• Aucun résultat trouvé

Les printemps arabes

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Les printemps arabes"

Copied!
139
0
0

Texte intégral

(1)

Les printemps arabes

RDN

Géry Balcerski,

Mustapha Benchenane, Serge Boidevaix,

Hélène Bravin,

Steven Ekovich,

Olivier Hanne,

Séverine Labat,

Sonia Le Gouriellec,

Hicham Mourad,

Nicolas Rocquet

(2)

Le bon professionnel de santé,

au bon endroit, au meilleur prix

(3)

L

es attentats qui ont endeuillé la France en janvier illustrent dramatiquement le lien étroit qui unit notre pays avec le monde arabe. C’est la résultante d’une histoire séculaire commencée il y a bien longtemps autour de la Méditerranée, Mare Nostrum, et qu’il faut donc assumer. L’oublier ou le nier serait de fait désastreux pour comprendre les enjeux et les défis auxquels nous sommes confrontés. Dès lors, tous les bouleversements qui touchent l’espace sud-méditerranéen et le Levant nous concernent directement telles les vagues déferlantes frappant inexorablement les rivages à la suite d’un tsunami.

Le paradoxe actuel est aussi dans la confusion des temps. Ici, le temps politique et médiatique exige des réponses rapides et répondant aux besoins de communication, alors que les mouvements tectoniques en cause s’inscrivent dans un temps long aux racines anciennes, vieilles de plusieurs siècles comme l’antagonisme Sunnites-Chiites, complexes, comme les rivalités tribales et passionnelles, comme l’instrumentalisation du fait religieux le prouve.

De ce fait, il était essentiel pour la RDN de revenir sur la question, ou plutôt les questions des printemps arabes, quatre ans après le début de révoltes parties de Tunisie et remettant violemment en cause des régimes que l’on croyait immuables. Il est cependant trop tôt pour dresser un bilan objectif, alors qu’à l’inverse, les interrogations sont désormais multiples, avec l’effondrement de certains États et la recomposition des espaces géogra- phiques, notamment au Levant. De plus, l’implosion de la Libye a créé un vide stratégique et donc sécuritaire, cristallisant tous les dangers, tant vers les pays limitrophes – eux-mêmes en recherche de stabilité comme la Tunisie et l’Égypte – que vers l’Afrique subsaharienne, déjà endémiquement fragile.

Certes, la RDN ne prétend pas à travers ce numéro, proposer une approche exhaus- tive du sujet, mais il importe de poursuivre l’analyse stratégique des conséquences de ces printemps, tant elles affectent notre propre sécurité comme l’ont montré, hélas, les événe- ments de ces dernières semaines. Il ne faut cependant pas oublier de rester lucide. En effet, outre ce défi majeur, d’autres lieux et théâtres de confrontation subsistent. Ainsi, le Général Hivern’a pas calmé les ardeurs des combattants dans l’Est de l’Ukraine, tandis que les pro- vocations se multiplient dans les espaces bordant l’Europe et le monde russe. Les tensions restent également vives en Asie du Sud-Est, à la merci d’un dérapage militaire non maîtrisé.

Il faut donc comprendre que, plus que jamais, ce monde a-polaireque nous décou- vrons chaque jour est source de confrontations, de rivalités et de conflits potentiels. Il convient donc de pouvoir comprendre pour mieux anticiper, mais aussi de pouvoir disposer des outils permettant d’y répondre, c’est-à-dire les moyens, les budgets et les hommes et femmes nécessaires, qui, au quotidien, démontrent leur engagement au service de la France.

Jérôme Pellistrandi - Directeur de la rédaction

Éditorial

(4)

5

19

27

33

38

44

50

Les printemps arabes

« Monde arabe » : une transition lourde de menaces

MUSTAPHA BENCHENANE

Les « printemps arabes » traduisent une crise profonde de certains États confrontés à des chocs multiples, entre autoritarisme, crise identitaire de sociétés en perte de repères et incapacité à affronter des modernités issues d’une mondialisation mal assumée.

Tunisie : transition démocratique et problématiques sécuritaires nationales et régionales

SÉVERINE LABAT

La Tunisie, foyer du Printemps arabe, a été confrontée à une longue phase de transition complexe où les isla- mistes ont tenté d’accaparer le pouvoir. Tunis a ainsi dû faire face à de nombreux défis notamment sécuri- taires avec une société civile fragilisée aspirant à la stabilité.

Égypte : chasse aux islamistes

HICHAM MOURAD

L’Égypte, après avoir désenchanté avec un régime conduit par les Frères musulmans, aspire au retour d’un État fort privilégiant la sécurité, seule garantie pour permettre le développement économique largement remis en cause depuis janvier 2011.

La Libye en guerre

HÉLÈNE BRAVIN

La Libye est une mosaïque complexe en plein chaos. La connaissance des acteurs – nombreux – sur le ter- rain est donc le préalable avant d’envisager toute action dans une zone décisive pour la déstabilisation d’une grande partie de l’Afrique saharienne mais aussi subsaharienne.

La nouvelle guerre civile libyenne

NICOLAS ROCQUET

La chute du régime de Kadhafi n’a pas permis la reconstruction d’un État libyen viable. Le pays est désor- mais confronté à une guerre interne avec de multiples acteurs aux intérêts divergents entraînant une pro- bable dislocation durable de cette entité.

L’Iran, futur pôle de stabilité au Moyen-Orient

GÉRY BALCERSKI

Pour les tenants du « choc des civilisations », l’Occident et l’Islam sont irréconciliables, mais pour d’autres, FÉVRIER 2015

Préambule - Diplomatie et outil militaire

MAURICE VAÏSSE

Depuis la chute du mur de Berlin, la France a vu son engagement militaire s’accroître avec de nombreuses interventions répondant à des objectifs politiques ambitieux, alors même que les moyens de sa défense n’ont cessé de diminuer drastiquement au risque de remettre en cause la place de la France.

(5)

54

60

65

77

81

86

93

L’aérocombat, futur de la manœuvre aéroterrestre

JEAN-CLAUDE ALLARD

La France a été et reste novatrice dans l’emploi de l’hélicoptère sur un théâtre d’opération. Forte de son expé-

L’impact du Printemps arabe sur le Sahel

OLIVIER HANNE

Le Sahel a été profondément et durablement déstabilisé depuis 2011 avec l’accumulation de groupes djiha- distes antagonistes. Les interventions françaises au Mali début 2013 puis en RCA ont certes stoppé la pro- gression d’un adversaire tentaculaire mais les menaces y persistent.

L’impact des révoltes arabes en Afrique subsaharienne

SONIA LE GOURIELLEC

Le « Printemps arabe » ne s’est pas traduit par un « Printemps africain », même si certains États ont connu aussi des manifestants d’opposants. L’Afrique subsaharienne connaît une évolution propre et complexe, avec des perspectives positives, malgré des menaces réelles.

Les États-Unis face au « Printemps arabe »

STEVEN EKOVICH

Les « printemps arabes » ont surpris Washington qui a eu du mal à appréhender la complexité des évolu- tions, leurs impacts sur les équilibres régionaux et la défense des intérêts vitaux américains. Entre pragma- tisme, soutien à Israël et maintien des alliances, la voie reste complexe.

L’Islam parmi les livres

SERGE BOIDEVAIX

Comprendre l’Islam et son lien avec le politique est indispensable pour qui s’intéresse aux printemps arabes.

Cette clé de lecture illustre la complexité du rapport entre pouvoir spirituel et pouvoir étatique dans une culture où la dimension confessionnelle est centrale.

Contrepoint- La doctrine au cœur des enjeux de nos armées

JEAN-FRANÇOIS PARLANTI

La doctrine interarmées est un processus opérationnel indispensable pour nos armées et contribue directe- ment à la crédibilité de nos forces, tout en mettant en valeur une approche française validée en opérations et reconnue et appréciée par nos Alliés.

Contrepoint- La doctrine : des principes pour une action concrète, celle de la guerre

JEAN-JACQUES TOUTOUS, JEAN-VINCENT BERTE

La doctrine est un enjeu opérationnel. L’Armée de terre, avec le CDEF, dispose ainsi d’un outil essentiel et reconnu, notamment par nos principaux alliés. Le CDEF conçoit la doctrine, l’adapte grâce au retour d’expérience et participe à la préparation de forces terrestres de demain.

