusqu'à la

fin

de sa vie, de le préoccuper 2. Par le dépouillement de statistiques médicales publiées dans

à.,

puy, européens et tenant compte des variations régionales,

il

a tenté, en comparant ces données avec les cartes de répartition des types raciaux, de montrer que soit le degré de virulence et de densité des manifestations cancéreuses,

soit leur

localisation anatomique, semblaient obéir

à

une

. corrélation avec la race; constatant, hors d'Europe, que certaines popula- tions noires d'Afrique (les Saras par exemple) sont exemptes de cancer,

il

suggère aux spécialistes de s'intéresser à l'une d'elles, de < faire appel à la chimie biologique pour une étude serrée des miJieux intérieurs appartenant en plopre à ce groupe n. < Je ne dis pas

-

ajoute-t-il

-

que nous aufons

1 Unc revision c1e tout ce qui avaii été publié sur ce matéricl a cependant été publiée: Prrteno' E, Les pop1,l,q' u"u" iàiiiâ"'i;itriq",i. nt"nir"niiî"ti)àiitoelq""t sur les Boscniut'ans, Hottentots, Griquas ActaTropica, Bâle,

r, 1944, pp. r35-r58; 263 281; 320-354,

-' -ïÏrit"^"i, r. i,

"inr"" âà"itii-r-out twflqines. Etud.e sut la ftpattition sëolt:t'hiqt:l l:,rlh,":!.t.:: du cancer.

r" cr.ùi, it?-] so" a" ciog.. Genève, 65, !g2q pg. r-4r,.- Io. et NrctrroRo, A. considént-ions-suf les fa'Dbotts bilsilnrës en!rc le canrct et to ,oii à;iira\ fituie ies siatistiqucs ûilthlofologiques et nid-ira.les de.quelqiles fays 'a:ï,i,"iiii,'i;îâ." d. i""-s-. o.N. i rr, u 1giÂne, Gcnève, r9zt,.

- Prrreeo, F.. A propos des biologies raciales. Le cailc?r

"tii ,:àrr. ptoblènes oir l,elhnologie'it les sciences wétl,icqles so11t associées. Ge'ève, r95r.

(10)

alors, d'un seul coup, trouvé

la

cause même

initiatrice du

cancer, mais nous aurons, devant nous, de nouveaux éléments pour nos réflexions... ) r.

c'est enfin son enquête sur les variations des proportions somatiques chez les enfants d'âge scolaire, à Genève, et les conclusions pratiques qu,il en

tire

sur

la

nécessité d'avoir dans les écoles

un

mobilier adaptable à chaque élève, et qui puisse par conséquent tenir compte de I'architecture particulière

-

et encore mouvante

-

de l'enfant. Les étudiants de pittard

se souviennent de

l'avoir

entendu dire

à

ce propos

qu'il

considérait ce

travail comme le plus important de sa carrière, dans la mesure oîr les auto- rités scolaires adopteraient ses vues 2.

Nous avons laissé Pittard docteur ès sciences.

Dix

ans après (r9og),

il

commençait par son habilitation comme privat-docent

la

carrière acadé- mique où

il

devait s'illustrer avec éclat. pourtant des vicissitudes d,ordre politique auxquelles

il

ne pouvait mais retardèrent sa nomination au titre de professeur. En effet celle-ci avait été envisagée dès r9og, puis promise publiquement par le représentant du gouvernement cantonal en

rgrz,

lors du prestigieux congrès international d'Anthropologie et d'Archéologie pré- historiques, dont Pittard

fut

ie président hors pair B. Mais liée sans raison

à la

création de

la

Faculté des sciences économiques

et

sociales, qu'un vote populaire refusa, elle ne put se faire qu'en 1916 (professeur extraordi- naire à la Faculté des Sciences). L'ordinariat fut accordé à pittard en rgrg;

il y

était

joint la

reconnaissance officielle d.u laboratoire que depuis les dernières années du xrxe siècle

il

avait forgé de toutes pièces, et qui connut bien des déboires, bénéficiant entre autres avatars de l'hospitalité du labo- ratoire de psychologie, s'installant dans une serre de la

vile

puis dans un appartement avant de se

fixer,

en 1939, dans

le

bâtiment accorclé par la

ville

de Genève

a'

Musée d'Ethnographie, l'intérêt scientifique

et

per- sonnel commandant cette cohabitation a.

