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JOURNAL INTIME
D'HERCULE
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DU MÊME AUTEUR
nrr
FORTUNE DES AIRS, roman.
ROLAND (L'aviation 1917-1918), roman.
Chez d'autres éditeurs
LES HEURES DE CoRFOU, roman (Rieder).
LA JEUNE GRECQUE, roman (Grasset).
LA VIE DE CASANOVA (Mercure de France).
BELLÉROPHON, roman (Mercure de France).
Du HÉROS, DE LA FEMME ET DE DIEU, essai (Mercure de France).
ANDRÉ DUBOIS LA CIIARTRE
JOURNAL INTIME
D'HERCULE
nr
GALLIMARD 5, rue Sébastien-Bottin, Paris VII"
6e Édition
Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage vingt-cinq exem- plaires sur vélin pur fil Lafuma-Navarre, dont vingt numérotés de
r à 2o et cinq, hors commerce, marqués de A à E.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
© X957> Librairie Gallimard.
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Les Lilanderies, janvier.
Eh bien en voilà une nouvelle Mon premier geste, en rentrant du jardin, a été de me regarder dans une glace. Je me disais « Voilà comment c'est fait, un fils de dieu »
Juste le jour de mes dix-sept ans. Il y a là une intention, et il faudra que j'y réfléchisse. Il était à peine neuf heures.
Je faisais un tour dans le jardin. Je vois venir à moi un homme en uniforme de général, un homme qui ressemblait à mon père.
(Mon père Je ne suis pas près de perdre cette habitude !) Il s'arrête et me dit, j'espère l'avoir retenu mot pour mot
« Tu me vois tel que je me suis présenté à ta mère, la nuit où je t'ai engendré. Au petit jour, au moment de la quitter, je lui ai révélé que je n'étais pas son mari, mais le maître des dieux. Je lui ai annoncé que dans un quart d'heure le roi, qui était à l'armée, allait venir la surprendre.
Oui, Iphiclès, ton frère jumeau, est le fils d'Amphitryon.
La femme qu'on aime ne doit pas être soupçonnée. J'ai demandé le secret à ta mère elle est morte sans l'avoir trahi. Je te demande le secret. Bonne chance, mon fils » Les derniers mots, je les avais écoutés à genoux. J'avais fini par baisser la tête. Quand je l'ai relevée, il n'y avait plus
personne.
J'ai passé la journée à la chasse. Il ne faut rien changer à mes habitudes. Mais je n'ai pas très bien tiré. C'était une obsession. Je ne cessais de me répéter: « Jupiter m'est apparu.
AN 18
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Je suis le fils de Jupiter. » Je n'ai pas dormi de la nuit. Quoi 1 pas un mot à personne Pas même à mon cher Iolas, qui doit venir me voir demain Iolas, mon seul ami, le seul qui ne m'ait pas laissé tomber depuis que j'ai été exilé ici pour avoir tué le pauvre père Line, Iolas pour qui je n'ai pas de secrets Je tremble de lâcher. Alors, j'ai pensé à ouvrir un journal intime, à me confier aussi souvent qu'il le faudra à un autre
moi-même.
Est-ce bien prudent ? N'est-ce pas désobéir à mon divin Père ? Il faut pourtant en sortir je sens que je deviendrais fou. Je ferai ce qu'il faut pour que ce journal ne risque jamais de tomber sous les yeux, entre les mains de personne.
Le mieux est que personne, jamais, n'en soupçonne l'exis- tence. Je ne m'écrirai que quand je serai seul. Condamné à l'exil et la solitude dans une maison de campagne, ce sera chose facile. J'espère bien que ce genre de vie, dont on a voulu faire un châtiment et qui fait parfaitement mon affaire, durera toute ma vie. Et puis ce cahier, je le tiendrai toujours
sous clef.
