LE GARDIEN
DE LA MEMOIRE
JACQUELINE BRULLER
LE GARDIEN DE LA MEMOIRE
roman
JULLIARD 8, rue Garancière
PARIS
La Loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'Article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite» (alinéa 1 de l'Article 40).
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© Julliard, 1973.
à Bertrand.
I
A double tour, ma vie cadenassée sous les barreaux ! Ah, massacre ! que fait-on de moi ? Je suis tombé dans la griffe d'un surveillant, mal- mené, défiguré, brutalisé, changé d'abord en marionnette par la baguette de l'homme en blouse blanche, imbécile avec ses papiers. Et au suivant!
Le suivant n'a pas tardé et un autre suivant et un autre encore. Les conformistes se succèdent pour arrêter la course du feu dans les mots et dans mes veines. Ah! j'ai été ferré comme un poisson, au lan- cer, ramené tout vif sur la rive et là, très douce- ment, éventré, vidé, desséché, aplati sous les meules d'un rouleau compresseur et puis remis debout, bien sage sur mes pieds entre les piles d'encyclo- pédies, de dictionnaires, dignes représentants de la parole qui bafouille. Quand on m'en a sorti, j'étais transparent, bon à accrocher au mur entre deux vitres comme icône sacrée. Les maudits, quel mas- sacre ils ont fait de moi ! Ah ! ils se sont imaginé que je ne leur occasionnerai pas d'ennui. Comptez sur
moi ! Je ne les laisserai pas faire. J'existe. J'EXISTE MALGRE EUX ! Vous croyez tenir le poisson. Pre- nez garde ! C'est peut-être bien lui qui vous tient.
Renoncez donc à comprendre ou je hurlerai sous les branches qu'aucun homme n'est expliqué, jamais.
Allons, rengainez ces couteaux cannibales. J'échap- perai. Quoi qu'il advienne. On ne m'aura pas vivant.
Je me garde à droite et je me garde à gauche. Je le défie, lui, l'homme en blouse blanche qui prétend récrire l'histoire de ma vie. Ma vie n'est qu'à moi ! J'étais ce garçon dans les rues, les poings fermés, sur les quais des gares dans l'impatience des trains, au pied des môles, sous les ailes des avions, jeté en travers des vagues, brûlé par le soleil et dévoré d'amour. J'ETAIS CELUI QUI A FROID, QUI A FAIM, QUI A PEUR DE MOURIR, QUI CHERCHE L'AMOUR ET CRAINT TOU- JOURS DE NE PAS VIVRE ASSEZ. Oh, le portrait que vous faites de moi ! quel chromo ! quel gâchis ! Mais ayez honte au moins ! Je me suis laissé, vivant, dévorer par les flammes. Sur le pont elle ne dormait pas. J'étais rongé par un ver géant, je n'existais plus que par mon apparence et elle était trompeuse, j'étais beau cependant le futur s'est refusé à moi. D'un voilier j'ai fait une île, de notre vie un fleuve déchaîné bouillant d'écume; j'ai malaxé les rochers des rives ; je les ai broyés ; ils ont éclaté les uns contre les autres ; je les ai attirés en plein courant, au centre du lit, et noyés. J'étais pétrifié de désespoir. JE VENAIS DE PASSER A
COTE DE MA VIE. Je me suis couché abattu. Lâches, essayez donc de faire mon portrait ! Dessinez-moi des mains avec des doigts interminables, noircissez mes yeux, jetez-y du charbon embrasé à pleines pelletées car ils sont fournaise à vous consumer tous ! Quand vous aurez fini, vous vous rendrez à l'évidence : aucun portrait n'est ressemblant. Et moi, moi, j'échappe, je fuis, je cours en hurlant; le vent retourne mes cheveux. Je fuis. Gardien, gardien caché au fond du parc dans ton repaire de briques rouges, impuissant, faiseur de phrases, châtré, ali- gneur de théories, empêcheur de vivre en rond, tu es sans pouvoir contre moi. Rien ne te sera révélé, misérable. Il est advenu ceci: le temps m'a été compté. Il se recroqueville, il sèche, il se racornit sur les bords, il se rétracte à petites saccades fur- tives, inéluctables.
