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Les premiers paysans suisses

VORUZ, Jean-Louis

VORUZ, Jean-Louis. Les premiers paysans suisses. In: Gallay, Alain. Peuples et archéologie:

6ème cours d'initiation à la préhistoire et à l'archéologie de la Suisse: résumé des cours, Genève 1990. Bâle : Société suisse de préhistoire et d'archéologie, 1990. p. 81-117

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:100768

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6 �me cours d'initiation à la Préhistoire et à /'Archéologie de la Suisse: Peuples et archéologie Gen�e, 3 et 4 novembre 1990

LES PREMIERS PAYSANS SUISSES

par Jean-Louis VORUZ (Genève)

P

OURQUOI donc l'apparition du Néolithique est-elle si souvent considérée comme un des faits les plus marquants de l'histoire de l'humanité?

L'économie du Paléolithique et du Mésolithique était fondée sur la chasse, la pêche et la cueillette. A cette simple exploitation prédatrice des ressources naturelles a succédé l'économie agro-pastorale de production, et, conséquence directe, la sociabilité villageoise.

La formation des premières sociétés de paysans­

éleveurs, à des époques diverses selon les contrées, a donc bouleversé les relations entre l'homme et son environnement, d'où le terme souvent utilisé de "révolution" pour caractériser les processus complexes de la néolithisation.

Mais notre approche de ce changement repose sur une ambiguïté fondamentale, qui apparaît en filigrane dans la plupart des interprétations proposées par les archéologues. La néolithisation représente-t-elle pour l'humanité une réelle émancipation, ou bien une nouvelle aliénation?

Faut-il glorifier la liberté individuelle du chasseur nomade maîtrisant le milieu naturel sans le modifier, ou alors la liberté sociale des communautés paysannes contrôlant leur subsistance en domestiquant et en s'appropriant de plus en plus, ou de mieux en mieux si l'on préfère, le milieu naturel végétal et animal?

1. Généralités.

L'importance philosophique dans notre propre culture de mythes comme ceux de l' Age d'Or ou du Jardin d'Eden est telle que tout discours sur la néolithisation ne peut se faire sans un jugement moral plus ou moins explicite, et

surtout sans une certaine charge affective, personnelle, dépendante de nos propres convictions idéologiques. Ceci est particulièrement vrai de nos jours où la prise de conscience écologique influence moralement toutes les sciences humaines, et où le désir de connaître ses sources et son "terroir d'origine"

est exacerbé par les déséquilibres socio­

culturels. Personne ne peut donc rester indifférent face à l'invention de la paysannerie!

Le terme de "Néolithique" a été créé en 1866 pour désigner, conformément à l'étymologie, le

"Nouvel âge de la Pierre ", ou "âge de la Pierre Polie", opposé à "l'âge de la Pierre Taillée". Il a ensuite désigné, dès 1869, toute la période comprise entre le Paléolithique et l' Age des Métaux, avant que soit individualisé le Mésolithique. Mais les classifications faites à la fin du siècle dernier à partir des céramiques ont révélé une grande richesse culturelle et un foisonnement de groupes si divers que la notion trop simpliste d'une civilisation néolithique uniforme dut être abandonnée. Le mot a dès lors pris un sens plus large, pour être utilisé actuellement avec une double définitio�, soit comme période, aux limites variables selon les régions, soit comme statut socio-économique.

En Europe, les critères archéologiques de reconnaissance sont multiples, mais pas forcément exclusifs

- élevage des caprinés, des bovidés ou des suidés;

- culture de céréales, de plantes oléagineuses (lin, pavot), et de légumineuses.

- utilisation d'outils agricoles complémentaires bâtons � fouir, battoirs, meules, molettes, broyeurs, etc ... ;

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- façonnage de grandes haches et d'herminettes en pierre ou en os, outils de base du paysan­

défricheur, dont l'importance est soulignée par leur représentation symbolique dans l'art gravé;

- fabrication de récipients en céramique pour le stockage des graines ou des farines, la conservation des aliments, ou la préparation des denrées comme les bouillies d'orge;

- sédentarisation progressive des sociétés, et regroupement de l'habitat en villages ou en hameaux;

- apparition du mégalithisme.

2. Au-delà de l'archéologie. Interprétations et modèles.

2.1. Anthropologie sociale et modèles historiques.

Quelques concepts définis par l'ethnologie peuvent théoriquement s'appliquer au Néolithique européen (Galla y, 1989).

2.1.1. Segmentation et réunion.

Dans toutes les sociétés politiquement fondées sur les liens de parenté, les unités sociales minimisent les risques de conflit en conservant entre elles les plus grandes distances possibles (Sahlins, 1976). Un principe de "segmentation centrifuge" existe donc pour toute société, qu'elle soit de chasseurs ou de producteurs, à mode de production domestique. Au contraire, lorsque la densité du peuplement atteint un certain seuil, dans un certain espace géographique défini et limité par les contraintes écologiques ou par la présence d'autres sociétés voisines, les groupes humains ne peuvent plus se diviser, mais sont obligés de se réunir, donc de trouver une nouvelle cohésion par le biais de nouvelles structures politiques.

Dans l'expansion, quelle qu'en soit la cause, des sociétés agricoles, on observe trois tendances évolutives complémentaires

a) Les principes de réunion et de segmentation s'équilibrent progressivement, puis la tendance à la réunion l'emporte. Des structures défensives apparaissent, et la taille des villages augmente.

b) L'économie agricole adopte des techniques intensives (polyculture, fumure, irrigation, utilisation de l'araire, traction animale, ... ), dans des finages plus intensément exploités.

c) Les sociétés se structurent, et les premières chefferies apparaissent.

2.1.2. Frontières mouvantes et frontières stables.

Les anthropologues américains ont désigné par le terme ethno-historique de "frontière" la limite existant entre les communautés indiennes de chasseurs-collecteurs autochtones et les paysans migrants qui s'appropriaient les terres petit-à-petit (Alexander, 1977).

Cette population agricole étant en constante expansion, on peut distinguer deux situations : a) Une frontière "mouvante", lorsqu'elle se trouve dans une zone "vierge" riche en ressources potentielles.

b) Une frontière "stable", lorsque les terres utilisables sont toutes occupées, par rapport à un certain niveau technologique, ou lorsque les limites climatiques ou écologiques tolérées par les plantes et les animaux sont atteintes.

2. 1.3. Pionniers, colonisation et transferts culturels.

