Extrait de la publication
LA CHUTE
DE BARCELONE
Extrait de la publication
JACQUES FRANCIS ROLLAND
LA CHUTE
DE
BARCELONE
roman
nrf
GALLIMARD
6' édition
Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage cinquante-cinq
exemplaires sur velin pur fil des Papeteries Lafuma-Navarre, dont cinquante numérotés de 1 à 50 et cinq, hors commerce,marqués de A à E.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
Copyrigbt by Librairie Gallimard, 1952.
Le couloir est long et bas, comme un tunnel. La foule des externes avance lentement, écrasée entre les murs gris.
Des cris, des rires, résonnent sous la voûte, la jumée des cigarettes se mêle à l'odeur du caoutchouc mouillé. Il y a des remous sur le seuil encombré où des groupes barrent le passage en regardant la pluie tomber sur les f usains et les statues du square d'Anvers. Le temps est sombre; il est quatre heures. C'est la sortie du lycée Rollin, un jour de janvier 1939. Trois élèves de première, Edmond Beressi, Serge Roy, Claude Saint.-Brice marchent côte à côte dans la cohue, essayant de ne pas se perdre. Ils rentrent tous les soirs ensemble depuis des années vers les hauteurs de Mont- martre d'où leur amitié. Saint-Brice paraît impatient et il repousse parf ois rudement les agités qui le bousculent. Il tend un visage anxieux, malheureux, vers la porte et comme son visage reçoit le souf fle humide de l'air et des gouttes de pluie, il cherche à entendre, perdues dans le bruit des klaxons et des moteurs, des crissements de freins, dansla rumeur des boulevards, les voix des vendeurs de journaux sur le terre-plein du métro Anvers. Il sait déjà ce qu'elles annoncent, il n'a plus d'espoir après les nouvelles données par la radio à midi (il a fait de grands, efforts pour ne pas
PROLOGUE
A LA MÉMOIRE DE CLAUDE DREYFUS
mort en déportation
LA CHUTE DE BARCELONE
pleurer à table, devant ses parents) mais il veut une confir-
mation, une certitude, à la fin de ce jour funèbre.Qùand il f ranchit le seuil, Delsenne, le chefdes Jeunesses Patriotes l'interpelle après l'avoir aperçu dans l'ombre; il
est entouré de sa bande. « V'là le dynamitero, viens, ne te
cache pas. » Il lève le poing et dit No pasaran, au milieu d'éclats de rire serviles. Edmond Beressi et Serge Roy essaient.de retenir leur ami, mais Saint-Brice se dégage pour courir sur Delsenne qui se met en garde, empêtré dans son ciré noir, et la mêlée s'engage. Mais l'arrivée du surveillant gé-
néral,hurlant dans sabarbe noire, disperse la bagarre. Les
Jeunesses Patriotes s'en f uient vers l'avenue Trudaine en s'esclaf fant et en criant, arriba Espana.
Beressi, Roy, Saint-Brice longent les murs du lycée et derrière les barreaux, les fenêtres des salles d'études com- mencent à s'allumer. Saint-Brice qui a reçu un coup sur la bouche marche avec raideur, un peu de sang aux lèvres.
Maintenant ils peuvent entendre le chœur des voix cassées, discordantes, qui crient « Paris-Soir, la chute de Barcelone, Dernière. Franco à Barcelone », et sur les af fiches trempées de pluie, plaquées par le vent contre les grilles du métro, on lit en lettres énormes BARCELONE OCCUPÉE
SANS COMBATS.
Il semble à Saint-Brice que l'agitation des boulevards, le glissement rapide des autos qui butent contre les passages cloutés, les vitrines miroitantes montant vers Pigalle, les enseignes, l'allure f uyante des passants, les airs soucieux, les f ragments de conversation saisis au vol, tous les bruits, tous les cris, toutes les lumières, tournent autour de la chute de Barcelone, tournent. en rond ce soir écrasés par le poids de l'événement, le coeur du'monde, ce soir, à Barcelone, Barce- lona, les anarchistes dans les souterrains dynamités, un arc de f lammes au-dessus des faubourgs, la forêt des poings levés, c'est fini cette fois, c'est bien fini.
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PROLOGUE
C'est fini, dit Saint-Brice.
