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LE RÈGNE DES SAGES 425

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Academic year: 2022

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LE RÈGNE DES SAGES

I

Le monde était enfin gouverné par la sagesse. Après des siècles d'errements, la raison et la science avaient triomphé des antiques chimères. Les hommes avaient cessé de s'entre-déchirer. L a religion et la politique ne passionnaient plus personne. Les frontières géo- graphiques avaient été abolies. Les tribus, les nations, les sectes, les églises avaient peu à peu disparu et s'étaient fondues en orga- nismes de plus en plus vastes, jusqu'à ce qu'il ne restât plus en cette année 2... que D E U X groupements humains, deux partis, deux écoles qui se partageaient la totalité des terriens.

L a première école, baptisée « corpusculaire », ou encore « élec- troniste », enseignait que toute chose dans l'univers est composée de petits éléments appelés « électrons » ; « toute chose », c'est-à- dire non seulement la matière, mais le rayonnement, l'espace même et enfin, comme l'avait brillamment démontré le savant Particule

— gloire et chef incontesté de ce parti — la pensée.

L a deuxième école, dite « onduliste », soutenait au contraire que 1' « onde » est l'essence du monde, et dénonçait l'électron comme une illusion créée par l'imperfection de nos sens et de nos appareils de mesure. « L a nature n'est que vibrations », affirmaient les ondu- listes ; et, au célèbre traité du docteur Particule démontrant la constitution granulaire de l'esprit, le ' savant Armonique, grand maître du parti vibratoire, avait opposé son impérissable ouvrage De la nature ondulatoire de la pensée, dans lequel i l stigmatisait l'erreur capitale de son collègue.

Chacun de ces groupes avait ses partisans acharnés. On était

« granulaire » (appellation familière des électronistes) ou « vibra- toire » (surnom populaire des ondulistes), comme on avait été autrefois catholique, socialiste ou américain. Les discussions scien- tifiques avaient remplacé les antiques querelles. Elles roulaient

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sûr des questions de physique théorique, sur la structure interne du méson ou du photon. Il s'y manifestait autant d'ardeur et de compétence que dans les anciens débats.

Le titre de « scientiste » avait depuis longtemps remplacé celui de « sujet », de « citoyen » et de « camarade ». Sa signification était à peu près la même. Il désignait un individu quelconque.

L a Société avait adopté un système d'organisation simple.

Comme i l y avait deux partis, i l y avait deux gouvernements. Un seul cependant était proclamé officiellement, au début de chaque année, gouvernement de la Terre, à la suite d'élections universelles ; mais le parti battu en constituait immédiatement un autre, offi- cieux, sous les lois duquel se rangeaient automatiquement tous ses adeptes.

Les deux écoles étaient administrées de façon analogue, chacune régentée par un Conseil de savants, l'un présidé par Particule, l'autre par Armonique, et ce Conseil réglait à peu près toutes les questions intéressant ses scientistes. Ce dualisme avait été poussé jusqu'à sa limite extrême. Paris, par exemple, était devenue une double capitale, onduliste et corpusculaire. Il y avait deux classes de commerçants, les uns vibratoires, les autres granulaires ; deux catégories de théâtres, de cinémas ; deux postes de radio-diffusion.

Il y avait deux lignes de métropolitain, l'une réservée aux adeptes de l'onde, l'autre, aux partisans de l'électron. Cet arrangement durait depuis des années et avait donné à peu près satisfaction.

Tous les ans, les deux Conseils, composés des savants les plus fameux, mettaient au point la doctrine. Chaque scientiste était tenu d'en connaître par cœur les lois rédigées à l'usage de la masse, qui en résumaient l'essentiel.

Le bréviaire populaire électronique, amendé par le docteur Particule lui-même, commençait ainsi : f

« 1° L'électron est à la base de toute chose. Il est indestructible et éternel.

2° Le salut de l'humanité ne peut venir que de la croyance en l'électron.

3° L a foi en l'électron est le fondement de toute morale.

4° Il n'existe pas d'ondes.

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5° L'onde est une illusion de l'esprit. Elle est détestable comme toute erreur... »

Le code vibratoire se présentait sous la forme de questions et de réponses, faciles à retenir. Armoniquc en avait rédigé de nom- breux chapitres. On y lisait des passages tels que celui-ci :

« Q. Qu'est-ce que l'onde ?