La période des frontières mouvantes correspond aux premiers contacts entre chasseurs et paysans. Dans un premier temps, des "pionniers"

originaires des villages agricoles parcourent les

"nouvelles terres", mais en vivant de la chasse.

Les chasseurs autochtones peuvent alors recevoir des objets "étrangers", mais ceux-ci ne vont pas modifier leur équilibre culturel. Dans un second temps, les populations agricoles occupent véritablement les territoires reconnus, et exploitent les sols. Les interférences entre chasseurs et paysans vont donc s'amplifier, jusqu'à la disparition des anciennes communautés, suivie de l'installation des frontières stables.

L'apparition dans les communautés des chasseurs autochtones de "traits culturels"

propres aux colons paysans, phénomène désigné par le terme de "transfert culturel", est délicate à interpréter, car elle peut correspondre aussi

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bien à l'acculturation des chasseurs qu'à la déculturation des agriculteurs s'adaptant à de nouvelles conditions écologiques. Cette transmission peut en effet concerner plusieurs domaines différents, comme la technique de l'horticulture ou de l'agriculture, la technique de l'élevage, et l'esthétisme des outils ou des objets de parure.

On peut distinguer cinq types d'évolution : a) Agriculteurs : développement en continuité, progression d'un front pionnier et déplacement géographique des composantes culturelles.

b) Agriculteurs : déculturation par réadaption écologique, pouvant même aller jusqu'à la reprise du mode de vie mésolithique.

c) Chasseurs : isolement et acculturation, par transfert culturel d'une ou plusieurs composantes néolithiques. Des communautés mésolithiques pourraient donc adopter, isolément, l'élevage, l'horticulture, ou la céramique, sans changer complétement leurs bases économiques.

d) Chasseurs : isolement puis disparition après refoulement. Ce cas explique le maintien, précaire, jusqu'à nos jours de sociétés de chasseurs dans des contextes écologiques extrêmes, les Esquimaux en étant la meilleure illustration. Mais l'on peut aussi imaginer des disparitions par voie de guerre.

e) Chasseurs intégration et absortion progressive dans les sociétés paysannes, d'où le maintien de traits culturels mésolithiques. Cette situation se trouverait par exemple dans le Néolithique de Suisse orientale, où l'on trouve des pointes en silex ( de type Dickenbannli), des harpons en bois de cerf et des pendeloques qui existent déjà dans le Mésolithique récent.

2.1.4. Niche écologique et capacité de portage.

Les exemples ethnologiques montrent que les capacités économiques potentielles d'un territoire, qui définissent une "niche écologique", sont toujours sous-exploitées par les sociétés traditionnelles, quel que soit leur niveau technologique.

Certains facteurs socio-culturels peuvent donc limiter la densité d'occupation et définir des

frontières stables, ce qui limite l'impact de la seule étude des ressources économiques.

2.1.5. Agronomie et pression démographique.

Sur la base d'analyses historiques ou ethnologiques, de nombreux chercheurs ont essayé d'établir des modèles généraux de l'évolution des techniques agricoles. Les plus connus sont ceux de Gaston Roupnel (1932) et de François Sigaut ( 1988), mais nous n'exposerons ici qu'un seul exemple, bien qu'il ait été fort critiqué, celui d'Ester Boserup (1970), car il a été largement utilisé par Pierre Pétrequin ( 1982) pour interpréter la néolithisation du Jura.

Selon ce modèle, la croissance démographique, autrement dit, l'augmentation du nombre des consommateurs, est la cause principale de l'évolution des techniques agricoles visant le raccourcissement des temps de jachère. La classification des façons culturales va d'un système extensif, avec 20 ans de jachère, au système le plus intensif, avec plusieurs récoltes par année dans le même champ :

a)

Agi culture à jachère-forêt.

Défrichement, brOlis, plantation au bâton à fouir, récolte pendant 1 à 2 années, abandon de la parcelle, puis développement d'une forêt secondaire avant de reprendre le cycle. Ce système suppose des déplacements de villages, une sédentarité précaire. Il correspond toujours à de petites communautés à faible compétition sociale et faible hiérarchie des individus, ainsi qu'à une prédominance de la chasse sur l'élevage.

b) Agriculture à jachère-buisson. Même pratique, mais récolte pendant 2 à 8 ans, tandis que les jachères se réduisent à 6-10 ans, ne permettant qu'une recolonisation des buissons et des herbes. Le sol doit alors être retravaillé à la houe avant chaque semence, ce qui nécessite donc un plus grand investissement en temps de travail.

c)

Agriculture à jachère courte.

Après chaque

récolte, le champ est laissé en jachère pendant

une ou deux années, et seules les herbacées

sauvages s'y développent. L'emploi de l'araire

est alors indispensable, ce qui augmente encore

le temps de travail, d'autant plus que des tâches

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JFAN-LOUIS VORUZ

annexes apparaissent, comme la fertilisation, l'aplanissement, l'entretien du bétail nécessaire à la traction, etc.

d) Récolte annuelle. Rotation annuelle des cultures, en alternant plantes fourragères et herbages.

Cet ordonnancement n'est pas seulement d'ordre historique, car plusieurs systèmes différents peuvent coexister selon les contraintes démographiques, les types de sol et l'évolution des couverts forestiers. Il est lié aux modes d'organisation sociale et aux innovations technologiques, puisque l'outillage doit évoluer parallèlement, de la hache et du bâton à fouir à la houe puis à l'araire.

Une conclusion importante pour notre propos est la distinction qu'il convient de faire entre économie néolithique et sédentarisation. La périodicité de l'habitat lacustre, reconnue récemment par la dendrochronologie pour le Néolithique moyen, pourrait justement correspondre à une économie fondée sur l'agriculture itinérante et sur la chasse.

2.2. Biologie humaine.

La biologie apporte une contribution originale à l'histoire du peuplement humain, car, selon elle, les différences génétiques observées dans les populations actuelles ne résultent pas de facteurs sélectifs, mais reflètent les mouvements historiques de la population (Langaney, 1988).

Pour l'Europe, les généticiens observent une variabilité d'ensemble régulière selon un gradient très net partant du Proche-Orient.

Trois interprétations peuvent être avancées (Galla y, 1989 ,p. 233) :

"a) Pression sélective différente aux deux extrémités d'une même population, et gradient résultant d'une activité migratoire limitée.

b) Présence de deux populations distinctes opposées géographiquement et gradient résultant du mélange entre ces deux populations,

c) Gradient résultant d'une migration récente en provenance du Proche-Orient".

