Note de l'éditeur : Comme toute anthologie, celle-ci est subjective. Nous avons tenté de restituer la gamme subtile des sentiments et des liens qui se créent entre une mère et son enfant, et pour cela, nous avons voulu mêler le texte et l'image. Il fut parfois difficile d'associer à un texte une illustration qui, au départ, ne lui était pas destinée. Nous tenons donc à préciser que le document choisi ne correspond pas nécessai- rement au texte. Par exemple, la femme représentée p. 37 n'est pas la mère de J.-P. Sartre. Nous avons cependant pris grand soin de ne pas créer de faux sens entre un texte et une image, et espérons y avoir réussi.
Iconographie rassemblée par Sophie Letellier Conception graphique et réalisation
Rampazzo & Associés
@ Éditions Nathan (Paris, France), 1991
1 1, M É M O I R E S
d e s m è r e s
Textes réunis par Claire Julliard
1
NATHAN
LE LIVRE DE MA MÈRE
A L B E R T C O H E N
L
ouange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur ma mère, en la majesté de ma mère morte. Mères de toute la terre, Nos Dames les mères, je vous salue, vieilles chéries, vous qui nous avez appris à faire les noeuds des lacets de nos souliers, qui nous avez appris à nous moucher, oui, qui nous avez montré qu'il faut souffler dans le mouchoir et y faire feufeu, comme vous nous disiez, vous, mères de tous les pays, vous qui patiemment enfourniez, cuillère après cuil- lère, la semoule que nous, bébés, faisions tant de chi- chis pour accepter, vous qui, pour nous encourager à ava- ler des pruneaux cuits, nous expliquiez que les pruneaux sont de petits nègres qui veulent rentrer dans leur mai- son et alors le petit crétin, ravi et soudain poète, ouvrait la porte de la maison, vous qui nous avez appris à nous gargariser et qui faisiez reureu pour nous encourager et nous montrer, vous qui étiez sans cesse à arranger nos mèches bouclées et nos cravates pour que nous fussions jolis avant l'arrivée des visites ou avant notre départ pour l'école, vous qui sans cesse harnachiez et pomponniez vos vilains nigauds petits poneys de fils dont vous étiez les bouleversantes propriétaires, vous qui nettoyiez toutde nous et nos sales genoux terreux ou écorchés et nos sales petits nez de marmots morveux, vous qui n'aviez aucun dégoût de nous, vous, toujours si faibles avec nous, indulgentes qui plus tard vous laissiez si facilement embo- biner et refaire par vos fils adolescents et leur donniez toutes vos économies, je vous salue, majestés de nos mères. Je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sen- tinelles, courage et bonté, chaleur et regard d'amour, vous aux yeux qui devinent, vous qui savez tout de suite si les méchants nous ont fait de la peine, vous, seuls humains en qui nous puissions avoir confiance et qui jamais, jamais ne nous trahirez, je vous salue, mères qui pensez à nous sans cesse et jusque dans vos sommeils, mères qui pardonnez toujours et caressez nos fronts de vos mains flétries, mères qui nous attendez, mères qui êtes toujours à la fenêtre pour nous regarder partir, mères qui nous trouvez incomparables et uniques, mères qui ne vous lassez jamais de nous servir et de nous couvrir et de nous border au lit même si nous avons quarante ans, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me fai- tes croire en Dieu.
L'ENFANT
ET SA FAMILLE
D O N A L D W O O D W I N N I C O T T
L orsqu'une femme attend un enfant, sa
vie se transforme de mainte façon. Il se peut qu'elle ait été jusque-là une personne aux intérêts variés, qu'elle ait fait carrière dans les affaires ou dans la politique, qu'elle ait joué au tennis avec enthousiasme ou qu'elle ait été toujours prête à sortir ou à aller danser. Elle peut avoir
eu tendance à dénigrer les vies relativement limitées de celles de ses amies ayant eu un enfant et à faire des remar- ques piquantes sur leur vie végétative. Des détails tech- niques comme le lavage des couches ou leur séchage ont pu vraiment la dégoûter. Et s'il lui est arrivé de s'inté- resser à des enfants, on peut dire de cet intérêt qu'il était plutôt sentimental que positif. Tôt ou tard, cependant, cette personne se trouve elle-même enceinte.