R. L'onde est l'essence de l'univers. Matière et esprit n'existent que par l'onde.

Q. Qu'est-ce que l'homme ?

R. L'homme, composé de matière et d'esprit, est une subtile combinaison d'ondes.

Q. Qu'est-ce qu'Armonique ?

R. Armonique est un homme ; donc Armonique est une com- binaison d'ondes. Mais Armonique est la plus subtile combinaison d'ondes qui puisse exister, car il a lui-même conçu l'onde... »

Aucun autre enseignement n'était donné à la jeunesse, sauf à quelques sujets d'élite destinés à faire éventuellement partie des grands Conseils.

Ces assemblées étaient en fait toutes-puissantes, et la plus grande gloire d'un scientiste était d'être admis en leur sein. Mais rares étaient les élus. Une telle distinction nécessitait non seulement une connaissance parfaite de la doctrine, mais encore la réalisation d'une œuvre originale.

Car les savants n'étaient pas figés dans une science immuable.

Leur esprit était largo et aventureux. Ils croyaient au progrès et saluaient l'apparition d'idées nouvelles, à condition qu'elles res- pectassent les dogmes fondamentaux. Particule lui-même admettait fort bien la découverte de certains groupements d'électrons qui lui avaient échappé. Il n'entrait en fureur que lorsque le principe de l'univers était discuté. Imaginer une onde là où il n'y avait que des corpuscules lui paraissait le seul crime punissable. De même, Armonique condescendait à considérer d'autres formes de raisonne- ment que le sien, quand i l s'agissait de fréquences. L a torture et la peine de mort, dans son esprit, devaient être réservées à ceux-là seuls qui niaient l'onde, et se vautraient dans le sacrilège en envi- sageant la constitution corpusculaire du monde. Loin dans le passé était le temps où les maîtres des destinées humaines faisaient preuve d'une déraisonnable intransigeance. Sur le chapitre de la tolérance, les sentiments des deux grands chefs et de leurs collaborateurs présentaient une parfaite svmétrie

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* *

Un autre point sur lequel les deux partis avaient des vues ana- logues était la nécessité de faire concourir les découvertes scienti- fiques au bien-être et au bonheur de l'humanité.

Certes, les savants en venaient parfois à l'insulte quand les bases sacrées de la doctrine étaient mises en doute. On gardait le souvenir d'un congrès où les représentants les plus qualifiés des deux écoles avaient été réunis, dans l'espoir d'un accord et d'une unification totale. Les comptes rendus officiels relataient la séance en termes laconiques n'en voilant que faiblement l'insuccès complet.

En fait, après quelques discours où le sarcasme perçait sous le courtoisie, les esprits s'étaient échauffés. Le sage Armonique lui- même avait perdu son sang-froid, et avait formellement accusé Particule de corrompre la jeunesse en professant une théorie incom- patible avec la dignité humaine. Celui-ci n'avait pas été long à riposter. Des injures grossières avaient été échangées. Une mêlée générale avait suivi, au cours de laquelle le président Particule avait eu sa cravate blanche arrachée et ses lunettes brisées. Mais, aujourd'hui encore, i l racontait avec fierté comment i l avait vengé l'affront en faisant sauter de son propre poing trois dents de la mâchoire de l'abject Armonique, cet abominable petit singe dont l'existence était la honte de la science moderne. Ainsi la sagesse se trouvait parfois en défaut.

Toutefois les guerres entre nations n'avaient pas survécu à la disparition des nations. Les deux classes de l'humanité vivant côte à côte, les batailles rangées eussent été impossibles à organiser, et la destruction d'une ville par un parti ne pouvait raisonnable- ment se concevoir, puisqu'elle eût abouti à la destruction des amis aussi bien que des ennemis. Les sources d'énergie de plus en plus considérables que les savants découvraient tous les jours dans la matière n'étaient utilisées qu'au profit de l'homme. Les ondulistes reconnaissaient dans cette puissance une nouvelle manifestation vibratoire. Les théoriciens corpusculaires démontraient qu'elle était contenue tout entière dans les électrons. Des querelles interminables troublaient le repos des scientistes paisibles. (Quelques-uns encore n'étaient pas passionnés par ces questions.) Mais les applications pratiques étaient toujours pacifiques.