Cette dernière hypothèse est en concordance parfaite avec la carte isochrone de l'avancée

d'est en ouest de la néolithisation (infra, 3.1.), liée à l'augmentation démographique propre aux populations agricoles, qui auraient partout dominé quantitativement les sociétés de chasseurs.

Mais une objection de taille doit être avancée.

Les biologistes ne pouvant pas situer dans le temps l'origine des différences qu'ils observent dans les spectres génétiques actuels, le gradient est-ouest pourrait également correspondre à d'autres mouvements migratoires, comme celui des premiers Homo sapiens sapiens supplantant les néanderthaliens au début du Paléolithique supérieur, ou, postérieurement, celui des "indo­

européens" de la protohistoire.

2.3. Anthropologie physique.

Dans sa conception la plus classique, remise en cause aujourd'hui par l'abandon de la notion de race (Langaney, 1988), la paléoanthropologie, influencée par l'évolutionnisme darwinien, a développé plusieurs théories concernant la néolithisation.

La plus récente est due à Roland Menk (1981), qui a donné pour l'Europe une synthèse anthropométrique, basée sur l'analyse multivariée de 36 mesures de la face, de la mandibule et des os longs, complétées par une douzaine d'indices, pour un total de 2757 individus répartis dans 58 cultures du Mésolithique et du Néolithique européen.

Bien que la signification biologique de ces observations ne soit pas du tout connue, la classification obtenue a été interprétée en terme de variabilité générale de type racial, et corrélée aux unités culturelles, avec tous les problèmes d'adéquation que cela suppose.

Les conclusions qu'en tire l'auteur surprennent par leur netteté et leur cohérence :

a) Augmentation constante de la variabilité dès le Mésolithique, mais surtout au début du Néolithique moyen.

b) Absence totale de différenciation géographique ou culturelle dans la population hétérogène du Mésolithique.

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c) Très forte affinité au Néolithique ancien entre les populations des Balkans, du Bassin danubien et de la Méditerranée occidentale ( complexe "méditerranoïde").

d) Evolution continue des "grandeurs corporelles", avec une tendance générale à la

"gracilisation", maximale au Néolithique moyen.

Autrement dit, on peut envisager (Menk, 1981, p. 221) "une immigration massive, soutenue et orientée", qui serait à l'origine des deux courants de la néolithisation, ce bloc homogène étant très différent des divers substrats mésolithiques. Ce mouvement ne doit pas être interprété comme une invasion, mais plutôt comme une colonisation lente. La "gracilisation"

qui l'accompagne pourrait avoir des causes non pas génétiques, mais "mésologiques", c'est-à-dire dépendantes du milieu naturel et du contexte écologique, comme s'il y avait eu adaptation de la nature biologique de l'homme aux contraintes économiques et écologiques nouvelles imposées par la néolithisation.

2.4. Linguistique.

Le paléolinguistique, qui cherche à identifier les langues· ayant précédé l'écriture, devrait théoriquement pouvoir apporter quelques données géographiques corrélables à la géographie du peuplement ou des cultures observées par l'archéologie. Certains linguistes avaient même élaboré une méthode, la

"glottochronologie", pour calculer le temps écoulé depuis la différenciation de deux langues ou deux familles de langues, donc, dans un but ultime, pour situer dans le temps la formation de certaines paléo-langues. Mais cette tentative n'a pas encore donné de résultats satisfaisants (de Grolier, 1988).

Pour la préhistoire européenne, rappelons la célèbre reconstruction rigoureuse de l'indo­

européen, qualifié parfois de "vague linguistique indo-européenne", car corrélé à un ensemble mythologique particulier et bien connu (infra).

Cette langue est nettement antérieure aux premiers textes connus, et pourrait se placer au troisième millénaire, ou même plus tôt selon certains auteurs, qui relient son expansion à la

néolithisation (Renfrew, 1987). L'onomastique, étude des noms de lieux ou de personnes, a même reconnu pour nos régions l'existence d'un grand nombre de toponymes pré-indoeuropéens (Rousset, 1988, par exemple). La répartition de ces toponymes, que l'on considère, grâce à de nombreux exemples historiques, comme étant très fixes, peut nous intéresser, car elle révèle deux grandes unités. L'une est alpine, avec par exemple le toponyme "alp" (montagne, hauteur), qui se retrouve des Alpes à la Mer Caspienne, en passant par l' Anatolie, les Carpathes, le Caucase, l'autre, très homogène, est méditerranéenne, avec par exemple les racines équivalentes "Kan, gan" (rocher) et "Kal, Kar, gar, gal" (pierre, montagne), que l'on observe en berbère, en arabe, en dravidien, en occitan, etc.

Le linguiste Alain Nouvel (I 980) va même plus loin en comparant ces répartitions avec celles des groupes humains néolithiques observés par l'anthropométrie (Sauter, 1952), et en affirmant que ces toponymes résultent des migrations néolithiques.

Mais ces homogénéités résultent-elles bien de liens phylétiques du peuplement néolithique, et non pas de convergences aléatoires ou du peuplement plus ancien?

En fait, comme pour l'indo-européen, on ne sait véritablement ni où, ni par qui a été parlée la langue reconstruite, et la géolinguistique ne peut encore être reliée rigoureusement à aucune donnée archéologique, d'autant plus que l'attribution chronologique est aussi incertaine que pour la carte des spectres génétiques.

Cependant, cette voie de recherche ne doit pas être négligée, car il n'est pas exclu qu'une analyse géographique beaucoup plus fine des déformations linguistiques des paléotoponymes ne puisse un jour être reliée aux autres données cartographiques de la néolithisation.

2.5. Histoire des religions et histoire de l'art.

La découverte de l'agriculture a certainement eu

des conséquences considérables pour l'histoire

religieuse de l'humanité, et sa propagation à

travers le monde a véhiculé avec elle des idées

religieuses spécifiques, en premier lieu la liaison

entre la fertilité de la terre et la fécondité de la

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femme (culte chtonien), ainsi que le mystère de la vie végétale et de son rythme annuel, d'où l'idée du cycle vie - mort - postexistence. Par exemple, les crises climatiques qui menacent les récoltes sont partout comprises par des drames mythologiques. Un autre caractère général important est la valorisation religieuse de l'espace habité.