Repères - Opinions

(6)

108

114

121 123

126 127 129 130 131 132

Olivier Hanne (dir.) : Mali, une paix à gagner Timothy Snyder : Terres de sang

Régis Debray et Renaud Girard : Que reste-t-il de l’Occident ?

Institut de la démocratie et de la coopération : La grande Europe des nations Alessandro Baricco : Les barbares

Yves-Marie Laulan : L’immigration humanitaire, Némésis de l’Europe compatissante

Chroniques

Retrouvez les billets : Le Cadet : « J’écris ton nom », p. 16 L’Épine : « Même pas peur ! », p. 76

nents, notamment dans le cadre de comparaisons internationales. Une réflexion est donc nécessaire pour avoir une approche plus rigoureuse s’appuyant sur des critères objectifs.

Zones urbaines et confinées : un probable champ de bataille

PIERRE SANTONI

La ville a toujours été un enjeu des guerres, soit pour être assiégée, puis pillée, soit pour être évitée car étant un obstacle à la progression des troupes. Aujourd’hui, la ville ou la zone urbaine sont devenues essentielles pour les acteurs des conflits asymétriques, obligeant nos armées à poursuivre leurs efforts d’adaptation.

La Guerre des Français

JEAN-PHILIPPE IMMARIGEON

Quand la RANDraconte Serval… Un récent rapport du think tankaméricain ne tarit pas d’éloges sur l’efficience de nos armées qualifiées d’expéditionnaires. Au-delà de la présentation d’un art français de la guerre et de compliments, en rien désintéressés, se lit pourtant l’annonce d’un futur incertain, par inadé- quation du nouveau matériel à ces guerres de demain qui resteront à l’ancienne.

Programme de la RDN en ligne, p. 136

Recensions

Histoire militaire- Le non-choix stratégique de la IVeRépublique en Indochine CLAUDE FRANC

Pensée militaire- La stratégie du bluff(3epartie) MICHEL KLEN

(7)

PRÉAMBULE

Diplomatie et outil militaire *

L’aggiornamento 1992-2015

Maurice Vaïsse

Professeur émérite des universités à Sciences Po (CHSP- CERI). Président du conseil scientifique pour la recherche historique au ministère de la Défense.

E

n 1991, la France était arrivée à l’heure des choix : la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, la dissolution du pacte de Varsovie le 1erjuillet 1991 marquaient la fin d’une période des relations internationales, celle de la guerre froide, dans laquelle la France tout en étant clairement membre d’un des deux blocs avait trouvé sa voie pour manifester sa différence au sein de l’Alliance atlantique. Le choc suscité par le nouveau contexte international ne bouleverse pas dans l’immédiat l’outil militaire français, malgré les constats de carence observés lors de la guerre du Golfe (2 août 1990-24 février 1991) sauf sur certains points, sous l’impulsion du ministre Pierre Joxe (février 1991-mars 1993). Il en est tout autrement à partir du milieu des années 1990, car face à un environnement inter- national bouleversé et fluctuant, l’aggiornamentoest non seulement nécessaire mais permanent, d’autant plus que la priorité est désormais donnée à la projection et à l’engagement des troupes, malgré des moyens de plus en plus limités en raison de la contrainte budgétaire.

Un environnement bouleversé et fluctuant

Avec la chute de l’Union soviétique et la fin du monde bipolaire, on a cru voir advenir « la fin de l’histoire » et les États ont tôt fait de vouloir profiter des dividendes de la paix (la contraction des budgets de la défense entre 1993 et 1998 a été d’environ 14 % pour la France et le Royaume-Uni, de 16 % pour l’Allemagne, de 35 % pour l’Italie). Dans les années 1990, on voit d’abord se des- siner un monde unipolaire dominé par les États-Unis, avec des conflits ethniques,

* NDLR : ce texte, publié avec l’aimable autorisation des Éditions du Seuil, sera le chapitre XVI du livre Diplomatie et outil militaire. La première version de cet ouvrage, période 1871-1969, a été éditée par l’Imprimerie nationale en 1987 dans sa collection « Politique étrangère de la France », écrit en collaboration avec Jean Doise. Ce livre a été repris par les Éditions du Seuil dans sa collection « Points-Histoire » (n° 153) en 1992 pour y ajouter la période 1969-1991 (chapitre XV). La nouvelle édition de Diplomatie et outil militaireparaîtra donc prochainement, couvrant la période 1871-2015.

(8)

taires en Europe centrale). Mais au fur et à mesure le monde devient multipolaire, et à la guerre froide se substitue une nouvelle conflictualité faite d’une succession de crises régionales, de guerres civiles entraînant des conflits interétatiques et des interventions militaires. Au cauchemar de l’apocalypse nucléaire et au rêve d’un monde pacifié, se substitue une instabilité généralisée : fragilité des constructions étatiques, ambition de certains États désireux d’acquérir des capacités nucléaires ou balistiques, menaces de fondamentalismes religieux, comme les groupes djihadistes qui rejettent les valeurs occidentales. Le réveil d’un Islam de combat prônant la guerre sainte renforce la thèse du choc des civilisations, tout en la contredisant en raison des antagonismes internes du monde arabo-musulman (entre sunnites et chiites, entre riches puissances pétrolières et États à la démographie galopante). Si les conflits majeurs ont disparu, on voit se multiplier des « petites guerres », des guerres asymétriques opposant des bandes armées, des groupes terroristes à des États, souvent incapables de faire face avec des moyens militaires classiques, sans parler de leur arsenal nucléaire. D’où la nécessité d’adapter l’outil militaire à ce contexte international.

Et le choc des attentats du 11 septembre 2001 remet la sécurité intérieure des États au premier plan. Pour manifester sa solidarité au sein de l’Alliance atlan- tique, la France s’engage en Afghanistan dans la coalition dirigée par les États-Unis.

En revanche en 2003, elle ne participe pas à la guerre américaine contre l’Irak, soupçonné de détenir des armes de destruction massive depuis 1991 et de soutenir des réseaux terroristes, ce qui entraîne une crise grave entre les membres de l’Otan qui soutiennent l’Administration Bush junior (Royaume-Uni, Italie, Pologne) et ceux qui expriment leur désaccord (France, Allemagne, Belgique). L’intervention américaine aboutit à la prise de Bagdad (15 avril 2003) mais la victoire militaire est suivie d’un enlisement des troupes de la coalition et laisse le pays dans une situa- tion désastreuse, au point qu’après avoir réalisé en 2011 le retrait total des forces américaines de l’Irak, le président Obama est contraint (été 2014) d’apporter une aide militaire aérienne à l’armée irakienne et aux Kurdes contre des groupes de

« l’État islamique », avec le soutien de la France.

C’est dire que du point de vue français, la menace ne pèse plus sur les fron- tières du pays : le Livre blancde 1994 précise d’emblée que la France « ne se connaît pas aujourd’hui d’adversaire désigné ». En réalité, la menace a changé : des événe- ments qui ont lieu à une distance respectable peuvent avoir des répercussions pour les citoyens français et le terrorisme affecte la sécurité intérieure : la France est de nouveau le théâtre d’attentats dans les années 1990 (le plan Vigipirate, créé en 1978, est mis en place la première fois en 1991), en particulier à Paris, en 1994- 1995, et à plusieurs reprises depuis lors ; après New York (2001), c’est le tour de Madrid (2004), de Londres (2005) et de Paris (2015) (1). Face au terrorisme, il est

(1) Le Premier ministre déclare : « La France est en guerre contre le terrorisme ».

(9)

impossible de se protéger isolément. À l’heure de Schengen (accords d’ouverture des frontières européennes entrés en application en 1995), l’image du soldat mon- tant la garde aux frontières du pays est complètement dépassée, et la sanctuarisa- tion du territoire ne peut pas être une fin en soi. D’où la nécessité de passer d’un outil militaire fondé sur la dissuasion nucléaire, construit en parfaite cohérence avec le contexte de la guerre froide et la politique d’indépendance nationale, à un système d’armes fondé sur l’action extérieure, en fonction d’une conflictualité diversifiée et d’une politique de coopération internationale, tout en préservant l’ar- me nucléaire. Le Livre blancde 2008 introduit le nouveau concept de « stratégie de sécurité nationale » : il s’agit de « parer aux risques ou menaces susceptibles de porter atteinte à la vie de la nation ».

