Journal Identification = IPE Article Identification = 1837 Date: July 9, 2018 Time: 6:47 pm
Films
L’Information psychiatrique 2018 ; 94 (6) : 534-5
Analyse de film
Swen De Pauw Le divan du monde 95 min, 2015 (France)«Il n’y a pas de médecine sans confiance, de confiance sans confi- dence et de confidence sans secret.» Ainsi Louis Portes, président du Conseil national de l’ordre des médecins de 1943 à 1949, qualifiait- il le « colloque singulier », cette relation unique entre un méde- cin et « son » malade. Alors que la psychiatrie et la méde- cine plus généralement évoluent vers une horizontalisation de cette relation en favorisant la parole, l’expérience et les souhaits des per- sonnes concernées, il n’en est pas moins difficile d’appréhender cet aspect fondamental de l’exercice médical. Alors que « modernité » pourrait raisonner avec cabines de téléconsultation et télémédecine, où l’écran s’interpose, Swen De Pauw nous propose de nous glis- ser au cœur de la relation humaine soignant-soigné, dans l’intimité des consultations du Dr Federmann. Il y introduit donc ses deux camé- ras, petites souris entre les livres des bibliothèques du cabinet, l’une observant le docteur, l’autre son interlocuteur. Les objectifs sont à peine perceptibles à l’image et on se prend à croire que les protago- nistes ont oublié leur présence, tant les moments filmés nous semblent emprunts d’authenticité. Les alter- nances de champs et contre-champs nous immergent au cœur du dia- logue.
Mais gardons à l’esprit qu’un œil extérieur, aussi discret soit-il, au sein d’une relation humaine peut difficilement être sans effet. Il en est ainsi lorsque vous invitez un étu- diant en consultation par exemple.
Pour autant, l’effet du troisième protagoniste n’est pas nécessaire- ment délétère et il en va de même pour ce qui est de filmer. Swen De Pauw a ainsi enregistré plus de 500 heures de pellicules, pendant plusieurs années, pour conserver les séquences de huit patients. Les moments sont choisis, le mon- tage est habile et pour autant on conserve l’impression d’un sin- cère travail d’exploration sur ce que peut être la relation théra- peutique. On perc¸oit parfois que la caméra est oubliée, tandis qu’à d’autres moments elle est utilisée.
Le Dr Federmann n’est pas dupe, les patients non plus. Lui arbore des T-Shirt engagés aux slogans sans appel («Sarkozy je te vois»), eux s’amusent par moments et convoquent ce « témoin » qu’est l’objectif. La présence de la caméra n’est perc¸ue ni comme embar- rassante ni comme imposée, ce qui questionne moins sur le pro- cédé que dans un film comme 12 jours (R. Depardon, 2017), par exemple.
Georges Federmann est installé à Strasbourg. Le réalisateur l’a ren- contré alors qu’il étudiait la socio- logie et était à la recherche d’un terrain d’enquête. Il avait choisi de s’immerger dans les salles d’attente de consultation des psychiatres, pour en écouter les conversations, les silences, les va-et-vient. Alors qu’il mène ce travail d’observation ethnographique, Swen De Pauw s’assied un jour dans la salle
d’attente de Georges Federmann.
Intrigué par la personnalité du médecin et son mode d’exercice, le jeune réalisateur propose au Dr Federmann de tourner un docu- mentaire dans son cabinet. Le Dr Federmann est engagé, les sym- boles ornent son bureau et son cabinet, un numéro deCharliepar ci, un article de presse à propos des migrants par là. Son engagement affiché aux yeux de ses patients est atypique, mais semble corres- pondre à l’engagement mis dans la relation d’aide qu’il leur propose.
Il est notamment connu à Stras- bourg pour accueillir une clientèle provenant de milieux défavorisés.
Il rec¸oit généralement sans rendez- vous : « La caractéristique de ces gens, c’est qu’ils ne dorment pas.
Donc ils ne peuvent pas venir au cabinet à mon heure, et surtout pas le matin. [. . .] Je travaille donc sans rendez-vous, et comme vous l’avez remarqué, ce sont les patients qui prescrivent l’ordonnance. ». Il milite pour une mission d’assistance publique de la psychiatrie libérale.
Pour autant, le film n’a pas vocation à faire la promotion de cet engage- ment qui peut dérouter et c’est bien aux patients qu’on s’intéresse et à la relation qui s’établit avec ce psy- chiatre qui s’engage avec eux contre la maladie.
On retrouve dans cette relation qui nous est exposée quelques prin- cipes d’une pratique propice au
«rétablissement», tels que décrits dans les travaux de Borg et Kristian- sen. Le Dr Federmann propose à ses patients une relation de«personne à personne», évoquant parfois des histoires concrètes, voire person- nelles. Il semble considérer ses patients comme des individus avec leurs qualités et leurs faiblesses, et non comme des«patients psychia- triques ». Sur ce qui est présenté à l’écran, il se montre disponible, connaît bien les personnes, leur quotidien, devient une référence dans la durée. Il n’impose pas pour autant de certitudes, se permet de
doi:10.1684/ipe.2018.1837
Rubrique coordonnée
par A. Bouvarel et S. Cervello
534 Pour citer cet article : Analyse de film.L’Information psychiatrique2018 ; 94 (6) : 534-5 doi:10.1684/ipe.2018.1837
Journal Identification = IPE Article Identification = 1837 Date: July 9, 2018 Time: 6:47 pm
Analyse de film
douter, d’exprimer ses propres fai- blesses. Il est également capable de surprendre, de casser les règles, et d’établir ce qui peut être décrit dans les études comme«friendship like relationship»qui donnerait au patient l’impression de pouvoir par- ler de tout et que cela sera accepté et de ne plus être uniquement un
«malade psychiatrique». Il les aide
finalement à se dégager de cette identité de malade, étape essentielle au rétablissement.
Le divan du mondeest également un vecteur puissant de déstigma- tisation. Les situations choisies rendent l’identification possible, ne suscitent pas la moquerie ou l’incompréhension. Swen De Pauw donne pourtant à voir des por-
traits complexes, sans édulcorer la clinique psychiatrique.
Sophie Cervello [email protected]
Liens d’intérêts
l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.
L’Information psychiatrique•vol. 94, n◦6, juin-juillet 2018 535