Les traditions des sociétés paysannes et l'histoire mythologique permettent de généraliser quelques mythes d'origine expliquant la domestication des plantes alimentaires (Eliade, 1976, p. 48-51).

Dans le mythe du meurtre primordial par exemple, une divinité immolée produit les végétaux alimentaires, qui deviennent sacrés puisqu'ils dérivent du corps d'une divinité. En tous les cas, l'origine des céréales est toujours divine, avec une mise en relation entre le Ciel et la Terre Mère, ou avec un drame mythique impliquant union sexuelle, mort et résurrection.

Cependant, bien que l'on ignore la signification religieuse des documents archéologiques, on observe de notables différences entre les cultures néolithiques européennes et leurs sources orientales. Relevons notamment l'originalité par rapport au Proche-Orient des complexes du 7ème millénaire de l'Europe de l'Est, où un grand nombre d'objets, ainsi que des autels et des sanctuaires, témoignent d'une religion bien organisée localement.

En Europe occidentale par contre, les vestiges rituels sont plus diffus, mais paradoxalement plus complexes : maintien des parures de type mésolithique, dont les pendeloques de chasseurs, adaptations locales (avec les coquillages marins par exemple), puis développement d'un art gravé original et lié au premier mégalithisme, qui montre un degré très avancé du symbolisme.

Les représentations explicites de la hache, outil de base du paysan-défricheur, et de l'éclair, se joignent aux figurations plus ésotériques de déesses et de bovidés. Cet ensemble de deux couples montrerait, selon Jean Abelanet (1986, p. 69), que le mythe oriental de la Terre et du Ciel, du Dualisme divin primordial, du principe Féminin Fécond (Gaia et Ouranos), existerait

également dans les bases religieuses du Néolithique occidental. N'oublions pas non plus la représentation très controversée de bateaux, indice de plus pour chercher des relations à longue distance, comme nous le verrons plus loin.

L'art et la religion montrent donc eux aussi la complexité des processus de néolithisation européens.

3. Le contexte archéologique européen.

3.1. Généralités. Le postulat de la colonisation.

Le premier foyer de néolithisation se trouve au Proche-Orient, dans la zone du "Croissant Fertile".

Au cours des dixième et neuv1eme millénaires av. J.-C. déjà, les populations d.e chasseurs mésolithiques de Palestine et d'Irak se sédentarisent, et commencent à domestiquer la chèvre ou le mouton, puis, à titre expérimental, à consommer les graminées, blé et orge, abondantes à l'état sauvage, comme le montrent les premières lames de faucille, les meules et les broyons. Fait surprenant, la néolithisation a donc démarré par la sédentarisation, certains auteurs allant même jusqu'à considérer cette dernière comme le facteur-clé de la néo li thisation.

Au huitième millénaire se fondent alors des sociétés à vocation totalement agricole, dans un certain nombre d'habitats bien arrosés. Cette adaptation va se révéler très bénéfique, puisqu'à la fin du millénaire, on trouve des villages de paysans depuis !'Anatolie jusqu'en Iran. A cette phase expansive correspond aussi l'intensification de l'élevage du mouton, la production de plantes légumineuses (pois, lentilles, fèves, etc.), la généralisation de l'usage de la poterie, le développement de l'architecture en agglomération, et la colonisation des îles, jusqu'en Crète.

L'aboutissement du long processus de formation du Néolithique dans cette zone nucléaire de plus de 2000 km de long peut être fixé à 7000 av. J.-C., date-repère à partir de laquelle on va

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pouvoir suivre vers l'ouest la progression de la néolithisation, qui démarre vers 6500 dans les Balkans, 6400 dans le Sud de l'Italie, 6000 en Ligurie, 5800 en Catalogne,

5500

sur la Côte atlantique, dans la Vallée du Rhône et en Lombardie, 5300 en Valais et dans le Jura, 5000 en Auvergne et en Bourgogne, et enfin 4600 en Suisse centrale. La vitesse de diffusion des techniques agricoles peut aussi être appréciée par la voie danubienne, aboutissant vers 5600 en Allemagne du sud, vers 5400 dans le Bassin parisien, vers 4500 en Angleterre et dans le sud de la Scandinavie. Deux importantes conclusions peuvent en être tirées, d'une part la lenteur du mouvement, incompatible avec l'idée d'une

"invasion" d'une population, puisque la néolithisation met plus de deux mille ans pour traverser l'Europe, d'autre part le caractère remarquablement constant de cette onde de diffusion, autour de 1 km par année, soit 20 à 25 km par génération. Selon Albert Ammerman et Luigi Cavalli-Sforza (1984), cette diffusion pourrait apparaître spontanément comme le résultat d'une faible activité migratoire due à l'augmentation de la population qui caractérise toutes les sociétés agricoles.

Il faut donc opposer la zone nucléaire où les caractéristiques néolithiques successives se mettent très lentement en place, et l'Europe occidentale, où l'on peut observer l'arrivée d'un ensemble techno-économique bien constitué, et où apparaissent en même temps l'agriculture, la céramique et l'outillage en pierre polie.

L'élevage par contre pose encore problème. S'il est certain que la domestication des caprinés résulte bien d'un apport allochtone, aucune espèce sauvage locale ne pouvant prétendre jouer le rôle d'ancêtre, elle pourrait se transmettre peut-être plus rapidement que les autres composantes néolithiques, car quelques sites mésolithiques pyrénéens ont livré des restes de moutons domestiques (Helmer et alii, 1989). Par contre, hormis le chien déjà fidélisé au Mésolithique, aucune situation de proto­

élevage n'a été observée en Europe occidentale.

Un autre problème similaire est celui de l'horticulture, qui aurait pu apparaître dès le milieu du 7ème millénaire dans le Midi de la

France. On a en effet trouvé dans plusieurs sites mésolithiques des graines de légumineuses en grande quantité (lentille, pois, pois chiches et ers), qui pourraient suggérer une cueillette intensive, voire même une "proto-agriculture"

(Marinval, 1989), sous forme d'entretien des gîtes naturels, élimination des concurrents, ou sélection.

Il existe plusieurs théories expliquant la transmission du Néolithique en Europe :

a) Déterminisme écologique : Dans un cadre écologique favorable, une population amorce elle-même, indépendamment de toute influence orientale, une mutation socio-économique de la prédation à la production. Un déterminisme complémentaire du même genre explique la néolithisation du Proche-Orient comme conséquence de la sédentarisation et du regroupement de l'habitat.

b) Migrationnisme : Des migrations sont à la base du peuplement de l'Europe occidentale, et viennent remplacer les groupes mésolithiques, en les rejetant, en les exterminant ou en les assimilant.