Il n'est pas impossible que cela la chagrine au début
parce qu'elle ne voit que trop clairement la gêne consi- dérable que cela signifie pour sa vie « à elle ». C'est vrai et tous ceux qui voudraient le nier auraient tort. Les bébés posent des tas de problèmes et, à moins d'être désirés, ils sont positivement gênants. Si une jeune femme n'a pas encore commencé à désirer le bébé qu'elle porte, elle ne peut s'empêcher de penser qu'elle n'a pas de chance.
L'expérience montre, cependant, qu'une transforma- tion s'effectue peu à peu dans les sentiments aussi bien
que dans le corps de la jeune femme qui est enceinte.
Dirai-je que ses intérêts se restreignent? Il serait peut- être plus exact de dire que la direction de ses intérêts se tourne de l'extérieur vers l'intérieur. Elle en vient lente- ment, mais sûrement, à penser que le centre du monde se trouve dans son propre corps.
EN CLOQUE
R E N A U D
E
lie a mis sur l'mur, au-d'ssus du berceau Un' photo d'Arthur Rimbaud'vec ses ch'veux en brosse elle trouve qu'il est beau Dans la chambre du gosse, bravo!
Déjà les p'tits anges sur le papier peint J' trouvais ça étrange, j' dis rien
Elles me font marrer ses idées loufoques Depuis qu'elle est en cloque...
Elle s' réveille la nuit, veut bouffer des fraises Elle a des envies balèzes
Moi, j'suis aux p'tits soins, je m' défonce en huit Pour qu'elle manque de rien ma p'tite
C'est comme si j' pissais dans un violoncelle Comme si j'existais plus pour elle
Je m' retrouve planté, tout seul dans mon froc Depuis qu'elle est en cloque...
Le soir, elle tricote en buvant d' la verveine Moi, j' démêle ses p'iotcs de laine
Elle use les miroirs à s' regarder d'dans A s' trouver bizarre, tout l' temps
J' lui dis qu'elle est belle comme un fruit trop mûr Elle croit qu' j' m' fous d'elle, c'est sûr
Faut bien dire c' qui est, moi aussi, j' débloque Depuis qu'elle est en cloque...
Faut qu' j ' retire mes grolles quand j ' rentre dans la chambre Du p'tit rossignol qu'elle couve
C'est qu' son p'tit bonhomme qu'arrive en décembre Elle le protège comme une louve
Même le chat-pépère, elle en dit du mal Sous prétexte qu' y perd ses poils
Elle veut plus l' voir traîner autour du paddock Depuis qu'elle est en cloque...
Quand j' promène mes mains d' 1' autre côté d' son dos J' sens comme des coups d'poing, ça bouge
J' ui dis : T' es un jardin, une fleur, un ruisseau Alors elle devient toute rouge
Parfois c' qui m' désole, c' qui m' fait du chagrin Quand je r'garde son ventre et l' mien
C'est qu' même si j' dev' nais pédé comme un phoque Moi, j' s' rais jamais en cloque...
LA FAMILLE
DE PASCAL DUARTE
C A M I L O J O S É C E L A
L
es accouchements de ma mère furent toujours très durs et très douloureux; elle était à moitié flétrie, un peu sèche, et la douleur dépassait ses forces.Comme la pauvre ne fut jamais un modèle de vertu, ni de dignité et qu'elle ne savait pas, comme moi, souffrir et se taire, crier était sa seule ressource. Il y avait déjà plu- sieurs heures qu'elle hurlait quand naquit Rosario, car - pour comble de malheur - ses accouchements étaient lents. La chanson le dit bien : telle qui est lente en cou- ches et porte moustache... (Je n'écris pas la seconde par- tie, par égard à mon très noble correspondant.) Ma mère était assistée par une femme du village, Mme Engracia, celle du coteau, guérisseuse, accoucheuse, à demi sorcière et un rien mystérieuse, qui avait amené des mixtures pour les appliquer sur le ventre de ma mère et calmer ses dou- leurs. Mais la patiente, avec ou sans onguents, continuait à crier de toutes ses forces, et Mme Engracia ne trouva rien de mieux que de la traiter d'incroyante et de mau- vaise chrétienne ; comme à ce moment les cris de ma mère, pareils à l'ouragan, redoublaient, je me demandai si elle n'était pas, en effet, possédée d'un démon. Mon doute dura peu, car il fut bientôt prouvé que la cause de ces cris extraordinaires était ma nouvelle sœur.
