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Espaces et discours dans Quartiers d’hiver d’Osvaldo Soriano

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Academic year: 2022

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ESPACES ET DISCOURS DANS QUARTIERS D’HIVER D’OSVALDO SORIANO

Marina LETOURNEUR1 Littératures étrangères

Le coup d’Etat militaire du 24 mars 1976 en Argentine se produisit alors qu’Osvaldo Soriano se trouvait en Belgique. Quartiers d’hiver2, qu’il commença à rédiger la même année, fait écho à cet événement de l’histoire argentine3.

Soriano choisit pour protagonistes de son roman un chanteur de tango, Andrés Galván et un boxeur, Tony Rocha, tous deux invités pour animer la fête célébrant l’anniversaire d’une petite ville de la Pampa dénommée Colonia Vela.

Ces deux personnages dont la carrière est en déclin acceptent l’invitation dans le but de gagner un peu d’argent. Ce qu’ils semblent ignorer, c’est que les militaires ont pris le pouvoir dans la ville et que la fête en question, ce sont eux qui l’organisent. En arrivant à Colonia Vela, Galván et Rocha vont découvrir un espace inconnu pour eux, complètement sous l’emprise des militaires et ils vont se buter à cet espace et à l’idéologie prédominante que constitue le discours des militaires. Ils vont essayer de résister, de proposer un autre discours, une autre vérité, une autre histoire. Colonia Vela est un microcosme où vont s’affronter les représentants de la dictature et les deux éléments extérieurs que sont Galván et Rocha. Cet espace est une métaphore de l’Argentine de l’époque, territoire

1 Titre de la thèse : L’histoire dans l’œuvre d’Andrés Rivera : écriture, réécriture et manipulation. Sous la direction d’Erich Fisbach, laboratoire 3LAM, Université d’Angers.

2 Que nous abrègerons désormais ainsi : QH

3 Soriano : « Quartiers d’Hiver est né un peu par hasard fin 1976 (…). J’ai essayé de réélaborer un souvenir très frais de mes quelques mois passés en Argentine à cette époque puisque je suis parti du climat de peur qu’on y respirait alors. (…) L’idée était d’introduire dans un monde autoritaire et dictatorial deux personnes qui, par leur métier, étaient apparemment étrangères à la politique. », Entrevue avec Sergio Kiernan, publiée dans La Semana, septembre 1987, citée dans la réédition la plus récente de Cuarteles de invierno, Barcelone, Seix Barral, 2003, p.

181, et traduite par nos soins. Citation originale : « Cuarteles de invierno nació un poco por casualidad, a fines del ’76 (…). Traté de reelaborar un recuerdo muy fresco de unos pocos meses pasados en la Argentina en esa época, ya que partí del clima de miedo que se respiraba entonces. (…) La idea era poner en un mundo autoritario y dictatorial a dos personas que, por su oficio, están aparentemente afuera de la política. »

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sous le contrôle total de la dictature, où n’existait qu’un seul discours : le discours officiel. Toute tentative de discours alternatif était censurée et les opposants politiques disparaissaient de l’espace national après avoir été séquestrés, emprisonnés, torturés ou parce qu’ils s’exilaient.

Notre étude portera sur l’importance des espaces mentionnés dans le roman et sur l’opposition des différents discours au sein de ces espaces.

Colonia Vela, espace métaphorique, théâtre de la dictature.

Soriano choisit d’installer l’action de son roman à Colonia Vela4. Le nom même de la ville est très symbolique puisqu’on remarque très vite que cette ville est littéralement colonisée par les militaires. Et quand ce ne sont pas les militaires qui contrôlent ou quadrillent la ville, c’est la police qui s’en charge.

Dans cet espace, comme dans tout le reste de l’Argentine entre 1976 et 1983, un seul discours prédomine : le discours officiel c’est-à-dire celui des militaires. Teresa Basile dit à ce propos :

Un discours hégémonique s’est articulé depuis le pouvoir pour légitimer ses agissements répressifs à travers une représentation qui montrait les Forces Armées comme les pères salvateurs de la Patrie, et empêchait l’émergence d’une quelconque voix alternative, qui enfermait l’opinion dissidente et désintégrait la sphère de l’opinion publique en imposant le silence sur ce qui était en train de se passer. 5

4 Ville que Soriano avait imaginée dans Jamais plus de peine ni d’oubli (No habrá más penas ni olvido), son deuxième roman, lui aussi très en rapport avec la réalité politique et sociale de l’Argentine, l’action se déroulant juste avant la dictature militaire, quand les péronistes de tous bords s’affrontaient. Il s’est inspiré d’une petite ville de la Pampa située près de Tandil : Estación Vela.