Ces déplacements peuvent concerner soit des populations entières migrantes occupant de nouveaux territoires, soit une expansion continue due au poids démographique des agriculteurs.

c) Acculturation : L'évolution sur place des peuplades mésolithiques se fait par contact avec des groupes voisins maîtrisant des techniques plus élaborées, ou par échange de composantes esthétiques culturelles, très variables selon les régions et pas forcément dépendantes les unes des autres. Il y a donc une dialectique à établir entre "forces adaptatives internes et impulsions externes" (Binder, 198 7, p. l i ), d'où la maintenance de traits culturels purement mésolithiques, par exemple dans les outillages en silex, au côté d'innovations ponctuelles transportées à faible distance. Pour ce dernier élément, la navigation, pratiquée depuis fort longtemps en Méditerranée, peut intervenir de manière prépondérante.

Dans l'état actuel de la recherche, on ne peut

éliminer aucune de ces trois grandes théories, et

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JEAN-LOUIS VORUZ

on peut même imaginer un dosage entre elles, variant selon les périodes et les reg1ons considérées, ou selon le rôle que l'on attribue à la navigation.

Quoiqu'il en soit, nous pouvons déjà poser cinq arguments :

a) Existence d'un mouvement historique de plus de 2000 ans, dans le sens est-ouest. Plus près de nous, de la Côte ligure ou languedocienne à la Suisse, existence d'un mouvement historique d'environ 500 ans, dans le sens sud-nord.

b) Origine allochtone des céréales domestiquées : froment

(Triticum aestivo-compactum)

et orge polystique à grains nus

(Hordeum vu/gare var.

nudum)

pour le courant méditerranéen, amidonnier

(Triticum dicoccum)

et engrain

(Triticum monococcum),

principalement, pour le courant danubien.

c) Origine allochtone des animaux domestiqués, à l'exception du chien : le mouton, domestiqué vers 9500 en Irak du Nord à partir du mouflon ou de l'argali

(Ovis ammon),

la chèvre, domestiquée vers 9500 en Iran à partir de la chèvre égagre, le boeuf, domestiqué vers 7000 en Thessalie et en Macédoine à partir de }'aurochs, et le porc, domestiqué vers 7000 en Palestine à partir du sanglier. Pour ces deux dernières espèces, on peut aussi envisager une domestication locale en Europe occidentale.

d) Pratique de la navigation à longue distance dès le Mésolithique ancien.

e) Emprunts de composantes néolithiques par des chasseurs d'Europe occidentale.

Ces cinq points amènent le postulat suivant, sur lequel nous nous baserons pour expliquer la néolithisation suisse : l'Europe occidentale est marquée par un mouvement colonisateur d'est en ouest, autrement dit par un front pionnier agricole imposant petit-à-petit, quel que soit le devenir des chasseurs locaux, l'installation des communautés paysannes. On considère donc que des procédés d'acculturation n'ont pu toucher qu'une minorité de groupes humains, et que l'essentiel du peuplement relève des migrations colonisatrices.

3.2. Le front méditerranéen.

La deuxième moitié du 7ème millénaire est marquée dans tout le Bassin de la Méditerranée occidentale par une intense activité colonisatrice. Les régions tyrrhéniennes du sud de l'Italie sont atteintes vers 6500-6200, tout comme la Sardaigne et la Corse (Basi), sans doute par migration maritime à partir de la Crète ou des Iles ioniennes. A partir de là se créent deux ensembles distincts. En premier lieu, quelques sites côtiers du Languedoc (Portiragnes) et de Ligurie (Caucade, Pendimoun, Arene Candide) présentent des céramiques à fond plat ou arrondis, décorées d'impressions en bande, d'où le qualificatif culturel de "Céramique Imprimée", avec des thèmes plus ou moins originaux selon les sites, mais qui rappellent toujours les productions tyrrhéniennes. Ils sont donc généralement interprétés comme marquant l'arrivée de colons venant directement du sud de l'Italie (Vaquer, 1 989). En second lieu, de la Catalogne à la Provence, une grande culture, le "Cardial", qui apparaît peu après si l'on en juge les stratigraphies ligures, se caractérise par l'usage intensif du décor à la coquille de cardium imprimé sur des vases à fond rond de forme toujours simple, sphérique ou ovoïde.

L'originalité de cette production par rapport au Néolithique tyrrhénien, mais aussi sa variabilité géographique, montrent que la culture matérielle du Cardial ne résulte pas d'un apport standardisé, mais plutôt de l'adaptation locale d'un modèle théorique commun.

Il semble bien que dans le Midi de la France,

les communautés mésolithiques locales, déjà

sensibilisées par l'horticulture et par l'arrivée

des premiers moutons, aient progressivement

adopté l'économie néolithique, soit en

s'associant très tôt aux premiers colons paysans,

soit en acceptant les transferts culturels

proposés. Il en est de même en Italie du Nord,

les premières cultures néolithiques

continentales, "Vhô", "Gaban" et "Fagnigola",

gardent une industrie du silex de type

mésolithique et une économie basée sur la

chasse, tout en adoptant la céramique déjà

utilisée sur les côtes adriatique ou ligure.

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LES PREMIERS PAYSANS SUISSES

Contrairement à l'Italie du sud où les habitats sont en plein air et s'organisent très vite en véritables villages, le Néolithique ancien du Midi compte un grand nombre de grottes et d'abris évoquant des communautés très restreintes en nombre, et sans doute encore très mobiles. L'exploitation des ressources locales (chasse, pêche, cueillette) continue à jouer un grand rôle, et la variété des rapports chasse­

élevage va également dans le sens d'une intégration très progressive des espèces allogènes.

Vers le milieu du 6ème millénaire, alors que le Cardial en tant que style céramique connaît son apogée, plusieurs groupes continentaux montagnards apparaissent, avec des céramiques grossières et en général non décorées : "Alba"

dans le Piémont, Poujade-Fage sur les Causses,

"Roucadourien" dans la frange sud-ouest du Massif Central, Jean-Cros et Dourgne dans les Pyrénées, etc. La signification culturelle de ces cultures "péri-cardiales" est difficile à saisir : acculturation de groupes mésolithiques, isolement de groupes néolithiques pionniers explorant les nouveaux territoires, ou spécialisations saisonnières, de chasse ou d'élevage en transhumance, d'une partie de la population néolithique?