LORSQUE
L'ENFANT PARAÎT
F R A N Ç O I S E D O L T O
[ j
r
ne lettre concerne le problème de
l'allaitement. Cette femme est enceinte actuellement et vous demande de parler des avantages et des inconvénients de l'allaitement maternel. Il f a u t dire, en élargissant la question, que dans certaines maternités, il y a presque une sorte de terrorisme de l'allaitement : il faut allaiter ! Il y a beaucoup de femmes qui j- 'en font de gros problè- mes, parce qu 1elles s 'aperçoivent rapidement qu 'elles ne pourront pas le faire.
Il y a aussi le contraire, à savoir ; certaines cliniques et certains hôpitaux communiquent aux femmes qui vou- draient allaiter une espèce d'angoisse : « Ah! mais vous ne serez jamais libres si vous allaitez. » Je crois que cha- que femme va réagir selon la façon dont elle-même a été maternée : si sa propre mère l'a nourrie au sein, ou bien si elle a regretté de ne pas l'avoir nourrie au sein... J'ai vu des mères qui n'avaient pas de lait et qui voulaient absolument allaiter, alors que, visiblement, l'enfant n'obtenait pas ce qu'il lui fallait. Que les mères évitent sur ce sujet les idées a priori; qu'elles attendent l'arrivée
du bébé. C'est le bébé qui crée la maman. Avant, elle peut dire tout ce qu'elle veut : «Je ferai ceci, je ferai cela. » Le bébé est là : elle change complètement d'avis.
Alors..., qu'elle ne pose pas de questions avant son arri- vée. Vivons au jour le jour les joies et les peines de la vie, sans nous faire des programmes.
Mais il y a un petit instant, vous disiez que cela peut venir de problèmes que la mère a eus avec sa mère à elle, dans son enfance... On m'a dit que vous aviez une petite anecdote à ce sujet...
Elle serait un peu longue à raconter !... C'est bien celle de la maman qui avait accouché pendant la guerre ? Elle est extraordinaire, cette histoire. Moi-même, qui étais à l'époque en formation psychanalytique, je n'en suis pas revenue. Ça se passait à l'hôpital où j'étais, à ce moment- là, externe. A la salle de garde, l'interne nous dit : « Nous avons une femme qui a accouché, qui est superbe et a une montée de lait formidable, on va pouvoir en nourrir
trois... » Pendant la guerre, on manquait de lait. Là- dessus, le lendemain : « Vous ne savez pas ce qui s'est passé? Eh bien, elle a nourri son bébé une fois, et puis, le lait, complètement coupé... » Personne n'y compre- nait rien. Moi j'ai dit : « Il faut parler avec cette femme.
Il se peut que sa mère ne l'ait pas nourrie au sein et qu'en sentant le bébé à son sein, une sorte de culpabilité pro- fonde soit remontée en elle. » Naturellement, rire géné- ral dans la salle de garde... C'est ça, les idées des psycha- nalystes! Quelques jours passent - j'allais là deux fois par semaine : je suis accueillie par des hurlements avec une haie d'honneur... On me dit : « Vous ne savez pas ce qui s'est passé? - Non, je ne sais pas. - Eh bien, le lait est revenu. - Ah! - J'ai raconté toute l'histoire ainsi que votre idée, dit l'interne de la maternité, à la surveillante. Et la surveillante a parlé avec cette maman qui s'est mise à sangloter en disant qu'elle avait été aban- donnée et n'avait jamais connu sa mère. La surveillante a eu la présence d'esprit que n'ont pas eue les autres... ; elle a materné cette jeune maman, a été douce et affec-
tueuse avec elle, lui disant : "Vous, vous êtes faite pour être une bonne maman et vous garderez votre bébé. ' ' Et elle a ajouté : "Je vais vous le donner, moi, le biberon que votre maman ne vous a pas donné." Et après avoir placé le nourrisson entre les bras de la mère, elle a donné, elle, à la mère, un biberon en la prenant dans ses bras avec tendresse. Le lait est revenu peu de temps après. » C'est une histoire vraie.