Les conséquences de cette situation sont évidentes : du fait du rôle jugé moins prioritaire du nucléaire militaire, la France – qui reste l’un des membres du club – voit son poids diminué, et son outil militaire paraît inadapté à la nouvelle conflictualité et à l’engagement d’une opération extérieure d’une certaine ampleur, la poussant à se joindre à des coalitions et même à l’intégration, nettement rejetée depuis le général de Gaulle. Dans le même temps l’Otan, dont la raison d’être consistait dans la défense contre l’adversaire soviétique, a survécu à la fin de la guerre froide ; et si la suprématie militaire des États-Unis reste totale, la volonté de l’Administration américaine est de ne pas intervenir partout et de soutenir l’action de ses alliés, comme la France. Bref, comme le dit Louis Gautier, la France doit pas- ser « de l’impératif de l’indépendance à la logique de l’interdépendance ».

L’aggiornamentonécessaire

C’est dire combien l’aggiornamentode l’outil militaire était nécessaire. Il est amorcé sous François Mitterrand, avec la création de la Force d’action rapide (Far) et surtout après la guerre du Golfe, la création du Commandement des opérations spéciales (Cos), de la Délégation aux affaires stratégiques (Das) et l’accent mis sur le renseignement et l’acquisition d’une capacité d’appréciation autonome (par les satellites). Dans le même temps, on note une baisse des effectifs, une réduction de la durée du service militaire à dix mois et surtout le moratoire des essais nucléaires en 1992. La réforme est menée tambour battant par Jacques Chirac, et n’est pas interrompue par la période de cohabitation (1997-2002) qui est plutôt favorable à une étroite concertation en matière de défense ; elle doit être constamment pour- suivie en raison d’un contexte international en évolution permanente et des contraintes budgétaires. Depuis la fin de la guerre froide, l’effort financier consacré à la défense s’est constamment amenuisé : supérieur à 3 % du PIB au début des années 1990, il descend en dessous de 2 % après 1998 et il tourne actuellement autour de 1,7 %.

En témoignent les Livres blancset les lois de programmation militaire qui se succèdent : alors que, de 1959 à 1989, en trente ans, il y avait eu seulement un

PRÉAMBULE

(10)

d’indépendance ; l’Europe, espace de solidarité, les Dom-Com (comme Mayotte dans l’océan Indien ou la Guyane, qui abrite la base spatiale de Kourou) où la France doit maintenir des forces de souveraineté ; enfin, les États africains avec les- quels existent des accords de défense, espace d’intervention. Le deuxième Livre blancen 1994 vise à adapter la politique de défense aux nouveaux impératifs stra- tégiques, en particulier la nécessité d’une projection à distance. Le Livre blancde 2008 définit une stratégie de sécurité nationale prenant en compte l’interpénétra- tion entre les menaces et les risques, liés au terrorisme et à l’extrême instabilité de la situation internationale ; d’où (outre les contraintes liées à la Revue générale des politiques publiques) l’adaptation des implantations militaires avec la disparition des garnisons au profit de la création de bases de défense. Un nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, publié en 2013, à la demande du nouveau pré- sident de la République, met l’accent sur les capacités spatiales et le renseignement ainsi que sur les forces spéciales et la cyberdéfense, devenue une nécessité.

La réforme concerne tous les secteurs : la conscription, la politique nucléaire, la défense européenne, l’attitude à l’égard de l’Otan, enfin l’industrie de défense.

La professionnalisation, qui résulte de la décision prise par le président Chirac le 22 février 1996, est fondatrice de la nouvelle armée française avec la suspension de la conscription. Depuis la fin du XIXesiècle, le service militaire obli- gatoire était considéré comme un dogme, reflétant la conviction en la nation armée. Le seul vocable d’armée de métier était tabou. En réalité, la France était sous le régime d’une armée mixte. À l’aube du XXIesiècle, la conscription est considé- rée comme inadaptée. Fini le mythe du citoyen-soldat. Il s’agit de disposer d’uni- tés plus souples et rapidement projetables, et à l’horizon 2015, de mettre au point un modèle d’armée, à effectifs réduits, mais aux capacités opérationnelles amélio- rées. Cette réforme majeure est alors mise en œuvre par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin.

Confrontés à la nécessaire adaptation de la force nucléaire consistant à conserver la crédibilité de la dissuasion, les présidents successifs ont réaffirmé les fondamentaux de la conception française : dissuader toute agression contre les inté- rêts vitaux du pays (notion élargie par Jacques Chirac en 2006). Néanmoins, la place du nucléaire n’est plus la même que pendant la guerre froide : à la suite de la décision de François Mitterrand instaurant un moratoire sur les essais nucléaires en avril 1992, son successeur J. Chirac rompt le moratoire en juin 1995 et reprend les essais dans une campagne (de septembre 1995 à janvier 1996) qui suscite un concert de protestations dans le monde. Puis une série de décisions limitent la capacité nucléaire française : interruption définitive des essais nucléaires, signature du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Tice), démantèlement des installations de production de matières fissiles, fermeture du Centre d’essais du Pacifique, fermeture et démantèlement des sites du plateau d’Albion ; la place de

(11)

l’armement nucléaire est restreinte, avec la suppression des armes préstratégiques Hadès, sans oublier la réduction de la force nucléaire à deux composantes : une composante sous-marine avec 4 SNLE de nouvelle génération (équipés de missiles M51) et une composante aéroportée avec deux escadrons (60 Mirage 2000Nrem- placés progressivement par les Rafale) au lieu de trois et un arsenal de moins de 300 têtes nucléaires. Parallèlement, afin de remédier à l’absence d’essais, le programme de simulation lancé en 1996 confère à la France une avancée technologique impor- tante. Mais la marginalisation stratégique de la dissuasion nucléaire se reflète aussi dans les contestations qui ne sont plus le fait de minorités mais portées par d’anciens responsables politiques et militaires de la Défense. Malgré les incanta- tions du président Obama (lors de son discours de Prague en avril 2009) appelant à un monde délivré des armes nucléaires, on observe le maintien ou l’augmenta- tion des arsenaux nucléaires et des menaces provenant de pays proliférants (Corée du Nord, programme iranien), inversant du même coup la traditionnelle posture française « du faible au fort ».

L’autre grand chantier de la politique de défense est la question de son auto- nomie stratégique : là aussi, des changements considérables ont eu lieu sous l’effet d’une triple évolution. D’abord celle de la guerre, qu’on ne fait plus seul : dans l’opération Tempête du désert(janvier-février 1991), l’armée française est partie pre- nante à une coalition internationale, la première fois depuis Suez ; ensuite, celle de l’Europe : la France, comme membre fondateur d’une communauté européenne, s’est trouvée intégrée dans un mouvement d’approfondissement et d’élargissement : la CEE est devenue Union européenne ; l’Europe est passée de 12 membres en 1994 à 28 en 2014. Si, sur beaucoup de plans, l’Europe est devenue une réalité, sur celui de la défense elle reste une déception pour la France, qui a toujours préconisé de conférer à l’intégration européenne une dimension militaire. Le troisième facteur d’évolution concerne l’Otan, dont on pouvait penser que la fin de la guerre froide et la dissolution du pacte de Varsovie signifieraient la disparition. Or, non seule- ment l’Otan a survécu mais elle s’est élargie à d’autres pays européens de l’ex-bloc soviétique et surtout, lors du Sommet de Rome (novembre 1991), s’est attribué de nouvelles missions comme la gestion des crises, y compris à l’extérieur de son champ traditionnel d’intervention, ce qui a permis sa survie. Cette évolution a amené la France à revoir progressivement sa place à l’égard de l’Otan d’autant plus que les opérations menées dans l’ex-Yougoslavie avaient placé les forces françaises sous le contrôle opérationnel de l’Otan, sans pour autant pouvoir disposer d’un droit à la parole.