5 BASILE Teresa, « Aproximaciones al ‘ testimonio sobre la desaparición de personas’ durante la dictadura y la democracia argentinas », Cuadernos Angers-La Plata, año 2, février 1998, Angers, p. 143. Citation traduite par nos soins. Citation originale : « Desde el poder se articuló un discurso hegemónico para legitimar su accionar represivo a través de una representación que colocaba a las Fuerzas Armadas como los padres salvadores de la

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Dans QH, le Capitaine Suárez dirige la ville, il en est en quelque sorte le dictateur, et l’avocat Exequiel Avila Gallo est son second, c’est lui qui a organisé les festivités, qui régente les actions des soldats et bénéficie de leur protection (« Il est toujours là où sont les militaires. »)6. Ces deux hommes sont les représentants du pouvoir dans la ville et sont entourés de militaires de tous grades. La maison d’Avila Gallo ressemble à une forteresse imprenable « plus surveillée que le commissariat » (p. 96). Et son propriétaire en fait une maison officielle, puisqu’en plus de sa plaque indiquant sa fonction il a adjoint un drapeau argentin.

Les militaires ont investi et contrôlent plusieurs lieux publics symboliques de la ville comme l’église, le théâtre, le stade ou encore l’hôpital. En les contrôlant, ils veulent contrôler l’opinion publique et empêcher tout discours dissident. L’église est symbolique en ce qu’elle représente pour les militaires la garantie de remettre les habitants dans le droit chemin, les religieux contribuant à leur inculquer les bienfaits du régime militaire ; tandis que les militaires eux- mêmes se voyaient à cette époque comme les serviteurs du christianisme. Dans le cinquième chapitre du roman, le régime militaire, le nationalisme et l’Eglise sont étroitement associés puisque, comme le narre Galván, une voiture officielle avec drapeau et écusson vient les chercher, Rocha et lui, pour les conduire à l’église.

Et le jour de la messe, les habitants de Colonia Vela se rendent massivement à l’église, comme conditionnés par le discours ambiant :

Les promeneurs déambulaient en famille et les haut-parleurs crachotaient de la musique pop qui s’interrompit brusquement, peut- être pour indiquer que la messe allait commencer. Les gens

Patria, e impedía la emergencia de cualquier voz alternativa, clausuraba la opinión disidente y desintegraba la esfera de la opinión pública imponiendo el silencio sobre lo que estaba ocurriendo. »

6 Quartiers d’hiver [1981], Paris, Grasset, collection Les Cahiers Rouges, 1996, p. 87. Nous ferons désormais référence à cette édition.

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disparurent lentement ; on aurait dit que les cloches de l’église annonçaient le début d’un couvre-feu matinal (…). Les cloches de l’église recommencèrent à sonner et les gens sortirent de la messe.

Aussitôt, la place se remit à vivre. Il était difficile d’imaginer d’où émergeait toute cette foule, ou alors c’est qu’on pouvait caser mille personnes dans l’église. 7

Ensuite, le théâtre et le stade sont les autres lieux publics, avec l’hôpital, envahis par les militaires et sous leur contrôle. L’unique personne présente à l’hôpital le soir du match de boxe est un bidasse qui semble avoir usurpé les habits et la fonction de médecin ; ce dernier dit à Galván :

- Vous êtes de la capitale, n’est-ce pas ? Moi aussi –il se toucha la poitrine avec un doigt– je fais mon service. On ne dirait pas, parce que j’ai demandé un sursis. Six ans de droit pour qu’ils m’envoient ensuite dans ce patelin pourri laver le cul des malades. 8.

Les deux médecins censés être de garde sont introuvables, parce qu’ils assistent à la fête municipale avec le reste de la population.