Toi seule sauras la vérité. Je te la dirai. A toi. A toi seule. Dans une lettre que je t'écrirai. Eux n'auront rien de moi, hors les obstacles. Hélas! de quoi pourrais-je te parler ? IL N'EST PAS BON D'AVOIR AFFAIRE AUX MOTS. Je suis enfermé dans une bouteille. Sur le flacon est écrit : « Inter- dit d'approcher sous peine de mort ». Qui jettera la bouteille à la mer ? N'aie pas d'impatience. Je ne cherche en rien à te tromper. Accorde-moi un peu de temps. J'essaie de t'expliquer l'impossibilité d'écrire où je me trouvais. Oui, c'est ainsi que je commen- cerai ma lettre. D'abord, la rassurer. Je n'ai pas dé- coléré aujourd'hui. Il faut dire aussi que la vie ici
est une peste. Si je mettais la main sur un paquet de mort-aux-rats, je le boufferais. Quel sinistre imbécile a dit que la mort manquait d'imagination ? Un roi de Shakespeare peut-être; lequel ? Bah! Elle en délire d'imagination, la mort, bien que nous ne vivions pas une grande époque de troubles comme la guerre de Cent ans ou l'Occupation nazie.
Pour ça non ! Nous, c'est l'ennui. Le grand air de l'ennui pour baryton et orchestre à cordes. La fin de l'individu. Je disparais. Et cette lettre ? que dire ? Je n'ai jamais su écrire de lettres. Les formules m'assomment. Les paroles s'alourdissent. Les signi- fications à distance se troublent, les miroirs ternis- sent, baissent les yeux et perdent leurs couleurs tandis que le bout de la plume sur le papier s'em- bue. Que dire ? que raconter ? Elle est curieuse de moi, de ce qui me concerne. Je dois tout lui appren- dre. Le parc. Mon ennui sous les arbres. Les oiseaux qui troublent le repos de mes promenades. Je déteste particulièrement, grand un la nature, grand deux l'oxygène. Les marches salubres, je les abo- mine. Les animaux aussi. Passe pour les plantes qui poussent en silence. Ce coin de parc désaffecté.
Un jardinier invisible ratisse. Les égratignures du rateau marquent les graviers des allées mais pour ce qui est du parc, il s'abstient. Des branches cas- sées pendent durant des semaines, l'herbe saturée de piquants, de baguettes courtes, de chardons écar- quillés comme des étoiles de mer, sèche. Il s'en fout. Il ratisse et à Dieu va! Je ne l'ai jamais vu.
Mes seules rencontres se limitent au gardien. Je déblatérais contre lui tout à l'heure. Mes impréca- tions visaient ce monstre, espèce de déséquilibré, mon tortionnaire. Il gîte dans le pavillon et son seul aspect me répugne, gros dans sa blouse, la tête trop large, les joues adipeuses et gonflées, bouffies, grasses, luisantes au voisinage des ailes du nez qu'il a jaune, des yeux porcins, des mains de boucher aux doigts rouges, taillés très court, tronqués. C'est un rusé. Il se joue de moi, me provoque. Je suis l'objet de ses tracasseries perpétuelles. Il a des feintes. Il ressemble au concierge du lycée, tu t'en souviens ? On ne pouvait sortir, même à midi, sans son autorisation. Notre Père qui êtes aux cieux, amadouez ce salopard. On mendiait: « La porte, s'il vous plaît ! », en se faisant petit et bien poli.