Pour rendre compatibles l’Otan et une identité européenne de défense, on se tourne vers l’Union de l’Europe occidentale, dont les tentatives de revitalisation échouent les unes après les autres. C’est ainsi que dans le sillage du Traité de Maastricht (7 février 1992) qui annonce une politique européenne de sécurité commune, l’UEO est chargée de la mise en œuvre de cette politique. Cependant, le projet (mai 1992) d’un Corps d’armée franco-allemand voit son rôle restreint

PRÉAMBULE

(12)

Il donne naissance à l’Eurocorps, corps de réaction rapide multinational (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Luxembourg) susceptible d’assumer des missions au pro- fit de l’Otan. Le précédent créé par l’engagement de ses forces en particulier dans l’ex-Yougoslavie aboutit à légitimer son rôle dans la gestion des crises. Le président Mitterrand accepte que le Chef d’état-major des Armées participe au comité mili- taire de l’Otan, dès lors que l’emploi des forces est évoqué. Son successeur est convaincu que la seule voie consiste à travailler dans le cadre atlantique, tout en cher- chant à constituer un pilier européen de l’Otan, par le biais de l’UEO. Jacques Chirac tente de réaliser cette réintégration en affirmant la complémentarité entre la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et l’Otan pour obtenir plus d’autonomie pour la défense européenne. Dès décembre 1995, il choisit de faire par- ticiper la France au comité militaire de l’Otan ; et le ministre de la Défense, Charles Millon, qui reprend sa place au conseil des ministres de l’Alliance en juillet 1996, demande qu’un grand commandement (en particulier de la zone Sud implantée à Naples) soit attribué aux Européens. Du fait du refus américain, la France (passée alors sous le régime de la cohabitation) déclare en juillet 1997 au Sommet de Madrid que les conditions d’un rapprochement avec l’Otan ne sont pas réunies.

Même si certains indices peuvent accréditer la progression de l’idée d’une défense européenne : réunion franco-britannique de Saint-Malo en décembre 1998, désignation de Javier Solana, ancien secrétaire général de l’Otan comme responsable de la politique étrangère et de sécurité commune, Traité de Nice (décembre 2001), qui crée plusieurs organes de coordination, d’importantes diver- gences persistent sur la complémentarité entre cette défense européenne et une Alliance atlantique dominée par les Américains et qui a actualisé son concept stra- tégique à l’occasion du 50eanniversaire de l’Alliance atlantique, en avril 1999 : à la défense collective s’ajoutent de nouvelles missions, comme la prévention des conflits et les opérations de gestion des crises, et à Prague (novembre 2002), de nouvelles adaptations interviennent, dans lesquelles la France s’implique, d’autant plus qu’elle a participé à des opérations militaires de l’Otan lors de la crise du Kosovo (mars-juin 1999), où le président Chirac a tenu à conserver sa liberté en ce qui concerne le choix des cibles à bombarder. L’UE met l’UEO en veilleuse en novembre 2000 et structure les organismes chargés de suivre les questions de défense : comité politique et de sécurité, comité militaire, état-major, agence euro- péenne d’armement. Désormais, la PESD devient opérationnelle et peut accomplir des missions en toute autonomie : c’est le cas de l’opération Artemis(juin-septembre 2003) en République démocratique du Congo, avec la France comme nation-cadre.

L’UE a aussi assuré la relève de l’Otan en Bosnie, sous le nom d’Eufor.

Malgré le retrait partiel des forces américaines d’Europe et la moindre importance accordée au rôle militaire de l’Alliance atlantique, les Américains enten- dent affirmer leur autorité et encadrer la naissance d’une Europe de la défense. À la

(13)

suite du 11 septembre 2001, la France participe à la force internationale d’assis- tance et de sécurité (ISAF) chargée de pourchasser les terroristes en Afghanistan, mais les effectifs français sont encore limités (1 300 hommes) et ne sont pas regrou- pés au sein de l’opération Enduring Freedom ; quand l’Otan est amenée en avril 2003 à prendre en main le maintien de la paix en Afghanistan, Paris – qui s’était opposé résolument à l’intervention américaine de mars 2003 en Irak – l’accepte, bien que cette mission soit clairement en dehors de la zone euro-atlantique et sous commandement américain, c’est-à-dire à l’exact opposé de la conception française.

L’exécution des missions repose sur les moyens mis à disposition par les États- membres au cas par cas, et la plupart des pays européens non seulement manifes- tent peu d’enthousiasme pour ces missions, mais en outre elles n’en ont pas les moyens ; de fait, l’essentiel des forces sont fournies par cinq pays : le Royaume- Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ; seules les deux premiers sont en mesure de projeter des forces pour intervenir au loin. Lors du Sommet de l’Otan à Riga (novembre 2006), plusieurs États européens, dont la France, acceptent de lever les restrictions au déploiement de leurs troupes en Afghanistan hors des zones d’attribution relativement calmes, afin de pouvoir apporter un soutien aux soldats de l’Otan engagés dans de violents combats au sud de l’Afghanistan. Et en avril 2008, au Sommet de l’Otan à Bucarest, la France accepte d’envoyer des troupes supplémentaires en Afghanistan, ce qui porte le contingent français à plus de 3 000 hommes.

Bien que le Traité de Lisbonne (décembre 2007) prévoie l’évolution de la politique de défense commune vers une défense commune, il précise aussi que celle-ci n’est concevable que dans le cadre d’une complémentarité avec l’Otan.

Force est de reconnaître que le bilan de la PESD reste très modeste et que, dans la course de vitesse entre l’Union européenne et l’Alliance atlantique, celle-ci l’a emporté.

Cette analyse est prise en compte par le président Sarkozy qui mène avec succès le rapprochement de la France avec l’Otan : à la suite du Livre blancde 2008 qui envisage la construction d’un partenariat stratégique entre l’Europe et les États- Unis, il annonce le 17 juin 2008 sa volonté de faire participer la France aux struc- tures militaires de l’Otan dans un objectif de complémentarité et non de rivalité, ce qui se concrétise lors du 60e anniversaire de l’Otan au Sommet de Kehl- Strasbourg en avril 2009. En contrepartie, la France obtient l’accord des États-Unis pour que des commandements-clés soient attribués à des officiers français. Ce retour de la France dans l’Otan est-il une rupture avec la politique gaullienne ? Pas vraiment, car il conclut une série de tentatives de rapprochement, et prend en compte une situation complètement modifiée par rapport à 1966 : la guerre froide n’est plus, le gros des troupes américaines a quitté l’Europe, les menaces sont dif- férentes. Néanmoins, ce rapprochement de la France avec l’Otan est symbolique : on met l’accent sur l’autonomie stratégique plus que sur l’indépendance nationale.

Reste que l’influence acquise par la France grâce à cette réintégration semble encore

PRÉAMBULE

(14)

le commandement intégré de l’Otan.

Enfin un autre chantier a concerné l’industrie de défense, développée comme un des instruments de l’indépendance nationale, mais concernée comme tous les autres secteurs par la nouvelle donne géostratégique et la nécessaire européanisa- tion, avec une série de restructurations : ainsi de la création d’EADS (à partir de l’Aérospatiale de Daimler Chrysler, et de DASA) en 2000, de la transformation de Thomson CSF en Thales qui regroupe en 2007 ses activités avec la Direction des constructions navales (devenue DCNS) dans le domaine naval ; en 2005, Safran est né de la fusion par absorption de la Snecma (motoriste) par Sagem (électro- nique) ; en 2006, Giat (qui fabriquait le char Leclerc) devient Nexter. Parmi les fleurons de cette industrie d’armement, en partie française, il faut noter le succès des filiales : Arianespace, Eurocopter et Airbus avec l’Airbus A400M, avion de transport militaire pour remplacer les Transall. L’industrie d’armement (165 000 emplois en France) reste un des atouts à l’exportation : pour les années 2006-2011, elle est au 4erang mondial des exportations d’armement derrière les États-Unis, la Russie et le Royaume-Uni, mais elle est condamnée à vendre à des pays à risques, sans compter les affaires de corruption (Pakistan).