Le théâtre et le stade sont les deux lieux choisis pour les festivités, Galván, devant dans un premier temps faire un récital de tango au théâtre municipal, et Rocha étant invité pour se battre contre le boxeur local, un lieutenant de l’armée nommé Sepúlveda. Finalement, suite à l’éviction de Galván, c’est un concert de musique classique qui est donné au théâtre, et là encore les militaires investissent le lieu puisque ce sont eux qui constituent l’orchestre dans sa majorité, comme le souligne Avila Gallo dans son discours :

Je me félicite d’avoir découvert dans le lieutenant-colonel Heindenberg Vargas, outre un soldat exemplaire, un musicien délicat et sensible. Un homme qui a saisi ses armes aux heures les plus

7QH, p. 37, 40-41

8 QH, p. 181

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sombres de la patrie et qui aujourd’hui, alors que la paix et le respect ont été rétablis, saisit sa simple baguette pour nous offrir ces merveilleuses Quatre Saisons que l’immortel Vivaldi aurait voulu entendre ce soir dans l’interprétation sublime de l’orchestre de chambre du cinquième régiment de cavalerie aéroportée. 9

Un peu plus tard, on vérifiera que ces militaires « déguisés » en musiciens sont prêts à agir et à obéir dès que l’ordre public est menacé : « (…) musiciens qui, en strict costume noir, avaient commencé à poser par terre leurs instruments et glissaient leur main sous leur veste. »10

Le théâtre municipal symbolise l’apparence, l’illusion, l’aspect artificiel du bonheur et du bien être dont les habitants de Colonia Vela sont supposés pouvoir jouir grâce au régime militaire. Cette fête donnée au théâtre et dans le stade est complètement dénuée de sens puisqu’elle est imposée dans le dessein de glorifier le régime militaire. Tous semblent déguisés, en train de jouer un rôle, les seuls acteurs sont les militaires comme ces musiciens engoncés dans leur costume noir, les habitants sont de simples spectateurs, passifs.

Le véritable chef d’orchestre de cette fête est Avila Gallo, se qualifiant lui-même de « cerveau organisateur » (p. 25). Celui-ci a d’ailleurs un côté théâtral, il semble avoir répété ses gestes en fonction de l’effet qu’il veut produire : « Il marqua un bref temps d’arrêt, très cabot (…) » (p. 24). Il change très souvent de costumes, comme pour rappeler involontairement qu’il a retourné sa veste11 et qu’il a plusieurs « peaux » : il s’adapte aux circonstances, et si les militaires sont au pouvoir, il peut travailler pour eux.

Avant la fête, Avila Gallo s’était chargé de la publicité et avait fait coller aux soldats des affiches annonçant le programme des festivités. Ces affiches montrent dans un premier temps qu’un autre espace public –les murs de la ville–

appartient aux militaires, puisque seules les affiches en l’honneur de la fête

9 QH, p. 144

10 QH, p. 148

11 QH, p. 62-75

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officielle y sont collées. Sur chacune des trois affiches collées très près les unes des autres, le slogan du régime militaire est martelé : « Citoyens et Forces Armées unis dans le destin commun de Paix et de Grandeur » (p. 63), comme pour le faire pénétrer dans l’esprit des habitants, et leur rappeler le lien qui les unit à l’armée, qui se veut être leur bienfaitrice en leur organisant cette fête.

La deuxième partie de la fête a lieu dans le stade « Unión y Progreso », sur le ring. En choisissant dans ce roman un boxeur pour protagoniste et en mettant en scène un match de boxe, Soriano, écrivain mais aussi journaliste sportif, évoque peut-être implicitement le motif qui lui a permis de s’exiler puisque pour quitter l’Argentine il avait pris pour prétexte un reportage qu’il devait faire en Europe sur le match qui allait opposer Carlos Monzón à Benvenutti12.

Le boxeur Rocha doit affronter sur ce ring un représentant de l’armée. Là encore les militaires envahissent l’espace, et Sepúlveda n’est pas un simple bidasse, c’est un « premier lieutenant ». Ce dernier se voit véritablement investi d’une mission en combattant à Colonia Vela, il doit gagner et s’imposer en tant que militaire dans le domaine sportif, d’abord à Colonia Vela puis au niveau national et enfin au niveau mondial, comme il l’explique lors de son discours au théâtre13.

Le match de boxe qui oppose Rocha à Sepúlveda est très symbolique puisqu’il s’agit d’une lutte physique, un affrontement direct entre un civil et un militaire, et l’on voit que ce combat attire en masse les habitants de Colonia Vela. Le sport est un moyen de rassembler les foules et d’éveiller ou d’attiser en elles un sentiment nationaliste, l’attachement très fort à une communauté. Le soir du match, tous les habitants de Colonia Vela sont supporters de Sepúlveda, leur représentant local, celui qui se bat contre l’étranger à la ville, le portègne Rocha.