Pendant ce temps, l'expansion du Cardial dans les Basses-Terres se poursuit, notamment le long du Rhône, en Provence et dans le Vivarais jusqu'à la hauteur de Valence, avec des groupes bien néolithisés, tandis que s'achève la néolithisation de toute l'Italie du Nord, avec des cultures possédant, cette fois-ci, toutes les composantes néolithiques, comme "Isolino" en Lombardie et au Tessin, et "Fiorano" en Toscane et en Emilie.

La deuxième moitié du sixième millénaire est manifestement la période de plus forte expansion du Néolithique, puisque celui-ci va atteindre la Côte atlantique, l'Auvergne, la Moyenne Vallée du Rhône, le Jura, la Savoie et le Valais.

Dans le Midi, vers 4800-4600, le Cardial va se diversifier, avec des groupes "épicardiaux" à céramique décorée de cordons, d'incisions ou

d'impressions. Cette tendance à la segmentation des groupes, visible non seulement par la diversification des styles céramiques, mais aussi par leur influence dans les faciès septentrionaux, va se poursuivre jusque vers 4500, avec des faciès à céramique lisse "pré­

chasséens" (Fontbrégoua, Fage, Montbolo, ... ), qui précèdent directement l'installation de la première grande culture à tendance unificatrice, le "Chasséen".

En Italie du Nord, l'évolution est plus simple, car l'on passe directement, vers 5200-4800, des premiers groupes régionaux à une grande culture unificatrice, à économie néolithique bien affirmée et à habitat bien regroupé en plaine, en abri ou en palafitte (celui de Fimon Molino Casarotto en Vénétie étant le plus ancien connu en Europe), les "Vases à Bouche Carrée" (VBQ).

Fait intéressant pour notre propos, cette culture présente manifestement un caractère très expansif et dynamique, peut-être dO au succès économique de l'agriculture, ce qui va influencer toutes les régions alpines.

3.3. Le front danubien.

Au nord de la Suisse, la situation est beaucoup plus claire, car la colonisation danubienne, une des plus grandes migrations qu'ait jamais connue l'Europe, est bien établie. En effet, l'ensemble des manifestations culturelles, mobilier archéologique, habitat, écono�ie, rituel funéraire, présente une remarquable homogénéité de l'Atlantique à la Mer Noire, même si l'on distingue deux unités, la

"Céramique Linéaire Orientale" et la "Céramique Linéaire Occidentale" ("Linearbandkeramik", ou

"Rubané").

Comme caractéristiques essentielles, rappelons le choix préférentiel de l'habitat pour des zones à sol fertile (loess ou limons de terrasses alluviales), les grandes maisons à quatre nefs, larges de 6 à 7 m, longues de 10 à 40 m, organisées en villages ceinturés de palissades, les sépultures en fosse avec de nombreux objets de parure, les céramiques de forme sphérique avec ou sans col, richement décorées, l'élevage du

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JEAN-LOUIS VORUZ

boeuf (dominant largement le porc et les caprinés), le rôle toujours très marginal de la chasse, l'agriculture du blé amidonnier, de l'engrain, de l'orge, des lentilles, des petits pois et du lin, et, pour le domaine religieux, les dépôts de fondation sous les maisons, les représentations humaines en ronde-bosse sur la céramique, et les statuettes d'animaux en argile.

Le "Rubané moyen" est bien connu en Alsace, où sa périodisation a pu être grandement précisée, entre 5600 et 5200. A l'extrémité occidentale de l'extension du Rubané, entre 5400 et 5000, après une première colonisation pionnière (Larzicourt et Norrois), se développe un faciès un petit peu plus original, le "Rubané Récent du Bassin Parisien", ou "RRBP". Mais celui-ci ne remet pas en cause l'unité originelle fondamentale de la culture danubienne. D'après Jean Guilaine (1989, p. 128), "le rôle des populations indigènes apparaît négligeable dans la mise en place de l'économie agricole : il s'agit bel et bien d'un front pionnier imputable à une civilisation aux composantes soudées".

Au cinquième millénaire par contre, la recherche de nouveaux sols nécessitée par l'accroissement de la population, les phénomènes de métissage avec les groupes mésolithiques assimilés, et les contacts probables avec des pionniers ongmaires du monde méditerranéen, vont provoquer une régionalisation culturelle de groupes désormais isolés de leur identité originelle; le "Villeneuve Saint-Germain" (VSG), le "Blicquy", le "Cerny"

ou le "Grossgartach" (Constantin, 1989).

3.4. Les transfuges.

Jusqu'au début des années 1980, on pensait que la néolithisation ne concernait que les deux courants migrateurs danubiens et méditerranéens, qui restaient indépendants durant tout leur développement, les contacts, entre ces deux zones ne se produisant qu'au début du Néolithique moyen, à Gonvillars (Jura) ou Egolzwil (Lucerne), par exemple.

Or, les découvertes récentes de sites continentaux du Néolithique ancien, et surtout la mise en évidence dans le courant danubien

de styles céramiques non-rubanés tout à fait ongmaux et présentant des affinités très nettes avec la céramique méridionale, révèlent une situation beaucoup plus complexe. Le groupe de

"Blicquy" en Belgique, le "Marcilly" dans le Loir-et-Cher, et surtout, avec une répartition géographique beaucoup plus vaste allant de la Normandie au Bade-Württemberg, les "styles" de

"Limbourg" et de "La Hoguette", en sont les révélateurs.

La céramique du Limbourg, décorée de petits sillons disposés en chevrons ou en panneaux verticaux, se rencontre dans les fosses des habitats rubanés, mais diffère radicalement des céramiques rubanées par sa technologie.

Résulte-t-elle d'une spécialisation fonctionnelle, ou bien est-elle l'oeuvre d'une population distincte, associée à celle du Rubané?

La céramique de la Hoguette, de forme ovoïde à fond conique, décorée de bandes impressionnées au poinçon, se rencontre aussi en contexte rubané, à plusieurs périodes, mais également dans des sites géographiquement marginaux, comme des abris occupés par le Mésolithique récent (Bavans, Doubs). Aussi a-t­

elle donné lieu à une nouvelle hypothèse, celle de "chasseurs céramisés" qui auraient, par transfert culturel, adopté la céramique mais en la marquant de leur identité particulière. Une quatrième hypothèse pour expliquer ces styles céramiques originaux est celle d'un "phénomène de frontière" entre le Rubané et des groupes d'origine méridionale ayant occupé très tôt ces régions, et ayant comme substrat soit la céramique imprimée non-cardiale du Midi, soit l'Epicardial (Jeunesse, 1987).