Une priorité donnée depuis les années 1990 à la projection et à l’engagement des forces

Cela ne signifie pas qu’avant 1991 l’armée française n’intervenait pas du tout à l’extérieur : outre les opérations menées en Afrique dans le cadre des accords de défense, depuis le septennat de Valéry Giscard d’Estaing des soldats français ont servi dans des théâtres d’opérations extérieures au service des Nations unies par exemple. Ces missions ont connu un accroissement considérable du temps de François Mitterrand, correspondant en cela à un triple facteur : la nouvelle conflic- tualité de l’après guerre froide, le rôle et la place de la France comme membre per- manent du Conseil de sécurité à honorer, enfin la mission que s’attribue la France, principalement en Méditerranée, au Proche-Orient et en Afrique. En tant qu’an- cienne puissance coloniale, la France, dans ces années, intervient en Afrique sub- saharienne (Tchad depuis 1969, Rwanda en 1994-1995, Côte d’Ivoire, depuis 2001, République centrafricaine, depuis 2003) : la présence de la France en Afrique est réaffirmée dans les Livres blancs, mais le nombre de bases est restreint à quatre (Abidjan, Dakar, Libreville et Djibouti) et une base implantée dans le golfe Arabo-Persique, à Abu-Dhabi. En tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU, la France joue un rôle important dans les opérations de maintien de la paix ; de 1991 à 1996, la France s’engage massivement dans des opérations onu- siennes : Cambodge en 1991, Somalie en 1992, Yougoslavie de 1992 à 1995, Rwanda en 1994. Ces opérations sont loin d’être toutes concluantes. La Forpronu est incapable d’empêcher les massacres en Yougoslavie, et l’opération Amaryllis

(15)

(9-17 avril) assiste impuissante au génocide rwandais, avant que Turquoise(22 juin- 22 août 1994) crée une zone humanitaire.

De la fin des années 1990 aux années 2000, les opérations multinationales se font dans le cadre de l’Otan (Kosovo, 1999) ou de l’UE (RCA, Congo : Artemis).

Avec l’opération Liberté immuable, en Afghanistan, il s’agit d’une véritable coali- tion sous le commandement de l’Alliance atlantique, engagée dans une contre- insurrection et d’une guerre contre les taliban, où la France engage 3 000 hommes et subit des pertes (au total 89 hommes) vivement ressenties par l’opinion jusqu’au retrait français en décembre 2012. En Côte d’Ivoire, en crise depuis 1999, l’opéra- tion Licorneest déclenchée en 2003 pour faire appliquer le cessez-le-feu. En Libye, à la suite de la résolution 1973 adoptée par le Conseil de sécurité le 17 mars 2011, des forces aériennes françaises interviennent pour protéger les populations de l’Est du pays menacées par l’armée du colonel Kadhafi et empêcher l’occupation de Benghazi. Si l’opération Harmattan(19 mars-31 octobre 2011) est couronnée de succès grâce au concours d’une coalition reprise en main par l’Otan, elle dure sept mois et laisse le pays (délivré de la dictature du colonel Kadhafi) dans un état de délabrement institutionnel et social qui rend le pays incontrôlable. Si la France n’intervient pas en Syrie pour arrêter les massacres dus à la dictature du régime Assad en 2013, elle participe par des bombardements à la coalition contre les groupes islamiques qui sèment la terreur en Irak. Malgré les efforts faits dans le cadre du programme de Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp), destiné à renforcer les armées africaines, la France doit toujours intervenir en Afrique : en janvier 2013, avec 4 500 hommes engagés, Servalau Mali déstabilisé par un coup d’État en mars 2012 réussit à faire barrage aux groupes ter- roristes et à les empêcher de s’emparer de Bamako ; en 2014, elle est remplacée par Barkhane, une opération plus large et permanente de lutte contre le terrorisme dans le Sahel en coopération avec les pays voisins ; et à partir de décembre 2013 Sangaris, en RCA, État en pleine déliquescence, pour sécuriser la capitale Bangui.

Le bilan de ces opérations est mitigé. D’un côté, elles ont mis un coup d’arrêt à certaines menaces terroristes, souvent permis de rétablir la paix civile et elles ont constitué un facteur d’équilibre régional en Afrique ; de l’autre, les risques d’enlisement, les difficultés rencontrées au Rwanda (où les forces françaises sont accusées de n’avoir pas su éviter le génocide), en Côte d’Ivoire (incident de Bouaké en novembre 2004), en République centrafricaine (où les risques d’affrontement entre catholiques et musulmans n’avaient pas été bien mesurés), aboutissent à ren- forcer l’image du gendarme de l’Afrique, alors que les autres pays de l’UE mani- festent peu de goût pour y coopérer. Enfin, ces interventions, parfois moralement justifiées, ne sont pas toujours légales au regard de l’ONU et surtout, elles sont souvent des échecs politiques (Irak, Libye, etc.).

Avec des résultats qui sont donc loin d’être toujours probants, le risque de surexposition de l’outil militaire a été perçu par le Livre blancde 2008 qui réagit contre l’éparpillement des actions militaires et entend le limiter à un arc de

PRÉAMBULE

(16)

de la nouvelle base d’Abu Dhabi. En 2014, les forces sont réparties comme suit : 6 000 hommes pour les Opex françaises (Licorne, Barkhane, Sangaris), 2 100 pour les Opex multinationales (Fias, Finul, Atalante), 6 500 comme forces de souverai- neté (Dom-Com) et 5 000 dans les forces de présence : Dakar, Gabon, Djibouti, Abu Dhabi. Il paraît aussi nécessaire de mieux encadrer ces Opex, et la réforme du 23 juillet 2008 prévoit que le Parlement soit informé au plus tard trois jours après le déclenchement d’une opération et qu’il en autorise le prolongement au-delà de quatre mois. Sans compter que leur coût pèse sur le budget des armées, et est tou- jours sous-évalué : en 2014, le surcoût dépasse 1 milliard d’euros.

La multiplication des engagements opérationnels pèse d’autant plus sur l’armée qu’elle a subi cette série de réformes en profondeur et une extraordinaire cure d’amaigrissement. On peut distinguer trois grandes orientations de réformes : l’interarmisation, qui a eu pour effet de diminuer le rôle des états-majors d’armées et d’accroître celui du Chef d’état-major des Armées (singulièrement à la suite du décret du 21 mai 2005, amoindri néanmoins en 2013). Parallèlement, les organes transversaux de la Défense sont montés en puissance : l’état-major des Armées (EMA) précisément, mais aussi le Secrétariat général pour l’Administration (SGA) et la Délégation aux affaires stratégiques, qui devient en 2014 la Direction généra- le des relations internationales et de la stratégie (DGRIS). Quant à l’aspect budgé- taire, les lois de programmation militaire successives (1997-2002, puis 2003-2008, 2009-2014 puis 2014-2019) ont considérablement réduit les moyens des armées.

Le budget de la Défense 2014 est plafonné à 31,4 milliards d’euros (environ 1,5 % du PIB) De 1996 à 2006, les effectifs du personnel de défense passent de 573 081 à 432 314 et de 314 670 hommes à 265 853 en 2014 : ils doivent atteindre 235 940 hommes en 2019, entraînant la dissolution de nombreux régiments et la fer- meture de plusieurs bases aériennes (2). L’impératif budgétaire amène à la réorgani- sation des implantations, y compris celle de l’administration parisienne, de l’îlot Saint-Germain à Balard. Les problèmes d’entretien du matériel, d’équipements vieillissants, auxquels il faut ajouter un coût toujours plus élevé des matériels per- fectionnés et des grands programmes (char Leclerc, hélicoptère Tigre, avion de transport A400M, avion Rafale, au coût unitaire de 150 millions d’euros), l’insuf- fisance des crédits pour acheter des drones (en raison du retard français) et des avions ravitailleurs MRTT (Multi Role Tanker Transport) provoquent une certaine grogne (accentuée par la défaillance du système informatique Louvois) dans les armées, et même des manifestations du personnel de la Gendarmerie en 2001-2002.

En conclusion, on est frappé par la coexistence de deux phénomènes : d’un côté, l’activisme militaire de la France qui est sur tous les fronts (à la mesure de sa présence sur tous les continents et de son rôle au Conseil de sécurité certes, mais

(2) Aux termes du discours du président de la République (14 janvier 2015) : « Le rythme de réduction des effectifs doit être revu et adapté dans le cade de la LPM ».

(17)

aussi d’un interventionnisme tous azimuts), d’un autre côté, le maintien d’un modèle d’armée, susceptible théoriquement de tout faire, avec les mêmes missions quelquefois élargies, mais avec des capacités réduites. Certes, des efforts considé- rables ont été accomplis par une armée qui a accepté de relever le défi de la moder- nisation et grâce au développement (encore trop timide) de la mutualisation dans le cadre européen. Mais en voulant conserver la panoplie complète des moyens, la France ne risque-t-elle pas d’avoir une armée en peau de chagrin ? Comme en 1991, nous serions tentés de poser la question du choix indispensable de l’outil militaire dont la France a besoin pour ses ambitions politico-diplomatiques et qu’elle peut se permettre, en fonction de ses possibilités financières.

PRÉAMBULE

ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

Fréderic Bozo : La France et l’Otan, de la guerre froide au nouvel ordre européen; Masson, 1991.