Ça ne suffit pas. Le plus sûr, c'est de ne pas pouvoir être compris. Il me faut un chiffre. Depuis ce matin, j'étudie des combinaisons. Aucune ne me satisfait. C'est que, avec un chiffre, adieu l'improvisation, la libre allure, l'abandon, qui sont précisément ce dont j'ai besoin
Alors, une idée m'est venue pourquoi ne pas écrire dans une langue que personne ne connaît plus, une langue morte ? Il faut reconnaître ce qui est le roi n'a rien négligé pour mon éducation. Il m'a donné les mêmes maîtres qu'à Iphiclès et de très bons maîtres. J'ai appris l'anglais et le français.
Mais je me sens plus à mon aise dans le français, d'où nous sont venus beaucoup de mots et qui ressemble beaucoup au latin. (Le pauvre père Line se plaisait à dire que le latin n'est au vrai qu'un dialecte bas-français.) Pourquoi ne pas m'écrire à moi-même dans cette langue si bien. morte et enterrée, plus secrète aujourd'hui que tous les chiffres
du monde ?
Iolas est venu passer ici quelques jours. Je m'étais dit
« Si je suis capable de me taire à lui, je réponds du reste. » Soyez béni, mon Père, de m'avoir donné la force de vous
obéir
Nous avons parlé du fameux lion du Cithéron, qui continue
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à croquer troupeaux et bergers. Tantôt chez nous, tantôt en Thespiade. Impossible de l'avoir. Les trappes, les fosses, il les évite ou il s'en tire sans nul dommage. Les flèches, il paraît qu'elles rebondissent sur lui.
Comme nous chassions dans la forêt, Iolas me dit
« Si nous nous trouvions tout à coup nez à nez avec le lion, qu'est-ce que nous ferions ?
Toi, qui es leste, tu t'en tirerais en grimpant à un arbre;
mais, moi, je serais bon.
Qui me dit que, toi, tu ne l'aurais pas ?
Comment ?
Pas avec cet arc-là, mais avec ton nouveau. Celui que je n'arrive pas à bander, ni personne du reste. Avec lequel tu envoies des flèches à plus de trois cents mètres.
J'aime mieux ne pas avoir l'occasion d'essayer. » Ce que je n'ai pas dit à mon ami, ce que je ne pouvais pas lui dire, c'est que je ne tuerai jamais de lion. J'ai de nou- veaux devoirs, maintenant que je sais que j'ai des parents dans l'Olympe. Le lion, c'est l'animal favori de je ne sais plus quelle déesse le roi des animaux m'est devenu sacré.
J'ai reçu ce matin un message du roi, qui m'interdit de participer désormais à des championnats d'athlétisme.
Iolas, qui a de bonnes oreilles et qui sait être au bon moment au bon endroit, me l'avait laissé prévoir.
Dès notre plus jeune âge, le roi m'a préféré mon frère il promettait le garçon très distingué et moi le fort des Halles que nous sommes devenus. J'imagine qu'après l'affaire du père Line, assommé par moi à l'âge de dix ans d'un coup de cithare sur le crâne pour une réflexion désagréable, le roi n'a pas été fâché d'éloigner de la cour un fils dont il n'était pas très fier.
Et puis il s'est avisé que la musculature exceptionnelle du prince Alcide pourrait servir au bien de la monarchie.
J'ai été autorisé à m'inscrire à des jeux, dans les principales villes du royaume.
A la lutte et au pugilat (la boxe des Anciens) on m'a opposé des jeunes, des hommes faits, des amateurs, des profes- sionnels d'abord des Béotiens, puis d'autres Grecs, puis des Barbares. Depuis l'âge de quinze ans, je n'ai plus été
battu.
Le succès des jeux est devenu prodigieux. L'été dernier,
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toute la Grèce était à Thèbes. Quelle bonne affaire pour le royaume Moins bonne pour le roi, ou plutôt pour son futur successeur. Le but a été dépassé le prince Alcide est devenu bientôt l'homme le plus populaire de toute la Béotie.
Chez nous, le trône n'est pas héréditaire le roi choisit pour successeur qui il veut, soit dans sa famille, soit en dehors d'elle. Tout me donne à croire que ce n'est pas moi qu'Amphitryon a choisi. Dans sa défense je suis tenté de voir le doigt de mon frère Iphiclès ou de mon oncle Créon, bref de celui qui se sait désigné.