@ A . A . D . F r a n ç o i s e D o l t o
M COMME MAMAN
A L B E R T J A C Q U A R D
L
e premier mot, celui qui nous a ouvert la première porte. Je l'ai prononcé; elle a entendu, elle a regardé; elle m'a regardé; j'ai existé; j'ai su que j'exis- tais. Miracle de deux syllabes. Ce mot-là, il est interdit d'y toucher; il suffit de l'entendre pour qu'une image, son image, envahisse notre esprit.Mais justement, depuis peu d'années, ce mot éclate en de multiples significations. Sans l'avoir cherché, nous avons, par notre efficacité diabolique, rendu floue la réponse à la question si claire : qui est ma mère?
Autrefois tout était simple : tu es ma mère car - tu as fourni l'ovule où vingt-trois chromosomes con- tenaient la collection de recettes biologiques qui, asso- ciées aux recettes contenues dans le spermatozoïde fourni par mon père, ont géré le développement de mon organisme ;
- tu m'as protégé, nourri à l'intérieur de toi, tout au long d'une gestation où je n'étais, à l'extrémité d'un long cordon, qu'une annexe de ton corps;
- tu m'as expulsé de toi, au prix de ta douleur, me faisant extérieur à toi, mais surtout autre que toi, face à toi;
- tu m'as allaité, soigné, pendant les longs mois où je n'étais capable d'aucune autonomie;
- tu m'as regardé, tu m'as aimé, tu m'as parlé, tu m'as aidé à peu à peu me construire.
Tous ces rôles enchevêtrés étaient tenus par une même
f e m m e , l'irremplaçable m a m a n . Pour le dernier rôle cer- tes, elle n ' é t a i t pas seule; le père, la famille, les camara- des, toute une collectivité, de plus en plus large l'âge avan- çant, contribuaient à ce processus singulier où l'être se réalise l u i - m ê m e grâce aux relations q u ' i l tisse avec les autres; où les « tu », e n t e n d u s ou dits, aboutissent à l'émergence d ' u n « je ». Parfois la mère initiale pouvait m ê m e disparaître au profit d ' u n e mère adoptive.
A u j o u r d ' h u i , cette m a t e r n i t é a éclaté en des apports dissociés; la procréation qui résultait d ' u n jeu de sexes est devenue, dans certains cas, l'aboutissement d ' u n tour de main. Les biologistes ont mis au p o i n t les m é t h o d e s permettant de transférer le noyau d ' u n ovule, c'est-à-dire la partie c o n t e n a n t les chromosomes supports d u patri- m o i n e génétique, dans u n autre ovule, de réaliser dans u n e q u e l c o n q u e éprouvette, « in vitro », la rencontre et la fusion d u spermatozoïde et de l'ovule, de provoquer les premières phases d u d é v e l o p p e m e n t et de la multi- plication de cette cellule, de conserver par congélation l'embryon ainsi réalisé, de l'implanter, au m o m e n t choisi, dans u n utérus...
A qui u n enfant devra-t-il désormais dire « m a m a n » ? - à celle qui a fourni le noyau, la « mère génétique » ? - à celle qui a fourni l'ovule, la « mère ovulaire »?
- à celle qui a assuré les n e u f mois de gestation, la
« mère utérine »?
- à celle qui a d o n n é les premiers soins, la première nourriture, la « mère nourricière »?
- à celle (ou celles) qui a (ou ont) apporté le regard décisif, celui qui reconnaît, celui qui manifeste u n a m o u r assez puissant pour engager sur le cheminement paradoxal qui de l'objet fait u n sujet, la « mère éducatrice » (c'est- à-dire é t y m o l o g i q u e m e n t celle qui nous a conduits hors de nous-mêmes)?
Laquelle? Pour moi, la réponse est évidente et défie tous les pièges q u e pourraient nous tendre de nouvelles prouesses techniques.
LES SOLEILS
DES INDÉPENDANCES
A H M A D O U K O U R O U M A
c e qui sied le plus à un ménage, le plus à une femme : l'enfant, la maternité qui sont plus que les plus riches parures, plus que la plus éclatante beauté!
A la femme sans maternité manque plus que la moitié de la féminité.