Patrice Buffotot : Europe des armées ou Europe désarmée; Michalon, 2005.

Claude Carré : Histoire du ministère de la Défense; Lavauzelle, 2001.

Samy Cohen : La monarchie nucléaire, les coulisses de la politique étrangère sous la VeRépublique; Hachette, 1986 ; La défaite des généraux, le pouvoir politique et l’armée sous la VeRépublique; Fayard, 1994.

Marcel Duval et Yves Le Baut : L’arme nucléaire française : pourquoi ? Comment ? ; SPM, 1992.

Louis Gautier : Mitterrand et son armée; Grasset, 1999 ; La défense de la France après la guerre froide; Puf, 2009.

Jean Guisnel : Histoire politique des services secrets français; La Découverte, 2012.

Bastien Irondelle : La réforme des armées en France; Les Presses de Sciences Po, 2011.

Jean-Charles Jauffret : Afghanistan 2001-2010, chronique d’une non-victoire annoncée; Autrement, 2010.

Jean Klein : Vers une politique européenne de sécurité et de défense; Économica, 2003.

Jérôme de Lespinois : De la défense du sanctuaire à la projection. L’Armée de terre française 1974-1996; L’Harmattan, 2001.

André Martel (dir.) : Histoire militaire de la France, tome 4, de 1940 à nos jours; Puf, 1994.

Jean-Dominique Merchet : Défense européenne, la grande illusion; Larousse, 2009.

Dominique Mongin : La bombe atomique française 1945-1958; Bruylant, 1997.

Pierre Pascallon (dir.) : Les interventions extérieures de l’armée française; Bruylant, 1997 ; La dissuasion nucléaire française en question; L’Harmattan, 2006 ; La VeRépublique, 1958-2008, 50 ans de politique de défense; L’Harmattan, 2008.

Pierre Pascallon : « La France et sa défense », Regards sur l’actualitén° 321, mai 2006.

Georges-Henri Soutou ; L’alliance incertaine, les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996; Fayard, 1996.

Bruno Tertrais : L’arme nucléaire; Puf, 2008.

Maurice Vaïsse, Pierre Mélandri, Frédéric Bozo (dir.) : La France et l’Otan (1944-1996); Complexe, 1996.

Maurice Vaïsse : La puissance ou l’influence ? La France dans le monde depuis 1958; Fayard, 2009 ; Les relations inter- nationales depuis 1945; Armand Colin, 14eédition, à paraître en 2015.

Hubert Védrine : Les mondes de François Mitterrand; Fayard, 1996.

(18)

C

e n’étaient pas les Encyclopédistes, loin de là, mais imaginons deux fêlés du cigare débar- quant un matin de 1751 au café Procope et dézinguant Diderot, d’Alembert et Buffon, y ajoutant Montesquieu passé en ami. La France a connu bien des épreuves, celle-là est nou- velle en mille ans d’Histoire. Et tandis qu’une classe politique abonnée à la tribune présiden- tielle du PSG somme, par manque de courage à désigner elle-même l’ennemi, la Grande Mosquée de Paris de faire le ménage chez les salafistes, le reste du monde célèbre la France.

Car de quoi ce mouvement de fond est-il le nom ? Qui, hors de l’Hexagone, avait jamais entendu parler de Charlie Hebdo? Qui connaissait ces dessins pour certains de très mauvais goût – Le Cadet avait assumé comprendre qu’ils heurtent des millions de Français (voir « Musulmane de France… disent-ils », février 2012) ? Voilà pourtant que des noms, pour certains inconnus de nos compatriotes, sont cités dans le monde entier, où des cen- taines de milliers de personnes défilent à l’unisson des cinq millions de Français descendus dans la rue l’espace d’un week-end, sans parler des millions d’autres à leur balcon ou devant leur poste de télévision. Voilà que le président américain vient signer le livre d’or de notre ambassade sous le tableau de la bataille de Yorktown, voilà qu’une quarantaine de diri- geants, dont certains ont la liberté de la presse en horreur, font le voyage de Paris.

Hommage du vice à la vertu, d’autocrates faussement consternés ? Pas exactement : c’est plus que la liberté, violée dans une bonne moitié des pays en deuil, qui a été visée, on a voulu assassiner la France là où elle est remarquable et particulière, comme on attaqua l’Amérique dans sa puissance. Ce n’est pas la liberté, concept à géométrie variable, qui est honorée, c’est un trésor que même un dictateur respecte, symbolisé par le drapeau tricolore qui s’afficha sur les édifices du monde entier, le bleu et rouge de Valmy mais aussi le blanc de Bouvines, ce drapeau pour lequel un policier, Français né au Maghreb, s’est sacrifié parce que le jour où on ne pourra plus interpeller Dieu, la liberté n’existera plus. Mais Dieu éga- lement, lui qui jadis nous a envoyé Voltaire.

Et cette liberté française est stratégique. Penser en dehors des normes, défricher, inventer, s’emparer de l’incertain et saisir à bras-le-corps l’indéterminé, il n’y a qu’une nation qui en soit capable et qui ait produit ces individualités qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur la planète, là où les héros sont toujours les hérauts du système. Sans Cabu, il n’y a ni Vauban rédigeant La dîme royale, ni Villepin défiant le Rat PackPowell-Tenet-Negroponte au Conseil de sécurité de l’ONU « la Saint-Valentin 2003 ». Sans Wolinski, né lui aussi au Maghreb, il n’y a pas de Gaulle dans un studio de la BBCun soir de juin, mais pas davan- tage Denoix de Saint-Marc s’égarant dans un chemin de traverse. Si tous les pays sont plus ou moins libres, ils savent que la liberté n’aura jamais qu’une seule patrie.

Le Cadet

(19)

RDN

Les printemps arabes

(20)

« Monde arabe » :

une transition lourde de menaces

Mustapha Benchenane

Politologue. Université Paris-Descartes-Sorbonne.

Conférencier au Collège de défense de l’Otan (Rome).

B

eaucoup parmi ceux qui ont cru au « Printemps arabe » parlent aujourd’hui d’« Hiver arabe ». Ces deux terminologies sont trompeuses car elles ne cor- respondent pas à la réalité complexe des pays concernés. L’identification de la nature d’un événement et d’une situation a de l’importance car, entre autres, elle conditionne, dans une phase ultérieure, l’action des États qui ne sont pas directe- ment impliqués mais qui, néanmoins, sont convaincus d’avoir des intérêts à défendre loin de leurs frontières. Si bien que, lorsqu’on procède à des analyses conduisant à l’erreur, sinon à la faute politique, on aggrave la situation au lieu de contribuer à régler les problèmes. C’est ainsi que l’on a eu du mal à comprendre que ceux qui se battent contre des dictateurs ne sont pas forcément tous des démocrates.

Qu’est-ce qui se joue dans le « Monde arabe » ? Dans quelle séquence de son histoire se trouve cette zone allant de l’Atlantique au golfe Arabo-Persique ? Pour répondre à ces questions essentielles, l’approche transversale est non seule- ment utile et pertinente, mais plus encore, indispensable. Cela ne doit pas occul- ter la diversité des cas et leur différence de degrés et non de nature.

Les pays arabes se trouvent depuis une trentaine d’années dans une phase de transition, celle-ci ne se réduisant pas au déroulement d’élections pour la pre- mière fois pluralistes. Ici, la transition est un enjeu vital. Elle se caractérise, princi- palement, par deux facteurs interdépendants : des difficultés incommensurables à s’adapter à l’économie de marché mondialisé ; au plan politique, des incertitudes et de la confusion.

Une adaptation douloureuse à l’économie de marché mondialisé

Dans ce domaine, les difficultés sont d’ordre structurel et psychologique.

Le défi des réformes structurelles

Quand les pays arabes ont accédé à l’indépendance, les uns ont opté pour l’économie libérale, les autres pour l’économie socialiste. Tous doivent, maintenant et dans l’urgence, accomplir un bond qualitatif considérable pour être compétitifs

LES PRINTEMPS

(21)

sur un marché à dimension planétaire alors que leur économie est à la traîne et accuse un retard qu’il leur sera difficile de combler tant qu’il y aura une défaillance dans la prise de conscience et dans la volonté politique.

Parce qu’elle n’est pas attractive pour des raisons politiques, mais aussi pour le mauvais « climat des affaires » qui y prévaut, cette région attire moins de 1 % des investissements de l’Union européenne.