On doit, pour être complet, rappeler que l'Université confia à Eugène Pittard ses plus hautes charges

-

le décanat de ra Faculté des Sciences de rgzg à rg3S, le vice-rectorat en r938-rg4o et le rectorat d.e r94o à rg4z

_

et que, cette dernière année-là, au jour de son soixante-quinzième anniver- saire, coïncidant avec le Dies academicws

et

avec l'approche de

la

limite

1 PrrrARD, E. A flopos des biologies faci,ales, rg5r, pp. 7r_?2,

2 PrrrARD, E. et DELLENBACH, M. Dowments porq-l;ëtude d,e le cfoissarce pend,ant l,âge scoladre. Arch. s.

d'A.n-thr- gén., 5, r9-3_o-r93r, pp. 275'3r?. Prcrsno, E. Documents pour une rëlorin" aes t"nci s"itiiie.s. Annuâirc de l'Instruction prblique, Lausanne, Genève, etc.,

"r, r93o, pp. go-roo.

-. I ': 4. te Dr Capitan (au cours du banquet ofôciel) expiirirô ia satisfaction d'avoir appris la prochaine eréation d'une chaire d'anthropologie à l'Université de Genèvô: le titulaire.est tout clésigné en ia'p"*i""î" lt. litt..a, dont chacun apprécie la haute valeur scientifique., Congrès int. d;Anthr. et a'Àrchéol. piJhiii.,-à. .. a" r. xrv"

session, Genève, rgr2, tome I (r9r3), p. rz3.

. 4 SAUTER, M--R. Antbopologie, in: L'histoire d,e I'Uniuercitë de Genèae,Iy, Annexe (La Faculté d,es Sciences Ce tgt4 à 1916, pæ MM. les professeurs de la Faculté), Genève, 1959, pp. 4o-4r,

(11)

EUGÈNE PITTARD 9 d,âge, le Conseiller d'Etat Adrien Lachenal allnonça que, à titre très excep-

tionnel, le professeur

Pittard

continuerait à enseigner, ce

qu'il fit

jusqu'à

la fin du semestre d'hiver tg48'tg4g. Mais ce qui est plus important parce que plus riche en conséquence, c'est le rôle qu',a joué le professeur trugène Pittard par ia qualité extraord,inaire de son rayonnement qu'il a exercé sur

ses étudiants, sur ses collaborateurs, assistants officiels ou volontaires, suf ses auditeurs venant en foule entendre l'enseignement

vivant qu'il

prodi- guait de sa voix chaude et envoûtante.

oui,

Pittard {ut essentiellement un entraîneur, animant des chercheuls, provoqtlant des enthousiasmes souvent durables, nous pouvons en témoigner.

Ii

faisait confiance

à

ses collabora- teurs, et

il

n'est que de voir le grand nombre de ceux dont

il

a tenu à {aire figurer le nom à côté du sien comme signataires de ses publications pour comprendre quel degré de confiance pourzait s'étahlir" entre le maître et l'élève. Citons Raoul Montandon 1, Louis Reverdin 2,

Henri

Lagotala 3, Alexandre Donici a, pour ne parler que des disparus.

ce rayonnement, cette facilité de contact, ce charme prenant, Pittard les a manifestés sur d'autres plans. c'est à eux, à côté de son autorité scienti- fique,

qu,il doit

d'être

vite

devenu une figure populaire dans les milieux internationaux, otr

il

pouvait retrouver des collègues, donc des amis, et oir son entregent, ses allocutions pleines cle distinction et de finesse produisaient toujours un grand effet;

il

a milité dans l'organisation cle plusieurs congrès

internationaux: congrès international d'Anthropologie

et

cl',Archéologie

préhistoriques,

Institut international

d'Anthropologie, congrès inter- national des Sciences anthropologiques et ethnologiques, Congrès interna- tional des Sciences préhistoriques et protohistoriques'