* *

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Particule "et Armonique étaient des savants très vieux, très sages et très illustres. Ils se partageaient le respect de leurs collègues et l'adoration des foules. Ils avaient à leur actif une liste impres- sionnante de subtiles découvertes. Tous deux étaient chargés d'honneurs. L'un et l'autre rivalisaient à améliorer le sort de l'hu- manité souffrante.

II

E n ce premier jour de l'an 2..., le savant Particule s'éveilla le corps dispos, l'œil vif et le cerveau lucide. Les électeurs avaient confié au parti électroniste, dont il était le chef, la mission de gouverner et de représenter officiellement la Terre pendant l'année en cours. Il en ressentait un légitime orgueil et une joie que centu- plait la rage imaginée de son rival Armonique.

Il se leva de grand matin, prit sa douche d'électrons quotidienne, et se trouva dans une disposition d'esprit favorable aux grandes réalisations. Ce matin-là se réunissait le comité directorial du grand Conseil corpusculaire. Le savant réfléchit profondément au projet qu'il allait soumettre et mit au point les principaux passages de son allocution.

A dix heures moins cinq minutes, les vingt sommités qui for- maient le comité suprême étaient réunies dans le Temple de l'élec- tron, lieu habituel de leurs conférences. A dix heures, le docteur Particule demanda le silence, l'obtint et prononça ce discours.

« Messieurs et chers collègues... »

(L'appellation « scientiste » était réservée aux harangues popu- laires. Dans leurs réunions, les savants avaient conservé les anciens vocables.)

« Messieurs et chers collègues,

« Il m'est inutile d'insister sur la signification profonde de ces élections. Le peuple nous a accordé sa confiance. Le peuple a bien choisi. Nous allons montrer au peuple ce que peut accomplir la grande famille électroniste dont je m'honore d'être le chef.

« Messieurs, l'humanité est redevable de grands bienfaits à la science et à l'école corpusculaire qui en groupe les seuls représen- tants qualifiés. Dois-je rappeler les plus étonnantes de nos réali- sations ? Ces villes où règne en toute saison une douce température ? Ces fleuves détournés de leur cours naturel vers les contrées autre- fois désertes ? Ces rivages hostiles, hérissés de falaises, transformés

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en plages sablonneuses ? Ces mers asséchées, métamorphosées en gras pâturages ? Tout cela, entrepris et mené a bien grâce à la toute-puissance de l'électron et, i l faut bien le dire, Corpusculaires, grâce à notre patiente perspicacité 1

« Rien n'est impossible, mes chers collègues, à notre génie.

Laissez-moi vous conter... »

Ici, le savant changea de ton et plaça une anecdote plaisante.

Il rappela qu'autrefois un « humoriste », comme on désignait alors les membres d'une secte disparue, avait cru faire une excellente plaisanterie en proposant, pour mettre fin à de fâcheuses querelles, de raser un massif montagneux et de combler un détroit avec sa massè**(l)* Ce projet devait être classé dans la catégorie des «blagues»

(on nommait ainsi des histoires dont le sérieux était volontairement banni), et avait fait sourire.

« ...Eh bien ! Messieurs, nous ne sourions plus, reprit Particule en élevant la voix après cette diversion, nous ne sourions plus aujourd'hui, nous qui savons que cette opération est parfaitement réalisable, qu'elle fut en fait réalisée, nécessitant seulement quelques réactions en chaîne que nous avons appris à provoquer depuis longtemps !... »

Tout cela était une adroite entrée en matière de l'orateur, pour présenter un projet qui offrait quelque analogie de principe avec cette opération. Le docteur Particule fit une longue pause et poursuivit dans un silence attentif.

« Il peut sembler à quelques-uns parmi vous, Messieurs, que cette humanité est raisonnablement heureuse après tout ce que nous avons fait pour elle... »

C'était là, exposa le savant, l'opinion de ceux qui n'avaient jamais quitté les pays civilisés. Mais que penser des peuplades arriérées des pôles et de l'équateur ?

« Existe-t-il un seul être dans cette assemblée, interrogea Particule avec emphase, existe-t-il un seul être dans cette assem- blée qui ne sente son cœur se serrer, sa conscience se révolter, quand il songe aux épouvantables souffrances qu'endurent, par suite des rigueurs du climat, les peuples de l'extrême Nord ; souffrances seulement égalées en horreur par celles des habitants de l'extrême Sud ; souffrances que connaissent aussi, différemment mais à un non moindre degré, les peuples de l'extrême Centre ?... »

(1) ... E t pour en finir avec cette é t e r n e l l e question des Balkans et des Dardanelles, de f... les Balkans dans les Dardanelles. — A L P H O N S E A L L A I S .