A parler franc, elle ne me contrarie guère. Je ne trouve plus d'adversaires. Si l'on met à part les géants et les monstres, je crois bien que je surclasse toute la terre. Je ne me bats plus, je m'exhibe. Ce n'est pas très intéressant, et ce n'est pas glorieux du tout. Mieux vaudrait me montrer, ce que je fais ici pour m'amuser et pour amuser les petits paysans du voisinage, prenant un taureau par les cornes et lui faisant mordre la poussière
Oui, réflexion faite, la défense royale m'arrange plutôt.
Ces exhibitions, que le roi jusqu'à hier ne trouvait pas indignes d'un prince, sont-elles dignes d'un fils de Jupiter ? La place d'un enfant de l'amour du plus grand des dieux est-elle
bien dans le sable d'un stade ou sur des tréteaux ? Félicitons l'ex-auteur de mes jours de son à-propos.
Que ma mère ait été distinguée par un dieu, par le maître des dieux, dois-je m'en étonner, elle dont la beauté était célèbre dans toute la Grèce ? C'est le visage d'une mère qui m'a appris l'admiration.
Il y a quelques jours, relisant une des pages qui nous sont restées de Stendhal, celle où il décrit la beauté de cer- taines femmes de l'Italie antique, c'est à maman que je pen- sais. Je me rappelais la « noblesse tendre » de ses traits, où respirait « quelque chose de pur, de religieux, d'antivulgaire ».
Maman venait me voir souvent dans mon exil. La plus belle preuve de ma « révélation », c'est un certain regard que je l'ai parfois surprise attacher sur moi, même dans les
derniers mois de sa vie. Adultère sans avoir cessé d'être ver- tueuse, hésitant à se maudire d'avoir été bénie, tout ce que je devais représenter pour elle Aujourd'hui que j'ai hérité de son grand secret, je comprends enfin pourquoi dans ce beau regard qu'elle me donnait à la dérobée il y
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avait peut-être moins de tendresse que de vénération, « quelque chose de religieux ».
Je continue mon enquête. Maman ne m'a jamais parlé de la prophétie du devin Tirésias. La pudeur et mon jeune âge l'en ont sans doute retenue car elle avait, elle, des rai- sons d'y croire. Du reste ce n'est pas Amphitryon, c'est le roi d'Argolide, Sthénèle, qui a eu l'idée de consulter le fameux
devin.
Maman et la reine d'Argolide se sont mariées la même année. Elles se sont trouvées enceintes en même temps, maman avec un mois d'avance. D'après Tirésias, Jupiter aurait déclaré devant les dieux et les déesses assemblés qu'il allait naître bientôt deux garçons dans les deux plus grandes cours de la Grèce, et que celui qui naîtrait le premier serait appelé à commander à l'autre.
« Tu le jures ? aurait dit Junon.
Je le jure.
Par le Styx ? (Les serments n'engagent pas les dieux, à moins qu'ils ne jurent par le Styx.)
Si tu veux. »
Galanthis avait quinze ans à ma naissance. Sa mère était la première femme de chambre de maman j'ai fait de son mari le concierge des Lilanderies.
La nuit dernière, je lui ai redemandé le récit que je ne me lasse jamais d'entendre de sa jolie bouche. Je lui laisse la parole.
« La reine a été prise des douleurs vers cinq heures du matin. A la fin de la matinée, elle n'était pas encore déli- vrée. J'étais trop jeune alors pour être admise dans la chambre royale je me tenais dans l'antichambre à la disposition des
femmes de chambre.
« Vers midi, comme je revenais de la lingerie où ma mère m'avait envoyé chercher des serviettes, j'ai remarqué dans la galerie, assise sur une banquette, une dame que je ne connaissais pas. Elle se tenait drôlement les bras croisés et les jambes croisées, raide comme la Justice. Je ne la connaissais pas, mais j'avais l'impression d'avoir déjà vu ce visage-là quelque part.