Et pour perturber le bon déroulement du match, un hélicoptère militaire survole

12 Cf. Entrevue avec Cristina Mucci, in Voces de la cultura argentina, Buenos Aires, El Ateneo, 1997, p. 207

13 QH, p. 146

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le ring de très près et déconcentre Rocha qui se retrouve réellement cerné par l’armée. Cet hélicoptère est comme un allié de Sepúlveda et donne au match un côté truqué, c’est un combat inégal, d’autant plus que Sepúlveda est en bien meilleure condition physique que Rocha.

Ce match de boxe renvoie aussi à un grand événement sportif qui eut lieu pendant la dictature : la coupe du monde de football de 1978 qui avait permis aux militaires d’aviver le nationalisme du peuple argentin tout en cachant la répression violente qui était instaurée et en montrant au reste du monde que le pays allait très bien grâce au régime.

Les militaires sont donc omniprésents dans la ville, la « Colonia » se trouve finalement convertie en véritable quartier militaire, auquel renvoie le titre du roman. Un autre lieu, situé à l’écart de la ville est aussi occupé par les militaires, il s’agit de la maison close. Cet endroit leur semble réservé, les seuls civils présents sont Avila Gallo qui dirige le lieu et une quinzaine de prostituées.

La maison close représente dans le roman un espace de corruption et de débauche qui contraste avec l’image d’ordre, « de courage, discipline et patriotisme »14 que les militaires sont censés incarner d’après A. Gallo : « Il devait y avoir quinze femmes tout au plus pour quarante ou cinquante types complètement bourrés », (p. 90).

Les différents espaces évoqués précédemment donnent de Colonia Vela l’image d’une ville saturée par la présence militaire (« nous passâmes trois postes de contrôle », p. 54), où aucun espace de liberté n’est ménagé et ou l’atmosphère est irrespirable. La métaphore de l’étouffement est filée tout au long du roman. Elle commence quand la gérante de la pension propose à Galván et Rocha une chambre sans fenêtre, connotant un espace hermétique, carcéral, irrespirable, Rocha la refuse : « - Ça ne me va pas (…) Il n’y a pas de fenêtre (…) Vous n’avez rien qui donne sur la rue ?(…) Parce que moi, il me faut une

14 QH, p. 25

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fenêtre. J’ai besoin d’air, de beaucoup d’air. » (p. 13). Plus tard, Galván semble enfin pouvoir respirer quand il s’éloigne de la ville :

Je jetai un coup d’œil en arrière et je vis que le mauvais temps recouvrait progressivement les lumières de la petite ville. Ma peur avait disparu. À mesure que je m’éloignais des lumières, je laissais derrière moi cette impression d’étouffer et je sus que dans l’obscurité et le silence de la campagne, je pouvais me sentir vivant.15

Enfin, à la fin du roman, Rocha et le jeune homme évacué d’une Ford Falcón ne peuvent respirer qu’après avoir subi une trachéotomie.

Malgré cette atmosphère étouffante qui symbolise le manque de liberté et l’omniprésence des militaires, quelques endroits de la ville semblent être, a priori, garants d’une certaine liberté.

Les espaces de pseudo-liberté

Tout d’abord, la gare semble être le seul endroit qui permettrait d’entrer et sortir librement de la ville, la seule ouverture possible vers l’extérieur. C’est dans cette gare que vont arriver de Buenos Aires Galván et Rocha. Néanmoins, cette gare est très surveillée par les militaires et ressemble plus à un poste- frontière qu’à un lieu de communication permettant la libre circulation puisque dès son arrivée Galván est intercepté par des soldats qui arrêteront Rocha de la même façon : « - Halte-là ! (…) Contre le mur » (p. 8-9). La gare semble être le passage obligé pour entrer et sortir de Colonia Vela, c’est pourquoi lors de sa tentative de fuite Galván doit la contourner et les rails de chemin de fer sont comme une frontière qu’il doit traverser clandestinement : « Nous fîmes un

15 QH, p. 79

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détour pour éviter la gare et traversâmes les voies en courant jusqu’à un wagon de marchandises (…). »16