Quoiqu'il en soit, les domaines géographiques tampons, comme le Massif Central, l'Axe rhodanien ou le Plateau suisse, dans lesquels la recherche sur la néolithisation n'est que balbutiante, doivent maintenant être étudiés avec plus d'attention, tant les contacts possibles entre les deux domaines du Néolithique ancien paraissent être de plus en plus précoces.

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LFS PREMIERS PAYSANS SUISSFS

3.5. Guerre ou paix dans le Néolithique européen?

Le devenir des populations locales de chasseurs mésolithiques ne cesse de nous obséder. S'il semble certain que de nombreux groupes ont pu être aisément assimilés aux sociétés paysannes, et s'il semble non moins certain que des communautés mésolithiques entières aient adopté par acculturation les techniques néolithiques, les situations conflictuelles que nous avons envisagées de manière théorique ne peuvent pas être exclues.

Malgré la pauvreté à ce propos des témoignages archéologiques, nous aimerions faire connaître ici quelquès cas troublants:

a) La présence fréquente de restes humains, disparates ou en connexion, dans les dépotoirs néolithiques, au milieu des restes fauniques : rites particuliers, trophées, abandons par négligence après accidents, ou reliefs culinaires?

b) La découverte de graves blessures sur certains os humains, dont parfois des os longs percés d'une pointe de flèche : meurtres ou accidents?

c) La mise en évidence de cannibalisme dans le Cardial provençal (Villa et alii, 1986), avec même des indices d'un rituel appliqué au crâne humain.

d) La découverte dans le Michelsberg rhénan à Handschuhsheim (Wahl et Hôhn, 1 988 ), d'une fosse contenant 65 vases entiers entourant 6 individus, dont deux enfants. Tous les crânes présentent plusieurs enfoncements dus à des coups mortels.

e) La découverte encore plus spectaculaire, dans le Rubané moyen de Haute-Souabe à Talheim (Wahl et Kônig, 1987), d'une grande fosse contenant, à sa base, eP.. une seule couche, les squelettes de 34 individus, dont 1 8 adultes, 6 femmes et 1 2 hommes, tous morts et enterrés en même temps. Presque tous les squelettes présentent des blessures mortelles, aux jambes et surtout sur l'arrière du crâne : sacrifice, exécution, supplice, ou fait de guerre?

f) Le fait que de nombreux villages rubanés présentent de nettes structures défensives, comme des palissades, des fossés, des entrées en chicane, etc.

Il paraît donc difficile de nier l'existence de tout conflit.

4. La suisse de 5500 à 4600 av. J.-C.

La conquête des territoires.

4. 1 . Les alpins.

C'est aux grandes vallées alpines du Tessin et du Valais qu'échoit l'honneur d'accueillir les plus anciens néolithiques du territoire suisse.

Les cinq sites récemment découverts

'

Castelgrande au Tessin, Tee Nev dans le Val Mesocco, Planta, Ritz et Collines à Sion

'

prés�ntent déjà vers 5500-5000 toutes les composantes néolithiques hameaux bien organisés, élevage des caprinés et du boeuf, haches en pierre polie, meules et céramiques.

A Sion, l'analyse palynologique d'une tourbière proche, au Montorge, révèle à la même date des défrichements par le feu, des cultures de céréales et des zones de pacage pour les animaux.

Les affinités culturelles, visibles par les troncatures en silex, les pendentifs sur coquille de Glycemeris, les vases à fond plat ou à pied, et les décors impressionnés (fig. 1 et 7), renvoient nettement aux groupes locaux d'Italie du nord issus de l'expansion de la Ceramica lmpressa, particulièrement à ceux de Vhè> et d'Isolino. Il est donc tout à fait probable que la néolithisation alpine résulte d'une immigration depuis les plaines du Pô, réalisée vers le milieu du sixième millénaire (fig. 10). Cependant, à l'exception de rares indices en ville de Sion ( deux dates C 1 4 à 6200 et 5700 prises dans des foyers observés en coupe mais non fouillés), le Mésolithique est totalement inconnu. Aussi ne peut-on pas juger de l'impact de cette première migration sur les populations locales, comme celà a pu être fait pour le Trentin, où l'on observe de nombreux signes d'acculturation.

Quoiqu'il en soit, un résultat important de ces nouvelles découvertes, toutes réalisées ces dix dernières années, est la mise en évidence de l'ancienneté de la colonisation, qui ne suit que

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JFAN-LOUIS VORUZ

de 3 à 5 siècles les installations côtières, comme s'il y avait eu continuité de l'expansion.

Deux découvertes faites dans la région du Cervin montrent que les premiers néolithiques helvètes méritent amplement le qualificatif

"d'alpins" :

- L'abri "Alp Hermetti", à 2400 m d'altitude, a livré un foyer daté à 4700-4500 (inédit, renseignement Dominique Baudais).

- Au Col du Théodule, également à 2400 m d'altitude, a été trouvée fortuitement une magnifique hache en éclogite provenant de Bretagne, à talon pointu, du type "carnacéen"

datable du cinquième millénaire.

Outre la preuve de la fréquentation des hautes altitudes, ces deux découvertes surprenantes montrent l'existence, très tôt dans le Néolithique, de réseaux d'échange à longue distance, ce que l'analyse de l'art gravé et du mégalithisme avait déjà suggéré pour le rituel.

4.2. Les rhodaniens.

Dans l'axe rhodanien, dont l'importance géographique pour les relations sud-nord est évidente, le Mésolithique récent est bien connu, avec de nombreuses stratigraphies bien calées chronologiquement, comme celles du Vercors ou de Savoie. Mais, paradoxalement, la situation concernant la néolithisation y est plus complexe.

D'une part, quelques indices découverts dans les couches mésolithiques les plus récentes des abris parlent en faveur d'une acculturation des chasseurs, par exemple des armatures tranchantes à retouche couvrante, des pointes de flèche à base concave, et des restes de faune domestique, caprinés et boeuf surtout. Ce dernier est de très petite taille, et résulte donc d'une longue domestication, ce qui exclut la possibilité d'une filiation avec !'aurochs local.