« Tout d'un coup, il se fait comme un éclair dans ma tête. La veille au soir, j'étais allée faire une petite prière dans la chapelle de la déesse Lucine. Elle était pleine. Depuis
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quelque temps elle ne désemplissait pas tout le monde l'ai- mait tant, la reine Alcmène Oui, j'y étais la dame inconnue avait ce visage de pierre que j'avais entrevu, quelques heures plus tôt, à la clarté des cierges
« J'arrive à l'antichambre. A travers la porte on entendait toujours les mêmes gémissements. On ne voyait partout que des mines consternées et inquiètes.
« Alors, je m'élance vers la galerie en criant de toutes mes forces « La reine est mère La reine est mère Vive la
« reine » La dame inconnue se tourne vers moi, fronce les sour- cils, et soudain, d'un air furieux, décroise ses bras et ses jambes. J'ai eu si peur que je suis allée me cacher dans le jardin.
« Au bout de quelque temps, comme il me semblait entendre une joyeuse animation dans le palais, j'ai osé rentrer. La dame inconnue avait disparu. J'ai appris que la reine avait donné le jour à deux jumeaux. On disait déjà que le premier n'avait pas laissé grand-chose à l'autre. »
On n'a pas noté l'heure exacte de ma naissance. Je suis né « vers midi ». Le même jour, également « vers midi », la reine d'Argolide est accouchée avant terme d'un garçon, qui a reçu le nom d'Eurysthée.
Ma charmante initiatrice ne doute pas du succès de son hardi stratagème. Elle me voit roi de Béotie, la guerre déclarée à l'Argolide, Eurysthée mon prisonnier, Argos annexée, Alcide le plus grand roi du monde.
Personne, pas même sa mère, n'a cru à l'histoire de l'in- connue aux jambes croisées. J'y ai cru parce que je l'ai- mais. J'y crois toujours parce que je l'aime toujours. Depuis ma « révélation », j'y crois plus que jamais.
Comme tout s'éclaire Jupiter a de l'ambition pour son fils. Il sait que maman a un mois d'avance. La joie n'est pas prudente. Il avait compté sans Junon, qui m'en veut dès avant que je sois né, et qui manœuvre la déesse des accou- chements. La grande Immortelle avait compté sans une petite mortelle, qui aimait bien sa reine.
Était-il encore temps de retourner les destins ou plutôt de les remettre à l'endroit ? On verra bien. Ce qui est certain, c'est que, si mon Père a de l'ambition pour moi, il a oublié de m'en donner. Je n'ambitionne même pas la couronne de Béotie. Pour Eurysthée, prince héritier (la monarchie argienne, elle, est héréditaire de mâle en mâle), je ne l'ai jamais vu, mais il a la réputation d'un garçon pas très intel-
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ligent et pas très brave je ne le vois pas du tout nous décla- rant la guerre et me faisant prisonnier.
Il serait beau pourtant qu'une soubrette de quinze ans eût rendu l'avantage au maître du monde.
J'ai pris plusieurs décisions
i° Il faut que je consacre au moins une heure par jour à me perfectionner en français. Je peine sur la rédaction de mon journal je suis obligé beaucoup trop souvent de recou- rir au dictionnaire. Pour être certain de ne pas interrompre mon entraînement je commencerai par là ma journée.
20 Ce matin, je ne me suis pas rasé. Je porterai désormais la barbe, comme mon Père.
Il est vrai que je ne l'ai pas vu barbu, puisqu'il avait pris la figure du roi mais le catéchisme et tous les artistes sont
d'accord.
30 Ne plus me faire tant de mauvais sang après mes colères.
Il m'arrive facilement de voir rouge ? Eh bien je le tiens du maître de la foudre. Il y a des ascendances dont on ne
doit rien renier.
Mon frère a du sang de Jupiter, autant que je croyais en avoir et que j'en aurais si je n'étais pas né de Lui quelques gouttes. Amphitryon ayant épousé sa cousine germaine, nous descendons deux fois de Persée. Nos grands-pères, en effet, Alcée et Electryon, étaient tous deux fils de Persée
et d'Andromède. Persée était né du roi des dieux.
Il en découle que Jupiter a fait l'amour avec son arrière- petite-fille et qu'il est à la fois mon trisaïeul, mon arrière- grand-oncle et mon père.
Février.