Le chômage y sévit à l’état endémique. En Tunisie, à la veille de la révolte qui a provoqué le départ de A. Ben-Ali le 14 janvier 2011, le chômage affectait jus- qu’à 40 % de la population active dans certaines régions. En Égypte, 70 % des chô- meurs sont des jeunes de moins de trente ans. L’absence d’activité professionnelle touche environ 30 % des jeunes au Maroc et en Algérie. Cela entraîne le dévelop- pement de l’économie informelle qui est l’une des sources de la corruption, et un manque à gagner pour l’État en terme de recettes fiscales. Il convient de signaler l’importance du chômage des diplômés, ce qui jette le discrédit sur les études et sur la valeur des diplômes. Or, c’est sur le désespoir, en particulier de la jeunesse, que prospère l’extrémisme que l’on appelle « islamisme ».

Bien que la croissance démographique laisse apparaître une tendance à la baisse durant ce dernier quart de siècle, la population du Sud de la Méditerranée augmentera de 48 % dans les trente prochaines années, contre 3 % en Europe durant la même période. En Égypte, la population s’accroît chaque année de 1 300 000 personnes.

Afin de relever ce défi, il faudrait créer en trente années plus de 50 millions d’emplois. Pour parvenir à cet objectif, la croissance économique devrait tenir un rythme soutenu de 7 à 8 %. Actuellement, elle est en moyenne de 3,8 % et, les années de sécheresse, elle tombe à 1,8 % comme c’est le cas au Maroc. En Algérie, les taux de croissance affichés sont faussés par le fait que 97 % des recettes d’expor- tation proviennent des hydrocarbures. Il en est de même de l’Arabie Saoudite et des micro-États du Golfe.

Les responsables politiques des pays, qui éprouvent les difficultés les plus graves, imputent la responsabilité de la détresse de leurs peuples à l’insuffisance de l’aide extérieure au développement. Certains réclament un « Plan Marshall » pour venir à bout du problème.

Rappelons que des pays tels que l’Algérie, la Libye et l’Irak ont disposé, chacun, de dix à quinze fois l’équivalent du « Plan Marshall » grâce aux ressources financières procurées par l’exportation du pétrole et du gaz. Pour autant, aucun de ces pays n’est parvenu au développement. Quant aux Émirats du Golfe, ils confon- dent richesse et développement. Leur économie ne fonctionne que par le recours massif à l’immigration au point que ces peuples sont devenus minoritaires dans leur propre pays. L’argent qu’ils tirent des hydrocarbures est pour partie investi à l’étranger où les circuits financiers leur échappent complètement. Leurs réalisations

(22)

dans les domaines des infrastructures sont gigantesques et disproportionnés, le tout étant très fragile et non réellement contrôlé. On constate donc qu’il ne suffit pas d’avoir de l’argent pour se développer. En outre, on note une aggravation de la situation économique et sociale depuis 2011.

D’autres conditions doivent être réunies. Elles touchent à la psychologie des individus et des peuples.

Des pesanteurs psychologiques

Sur le « papier » et dans les discours, les principales conditions favorables au développement seraient réunies : des institutions qui reconnaissent des libertés, le respect des droits de l’homme, des codes de l’investissement très attractifs, par- fois des zones franches, etc. Mais malheureusement, on constate un énorme écart entre les principes énoncés et la réalité.

Celle-ci est en effet trop souvent marquée par la corruption et l’incompé- tence. La psychologie du plus grand nombre est caractérisée par l’irrationalité qui induit des démarches approximatives, l’incapacité à mettre en place des organisa- tions efficientes, les mauvais bricolages, la dispersion. On trouve, en particulier, les symptômes de cette irrationalité dans le rapport au temps qui n’est pas maîtrisé.

Or, cette dimension qui comprend, notamment, l’anticipation, l’organisation, la fixation d’objectifs de résultats à atteindre dans des délais clairement fixés et res- pectés, n’existe quasiment pas dans les pays arabes. Si le « Plan Marshall » a été une réussite en Europe, c’est parce que toutes ces conditions psychologiques indispen- sables en amont, étaient réunies. L’argent est venu féconder un terrain favorable.

Certains affirment que la responsabilité de l’échec du « Sud » incombe à la religion. L’islam serait l’obstacle au développement. À cette approche, on peut opposer deux objections : à partir du VIIesiècle, l’Islam a enraciné un nouveau sys- tème de croyance chez les Arabes et il a été ainsi à la source d’une dynamique, d’un élan, d’un souffle, ce qui a permis aux musulmans d’édifier l’une des civilisations les plus brillantes et les plus efficaces de l’Histoire de l’humanité. Par ailleurs, le contenu et les valeurs de l’Islam encouragent l’initiative, la libre entreprise, le pro- fit et l’investissement. Cela contribue à faire dire aux « islamistes » : « Nous avons échoué car nous nous sommes éloignés de l’Islam. Revenons à la Vérité première du message révélé et nous résoudrons tous nos problèmes. Notre constitution, c’est le Coran. Tout est dans le Coran ». Ce discours est le révélateur d’une faillite de l’intelligence. En effet, si l’Islam n’est pas responsable de l’échec actuel des Arabes et des musulmans en général, il n’est pas, non plus, la solution à leurs problèmes.

Le Monde arabe tel qu’il est en 2015 est radicalement différent de celui que les musulmans ont édifié entre les VIIeet XIIIesiècles. Les civilisations naissent, se déve- loppent, puis elles déclinent et disparaissent au profit d’autres acteurs. Les musul- mans ont du mal à accepter que leur civilisation s’inscrive dans ce processus et que, pour se renouveler, il est indispensable de puiser dans d’autres sources d’inspiration.

LES PRINTEMPS

(23)

Cela n’est pas incompatible avec la fidélité à leur Foi, leur mémoire, leurs tradi- tions, si celles-ci ne sont pas dévoyées comme c’est le cas actuellement. Moyennant quoi, la modernité qui n’est pas autre chose que l’élan vital permettant de s’adap- ter aux nécessités de son temps, cesse d’être une menace pour l’identité, une « occi- dentalisation », ce qui justifierait son rejet de la part de certains.

Il est une autre dimension de la rationalité à laquelle les Arabes doivent accéder pour aller de l’avant, c’est ce que Edgar Morin appelle la « rationalité auto- critique » qui permet de se remettre en question. De façon habituelle, les Arabes s’efforcent de trouver à l’extérieur d’eux-mêmes les responsables de leurs difficultés et de leurs échecs. La plupart du temps, ils désignent l’ancien colonisateur, ou l’« impérialisme américain » ou le « sionisme ». C’est ainsi que ce qui se passe depuis 2011 dans quelques pays arabes est analysé en terme de « complot » de l’« Occident », quand ce n’est pas le « complot judéo-chrétien » contre l’Islam. Les ingérences extérieures sont désignées comme la principale cause de la violence qui sévit ici et là. Jamais n’est posée la vraie question, celle qui permet de sortir de l’ornière : « Quelle est notre propre responsabilité dans les difficultés et les échecs auxquels nous sommes confrontés ? ». Il faut aussi reconnaître que les ingérences extérieures sont indéniablement un facteur aggravant.

La rationalité sous ses trois formes – théorique, critique et autocritique – peut s’acquérir. Pour cela, il faut d’abord une prise de conscience prélude à l’action qui consiste à mettre au cœur d’une stratégie de développement un programme éducatif dont le contenu et le sens permettraient un regard nouveau sur soi et sur le Monde. C’est là où le bât blesse : les systèmes éducatifs des pays arabes sont inadaptés. L’expertise locale existe mais elle est insuffisante. Il serait souhaitable que les dirigeants de ces pays soient capables de faire ce constat, ce qui les condui- rait à s’ouvrir à l’aide extérieure émanant de pays symbole de la réussite dans ce domaine. Cela est possible sans porter atteinte à l’« identité » des peuples. On est très loin de cette prise de conscience et de la volonté politique nécessaires pour agir, ce qui explique, en grande partie, l’impasse dans laquelle se trouvent ces pays. Le second facteur constitutif de la phase de transition est de nature politique.

De la dérive des concepts aux erreurs d’analyse

S’agit-il de « printemps », suivi d’un « hiver » ou de « révolutions », de

« révoltes », d’« insurrections », de « guerres civiles » ? Ces concepts sont générale- ment utilisés avec légèreté alors qu’ils revêtent une importance capitale. Un examen attentif des réalités nous révèle qu’il s’agit soit de révoltes, soit de guerres civiles.