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Le savant s'adressa alors plus particulièrement au docteur Akoula, qui avait passé plusieurs mois parmi les nègres de l'Afrique équatoriale, déclarant a son retour que la honte lui était montée au visage de voir ces malheureux accablés par un soleil de feu, et désarmés devant une température infernale rendant impossible toute éducation scientifique. Il interpella ensuite le docteur Dou- rakofî qui, dans son rapport après un voyage d'études aux pôles, concluait ainsi : « Les Esquimaux, passant la plus grande partie de leur temps à rechercher une nourriture rare et à lutter contre les rigueurs du climat, n'ont pas la plus petite idée de la constitution de la matière. Ils n'ont jamais entendu parler de la désintégration de l'atome. Ils ignorent même l'existence de l'électron ! . *•

« ...Messieurs, vous sentez que ce scandale ne peut se prolonger, poursuivit Particule, et vous avez déjà deviné, je le sais, le projet que je vais soumettre à l'approbation de vos hautes consciences.

L'ennemi à vaincre dans l'un et l'autre cas, c'est le climat. Mon plan est net. E n voici l'idée essentielle : abaisser la température des régions équatoriales ; élever celle des zones polaires ; réaliser ainsi partout une température douce et uniforme. Plus de glace.

Plus de sueur. Un climat égal pour tous les scientistes. »

* *

Une explosion d'applaudissements couvrit la voix du président.

Un tel programme ne pouvait rencontrer d'opposants parmi les savants : tous leurs efforts étaient orientés vers le progrès de la civilisation et le bien-être de l'humanité.

Particule exposa alors le procédé conçu par lui pour l'exécu- tion de ce plan. Il était d'une merveilleuse simplicité, et la « symé- trie » de l'entreprise rendait sa réalisation ridiculement facile. Il s'agissait seulement d'un « déplacement » de chaleur, c'est-à-dire d'un transport d'énergie, problème résolu depuis longtemps par émission dans l'espace d'électrons dirigés.

«'... Voici, mes chers collègues, le résultat brutal, conclut Par- ticule. Vous trouverez le détail des calculs dans cette brochure : il suffit de cinquante groupes géants transformateurs-émetteurs, répartis dans les régions équatoriales, pour en drainer tout l'excès de chaleur. Ces groupes, dès leur mise en marche, maintiendront dans ces pays une température moyenne de vingt degrés. C'est une

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température printanière. Le soleil ne fera plus de victimes. Les indigènes seront arrachés à leur présente torpeur. Parallèlement, cinquante groupes récepteurs-transformateurs, judicieusement dis- tribués dans les régions arctiques et antarctiques, apporteront aux Esquimaux et aux Lapons une chaleur bienfaisante. Grâce à ces appareils une température de vingt degrés sera également éta- blie. L a réaction à la base du fonctionnement des groupes étant amorcée, elle se continuera d'elle-même sans intervention de notre part, et cette température sera ainsi maintenue. L a glace fondra.

De vertes prairies et des champs de blé dorés s'épanouiront sur l'emplacement des anciens déserts de neige. Tous les peuples con- naîtront enfin la douceur de vivre, et chanteront les louanges de la science... E t tout cela, remarquez-le, sans aucune autre dépense que celle des appareils et de leur installation. E n effet, l'énergie calorifique enlevée aux pays chauds est tout juste équivalente à celle qui est nécessaire aux pays froids.

« Un mot encore. Je crois qu'il est préférable de garder le secret absolu sur notre entreprise. Nous éviterons ainsi beaucoup de discussions inutiles. Peut-être même certains de nos indigènes feraient-ils de l'opposition. De tout temps, des retardataires se sont efforcés d'enrayer la marche du progrès. Mes amis, nous ferons leur bonheur malgré eux. Malgré eux, nous mettrons fin à leur supplice. Malgré eux, nous les empêcherons de rôtir ou de geler.