Il appuyait sur un bouton et la porte claquait très sèche, très courte, s'entrouvrait avec parcimonie, un petit maigre filet de soleil s'allongeait sur le pavement à carreaux noirs et blancs, dansait dans le rayon de poussière venu de l'extérieur et nous nous faufilions dans cet interstice de lumière pen- dant que la voix braillait de refermer. Ne m'as-tu pas demandé de te parler de la maison ? Va pour la maison, mais je t'avertis, ce n'est pas une sinécure.
Elle se délabre et nous aussi nous nous délabrons et l'usure se fait vieillesse et la vieillesse vieillar- dise. Quand donc serons-nous vieux ? Bien vieux et bien gâteux, débris déversés dans une décharge publique ? Comment savoir ? Il y a si longtemps
que je n'ai vu mon propre visage. A quoi ressemble- t-il ? Je préfère l'ignorer. Pas de reflets intempestifs.
Peu importent mes traits. Parlons d'autre chose, veux-tu ? La rampe du perron quand je m'y accro- che, tremble. De longues secousses résonnent dans ma poitrine et s'espacent. Personne ne s'occupe de sceller cette rampe, pas plus que d'une guigne. Et les volets les jours de vent claquent pendant des heures. Bruit lugubre. On ne ferme pas, aussi le crépi se lézarde à la hauteur des gonds, épuisé de porter cette masse d'orages et de rafales. Tu te sou- viens de la maison des vacances ? du toit pointu ? de la lucarne ? des araignées aux pattes intermi- nables, velues ? des marches de bois qui miaulaient sous nos pas ? Nous ne l'aimions pas. Eh bien, ici, j'éprouve de la tendresse pour cette maison insipide où nous étions contraints de passer les mois d'été.
JE L'AIME A RETARDEMENT. Pourrions-nous retourner dans cette maison au milieu des pins ? Le pourrions-nous ? Toi, tu pourrais. Moi, on ne me laissera pas sortir.
Ils me préfèrent en cage, derrière des barreaux.
Noirs les barreaux et enragées les grilles. Crois-tu!
j'ai essayé de leur échapper. On ne sort pas d'ici.
Parfait, que du moins l'on m'épargne la vue de ces barreaux ! Ah ! ils ne veulent rien savoir. Ils ont inventé la promenade à cet effet et garni les bran- ches d'oiseaux hurleurs; quand je marche, je tourne en rond autour de la maison; en tournant, je m'écarte, je coupe les allées, je traverse les arbres ;
au dernier tour, je longe les grilles et tombe sur le pavillon, c'est fatal. Les chiens se dressent, rete- nus aux chaînes par le cou. Leurs pattes avant battent l'air. Ils hurlent. Je leur parle. Ils ne s'habi- tuent pas à mes visites. Le son de ma voix leur demeure étranger. Ils accomplissent leur minable boulot de flics. Ils obéissent aux ordres. Dois-je raconter cela ? Elle va se tracasser. Cependant il est préférable de commencer de la sorte. Inutile de parler de la baraque, elle dirait que je réponds à côté des questions. Elle est fine mouche, elle se fâcherait peut-être et ne m'écrirait plus. Or, ce ne sont pas les distractions qui abondent par ici et j'ai besoin de ces lettres. Diable, comme il fait froid, tout à coup ! J'expliquerai que cet espion me guette, tend des embuscades, dresse des pièges sous mes pas pour me faire choir comme si j'étais une bête fauve, qu'il me surveille derrière les judas mi-clos de ses paupières, aspire devant moi l'air que je respire afin que le pied me manque et ensuite, lors- que je suis par terre, de sa griffe, me tourne et me retourne délicatement. Il ne veut pas m'abîmer si je dois constituer son rôti, son plat de résistance.
L'heure sonne. Je suis désolé mais je dois rentrer, rédiger cette lettre, il est temps. J'en ai le brouillon dans la tête. Cela se fera sans peine. Elle compren- dra, oui, je pense qu'elle comprendra, il n'y a pas de raison. Je suis fatigué mais je ferai cette lettre, il le faut.