Des pays en proie à des révoltes

Il y a eu des révoltes en Tunisie, en Égypte, à Bahreïn. À Tunis et au Caire, cela a provoqué la chute des dictateurs à la tête de ces pays depuis plusieurs décennies.

(24)

En Égypte et en Tunisie, les « islamistes » sont sortis vainqueurs des urnes, à la suite d’élections pluralistes régulières. Mais dans ces deux pays les « islamistes » ont dû rapidement quitter le pouvoir. Au Caire, ce fut grâce à la conjonction de manifes- tations de masse et de l’intervention brutale de l’armée. À Tunis, ce fut le fruit d’un compromis qui s’explique par l’histoire particulière de la Tunisie (le bourguibisme, c’est-à-dire la modernité bien comprise), des rapports de force entre les acteurs nationaux, l’incapacité des « islamistes » à redresser une situation économique désastreuse, des pressions extérieures indirectes.

En Égypte, l’armée a procédé à une véritable « Restauration » dont le point d’orgue a été l’acquittement, puis la libération, de l’ancien président Hosni Moubarak. En Tunisie, si « Restauration » il y a, depuis l’élection en décembre 2014 de Beji Caïd Essebsi à la tête de l’État, elle est beaucoup plus subtile. On peut compter sur l’intelligence politique du nouveau Président pour ne pas pousser à l’excès le balancier dans le mauvais sens.

À Bahreïn, il s’est agi d’une révolte de la majorité chiite contre le pouvoir exercé par les sunnites minoritaires. Cette révolte a été écrasée par l’intervention des forces de sécurité locales, mais aussi par le recours aux armées de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis…

L’Algérie est un cas sui generis. En octobre 1988, des émeutes ont été répri- mées par l’armée au prix de plusieurs centaines de morts. Croyant tirer des leçons de ces événements, le pouvoir a octroyé des libertés, notamment la liberté d’expres- sion et le multipartisme. Les premières élections municipales pluralistes furent rem- portées par les « islamistes » qui sont également sortis vainqueurs au premier tour des élections législatives en 1991. C’est alors que l’armée est intervenue et a inter- rompu le processus électoral entre les deux tours. Les « islamistes » furent envoyés par milliers dans des camps de détention au Sud du pays. Au fur et à mesure qu’ils étaient libérés, beaucoup d’entre eux prirent le maquis et l’Algérie a connu la

« décennie noire » (1991-2000), c’est-à-dire un déchaînement de la violence de la part du Front islamique du salut (FIS) et de son bras armé, l’Armée islamique du salut (AIS), puis par les Groupes islamiques armés (GIA). L’armée, de son côté, n’a pas eu la main légère dans sa mission de rétablissement de l’ordre et de la sécurité.

Aujourd’hui encore, subsistent quelques maquis, en particulier en Kabylie et dans une partie du Sud, près de la frontière libyenne depuis la chute de Kadhafi lynché à Syrthe le 20 octobre 2011.

Le cas algérien se situe entre la révolte et la guerre civile. C’est plus qu’une révolte car il y a eu une lutte armée qui a duré une dizaine d’années entraînant la mort d’une centaine de milliers de personnes et des dégâts matériels considérables.

Ce n’est pas tout à fait une guerre civile pour plusieurs raisons : le peuple algérien a fini par être lui-même victime de la terreur « islamiste » et c’est de lui qu’ont émergé les « patriotes », groupes armés d’autodéfense ; l’armée, cœur et axe du pou- voir, épine dorsale de l’« État » algérien ne s’est pas disloquée et, hormis quelques

LES PRINTEMPS

(25)

désertions, elle a fait la guerre aux maquis « islamistes » sans aide extérieure ; il y a toujours eu une autorité centrale jouant pleinement son rôle, relayée par une admi- nistration qui, à tous les niveaux, a rempli ses missions. Pour autant, on ne peut pas dire qu’aujourd’hui ce pays a définitivement quitté la « zone des tempêtes ». Le régime a pratiqué une politique de « concorde nationale » ; il a amnistié les maqui- sards qui n’avaient pas commis des « crimes de sang ». Il a aussi acheté une paix précaire avec de l’argent. Mais, à cet égard, qu’adviendra-t-il si le cours du pétrole continue de baisser ? Au prix actuel, l’Algérie perd près de la moitié de ses recettes d’exportation. Or, c’est grâce à l’argent tiré de l’exportation des hydrocarbures que le régime « achète » la paix sociale. Le « scénario algérien » risque de se reproduire en Égypte depuis que l’armée a renversé le président Mohamed Morsi le 3 juillet 2013 et a incarcéré des milliers de militants « Frères musulmans ». Des condam- nations à morts par centaines ont été prononcées au Caire à l’issue de procès expé- ditifs. Les attentats se multiplient et le Sinaï est devenu une zone de non-droit.

En revanche, la nature des problèmes est différente en Syrie, en Irak et en Libye où se déroulent des guerres civiles.

Des guerres civiles conduisant au chaos

En Syrie, la guerre civile dévaste la population qui a implosé en factions armées irréductiblement rivales. Cette tragédie se déroule dans un pays gouverné depuis 1970 par le parti Baas, laïc et nationaliste arabe. Le noyau dur du pouvoir est entre les mains de la minorité alaouite (8 à 10 % de la population). Celle-ci a su néanmoins, en fonction des rapports de force internes et des opportunités, s’allier avec les autres minorités dont elle a garanti la sécurité, et même avec cer- taines fractions de la majorité sunnite (78 % de la population).

C’est d’un schisme avec les chiites au Xesiècle qu’est né le courant alaouite.

Sa fondation est attribuée à Mohamed Ibn Noçaïr, d’où le nom de noçaïris porté par ses disciples. Ils furent toujours persécutés aussi bien par les chiites que par les sunnites. En 1920, la France mandataire les a reconnus sous le nom de « alaouites » en référence à Ali dont se réclament les chiites. C’est seulement en 1971 que Hafaz El-Assad obtient de son ami l’Imam chiite Moussa Sadr, une Fatwareconnaissant que les alaouites sont des musulmans chiites. Compte tenu de leur histoire mar- quée par les persécutions, les alaouites sont convaincus qu’ils mènent un combat pour leur existence. Cette approche est partagée par d’autres minorités, en parti- culier les chrétiens, à l’heure où les groupes armés « djihadistes » prolifèrent et met- tent en place un ordre totalitaire dans les zones qu’ils contrôlent. En Syrie, Bachar Al-Assad dispose d’une base sociale de soutien au-delà des alaouites et il est très réducteur d’affirmer : « Un tyran sanguinaire qui massacre son peuple ». De tels jugements qui tiennent lieu d’analyse, ont conduit les Occidentaux à commettre des fautes. Celles-ci ont contribué à aggraver la situation en Syrie qu’il faut relier à ce qui se passe en Irak. Dans ce pays aussi il y a une guerre civile qui oppose les

Références

Documents relatifs

[r]

Entre 1987 et 1991, la guerre froide prend fin : l’URSS disparaît, les Etats-Unis restent la seule superpuissance et un nouvel ordre mondial apparaît.. Les attentats du

Voici les dichotomies fondamentales qui serviront de schème à l’expérience de l’espace vécu de SNP qui devient à la fin sujet. Ces dichotomies vont impulser le

كلت عم فيكتلا ىلع يبرعلا بناجلا نم ةردقلا فعض ىرخأ ةيحان نمو ميهافملاو ميقلا نم ديدعلا رييغت اذكو ةيبرعلا ةيسايسلا ةمظنلأا ىلع ةينملأا تايدحتلا نم

Rédiger : A l’aide des documentaires, de votre manuel et/ou du diaporama, raconter une étape de la construction européenne dans le contexte international.... Où et quand commence

Truman propose aux pays d’Europe de les aider financièrement (plan Marshall). Si les pays acceptent cette aide, ils doivent se ranger aux côtés des États-Unis. Il y a donc une

Pendant la nuit du 12 au 13 août 1961, les soldats de l'Allemagne de l'Est et les soviétiques construisent un mur de 155 km pour entourer la partie appartenant à l'Allemagne

MATT KINDT TREVOR HAIRSINE RYAN WINN DAVID