Et les pensées de Salimata, tout son flux, toutes ses priè- res appelèrent des bébés. Ses rêves débordaient de paniers grouillants de bébés, il en surgissait de partout. Elle les baignait, berçait et son cœur de dormeuse se gonflait d'une chaude joie jusqu'au réveil. En plein jour et même en pleine rue, parfois elle entendait des cris de bébés, des pleurs de bébés. Elle s'arrêtait. Rien : c'était le vent qui sifflait ou des passants qui s'interpellaient. Un matin, elle rinçait les calebasses; sous ses doigts elle sentit un bébé, un vrai bébé. Elle le baigna, il pleurait en gigo- tant. Elle le porta dans la chambre et ouvrit les yeux. Rien : une louche dure et cassante. Et Salimata debout avec ses hontes et ses désespoirs. Une nuit, dans le lit, un bébé vint se coller à Salimata et se mit à la téter, les succions ont brûlé les seins gauche et droit, elle le tâta, tout chaud, tout rond, tout doux. Elle alluma la lampe : envolé, trans- formé en mortier de cuisine. Qui pouvait avoir introduit ce mortier? Salimata s'en doutait et les sorciers le relevè- rent, le confirmèrent : c'était le génie de fatalité qui la hantait au village, qui l'avait rejointe dans la capitale.
Il aimait Salimata, ne la quittait jamais. Les effets de cette
assiduité éclatèrent rapidement : le génie engrossa Salimata !
Qu'importe qu'après que tout fût tombé, se fût envolé, le docteur ait appelé cet état « une grossesse nerveuse » et les Malinkés « une grossesse de génie » ! Salimata avait été heureuse des mois et des mois ; elle avait exulté ; elle avait été enceinte, avait eu un ventre et tout ce qui appa- raît chez la femme qui attend. Elle s'était présentée à la maternité, elle avait été examinée et reconnue en gros- sesse, inscrite sur le registre des enceintes du quartier.
Pendant des mois, comme toutes les femmes en gros- sesse du quartier, cuillère et carnet à la main, Salimata avait monté la rue 5, traversé une ou deux concessions avant l'avenue 8, puis le grand marché, avait salué les passants, leur avait dit qu'elle marchait vers le dispen- saire pour avaler la cuillerée de potion des enceintes et
les autres s'étaient empressés de féliciter, de prodiguer des bénédictions pour une bonne délivrance, un enfant de valeur, et avaient loué Allah d'avoir payé les bienfaits, la bonté et les prières de Salimata par une maternité.
Cela continua des mois et des mois, puis un an sans accouchement! Deux ans. Rien! Petit à petit le ventre baissa et tout ce qui fait la femme enceinte dépérit et dis- parut. Ce qui est malheureux dans ce genre de choses, c'est la honte subséquente. Une honte à vouloir fendre le sol pour s'y terrer! Après des mois de grossesse sans avortement, sans accouchement, il faut sortir comme les autres, voir et parler aux autres, et rire aux gens. Évidem- ment les questions égratignent et embarrassent les gor- ges des interlocuteurs, on le voit. Alors, chaque fois on devient quelque chose, quelque chose de différent qui craint tout le monde...
AMANTS ET FILS
D . H . L A W R E N C E
s
oudain, tandis qu'elle examinait
l'enfant, Gertrude sentit son cœur lourd se fondre en une douleur violente. Elle se pencha au-dessus de lui et quel- ques larmes jaillirent brusquement de son cœur. Le bébé leva les doigts.- Mon petit agneau, gémit-elle tendrement.
Elle perçut alors au plus profond d'elle-même qu'elle et son mari étaient coupables.
Le bébé la dévisageait. Il avait les yeux bleus comme les siens, mais leur expression était lasse et fixe, comme s'il avait compris quelque chose dont son âme demeu- rait meurtrie.
La mère avait pris le fragile enfant dans ses bras. Il la fixait de ses yeux bleu foncé comme s'il lisait ses pensées les plus secrètes. Elle avait cessé d'aimer son mari. Elle n'avait pas voulu cet enfant. Et il était là, dans ses bras.
Et il faisait vibrer son cœur. C'était comme si le cordon ombilical qui avait uni le frêle petit corps au sien était resté intact. Une chaude vague de tendresse la submer- gea. Elle serrait l'enfant contre son visage et contre sa poi- trine. De toute sa force, de toute son âme, elle le dédom- mageait de l'avoir fait naître dans un monde où personne