Les bars et les restaurants sont d’autres espaces où l’on pourrait penser que les habitants se réunissent en toute liberté, en toute convivialité. Il n’en est rien : ou bien ces endroits sont vides car les gens sont à la messe et ne s’y rendent que massivement après l’office, ou bien il y a des clients qui observent les faits et gestes des protagonistes, tels des espions à la solde des militaires :

Un de ces restaurants où on va se montrer quand on étrenne de nouveaux vêtements. (...) Nous n’avions pas traversé la moitié du local que tout le monde nous regardait. (…) À la table voisine, deux types nous observaient en parlant à voix basse. »

« Il y avait un bistrot à l’angle de la rue. (…) Le garçon m’avait peut- être reconnu ; en tout cas, avant de me servir, il glissa quelques mots à l’oreille du patron.17

Très souvent, des membres de l’armée ou Avila Gallo parfois accompagné du Capitaine Suárez occupent ces lieux publics et surveillent par la même occasion ce qui s’y passe.

Finalement, les deux protagonistes, Rocha et Galván pensent ne pouvoir être tranquilles que dans la chambre louée dans une pension de la ville. Mais les deux protagonistes ne s’y sentiront jamais en totale liberté puisque très fréquemment cet espace privé sera violé par les militaires ou Avila Gallo : « (…) on frappa à la porte. Avant que j’aie eu le temps de me lever, maître Avila Gallo et un chauve à moustache, habillé en noir, entrèrent dans la pièce » (p. 54) ; les soldats fouillent les affaires de Galván sur les ordres d’Avila Gallo : « La porte de la chambre était ouverte. Ils avaient fouillé ma valise sans se donner le mal de remettre les choses en place (…) », « - Je connais même la couleur de vos slips

16 QH, p. 78

17 QH, p. 14-16-37

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», dit ensuite l’avocat à Galván (p. 62-68). Très souvent, les militaires viennent les réveiller, les empêcher de dormir à leur guise et ce sommeil interrompu est comme un leitmotiv dans ce roman, c’est un moyen de pression supplémentaire pour les militaires, une façon de montrer qu’ils contrôlent même le sommeil des gens. Ils viennent chercher Galván et Rocha soit pour les emmener là où Avila Gallo leur en a donné l’ordre, soit pour les tabasser :

Il était trois heures de l’après-midi quand ils enfoncèrent la porte. Je l’avais fermée à double tour et ils ne prirent pas la peine de réclamer un passe à la vieille. Je m’assis d’un bond et vis les quatre types qui nous tenaient en joue.18

Enfin, le seul espace de liberté existant à Colonia Vela est la cabane où vit Mingo, le vagabond que Galván rencontre au bar le jour de la messe. Ce taudis symbolise la marginalité dans laquelle vit Mingo. Il se trouve comme camouflé sous la végétation, tel un abri clandestin. C’est dans cet endroit que Galván se sentira le mieux, malgré la saleté et l’odeur nauséabonde qui le caractérisent, comme si le reste de la ville était encore plus malodorant et irrespirable : « elle dégageait [une] impression accueillante », « La pluie caressait les feuilles et apportait une odeur qui rendait presque agréable celle de la cabane. »19. De plus, cette bicoque rappelle d’agréables souvenirs de jeunesse à Galván, la nostalgie d’une époque plus heureuse mais révolue, et lui donne accès à un nouvel espace, intime et intouchable, celui de la mémoire. Cependant, les militaires connaissent l’endroit où vit Mingo et son espace est menacé, car ils savent qu’ils ne peuvent pas contrôler ce qui se passe derrière les broussailles : « - Un de ces quatre, on foutra le feu aux buissons, ça te nettoiera ta pouillerie. » (p. 77). Et ils reviennent plus tard, en effet, pour y torturer et tuer Mingo. On outrepasse le

18 QH, p. 126

19 QH, p. 73-74

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discours de la dictature pour laisser place aux actes les plus barbares perpétrés à cette époque-là :

Le corps était accroché à la grosse branche qui soutenait le toit. Ils l’avaient pendu avec une ceinture et sa grande langue violette était retournée sur sa barbe. Ce qu’on voyait du visage était d’un blanc intense ; les yeux regardaient vers le bas, encore effrayés. (…).