Je termine en adressant un cri de reconnaissance à la science et en m'inclinant très bas devant la conception corpusculaire, qui nous permet en ce siècle de corriger les imperfections de la nature. »

Particule s'assit, salué par des trépignements d'enthousiasme, et les savants se disposèrent à passer à l'action. Les membres du comité contrôlant à peu près toutes les usines granulaires, la fabri- cation des appareils nécessaires pouvait être immédiatement entreprise. Le secret était facile à garder. Les ouvriers ne sauraient rien de la destination des groupes géants. On leur dirait qu'ils étaient destinés à une nouvelle expérience. Depuis longtemps ils étaient accoutumés à ignorer le but de leurs efforts.

Le corps de savants estimait à une durée de six mois la cons- truction des machines et leur installation aux points déterminés par Particule. D'après les prévisions de ce savant, les premiers jours de juillet verraient une modification profonde dans le climat de la vieille planète.

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III

Or, en ce même premier jour de l'année 2..., le comité du Rayon- nement, organe directeur du parti vibratoire, tenait une réunion extraordinaire dans la grande salle du Palais de l'Onde.

C'était une assemblée très docte et très respectable. Les plus hautes autorités de l'école onduliste étaient là. Il y avait Arthur Granton et le docteur Fritsch, les deux disciples préférés du chef Armonique, qui l'assistaient dans toutes ses recherches. Il y avait le docteur Nicolofî, le plus grand spécialiste du siècle en matière d'ondes matérielles. II.y avait Horace Vermélon qui, le premier, avait réussi à capter et à mesurer les vibrations spirituelles. Il y avait bien d'autres gloires de la science. Il y avait enfin Armo- nique ; Armonique leur maître à tous ; Armonique à la sagesse de qui rien ne pouvait être ajouté ; Armonique qui, en ce jour néfaste, gardait une âme fière, donnant à tous l'exemple d'un courage inébranlable.

Il déclara la séance ouverte et prononça cette allocution, qui fut considérée pendant longtemps comme le plus beau morceau connu de sobre éloquence scientifique.

« Messieurs et chers camarades,

« Aucun de vous n'attend de moi, je l'espère, la moindre récri- mination contre le verdict des élections universelles. Vainqueurs, nous eussions triomphé avec modestie. Battus, nous saurons trou- ver dans notre sagesse la force de mépriser notre défaite et de nous montrer sublimes dans l'infortune. Nous savons tous que notre école — ce roc onduliste que personne ne peut entamer et auquel je veux rendre ici un hommage débordant de gratitude — que notre école, dis-je, était la seule digne de la consécration officielle. Le peuple ne l'a pas voulu. Le peuple, une fois de plus, s'est laissé séduire par une méchante caricature de la science. Nous n'en tien- drons pas rigueur au peuple ; mais nous ne saurions être atteints par une décision inique.

« Messieurs, j ' a i dit et je répète : nous ne tiendrons pas rigueur au peuple de sa sottise. Nous irons plus loin encore dans la voie de la grandeur et de la générosité. Nous allons montrer à la foule stu- péfaite, à nos adversaires étonnés, combien sa stupidité et leurs manœuvres ont peu ébranlé'notre foi en la science et notre volonté de servir la cause de l'humanité, même si celle-ci est abjecte. Nous

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avons déjà fait beaucoup pour cette humanité, Messieurs. Nous allons faire davantage. Ce sera notre réponse à sa noirceur.

« Voici mon plan, que seuls connaissent encore mes amis Gran- ton et Fritsch. Il est simple. Il est noble. Il est grand. Une phrase le résume : débarrasser les régions polaires de leur cortège de glaces ; attiédir le climat inhumain de la ceinture équatoriale ; faire sentir la douceur du printemps à plusieurs millions d'êtres défavorisés par la nature ; apporter ainsi à cette Terre le plus grand bienfait qu'elle ait connu depuis sa création.

« Voilà, Messieurs, notre riposte à l'injustice. Voilà le pro- gramme que va réaliser, avec votre approbation et dans le plus grand secret, le parti onduliste. E t quand tout sera prêt; quand d'un petit geste de cette main, je libérerai les ondes qui transporteront aux pôles la chaleur superflue de l'équateur, alors nous aurons le droit de nous retourner vers le peuple et de lui dire: o Tu nous a méprisés. Tu nous a préféré de vulgaires charlatans. Apprends où se trouve la vraie science... » Messieurs, j ' a i terminé et je mets le projet aux voix. »

Cette proposition fut accueillie avec l'enthousiasme qu'elle méritait, et les savants ondulistes se mirent à l'œuvre sans retard.