J'ai fait venir Nounou. Il y a des choses que j'avais presque oubliées et qui ont pris pour moi beaucoup d'intérêt. Je lui ai demandé de me redire l'histoire des serpents. Nous avions huit mois. C'était donc au mois d'août. Notre chambre don- nait sur une galerie qui entourait un petit jardin intérieur heureuse disposition que nous avons imitée du cloître des Anciens. Les nourrices couchaient dans une chambre voisine, prêtes à accourir au premier pleur.
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Une nuit, vers une heure, elles sont réveillées par les cris de mon frère. Il paraît que, moi, je criais rarement on s'en félicitait, car je réveillais la ville entière.
A la lueur de la veilleuse, la nourrice d'Iphiclès aper- çoit. Elle pousse un long cri d'horreur et de terreur, et s'écroule. Deux serpents, deux énormes serpents, étaient enroulés aux pieds de mon berceau. Déjà Nounou s'est élancée. N'écoutant que son courage, elle enjambe le corps de sa collègue, foule aux pieds les reptiles, me saisit, et m'em- porte hors de la chambre.
Beau trait de courage inutile Les serpents étaient morts.
Je les avais étranglés. L'un à droite, l'autre à gauche.
C'étaient des sortes de pythons, des reptiles d'une taille et d'une espèce inconnues en Grèce et même en Europe. Ils avaient des écailles bleues, couleur du ciel. Maman était d'avis de les faire empailler le roi, saisi d'une crainte obscure, s'y est opposé. On s'est étonné qu'elle eût paru moins affectée que lui de l'incident.
D'où venaient ces monstres ? On n'a jamais pu s'expliquer comment ils avaient pu entrer dans notre chambre sans avoir été aperçus. Je me l'explique aujourd'hui ils n'y sont pas
entrés.
C'est une main surnaturelle qui les a suscités. Aux pieds de mon berceau, et non pas aux pieds du berceau d'Iphi-
clès. Pour moi seul tous les deux. C'est une autre main sur-
naturelle qui a guidé les miennes et qui leur a donné la force d'étrangler coup sur coup les monstres chargés de m'étouffer.
Est-ce égarement, est-ce impiété, que d'imaginer ma céleste marâtre, la divine Junon, assez mal disposée à mon égard ? Ce ne serait pas la première fois, si j'en crois le caté- chisme, qu'elle aurait joué un vilain tour au fruit innocent
d'une passade de son mari. Enfin, dans mon cas, c'est lui qui
a eu le dernier mot
Il y a bien longtemps de cette histoire puisse-t-elle m'avoir oublié Pour un homme, être le champ clos du roi et de la reine des dieux, ce ne doit pas être une condition bien enviable.
Nounou s'est étonnée que je l'eusse fait venir pour me raconter une histoire qu'elle m'a déjà racontée bien des fois.
Du reste, je n'ai pu tirer d'elle aucun détail nouveau. J'étais si pressant qu'elle m'a demandé où je voulais en venir. Cette fièvre doit me servir de leçon. Je tiens à ma tranquillité.
Malheureusement les Béotiens, eux, se souviennent encore
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de mes serpents. Il y a quelques mois, Iolas m'a apporté une copie d'un libelle qui circulait dans Thèbes. Après avoir exalté le champion à qui Thèbes s'enorgueillit d'avoir donné le jour, l'auteur anonyme ajoutait, non sans irrévérence
« Bébé, notre prince Alcide a réussi un doublet sensationnel.
Enfant, on ne lui connaît d'autre exploit que le meurtre de son professeur de musique. Adolescent, la gloire du stade paraît lui suffire. Compte-t-il donc dormir toute sa vie sur
les lauriers d'un nourrisson ? »
Mars.
Je suis allé comme chaque année me recueillir sur la tombe du père Line, qui repose dans un petit cimetière de la banlieue de Thèbes. J'ai la permission du roi, qui voit dans cette visite une marque de repentir. Je ne suis pas repentant, mais
reconnaissant.
Le père Line m'enseignait la littérature et la cithare.
C'était un petit homme aux cheveux blancs, aux yeux bleus, au teint rose. En soufflant dessus, même à dix ans, j'aurais pu le renverser. Il se mettait très haut.