Quelques dates C l 4 montrent que cette phase d'acculturation se situe au sixième millénaire av. J.-C. Il y a donc contemporanéité entre le Cardial méridional en cours d'expansion et le Mésolithique récent (de type "Epicastelnov ien"), donc une situation de "frontière mouvante"

assurée (fig. 1 0).

D'autre part, quelques découvertes récentes semblent plutôt relever des premières installations agricoles de populations migrantes depuis le Midi, d'autant plus qu'elles proviennent de sites originaux jamais superposés à du Mésolithique. La Rivoire (Isère), le Seuil des Chèvres (Savoie) et le Gardon (Ain) en sont les meilleurs exemples, car ils ont tous trois fourni de la céramique d'affinité "épicardiale", marmites à sillons cannelés, jarres à cordons obliques dépassant la lèvre, marmites ou "bouteilles" à anses, écuelles basses, etc. Au Gardon, elle se complète par des lamelles en silex à retouche abrupte, des parures sur coquillages méditerranéens et de la faune domestique, caprinés et boeuf. Par contre, le site de l'abri Freymond dans le Jura vaudois semble être légèrement plus tardif, car la céramique présente quelques affinités avec la culture de "Cerny" datable du milieu du cinquième millénaire (fig. 6 et 1 1 ).

Malgré le caractère encore très ténu de tous ces éléments, on peut donc retenir la coexistence à la fin du sixième millénaire entre des chasseurs en milieu montagnard et des avancées pionnières de paysans, limitées aux zones de basse altitude.

4.3. Les danubiens.

Dans la deuxième moitié du "Rubané", vers 5300-4800 (fig. 1 1 ), la colonisation agricole atteint la Haute-Alsace et la Vallée du Rhin entre Bâle et Constance, et ne touche donc que la frange septentrionale de la Suisse (fig. 3 et 4), le nord du Jura et la Suisse centrale étant encore entièrement occupés par les chasseurs.

Mais l'étape la plus récente du Rubané est marquée par "une nouvelle forme d'expansion territoriale, la conquête progressive d'un Hinterland à vocation probablement pastorale, qui pourrait avoir favorisé les contacts avec les groupes de chasseurs" (Jeunesse, 1 990 p. 1 80), comme Je montre la présence de tessons rubanés dans Je Mésolithique récent d'Oberlarg (Haut­

Rhin) et de Bavans (Doubs), ou réciproquement de harpons mésolithiques dans des fosses du Rubané récent. L'occupation de Gonvillars (Haute-Saône) pourrait également relever de ce

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LES PREMIERS PAYSANS SUISSES

phénomène, et non du courant rhodanien, mais ce site reste difficile à interpréter.

4.4. Le problème Hoguette-Limbourg : les transfuges.

Trois découvertes toutes récentes donnent de nouvelles clés de compréhension du phénomène Hoguette-Limbourg.

A Wettolsheim près de Colmar (Alsace), une fosse dans l'habitat du Rubané récent a livré des tessons du style Limbourg, qui montrent que ce dernier peut s'associer au Rubané comme La Hoguette, et qu'il y a superposition géographique, et non exclusion, entre ces deux styles.

Dans l'abri de la Cure à Baulmes (Vaud), Michel Egloff a découvert, dans une couche intermédiaire entre le Mésolithique récent et le Chasséen type "Vallon-des-Vaux", plusieurs tessons tout à fait typiques de La Hoguette, ainsi que des cordons incisés et des décors de panse impressionnés ou cannelés. Ces derniers rappellent tout à la fois certaines productions méditerranéennes non cardiales et certains décors septentrionaux associés à la Hoguette, par exemple à Bavans (Doubs) et Oberlarg (Haut-Rhin), deux abris mésolithiques comparables. Les tessons de Baulmes indiquent­

ils un relais entre ces deux zones, ou au contraire l'arrivée de colons originaires du Rubané? ou encore, seraient-ils !'oeuvre de chasseurs jurassiens "céramisés" par acculturation au contact du Rubané?

En tout cas, ils constituent les plus anciens vestiges du Néolithique connus à ce jour sur le Plateau suisse!

Enfin, à la base de la séquence du Gardon (Ain), la découverte surprenante de trois tessons de style Limbourg semblables à ceux de Wettolsheim donne un argument supplémentaire de poids à l'hypothèse d'une filiation méridionale, due à l'existence de groupes pionniers montant très tôt dans le nord, peut­

être même avant la colonisation rubanée.

Ces deux dernières découvertes montrent surtout l'existence, dès la seconde moitié du

sixième millénaire, de contacts entre les cultures du mouvement danubien et celles du Néolithique ancien méditerranéen, et montrent aussi la perméabilité des régions occupées par les chasseurs mésolithiques. Nous avons tendance à privilégier le sens sud-nord pour comprendre ces contacts, en opposant un

"Rubané" statique à des cultures méridionales dynamiques et adaptatives, mais la situation inverse ne peut pas être complètement exclue!

5. La suisse de 4600 à 3900 av. J.-C.

l'organisation des terroirs et les ancrages idéologiques.

5.1. La culture des Vases à Bouche Carrée . Au cinquième millénaire, le Tessin s'intègre dans la grande culture des "Vases à Bouche Carrée" (VBQ) d'origine ligure, comme en témoigne l'habitat de Castelgrande (fig. 2).

En Valais par contre, la situation est moins claire, d'une part parce que cette région semble plutôt touchée par des influences rhodaniennes liées à l'expansion chasséenne, d'autre part parce que la majorité de la documentation provient de nécropoles. Le fait que les sépultures à cistes enterrées de type

"Chamblandes" y apparaissent très tôt, en même temps que la grande phase expansive des VBQ (fig. 14), pourrait aller dans le sens de l'arrivée d'une deuxième vague migrante, puisque ce genre de sépultures se retrouve dans le Val d'Aoste, en Piémont et en Ligurie, toujours en contexte VBQ. Un autre indice est la présence de véritables vases à bouche carrée au nord et à l'est des Alpes, sans doute importés d'Italie, et associes aux céramiques locales. Enfin, l'anthropométrie des Chamblandes, malgré le faible nombre d'individus analysés, pourrait également aller dans ce sens, car ils ressemblent à ceux des tombes ligures ("dolicocéphales graciles").

5.2. Le Chasséen et le Cortaillod ancien.

En Valais, sur le Plateau suisse, dans le Jura et en Savoie, l'emprise néolithique, après l'assimilation ou la disparition des derniers

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