Chaque jour il se promène ici et parle à phrases décousues. C'est difficile de lui donner un âge.
Trente ans. Peut-être beaucoup moins.
Il sort le soir. Sur le seuil, il cligne les yeux dans le jour qui baisse comme un oiseau de nuit surpris par le soleil.
Il domine la terrasse, quelques marches de pierre, une allée gravillonnée rectiligne, un pavillon bas au bout de l'allée, des grilles noires derrière le pavillon telles qu'on en trouve autour des jardins publics et des édifices administratifs.
La lumière décolorée. Son pied sur une marche.
Il surveille la dalle comme s'il redoutait de la voir basculer. Le pied assuré, il lève la tête en direction du pavillon, la baisse, déplace l'autre pied. Il aime- rait éprouver le silence, le soupeser d'une manière physique, évaluer sa consistance, la texture de ses fibres, puis le décomposer en chacun de ses bruits et isoler ces bruits, celui par exemple d'un insecte, bourdonnement, frôlement, et l'agacement qu'il
provoque voisin de l'excitation, viscéral presque, en tout cas disproportionné.
Il arpente la terrasse de long en large, les mains derrière le dos. Chaque fois qu'il parvient dans l'axe de l'allée il lance un coup d'œil vers le pavil- lon sans ralentir ses enjambées. Parfois, il s'absorbe dans la cadence et se laisse porter. Alors le pavillon disparaît et lui se plonge dans l'étude d'une stridulation.
Il gagne l'allée, affecte un air dégagé, mais sur le pavillon ses yeux s'alarment. Il bifurque d'un coup et gagne le sous-bois d'un bond sur le côté. Il s'en- fonce à l'abri des buissons et progresse en direction du pavillon. Il entrevoit le mur de briques, ralentit, freine ses pieds sur les branches mortes. Il s'ac- croupit, tend les mains comme un brise-glace à travers les taillis, écarte les branches. Il s'attarde.
Inconfort de la position, jambes pliées, bras tendus.
Il se fatigue, prend appui sur un talon, sur l'autre, se relève, fait jouer les épaules et les genoux engour- dis, soupire, s'en va, ramasse une brindille.
Il tient la brindille dans sa main gauche, appro- che la droite, comme pour prendre la brindille.
Comme par jeu.
Il bafouille des mots sans suite ou des phrases à peu près cohérentes, c'est selon. Il raconte — croit raconter — une histoire. Toujours la même. Tou-
jours les mêmes mots, les mêmes phrases.
D'un moment à l'autre il varie pourtant, affirme haïr le chant des oiseaux. l'adorer, soutient qu'il a
« J'étais ce garçon dans les rues, les poings fer- més, sur les quais des gares dans l'impatience des trains, au pied des môles, sous les ailes des avions, jeté en travers des vagues, brûlé par le soleil et dévoré d'amour. J'étais celui qui a froid, qui a faim, qui cherche l'amour et craint toujours de ne pas vivre assez. Oh, le portrait que vous faites de moi ! quel chromo ! quel gâchis ! Mais ayez honte au moins ! Je me suis laissé vivant dévorer par les flammes. »
Adrien tente de ramener sa sœur à la vie. Loin de la retenir dans sa chute, il se laisse fasciner et glisse lentement vers le piège noir où elle s'engloutit.
Plus forte que le désir passionné de vivre, une force de mort le conduit vers l'inceste, le meurtre et la folie.
Du cri au délire, Adrien se débat contre sa mémoire.
Englué au milieu d'images qui l'épouvantent et le harcèlent, il s'égare dans les sables mouvants des hallucinations. Pour échapper, il truque, ment, parle trahit et commence d'errer le long de vastes plages désertes d'où il a effacé les souvenirs, à jamais cou- pable et prisonnier.
Jacqueline Bruller a terminé simultanément des études de sciences politiques et de lettres et soutenu une thèse sur Vercors.
Le Gardien de la mémoire est son premier roman.
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