Un jour il m'a demandé de choisir un livre dans la biblio- thèque du palais, de le lire d'un bout à l'autre, et de lui en faire un résumé. J'ai choisi le Parfait cuisinier, de Simon.
Quand je lui ai remis mon devoir avec le livre, il me les a jetés à la figure. J'ai saisi le premier objet qui se trouvait sous ma main, ce fut ma cithare, et j'ai riposté avec elle. Il est tombé sans un geste, sans un cri.
Le roi a réuni un conseil. Un prince qui a tué doit s'exiler.
On jugea que j'avais agi sans discernement, et je fus exilé à l'intérieur du royaume.
Voilà sept ans que je vis à la campagne, dans une demi- solitude, n'ayant pour compagnons que les jeunes garçons du voisinage. Jusqu'à sa mort prématurée, ma chère maman est venue me voir chaque semaine. Iolas est le seul de mes amis de Thèbes qui ne m'ait pas abandonné, Iolas si beau
et si noble.
Sept ans de liberté au grand air, de courses et de jeux par monts et par vaux. Sept ans de bonheur. Une seule ombre depuis deux ans j'ai dû renoncer au cheval, ne trouvant plus de montures capables de me porter.
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Je ne suis pas fait pour les habits brodés et les sima- grées. Dehors aussi je sue, et même plus fort mon frère le soleil et mes cousins les vents me sèchent, et ça ne gêne
personne.
Pauvre père Line Mais quand on est vieux, mourir de la main d'un enfant, et d'un enfant à demi divin, c'est plutôt
une belle fin
Je suis comme ça. Enfant j'étais déjà comme ça. Un mot, un geste, qui me déplaît mon sang ne fait qu'un tour, je ne me connais plus. Ça ne dure pas longtemps, juste le temps d'accomplir l'irréparable j'ai cassé un vase ou tué quelqu'un.
J'ai traîné tout de même un petit remords. Depuis mon apparition je l'ai laissé là. Mon Père aussi voit rouge. Tel père, tel fils. Ce que je tiens de Lui, je le tiens bon. Ce qu'Il a et que je n'ai pas et que je peux avoir, je l'aurai.
Quand mon Père découple, grêle et foudroie, est-ce qu'Il va ensuite faire des excuses à ma tante Cérès pour ses moissons versées, à mon frère Bacchus pour ses grands crus « fichus pour cette année », à Diane ma sœur pour les géants de ses forêts abattus ? Est-ce qu'Il leur promet de ne plus jamais
toucher à un éclair ?
Je ne viens pas sur la tombe du père Line pour m'y mordre les doigts, mais pour les y secouer. Chaque année je suis venu de la campagne pour lui dire « Je suis fait pour vivre à la campagne, et c'est grâce à vous que je vis à la campagne. » Quand je pense que, s'il ne m'avait pas envoyé à la figure le Parfait cuisinier, je serais encore à m'allonger ladite figure à Thèbes, dans le sinistre palais de la place Royale, entre mon faux père et mon vrai et faux frère
C'est tout de même à remarquer de Jupiter, quand il m'est apparu, pas un mot de cette histoire Que me fait que le roi, qu'Iphiclès continuent à me regarder comme un pesti- féré, si aux yeux de mon Père du ciel je suis pur
J'ai toujours aimé contempler le ciel étoilé. Il ne raconte pas seulement, comme le disaient à peu près les Chrétiens, la gloire des dieux, mais leur histoire.
A mon admiration se mêle aujourd'hui une secrète délec- tation. L'univers me touchait il me touche de près. Qui ne serait fier d'avoir des étoiles pour cousines ?
La nuit dernière on voyait très bien la Route Crayeuse.
Les Anciens l'ont connue et l'appelaient étrangement la
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Voie Lactée. La récente réapparition de cette longue traînée blanchâtre n'a pas fini d'agiter les astronomes.
La Grande Éversion n'a pas seulement réduit l'énorme
boule terrestre à une plate-forme d'une étendue modérée, anéanti l'Extrême-Occident et l'Extrême-Orient avec leurs populations, élevé un mur entre la Méditerranée et le fleuve Océan. Elle a fait aussi quelques changements dans le ciel la Voie Lactée avait disparu.