L a technique du projet était d'une simplicité extrême. Il suffi- sait de transformer une partie de la chaleur des régions équato- riales en ondes énergétiques, de transmettre ces ondes aux régions froides au moyen d'émetteurs convenablement répartis, et d'opérer la transformation inverse à l'arrivée. Les calculs du savant Armo- ñique montraient qu'une température de vingt degrés serait ainsi obtenue aux pôles et à l'équateur. Là aussi, la réaction fondamen- tale amorcée, se continuerait automatiquement, et cette tempé- rature serait maintenue. « Si tout marche à souhait, avait conclu ce savant, la première semaine de juillet marquera le début de l'âge d'or pour les nègres et pour les Lapons. »

I V

Le premier juillet de l'an 2..., à neuf heures quarante-cinq, les autorités corpusculaires étaient rassemblées autour de leur chef dans le Temple de l'Electron. Les savants étaient silencieux et fébriles. Tout était prêt. Les transformateurs géants, les émetteurs,

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les récepteurs étaient en place. Ils avaient été dissimulés sous terre ou noyés au fond de l'océan. L a commande se faisait à distance.

Dans quelques instants, Particule presserait le bouton rouge, sur son pupitre, sur lequel tous les regards étaient fixés. L'action de ce bouton déclencherait une brève émission électronique, qui amorcerait elle-même automatiquement le fonctionnement de tous les appareils. L'œuvre la plus grandiose qui ait jamais été conçue serait réalisée simplement, sans éclat. Dans moins d'un quart d'heure, les Africains commenceraient à sentir une fraîcheur bien- faisante. Les Esquimaux sortiraient de leur tanière de neige sans risquer de se geler les poumons. Dans quelques minutes à l'intérieur des thermomètres qui indiquaient les températures moyennes des régions polaires et équatoriales, les liquides commenceraient, l'un à monter, l'autre à descendre d'un mouvement lent et continu, jusqu'à la stabilisation sur une même horizontale. E n ce moment, le niveau des thermomètres polaires marquait trente degrés au dessous de zéro ; celui du thermomètre équatorial indiquait : plus quarante degrés. Tous deux révéleraient bientôt la même idéale température printanière : vingt degrés.

Dix heures moins trois minutes... Tous les visages étaient tendus et anxieux. L'attente était insupportable. Un des savants s'évanouit ; les autres frémissaient d'impatience. Seul, Particule conservait une apparence de calme, mais la pâleur de son visage reflétait son émoi. Ses yeux ne quittaient pas la monumentale horloge granulaire, dont le dixième coup devait donner le signal.

Dix heures moins une minute... A l'autre bout de la ville, dans le Palais de l'Onde, une assemblée de savants non moins illustres se pressait nerveusement autour d'Armonique. L u i aussi avait les ytfux fixés sur la grande aiguille d'une horloge. L u i aussi avait le doigt tendu vers un bouton ; un'bouton vert qui reflétait l'émo- tion et les espoirs des hommes de science.

** *

— Dix heures, annonça l'horloge du parti corpusculaire dans le Temple de l'Electron.

— Dix heures, sonna l'horloge du Palais de l'Onde.

— Dix heures, haletèrent les deux comités.

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— Messieurs, i l est dix heures, bégaya le docteur Particule, malade d'émotion. E t i l appuya sur le bouton rouge.

— Il est dix heures, mes chers camarades, balbutia le savant Armonique. E t d'un doigt tremblant, i l pressa le bouton vert.

Un silence angoissé planait sur l'assemblée corpusculaire. Les regards étaient maintenant fixés sur Akoula et Dourakoff, à qui avait été confié le soin de lire les indications des thermomètres et de les annoncer. Akoula s'était chargé de la température équato- riale, actuellement de quarante degrés ; Dourakoff, de la tempé- rature polaire, de moins trente degrés pour l'instant.

Après quelques éternelles secondes, le premier annonça d'une voix étranglée.

'— Trente-neuf degrés ! Le niveau commence à baisser.

— Moins vingt-huit ! Cela monte, proclama presque en même temps Dourakoff.

— Trente-huit, trente-sept, trente-six, poursuivit Akoula.

— Moins vingt-six, moins vingt-deux, moins vingt, fit écho Dourakoff.

— Messieurs, l'expérience a réussi, clama Particule, en se penchant en avant et en étreignant les bords de son bureau. Le progrès est en marche !