Il fouille dans sa poche et montre la liste des souscriptions destinées à l'achat des armes pour la République. Il y a cinq noms; le total se monte à dix-sept francs. Tous les trois se^
souviennent alors des chants, des meetings de Wagram, la salle bourrée d'une f oule fraternelle, les banderoles enca- drant la tribune, la forêt, des poings levés, DES AVIONS, DES CANONS POUR L'ESPAGNE, trois ans d'espoirs et d'exaltation qui tombent d'un seul coup. Un jour Serge a acheté à la sortie d'une réunion un petit livre à couverture rouge Canciones de las Brigadas Internacionales, ils en, savent par cœur toutes les chansons, Tren Blindado, Los Quatros Générales, et Komintern et le Chant des morts de la Révolution, il y avait des portraits d'Antonio Gramsci et de Matteoti, de Marty, de Dimitrov, de Thaelman, du lieute- nant-colonel Dumont et l'Internationale dans toutes les
langues.
A l'entrée de la rue de Steinkerque, Saint-Brice s'arrête et crache avec force, peut-être pour impressionner ses amis qui regardent, la tache rouge et brillante sur le trottoir.
Il t'a fait mal9
Non.
Tu saignes beaucoup, allons chez un pharmacien.
Mais Saint-Brice s'est remis à marcher raide et droit, en reni f lant un peu. « Il râle, pense Serge, il aurait voulu qu'on se batte aussi. » La rue va se perdre dans le grand trou noir du square Saint-Pierre. Presque tous les magasins sont fermés;
le Sacré-Cœur est à peine visible, comme une face blanchâtre et. rongée suspendue dans le brouillard. Ils montent tous les trois sans rien dire, laissant derrière eux l'illumination des boulevards et dans les bruits af faiblis ils entendent encore le chœur des voix cassées, discordantes, qui annonce sans
relâche la chute de Barcelone.
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PREMIÈRE PARTIE
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I
21 NOVEMBRE 1940..
« La nuit est trop claire », pensa Simon. Ils s'étaient assis sur l'un des gros rochers moussus qui bordaient le sentier.
Le guide avait croisé ses jambes et il examinait les semelles de ses espadrilles. Il prit son couteau et se mit à extraire avec soin les petits cailloux qui s'étaient incrustés entre les cordes. Simon passa une main sur ses reins douloureux; il regarda ses souliers et inspecta avec inquiétude la ligne de crête qui bordait le cirque, des pentes lisses et parfois des chaos de pierre avec des bouquets de pins minuscules. Il y avait des plaques de neige dans les creux et sous la lune elles luisaient d'un éclat presque bleu. Il pensa « Nous serons visibles à des kilomètres.» Il demanda en espagnol
Combien de temps jusqu'en haut ?
Le guide roulait une cigarette. Simon observait sa lenteur, les mouvements sûrs et gauches de ses mains. Il leva son visage vers le sommet; Simon vit son profil d'oiseau et la boule que faisait sa pomme d'Adam.
Trois heures, dit-il, si vous marchez bien.
Simon montra ses souliers bas. Le cuir était profondément
LA CHUTE DE BARCELONE
entamé par endroits et le guide eut un geste incertain. Puis
il lui tendit sa blague.Merci, dit Simon, j'ai des cigarettes.