L’imper s’était ouvert et laissait voir les brûlures aux jambes et au sexe, où les poils étaient roussis.20

Les Forces Armées contrôlent Colonia Vela dans ses moindres recoins et les habitants ne sont pas libres de leurs mouvements à l’intérieur de cette ville- prison, preuves en sont les différents moyens de transport permettant d’aller d’un espace à un autre.

L’impossibilité de se mouvoir

Il existe des moyens de transport à Colonia Vela, mais Galván et Rocha sont obligés de prendre les moyens de transport officiels, c’est-à-dire les véhicules militaires, ici les jeeps. Seuls ces véhicules semblent circuler. Les autres véhicules sont les « Falcón vertes» et « une Torino noire», deux véhicules associés à la répression puisque c’étaient dans ces véhicules qu’étaient enlevés les opposants. La seule vue de ces voitures terrorise Galván : « La Peugeot21 était là, devant l’entrée de la gare. (…) J’eus peur, très peur, et d’un coup ; une terreur de gosse, pleine d’ombres et de silences. » (p. 73). À la fin du

20 QH, p. 130

21 NB : la traductrice a choisi de traduire « la Peugeot » pour la Ford Falcón, or la Falcón était et reste associée aux disparitions de personnes en Argentine lors de la dictature de 1976-1983.

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roman, alors que Galván et Rocha sont à l’hôpital, une Falcón verte arrive pour déposer un individu qui semble avoir été battu et torturé par les militaires.

Les autres moyens de transport sont les trains, mais la gare est très surveillée, il y a quelques taxis et un avion complètement hors d’usage que trouve sur son passage Galván, alors qu’il tente de s’enfuir de Colonia Vela. Près de cet avion se trouvent deux croix de bois indiquant que les deux passagers ont été tués.

À Colonia Vela, Galván et Rocha se rendent vite compte qu’ils ne sont libres de leurs mouvements que lorsqu’ils se déplacent à pied, ce qu’ils feront très souvent dans le roman.

Voyons maintenant comment les civils s’intègrent dans cet espace, ce quartier militaire qu’est devenu Colonia Vela. Quels discours alternatifs sont proposés dans cet univers dictatorial ?

Comment résister ?

Les civils présents à Colonia Vela sont les habitants de la ville, et parmi eux nous distinguerons Marta, la fille d’Avila Gallo et Mingo ; les autres civils sont Galván et Rocha.

Les habitants de Colonia Vela apparaissent souvent en masse, comme lorsqu’ils vont à la messe, ou au théâtre lors du concert de musique et au stade, lors du match de boxe. Ils sont sous le contrôle total des militaires et semblent

« robotisés », conditionnés par le discours dominant. Les habitants se font remarquer par leur silence, quand ils communiquent, c’est à voix basse : «Les conversations s’étaient interrompues, mais quand ils virent que je commandais un café, le chuchotement monotone reprit. » (p. 65). Les habitants ne réagissent pas quand les militaires répriment près d’eux. On peut interpréter cette attitude par de la lâcheté ou par la terreur que leur provoquent les actions des militaires.

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Les gens réagiront de la même façon à la fin du roman quand ils verront Rocha presque mort sur le ring. Un homme emmènera Galván et Rocha jusqu’à l’hôpital, mais il disparaîtra rapidement, de peur de trop se compromettre en étant en leur compagnie. Mingo explique l’attitude de soumission des habitants par la peur et le chagrin causés par la perte d’un des leurs parce qu’il était « idiot », comme le sont qualifiés ceux qui pensent différemment et n’acceptent pas le discours des militaires : « Ils ont presque tous perdu un parent. Le plus jeune, l’idiot de la famille. Et ils se font des condoléances comme s’il avait été emporté par une épidémie. » (p. 41). La seule solution est le silence : les gens s’autocensurent. « L’épidémie » en question renvoie au début de la dictature, quand la répression était la plus forte. Quand Galván demande à Mingo ce que lui faisait pendant « l’épidémie », ce dernier répond : « La même chose qu’eux.

Je regardais, j’entendais, et je la bouclais. » (p. 41). Mingo fait remarquer que Colonia Vela est une ville peuplée de personnes âgées, tous les jeunes ont été tués, ont disparu ou sont partis, en exil, on imagine. La ville semble alors stérile, figée, sans avenir, et sans résistance. L’unique jeune personne de Colonia Vela ayant un rôle notable dans QH est Marta, la fille d’Avila Gallo.