— Trente-cinq degrés, trente-trois degrés, trente-deux degrés, fit la voix basse d'Akoula.

— Moins quinze, moins neuf, moins six, répondit celle, aiguë de Dourakoff.

— Messieurs, dit Particule en versant des larmes d'attendrisse- ment, les nègres ont moins froid. Les Esquimaux se réchauffent.

Une ère nouvelle commence : l'ère de l'éternel printemps.

— Trente, vingt-huit, vingt-six, fit Akoula.

— Moins quatre, moins deux, zéro degrés, fit Dourakoff.

— Messieurs, dit le grand chef électroniste sans pouvoir re- prendre son sang-froid, mes amis, mes frères, la glace commence à fondre dans l'Arctique et dans l'Antarctique. L a sueur sèche sur le front des Noirs.

— Vingt-cinq, vingt-quatre, vingt-trois, continua Akoula.

— Plus quatre, plus huit, plus douze, riposta Dourakoff.

— Nous approchons du but, Messieurs ; les températures se rapprochent l'une de l'autre ; la Nature est vaincue ;. une leçon est donnée par nous au créateur. Quelle journée ! quelle date ! commenta Particule en arrachant son col dans un grand élan d'enthousiasme.

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— Vingt-deux, vingt et un et vingt, hurla Akoula !

— Quinze, dix-huit, et vingt, claironna Dourakofî 1

Un tumulte soudain accueillit cette dernière information, emplissant le Temple de l'Electron. Les savants, les nerfs enfin détendus, se comportaient comme des enfants. Ils s'embrassaient les uns les autres en riant et en pleurant.-Une tempête de hourrahs et de cris indistincts saluait Particule. Celui-ci eût voulu commen- ter ce triomphe, mais i l ne pouvait retrouver sa voix. Il battait l'air de ses petits bras, sans émettre un son.

— Dix-huit, fit Akoula.

— Vingt et un, fit Dourakofî.

— Comment, sursauta Particule !

L'ouragan s'apaisa d'un coup. Le calme lui succéda subitement.

On eût entendu osciller un électron.

— Douze, dit Akoula.

— Vingt-trois, dit Dourakofî.

— Damnl laissa échapper un insulaire, en oubliant que la langue anglaise était depuis longtemps abolie.

— Caramba! jura un ex-Ibérien.

— N . . . de D... ! dit le savant Durand.

— Messieurs, Messieurs, dit Particule en s'essuyant le front, il s'agit probablement de quelques oscillations autour d'une tempé- rature moyenne. Tout va rentrer dans l'ordre.

— Huit degrés, six degrés, quatre degrés, interrompit Akoula, traduisant fidèlement les indications du thermomètre équatorial.

— Vingt-quatre, vingt-cinq, reprit Dourakofî, hypnotisé par le thermomètre polaire.

— Messieurs, mes amis, que se passe-t-il ? implora le grand' maître corpusculaire en se prenant la tête à deux mains.

— Zéro degrés, moins deux degrés, moins quatre degrés, arti- cula implacablement le savant Akoula.

— Vingt-six, vingt-huit, trente degrés, martela Dourakofî.

— A u secours, Messieurs, à mon secours ! gémit Particule en tombant à genoux. Ma raison m'abandonne. Que se passe-t-il ? Qu'arrive-t-il là-bas ? L a glace se forme à l'équateur. Les nègres grelottent. Les Esquimaux commencent à s'éponger le front...

Pourtant, je ne peux douter de mes calculs. Il est impossible qu'une erreur aussi grossière...

— Moins six, moins neuf, moins quinze degrés, coupa la voix de l'équateur.

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— Trente-deux, trente-trois, trente-cinq degrés, renchérit la Voix des pôles...

* * *

— Moins six, moins neuf, moins quinze degrés, annonça au même instant le docteur Fritsch qui, dans le Palais de l'Onde, avait pour mission de révéler à ses collègues la température des régions autrefois surchauffées.

— Trente-deux, trente-trois, trente-cinq degrés, dit le savant Arthur Granton, qui suivait attentivement celle des contrées aus- trales et boréales.

— C'est affreux, sanglota Armonique en se martelant le visage à coups de poing. C'est un abominable cauchemar. Je suis désho- noré!...