Hors même de ces milieux scientifiques

il

s'acquit des sympathies, des amitiés et clu respect parmi les grancls de ce monde;

il

aurait pu écrire un gros volume de mémoires oir, toute science passée sous silence, on aurait

vu

défiler des. figures de rois, de chefs

d'Etat

(dont le moindre n'était pas

Ataturk),

cle ministres, de fonctionnaires de

la

Société des Nations. I1

sut

faire profiter de ces liens personnels les sciences

qu'il

aimait. citons surtout ici le rôle qu',il a joué en Turquie, en suggérant à

Atatûrk

l'orga- nisation d'une vaste enquête anthropométrique dans

tout

le pays; celle-ci,

1 L'auleur c1e I'imposante

- et trop souvent oubliée

- BiblioSlaqhie génùale des tuaaaur.Palethrclogiqlres et alchéologiques ( Epoqties préhistorique, frotohistorique et gallo-ronaine) . France. 5 \ol. et 5 suppléments, Genève,

tvà" et pir1i, tàtj a'tq:d. Il est liôité àe penser que ce inonument, doni on a peine à-imaginer qu'il puisse être f:é""* a,"" Â",if iro-ÉÉ et qui rend <i'inimenses-services aux préhistoricns, est un des effets de l'infltrence de

Pittard. PrrrARD, E. Raottl Montandotu, r87?-rg5o, Arch' s d'Anthr. gén., r5, r95o, pp' \73-177' 2 PrrrARD, É. Lottis Reaerùin (r9g4'rfii)' Arch. s. d'Anthr. géî., ?, rg35-r937, pp. 88--9r' 3 Prrreno, E. Henrd Lagcitala, fi8g-rg54' Arch. s. d'Anthr. gét., rg, 1954, pp. ro7-roB.

4 Prrreno, E. Aterandrè Donici (i887-rfi6r. Arch. s. d'Anthr. gén, 7,1935-rg3?' pp. 277'280'

(12)

réalisée en rg37, rassemble des données sur quelque 6o.ooo Turcs des deux sexes 1.

C'est au même ordre de qualité

-

le sens du contact humain

-

qu,on

peut attribuer le génie particulier d'Eugène

pittard

pour.la vulgarisation.

Il

aimait enseigner,

il

aimait faire pénétrer non seurement parmi ses étu-

F-rc. 4.

- Le charme d'Eugène Pittard, rendu sensible par les sourires de Mrle AJet, de Kemal Atatùrk ct C,Ismet Inônù. Ankara, r937

(Photo du journal turc r Ulus r).

diants, mais aussi dans tous les milieux, les acquisitions des sciences aux- quelles

il

s'était voué. D'oir une inlassable activité de conférencier, une longue série d'articles de journaux

et

d'émissions radiophoniques, par lesquels

il

entretenait dans Je public de chez nous l'intérêt pour nos pro- blèmes; d'oîr enfin plusieurs livres, dont

le

plus important est celui que Henri Berr lui avait demandé pour la collection de < L'Evolution de l'Huma- nité>: Les races et l'histoire2.

Mais si vivaces qu'ils soient, les souvenirs s'estompent avec le change- ment des générations, et seuls bientôt les témoignages écrits rappelleront

1 PIrreno, E. Un chel d'Etat, anirnateul de l'Anthlofologie et d.e ta Préhistoire : Kemal Ataturh. Rey. anthrop., 49'"1939' pp 5-r6.

- Les principaux résultats de cette enquête ont été publiés par Mue Afet. Reiherches antkiol folog_i.ques s.ut.s.9,72B Turcs des iteux-seres. Thèæ, Genêvs 1939 et Arcï.

". a'À"iui. sèÀ.,'ô,-;iiî, pp. 7g-rs3 fpublié en tiré à part, avec une préface du professeur pitiaid",-"ous re ttrrc: L'Anqtoii", i"'à"r"-àL h < Racet turque. Recherches sur tes caructèràs anttuoporogiques d.es popurationi iit" T";i"* i ";;;;;;; iiiilTii ,aat u"r1.

Genève, r9391.

, ,,3. Ltt rq.es el l'histoirc, inl.voduction elhmlogique à t'hisloire. Bibliotb. de Synthèse bistorique. L,Evolution 19 l,llT.rité; I'aris, r924 ; ze éd., réimpression complétée d'un supplément bihliograpbique, .95!. Citu,,"

"r"o.":

rr(htstolfe de la s-utss.e. Page5 5si5s.., rz, Genève, rg4z,

- Hisloirc des prcnieÆ nonnei. Gai-éâroir, Lausannc, 1944,

- Les ciuilisations pÈ.olonbiennes. Idem, r946.