Il tâta sa cheville gauche qui était enflée mais la douleur était supportable. « Je prendrai un comprimé d'orthédrine tout à l'heure », pensa-t-il. Ils venaient d'atteindre la limite de la forêt de pins. Le sentier s'enfonçait dans l'ombre de la pente et par l'échancrure d'une clairière ils pouvaient voir le fond de la vallée qu'ils avaient quittée deux heures aupa- ravant et les murs du village, blancs de lune, brillants à
côté du bois de chênes verts. Ils entendaient encore le bruit
du torrent, son glissement frais et assourdi, souvent recou- vert par le craquement des branches quand le vent soufflait un peu fort. Simon sortit une carte de la poche intérieure de sa canadienne. Il pouvait presque lire sans la flamme de son briquet. Il revit le chemin qu'ils avaient parcouru depuis Seo de Urgel. « Demain matin, l'Andorre », se dit-il avec satisfaction. Il déplia le feuillet suivant où s'étalait le terri- toire de Puigcerda, Llivia et La Sègre. Il se retourna. Puig- cerda devait être au fond, là-bas, derrière ces hauteurs lisses striées d'ombre et de lune et il se rappela une nuit en 1937 quand il avait traversé la frontière pour la première fois pendant un orage, il avait conservé sa capote de soldat, il s'était égaré dans des champs boueux et il avait dû traverser la rivière avec de l'eau glacée jusqu'au ventre; immédiatement il pensa à l'autre nuit, après la chute de Barcelone où il était mêlé à la cohue des réfugiés qui grimpaient péniblement les lacets du col de Perthus et la terreur qui l'avait saisi à la vue des uniformes des gardes mobiles, les heures passées dans la grange sous un tas de foin, et ce journaliste qui l'avait sauvé en lui prêtant son appareil de photo et son manteau de cuir pour qu'il puisse franchir les barrages.
Le guide tira rapidement quelques bouffées et il jeta sa cigarette. Il se leva.
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PREMIÈRE PARTIE
Allons, dit-il.
Simon prit un cachet, le mit sur sa langue et avala une
gorgée d'eau. Il enfouit sa petite gourde d'aluminium dans
sa poche. Il appuya en insistant sur son pied gauche. « Je pourrai tenir le coup.» Le guide était déjà à quelques mètres devant lui avançant d'un pas silencieux et son ombre ra- bougrie courait sur les pierres. Simon regarda sa montredeux heures. La lune était ronde et brillante au milieu du ciel. A son tour, il s'engagea dans le sentier.
Monsieur Guichemert taillait soigneusement son crayon.
Quand il eut fini, il recueillit les petits copeaux de bois dans le creux de sa main et les fit glisser vers la corbeille.
Il s'essuya avec son mouchoir et il reprit ses calculs. Une mince cloison isolait son bureau. Derrière lui, le parquet était encombré de livres récemment arrivés, d'emballages entrouverts et de grosses ficelles blanches; le réduit sentait la colle et le papier frais. Souvent il relevait la tête pour
regarder la glace inclinée pendue au mur du fond qui lui
permettait de surveiller de sa place l'activité du magasin.
Louis, le garçon de courses entra par la cour. Guichemert tira sa montre de son gilet.
Il te faut une heure pour expédier cinq colis à la poste ? Y'avait la queue, m'sieur.
Pas une occasion de perdue pour vadrouiller, hein ? J'vous le jure.
Il devait avoir quatorze ans. Il tortillait sa blouse de ses maigres doigts tachés d'encre. Il louchait. Il regardait Gui-
chemert d'un air craintif et sournois.
Si tu continues à ce train-là, dit Guichemert d'une voix sèche, tu ne resteras pas longtemps ici. Je n'aime pas payer les gens à ne rien faire. Tu as rangé la remorque ?
Oui, m'sieur.
LA CHUTE DE BARCELONE
Tu as mis le cadenas ? Oui, m'sieur.
Continue à déblayer.
Louis se précipita et s'agenouilla au milieu des livres. Gui- chemert sortit une lime du tiroir et commença à se faire
les ongles. Il était vieux, ses mains tremblaient. Quelquefois
il étendait le bras, les doigts repliés sur les paumes pour les examiner. Ils étaient épais, noueux et ridés. Une tablette de chocolat traînait sur la table. Il en croqua quelques mor- ceaux avec lenteur, le menton appuyé dans sa main. Il regarda la glace. Ses cheveux blancs étaient ébouriffés. Il avait un visage plat aux traits affaissés. Tapi sur sa chaise au fond du magasin, il ressemblait à une araignée absorbée par son attente. Mlle Raymonde était immobile derrière sa caisse. Mme Denise parlait avec un client. Marianne lisait,accoudée à un escabeau. Les reflets du soleil achevaient de
glisser le long de la vitrine. Julien Montis apparut dans l'encadrement de la porte.
Marianne vint au devant de lui. Montis s'inclina d'un air
précieux.
Je vous dérange dans votre lecture. ça vous plait.
Un roman anglais, semblable aux autres. Des séances de golf et des garden-parties. vous me faites une visite
intéressée ?