— Moins vingt, moins vingt-deux, moins vingt-six, continua le docteur Fritsch. Le mouvement ralentit. Je crois que nous approchons de la stabilisation.

— Trente-six, trente-sept, trente-huit. L a hausse est moins rapide, confirma Granton...

— Moins trente, annonça le docteur Akoula au milieu de la consternation corpusculaire. Le niveau ne bouge plus. L a tempé- rature finale de l'équateur, Maître vénéré, est de trente degrés au dessous du zéro.

— Quarante, dit Dourakoff. Chef illustre, la température d'équi- libre est atteinte.

— Fatalité, gémit Particule I

— Catastrophe 1 glapit Armonique.

V

Ainsi se termina cette noble entreprise. Armonique et Particule montrèrent une égale grandeur d'âme devant ce coup du sort. Tous deux préférèrent la mort au déshonneur. Avant que leurs collègues fussent remis de leur émoi, chacun avait étreint un petit désinté- grateur de poche et, en un millionième de seconde, leur substance

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fut rendue, l'une aux ondes, l'autre aux électrons. Telle fut la fin de deux grands savants.

Les deux corps scientifiques se séparèrent sur la pointe des pieds et ne soufflèrent mot de leur expérience trop bien réussie.

Après une longue discussion au sein de chaque comité, les savants avaient décidé de laisser les choses en état et de garder le silence.

Un retour en arrière eût demandé six mois de travail, et ils esti- maient dangereux de changer ainsi périodiquement le climat de la planète. De plus, sans se l'avouer, ils se méfiaient maintenant de leurs calculs.

— Après tout, avait conclu le docteur Dourakoff, nouveau chef de l'école électroniste, qu'avons-nous à nous reprocher ? Notre grand Particule avait raison, dans le « principe ». Observez, Mes- sieurs, que la quantité « totale » de chaleur est toujours la même, et que la température « moyenne » de la Terre n'a pas changée.

— Considérez, avait souligné le docteur Fritsch, qui avait suc- cédé à Armonique, considérez que le présent climat de l'équateur n'est pas « pire » que l'ancien climat du pôle. Tout se réduit à un déplacement. L'expérience a en somme réussi « quantitativement », ce qui est un grand point, et elle a magnifiquement confirmé les théories de notre maître regretté.

Ces savants avaient raison. Il n'est pas douteux que les spécu- lations de Particule étaient correctes, et l!on ne peut que rendre hommage au génie d'Armonique. Justice leur fut d'ailleurs rendue et d'innombrables statues perpétuèrent leur souvenir.

* * *

Le chroniqueur, hésitant à dégager la philosophie de ce fait divers, est frappé par la singulière abondance de facteurs favo- rables au succès que comportait l'entreprise à son début, et i l cède à la tentation de les souligner. L'on y trouvait à la base : la foi, l'enthousiasme, la science, la perfection de la technique et la puis- sance des moyens ; sans compter le désintéressement, la pureté et la noblesse de l'intention. Le moraliste, dans ces conditions, eût été chagriné par un échec, et i l est consolant de constater, au con- traire, qu'un remarquable « résultat » fut obtenu.

Par suite seulement d'une malheureuse coïncidence, ce résultat ne fut pas « quantitativement », suivant le langage des savants, celui qui avait été prévu. E n fait, i l fut assez différent.

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Les magnifiques forêts peuplées d'oiseaux et d'animaux rares disparurent en quelques heures, et de vastes déserts de neige recouvrirent les débris des feuillages majestueux. Une croûte glacée de plusieurs mètres d'épaisseur s'étendit sur la ceinture équatoriale, séparant la Terre en deux hémisphères isolés.

Il est vrai que les banquises des zones polaires fondirent rapi- dement. Une végétation luxuriante se développa dans l'Arctique et dans l'Antarctique. Mais les phoques et les pingouins n'étaient plus là pour jouir de cette métamorphose. Les Esquimaux, non plus ; les Lapons, pas davantage. Tous avaient succombé dès les premiers jours, foudroyés par la chaleur et incapables de s'adapter à ces nouvelles conditions. Bien entendu, ni les nègres d'Afrique, ni les populations du Pacifique ne résistèrent mieux à la baisse de température.

Tous périrent : les uns d'insolation, les autres de froid, et la Terre fut débarrassée de quelques millions d'habitants, les moins intéressants d'ailleurs du point de vue scientifique.

P I E R R E B O U L L E .

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