(13)

EUGENE PITTARD II ce que

{ut

ce rayonnement de

Pittard à

tous les échelons des contacts humains, contacts personnels et clirects dans l'intimité du < Labo > débordant de crânes et d'os accumulés, de silex par caisses, et de papiers remplis de sa

belle écriture; contacts plus généraux, clans 1'atmosphère

d'un

auditoire d'étudiants ou d'auditeurs d'une conférence, ou par

le

truchement de la radio; contacts au gré des rencontres dans la rue, dans un salon, dans une cérémonie, et oir, toujours, Pittard profitait de l'attention de son interlo- cuteur pour défendre les causes

qu'il

aimait, et au premier rang desquelles

figuraient les sciences de l'homme. Ce sont ces contacts, et l'enthousiasme persuasif qu'il

y

mettait, qui

lui

ont permis de laisser à la postérité, à côté d'une série impressionnante de publications, des monuments durables et efûcaces: nous avons évoqué

la

création, à l'aube de ce siècle, du Musée

d'Ethnographie,

et un

peu

plus tard du

Laboratoire (devenu Institut) d'Anthropologie de l'Université de Genève. C'est

le

moment

et le

lieu d'ajouter le nom du périodique oir paraissent ces pages:les Archiaes swisses

d'Anthropologie générale.

Pittard

aimait à rappeler que c'est à l'initiative de quelques amis genevois, désireux de

lui

donner un instrument de travail que

l'Etat

ne se décidait pas à

lui

fournir, en reportant la réalisation de la promesse de le nommer professeur, qu'est due la fondation, en

r9r3,

d'un

Institut

suisse d'Anthropologie générale 1. L'une des tâches que cet institut se

fixa fut

le lancement d'un périodique dont

le

premier tome

parut

en rnai rgr4. Des difficultés financières en interrompirent le cours à plus d'une reprise, mais grâce à Ia ténacité de son vrai fondateur et directeur, Eugène Pittard, elie a pu prendre toujours plus d'extension.

A évoquer la mémoire de notre maître, la plume court, et il faut pourtant s'arrêter. Nous n'avons pas cru devoir mentionner tous les honneurs par lesquels les Etats, les universités, les instituts et les sociétés lui ont témoigné leur reconnaissance et leur admiration; leur liste allongerait beaucoup ces pages, sans ajouter en somme grand-chose d'essentiel à ce que nous avons

dit

de

la

réputation, du rayonnement

et

des succès d'Eugène Pittard 2.

S'il pouvait à bon

droit

être fier de ces marques d'estime,

il

attachait lui- même beaucoup plus de

prix

à

la

sympathie de ses pairs, à l'amitié

et

à

l'affection respectueuse de ses éièves, de cette phalange impressionnante de disciples auxquels une carrière de soixante ans d'enseignement secondaire

et

universitaire

lui

a permis de donner le meilleur de lui-même. On per- mettra à l'un d'eux, chargé de reprendre une partie de la tâche prestigieuse

1 Cet institut se confondit avec le Laboratoire d'Anthropologie après Ia promotion d'Eugène Pittard au professorat.

2 On trouvera du reste Ia liste de ces honncurs dans lc volume zz (r957) des Archives suisses d'Anthropologie générale (p. 5). On peut y ajoutcr une décoration brésilienne (Ordre de la Croix du Sud, 196r),

(14)

qu'il s'était assignée, d'exprimer ici, au nom des collaborateurs de

l'Institut

d'Anthropologie

et

des Archiaes suisses d.'Anthropotogie générale, au nom enûn de tous ses camarad.es de toutes 1es < volées > bénéfi,ciaires des leçons

et de l'influence d'Eugène Pittard, la reconnaissance qu'ils gardent à leur vieux maître' à leur cher < Patron

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Marc-R. seurBn.

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L'écriture harmonieuse d'Eugète Pittard (fragment d'un manuscrit au crayon, réduit d'un tiers): ( Aucul Siûge, si haut soit-il placé dans l'échelle zoologique, n'a réalisé une telle découverte, n'a môntré un esprit aussi subtil, aussi perspicace, aussi pénétrant. Pendant des vingtaines et des vinBtaines cle milliers d'années, l'Humanité a vécu de cette extraordiûaire inspiration. Celui qui discerna le silex * eut une étincelle de génie; son æuvre est au départ de toute I'histoire de lJcivilisation >.

+ et le parti qu'on pouvait en tirer.

t r4

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