J'ai un peu honte, je viens vous acheter de l'encre à stylo. je suis un client misérable, j'ai besoin d'un tas de bouquins mais je dois attendre la fin du mois.
Vous savez, dit Marianne en riant, nous pouvons vous
faire crédit
Je ne veux pas, ce serait trop dangereux pour mes fi- nances. J'ai une vieille expérience de ces choses.
Montis feuilletait distraitement un livre d'histoire de l'art.
Dites-moi, vous avez un beau portrait du maréchal,
dans votre vitrine ? C'est tout nouveau.
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PREMIÈRE PARTIE
D'hier seulement. J'ai résisté pendant longtemps, mais il a fini par se fâcher, dit-elle à voix basse. Il croit que c'est indispensable pour faire marcher le commerce. voilà votre
encre.
Guichemert s'approchait à petits pas en se frottant les mains.
Il avait des traces de chocolat autour de la bouche.
Bonjour, monsieur Montis, c'est gentil de venir nous voir. Vous trouvez ce qu'il vous faut ?
Oh ce n'est que ça, dit Montis en montrant la bou-
teille.
Guichemert fit un signe à la caissière et la machine se
déclencha.
« Le vieux con, pensa Montis, il a peur que je ne paie pas »
Pas trop fatigué par vos cours ? Ça va, dit Montis.
Parfait, parfait. Je vous laisse, j'ai des comptes à ter- miner. Avec la rentrée des Facultés on a du travail par-
dessus la tête
Il disparut derrière sa cloison. Louis s'avançait entre les étalages les bras chargés d'une pile de livres presque aussi haute que lui. Il les déposa maladroitement par terre et quel- ques exemplaires tombèrent. Il devint rouge et se baissa aussitôt. Il jeta un regard furtif vers la glace. Marianne secoua la tête avec pitié.
Je vais rentrer, dit Montis. Pas de mission pour la
cuisinière ?
Non.
Elle rit.
Vous avez pris un air sérieux. Vous faites partie de la maison, maintenant.
Je m'adapte, dit Montis modestement.
La vie est plus agréable depuis que vous êtes chez nous, vraiment.
LA CHUTE DE BARCELONE
J'y suis très heureux aussi, dit Montis et il lui sourit.
Je vous quitte. A tout à l'heure.
Montis hésita un peu sur le seuil, fit tourner l'encrier dans
sa main et prit le chemin de l'Isère.Serge glissa un jeton dans la fente de l'appareil. Il se prépa-
rait à entendre Sophisticated lady pour la deuxième fois. Ensortant de la bibliothèque il venait souvent écouter les dis-
ques chez Reybaz. On les avait changés la veille et cinq ou six enregistrements l'intéressaient, surtout ceux d'Ellington.Au fond de la salle, c'était le coin des chansons vulgaires, des valses musette, des tangos; en attendant le déclenchement du disque, il regardait deux gamines mal habillées avec des fleurs dans les cheveux, crispés sur les écouteurs, qui dode- linaient de la tête en murmurant un refrain. Les premières mesures commençaient quand un grand type vint s'installer en face de lui. Il déposa sur l'accoudoir des livres recouverts d'un journal. Serge l'avait souvent remarqué à la biblio- thèque, toujours seul et hautain, plongé dans sa lecture. « Une grande gueule », pensa-t-il. Il avait d'épais cheveux foncés et lisses, des yeux sombres, un air décidé, presque brutal. « C'est sûrement Johny Hodges, pensa Serge, encore plus formida- ble à la seconde audition.» Ce solo de saxophone le ravissait.
C'était comme une vague de bonheur à chaque variation, le timbre profond et vibrant dans les notes basses, précieux et ondoyant, capricieux, enjoué, et ses épaules remuaient en mesure et il souriait de plaisir mais il s'aperçut que le type le regardait, il prit une mine grave et se tint immobile. Le coin du journal se soulevait peu à peu; Serge essaya de lire le titre du livre. Il se pencha légèrement. E. T. A. l'Etat et. Il ne pouvait en- voir davantage. Comme l'autre se détour- nait, Serge souffla avec prudence sur la feuille. L'Etat et la rév. Il pensa « Ça y est. L'Etat et la révolution, de Lénine ».
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