Très souvent elle est dans l’ombre de son père quand ils sont ensemble en ville, ou alors elle reste recluse dans leur maison-forteresse. Marta va résister, se rebeller involontairement en ayant une relation amoureuse avec Rocha, mais leur histoire est vouée à l’échec.

Mingo est le seul habitant de Colonia Vela qui va proposer un discours autre que le discours officiel. Lorsque Galván accepte de lui offrir un café Mingo lui parle de la situation de la ville, de la répression, des habitants soumis aux militaires, il évoque aussi le passé, compare les fêtes d’avant avec celle organisée par les militaires : « vous ne pouvez pas imaginer ce que c’était dans le temps, quand il n’y avait personne pour vous dire aujourd’hui on fait la fête et

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pas demain. »22 Mingo est un marginal à Colonia Vela, il vit à l’écart dans un espace insalubre, est vêtu comme un mendiant, et le serveur voit d’un mauvais œil sa présence dans le bar. Il est considéré comme l’idiot de Colonia Vela. Il n’y a donc aucune chance que son discours, l’histoire non-officielle de Colonia Vela soit entendue par les habitants. C’est un personnage adjuvant dans ce roman puisqu’il va aider Galván à s’échapper de Colonia Vela puis à y revenir pour protéger Rocha. Cela lui coûtera la vie.

Galván et Rocha sont les deux intrus de Colonia Vela. Très vite ils sont surveillés puis pris en charge par Avila Gallo qui les a fait venir et qui leur donne rapidement des consignes fermes :

À votre place, j’essaierai d’éviter tout contact avec le public avant le jour du spectacle. D’autre part, au cas où vous rencontriez la presse locale, je vous demanderai, et c’est un service personnel, croyez-moi, de ne pas oublier de mettre l’accent sur les efforts et la bonne volonté déployés par les forces armées dans l’organisation de cette fête pour la population. 23

Ensuite il compte sur leur présence à la messe. Galván va refuser d’y aller, ce qui sera son premier acte de résistance. Galván est le narrateur dans ce roman, il est le témoin de ce qui se passe à Colonia Vela, le lecteur prend connaissance des événements et appréhende les personnages à partir de la narration de Galván et des dialogues qui émaillent le récit. Cette narration est déjà un discours parallèle au discours officiel, un discours dissident, émis par un étranger à la ville, surpris par ce qu’il y voit. Galván a en effet beaucoup plus de recul sur la situation que les habitants envahis et comme lobotomisés par le discours et la présence militaires. Pourtant, rien n’indique un quelconque engagement politique du personnage au début du roman. Lui et Rocha ont accepté de venir

22 QH, p. 40

23 QH, p. 27

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travailler à Colonia Vela pour l’argent. Les circonstances sur place vont les obliger à se positionner vis-à-vis du discours militaire et à réagir. Très vite, Galván va refuser la collaboration avec l’armée, il va refuser de signer un autographe à un militaire, signifiant ainsi qu’il ne signe pas, donc ne pactise pas avec les militaires. Ensuite il désobéit à Avila Gallo en refusant d’aller à la messe. Par conséquent, les militaires le soupçonnent d’être péroniste. Lors d’une discussion avec Avila Gallo, ce dernier fait comprendre à Galván qu’il devine sa sympathie passée pour le péronisme et l’encourage à changer de direction politique, comme lui a su le faire au bon moment24. Avila Gallo et Andrés Galván, qui ont les mêmes initiales (A.G) représentent deux tendances opposées du péronisme, Galván sympathisant avec la Juventud Peronista et Avila Gallo étant plus proche de La Triple A (Alianza Anticomunista Argentina). Galván est celui qui propose un contre discours à celui d’Avila Gallo et des militaires. En refusant de se soumettre, il est invité à quitter la ville. Il échappe à l’enlèvement grâce à Mingo puis s’enfuit à pied pour Tandil. Finalement, il décide de revenir pour protéger Rocha. Le retour de Galván et Mingo à Colonia Vela est comme une déclaration de guerre et la décision de Galván semble absurde puisque Mingo et lui vont devoir affronter les militaires et toute la ville. À partir de cette décision, Galván va agir comme les militaires, en envahissant leur espace : il commencera par pénétrer clandestinement dans la maison close, puis chez Avila Gallo et enfin au théâtre, en compagnie de Rocha.