La nouvelle cosmographie que je viens de recevoir m'apprend que la Route Crayeuse est à peu près de mon âge.
Elle aurait été observée pour la première fois le lendemain de ma naissance. On lui a donné ce nom parce qu'elle ressemble, sur la voûte sombre des belles nuits, au barbouillage que
l'on obtient sur un tableau noir en le frottant avec un morceau
de craie posé à plat.
Les Anciens croyaient avoir découvert à l'aide de leurs instruments que cette route était faite d'une infinité de petits astres mais leurs erreurs ne se comptent plus.
Pourquoi les dieux l'avaient-ils effacée du ciel ? Pourquoi l'y ont-ils rétablie il y a dix-sept ans ? C'est ce que sans doute nous ne saurons jamais.
juillet.
Le meilleur de mes maîtres, le seul que j'aime et que je vénère, n'est pas un homme, mais un centaure.
Le centaure Phole n'a pas été choisi par le roi. Il habite une chaumière, à un quart d'heure d'ici, sur les bords de
l'Asope. Il y a quatre ou cinq ans qu'il est venu de son pays s'y établir comme passeur. Il m'a pris tout de suite en amitié.
C'est un très bel homme et un très beau cheval. Son
épaisse chevelure et sa longue barbe grisonnantes s'accordent à merveille à sa robe gris pommelé.
La plupart des centaures qui émigrent chez nous, et qui du reste n'y viennent jamais que pour un temps, s'y font passeurs comme les anciens Basques se faisaient bergers dans la feue Amérique du Sud. Ils s'établissent au bord d'une rivière, à un endroit où un pont serait utile et où il n'y en a point.
Le centaure passeur est une curiosité de nos campagnes.
Moyennant un péage modique, ils passent d'une rive à l'autre
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les voyageurs, et aussi les marchandises qui ne sont pas trop volumineuses ou pondéreuses. Ils prennent sur leur dos jusqu'à trois ou quatre passagers. Les bagages à main ne sont pas taxés.
Ce métier suffit à les nourrir, quoique l'appétit d'un centaure dépasse celui d'un homme. Le plus souvent (c'est le cas de Phole, qui est riche), ils ne viennent vivre au milieu des hommes que pour les étudier.
Septembre.
Ça fait la deuxième fois que le roi Thespe m'invite à venir chasser chez lui et qu'Amphitryon m'interdit d'accepter son
invitation.
Sa Majesté a daigné me faire connaître par la même occa- sion que, si je suis encore prié en Thespiade l'année prochaine, je pourrai m'y rendre, mon confinement et mon indignité devant prendre fin à ma majorité. Chez nous les princes deviennent majeurs à dix-huit ans.
Je ne connais pas le roi Thespe, mais je sais qu'il a beau- coup d'admiration pour moi. Il n'a pas dépendu de lui de me dédouaner, ni du roi de Phérie.
Quand je serai libre de sortir de Béotie, j'irai d'abord à Phères. C'est un peu loin, mais je sais que m'y attendent une table généreuse et un lit à ma taille. Le roi Admète, qui répond toujours si affectueusement à mes lettres du jour de l'An, est l'ami d'un dieu. Quand je lui ai envoyé ma dernière lettre, j'ignorais encore que je fusse le frère de ce dieu.
Apollon, qui a été l'objet il y a quelque vingt ans d'une mesure d'éloignement (nous avons cela de commun), s'était fait embaucher comme berger dans un des domaines du roi
de Phérie. Le roi Admète est un très bon maître. Mon frère
en a été si content que, son temps de service achevé, quand il est sorti de son incognito, il l'a pris sous sa protection. C'est grâce à lui qu'Admète a pu épouser celle qu'il aimait, et dont il était aimé, la princesse Alceste, qui est une petite-fille du divin Neptune.
Quant au roi de Thespiade, il a la réputation d'un bon vivant et d'un original. Il ne s'est pas marié, mais il est père
d'une famille très nombreuse.
A l'âge de trente ans, il s'est dit un beau matin « Je suis
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