Rocha n’a pas la même attitude que Galván, il ne résiste pas immédiatement. Rocha est un personnage un peu enfantin : il est très spontané, ne calcule rien, ne voit pas le mal. Il pense être le boxeur le plus fort et qu’il va gagner contre Sepúlveda alors qu’il a trente-cinq ans, des kilos en trop, qu’il fume, boit de l’alcool, et veut combattre avec de vieux gants très lourds. Rocha s’oppose au discours militaire en agissant comme si la dictature n’existait pas et qu’il pouvait vivre librement, comme si son histoire d’amour avec Marta était

24 cf. QH, p. 70-71

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possible. Rocha finit par se rendre compte de la situation au théâtre, quand Galván lui explique qu’en se battant contre Sepúlveda, c’est contre toute l’armée qu’il se bat. Rocha adopte alors un discours très virulent et apostrophe Sepúlveda, puis s’en prend à l’ensemble des militaires et des habitants complices : « - Champion de mes deux, oui ! » (…) Et moi je les fais chier, les forces armées et ce patelin de merde! »25 Ensuite, sur le ring, alors que le combat est inégal, Rocha se bat dignement contre Sepúlveda et son combat est comme une mise en abyme de la résistance des opposants aux militaires dans l’Argentine de l’époque.

Galván et Rocha vont devenir amis, Galván s’improvisant manager de Rocha pour le match de boxe. Ces personnages sont des antihéros, embarqués dans une histoire qui les dépasse et de laquelle ils essaient vainement de se dépêtrer. L’obstination de Galván qui revient aider son ami et de Rocha qui tient à combattre contre Sepúlveda fait d’eux des résistants au discours dominant, des marginaux aussi, puisqu’ils sont les seuls à agir ainsi et se démarquent des autres civils. Mais la marginalité est la seule solution s’ils veulent échapper à l’espace qui leur est imposé et à l’idéologie qui y est associée.

Pour terminer, Galván et Rocha vont perdre contre Colonia Vela. Mais comme le souligne Ricardo Piglia, qui considère que QH est « peut-être le meilleur livre écrit en exil sur la dictature », dans les romans de Soriano :

ce sont les vaincus qui racontent. La narration est liée à la déroute, aux perdants des grandes catastrophes historiques. L’autre récit, l’abstrait, celui qui manipule la signification historique en général est entre les mains des vainqueurs. Soriano est devenu la voix des vaincus. (…) Il me semble qu’il aurait été d’accord avec la phrase de Walter

25 QH, p. 147-148

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Benjamin qui disait que c’est seulement par amour pour les désespérés que nous gardons encore espoir. 26

Bibliographie

SORIANO, Osvaldo, Cuarteles de invierno, Barcelone, Seix Barral, Biblioteca Soriano, 2003.

SORIANO, Osvaldo, Quartiers d’hiver, Paris, Grasset, « Les cahiers rouges », 1996, traduction de Marie-France de Palomera.

BASILE Teresa, « Aproximaciones al ‘testimonio sobre la desaparición de personas’ durante la dictadura y la democracia argentinas. », Cuadernos Angers- La Plata, Angers, février 1998.

BRACELI Rodolfo, Argentinos en la cornisa, Buenos Aires, Aguilar, 1998.

MUCCI Cristina, Voces de la cultura argentina, Buenos Aires, El Ateneo, 1997.

TORRES Norma Beatriz, « diagramação espacial e expressão popular en Cuarteles de Invierno », lien : http://www.hispanista.com.br/revista/artigo06.htm

Revues et journaux :

La Maga, n° 28, setiembre de 1997, « Homenaje a Osvaldo Soriano », Buenos Aires.

Radar, supplément culturel du journal Página /12, año 1, n° 25, domingo 2 de febrero de 1997, Buenos Aires.

26 Ricardo Piglia, chaire Walsh, Université de Buenos Aires, avril 1997. Traduction effectuée par nos soins.

Citation originale : « los que cuentan son los vencidos. La narración está ligada a la derrota, a los perdedores de las grandes catástrofes históricas. El otro relato, el abstracto, el que manipula la significación histórica en general está en manos de los vencedores. Soriano se convirtió en la voz de los vencidos. (…) Me parece que hubiera compartido la frase de Walter Benjamin que decía que sólo por amor a los desesperados conservamos todavía la esperanza. »

Références

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